CHEFS-D'ŒCV. DE BOSS. — T. I. \Q
Ii6 ORAISON FUNÈBRE
le fondement de la stabilité que nous admirons : car d'où viennent nos inconstances , si ce n'est de notre foi chancelante? Parce que ce fondement est mal affermi, nous craignons de bâtir dessus, et nous marchons d'un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne ^ : Fides sperandarum suhstantia rerum. « !^afoi, dit-il, est une substance^ » un solide fondement^ un ferme soutien. Mais de quoi? de ce qui se voit dans le monde? Comment donner une consistance, ou^ pour parler avec saint Paul, une substance et un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un soutien, mais « des choses qu'on doit espérer. » Et quoi encore ? Argumentum non apparentlum : a C'est une pleine con- « viction de ce qui ne parait pas. » La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l'avez pas, direz-vous : j'en sais la cause; c'est que vous craignez de l'avoir, au lieu delà demandera Dieu, qui la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs , et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l'Apôtre, si ce n'est, comme il dit ailleurs % « une sou- <( mission de l'intelligence entièrement captivée sous « l'autorité d'un Dieu qui parle ? » Considérez la pieuse reine devant les autels ; voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu'on la connaît, c'est par son attention et par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche. Ah ! la foi du centurion, admirée par le Sauveur même , ne fut pas plus vive , et il ne dit pas plus humblement : «Je ne suis pas di-
' Heb., XI, 1.
^ In cuptivitatem redigentes omnem inîellectiim in ohsequium Cliristi. (II Cor. X, 5.)
giïc ^ )> Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente , comme elle se reproche les moindres péchés , comme elle abaisse cette tête auguste devant laquelle s'incline F univers. La terre , son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive, dans le fond du cœur , ce que disait Isaïe - : « Cherchez des antres « profonds ; cachez-vous dans les ouvertures de la terre <( devant la face du Seigneur, et devant la gloire d'une « si haute majesté. »
Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. 0 spectacle merveilleux, et qui ravit en admiration le ciel et la terre ! Vous allez voir une reine qui , à l'exemple de David , attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l'orgueil qu'elle inspire : vous verrez dans les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine , et vous en reconnaîtrez tous les sentiments. Domine, non est exaltatum cor meumî « 0 Seigneur, mon « cœur ne s'est point haussé *! » voilà l'orgueil attaqué dans sa source. Neque elatisunt oculimei; « mes regards « ne se sont pas élevés : » en voilà l'ostentation et le faste réprimé. Ah! Seigneur, je n'ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants, et qui fait dire à l'àme arrogante : « 11 n'y a que « moi sur la terre '^. » Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ou
* Matth., VIII, 8, 10.
^ Ingredere in peiram, et abscondere in fossa liumo a facie timoris Domini, et a gloria majestatis ejiis. (Isai., ii, 10.) ^ Ps. CXXX, 1.
♦ Dicis in corde tuo : Ego stim, et non est prœter me amplius. (Isai., ILVIl, 8.)
fO.
le moindre sentiment d'orgueil, ou le moindre air de mépris ? David poursuit : Neque amhulavl in magnis, neque inmirabiUhus super me; «je ne marche point dans « de vastes pensées , ni dans des merveilles qui me pasce sent. M II combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. « L'orgueil, qui monte « toujours', » après avoir porté ses prétentions à ce que , la grandeur humaine a de plus solide , ou plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins jusqu'à T extravagance, et donne témérairement dans des projets insensés , comme faisait ce roi superbe ( digne figure de l'ange rebelle) , « lorsqu'il disait en son cœur : Je m'élèverai au-dessus c( des nues , je poserai mon trône sur les astres, et je sec( rai semblable au Très-Haut-. » Je ne me perds point, dit David, dans de tels excès; et voilà l'orgueil méprisé dans ses égarements. Mais après l'avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait vouloir s'élever, David l'atterre tout à fait par ces paroles : a Si, dit-il, «je n'ai pas eu d'humbles sentiments , et que j'aie exalté oc mon âme : » Sinon humiliter sentieham, sed exaltavi animam meam; ou , comme traduit saint Jérôme : Sinon silere feci animam meam : « si je n'ai pas fait taire mon àme : » si je n'ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi ce beau psaume : Sicul ahlactalus admatrem suam, sic ahlactala est anima mea. «Mon àme a « été, dit-il, comme un enfant sevré. » Je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine , peu capables de me soutenir , pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi l'àme supérieure domine
' Superbia eoriim qui ie oderunt ascendit semper. (Ps. LXXiIi, 23.) ^ Qui dicebas in corde iuo : In ccelum conscendam ; super astra De'i
exaltabo solium meiim... Ascendam siq)er altitiidinem nubium : similis
ero Altissimo. (Is.\i., xiv, 13, 14.)
de tous côtés cette impérieuse grandeur^ et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat. Non^ mes frères^ les Philistins défaits,, et les ours mêmes déchirés de ses mains, ne sont rien à comparaison de sa grandeur qu'il a domptée. Mais la sainte princesse que nous célébrons Ta égalé d ans la gloire d'un si beau triomphe.
Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur. Les rois , non plus que le soleil , n'ont pas reçu en vain l'éclat qui les environne : il est nécessaire au genre humain; et ils doivent , pour le repos autant que pour la décoration de l'univers^ soutenir une majesté* qui n'est qu'un rayon de celle de Dieu. Il était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle^. Elle était née dans une cour où la majesté se plaît à paraître avec tout son appareil^ et d'un père qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière , ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimait mieux tempérer la majesté, et l'anéantir devant Dieu , que de la faire éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels^ pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire , où , malgré le tumulte de la cour , elle trouvait le Carmel d'Élie^ le désert de Jean, et
' Var. PremVere èdxVxon : Les rois doivent cet éclat à Punivers, comme le soleil lui doit sa lumière ; et , pour le repos du genre humain , ils doivent soutenir une majesté, etc.
^ On ne saurait donner une idée plus juste dès mœurs de cette princesse et de la hauteur de ses sentiments , qu'en rapportant une réponse qu'elle fit un jour à une carmélite qu'elle avait priée de lui aider à faire son examen de conscience pour une confession générale. Cette religieuse lui demanda si, avant son mariage, elle n'avait point eu envie de plaire à quelques-uns des jeunes gens de la cour du roi son père : « Oh non! ma mère, dit-elle, il n'y avait point de rois. » ( Le président Hknault. )
la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
J'ai appris de saint Augustin que « l'âme attentive se « fait elle-même ' une solitude : » Gignit enim sihi ipsa mentis intentio solitudinem ^.Mclïs, mes frères ;, ne nous flattons pas; il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective^ si Ton veut conserveries forces de Tàme. C'est ici qu'il faut admirer l'inviolable fidélité que la reine gardait à Dieu. Ni les divertissements, ni les fatigues des voyages, ni aucune occupation ne lui faisait perdre ces heures particuHères qu'elle destinait à la méditation et à la prière. Aurait-elle été si persévérante dans cet exercice , si elle n'y eût goûté « la manne « cachée, que nul ne connaît que celui qui en ressent les « saintes douceurs^ ? » C'est là qu'elle disait avec David : « 0 Seigneur, votre servante a trouvé son cœur pour « vous faire cette prière ! » Invenit servus tuuscor suum'\ Où allez-vous, cœurs égarés? Quoi, même pendant la prière, vous laissez errer votre imagination vagabonde; vos ambitieuses pensées vous reviennent devant Dieu ; elles font même le sujet de votre prière ! Par l'effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions , vous en venez encore parler à Dieu , pour faire servir le ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière devait éteindre, s'y échauffe : feu bien différent de celui que David « sentait
' On lit ainsi dans les éditions données par l'auteur, et non pas à elle-même, comme portent les éditions vulgaires.
^ De divers. Quœstion. ad Simplicium, lib. ii, Quaest. iv ; tom. v», col. 118.
' Vinccnti dabo manna absconditum;... et... nomen novum... quod nemo scit , nisi qui accipit. (Apec, ii, 17.)
^ Invenit servus tiius cor suum hac. nt oraret te oralione ( II Bey., cap. vil, 27.)
DE MARIE-THÉRÈSE d'aUTRICHE 151
c( allumer dans sa méditation'. » Ah! plutôt puissiez vous dire avec ce grand roi , et avec la pieuse reine que nous honorons : « 0 Seigneur , votre serviteur a trouvé son cœur ! » J'ai rappelé ce fugitif, et le voilà tout entier devant votre face.
Ange saint qui présidiez à l'oraison de cette sainte princesse , et qui portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire brûler sur Tautel que saint Jean a vu dans le ciel ^ , racontez-nous les ardeurs de ce cœur blessé de Tamour divin : faites-nous paraître ces torrents de larmes que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc , les âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence? Oui, sans doute, puisqu'il est écrit que k rien n'est pur sur la terre ^ , » et que ce- « lui qui dit qu'il ne pèche pas se trompe lui-même \)) Mais c'est des péchés légers; légers par comparaison, je le confesse : légers en eux-mêmes; la reine n'en connaît aucun de cette nature. C'est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre ombre se remarque sur ces vêtements qui n'ont pas encore été salis , et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants. Chrétien % tu sais trop la distinction des péchés véniels d'avec les mortels. Quoi, le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres ? Sais-tu que ces péchés qui semblent légers deviennent accablants par leur multi-
' Concaluii cor meum ïntra me : et in meditatione mea exardescei ignis. (Ps. xxxviii, 4.)
^ Apoc, viii, 3.
' Cceli non sunt miindi in conspectu ejus. (Job, xv, 15.)
< Si dixerimus quoniam peccatiim non habemus, ipsinos seducimus. (I JoAN., 1, 8.)
^ Cette apostrophe est vive et belle ; mais tout ce long morceau est absolument du genre des sermons. (V.)
tude, à cause des funestes dispositions' qu'ils mettent dans les consciences? C'est ce qu'enseignent d'un commun accord tous les saints docteurs, après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seraient véniels par leur objet peuvent devenir mortels par l'excès de l'attachement? Les plaisirs innocents le deviennent bien, selon la doctrine des saints; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu'il faut pour leur inspirer ce poison mortel ? et n'est-ce pas une des raisons qui fait que Davids' écrie : Delictaquîs inteUigil ^ ? « Qui peut connaître ses péchés? » Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, àme téméraire, qui prononces si hardiment : Ce péché que je commets sans crainte est véniel! L'âme vraiment pure n'est pas si savante. La reine sait en général qu'il y a des péchés véniels , caria foi renseigne ; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient. Deux choses vous vont faire voir l'éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels : elle a dit souvent, dans cette bienheureuse simplicité qui lui était commune avec tous les saints , qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu'il fût. Elle ne disait donc pas, Il est véniel: elle disait. Il est péché; et son cœur innocent se soulevait. Mais comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas. Il est léger : encore une fois , Il est péché, disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s'il arrivait quelque malheur à sa personne, à sa famille, à l'État, elle s'en accusait seule. Mais quels malheurs, direz- vous, dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités?
' Var. Première édition : et par les funestes dispositions, etc. ' Ps. xvni, 13.
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Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre? ou qu'un royaume est un remède universel à tous les maux^ un baume qui les adoucit,, un charme qui les enchante? au lieu que par un conseil de la Providence divine , qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contrepoids 3 cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l'homme touche moins quand on y est né , ou se confond elle-même dans son abondance ; et qu'Use forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibihté pour les déplaisirs , dont le coup est d'autant plus rude qu'on est moins préparé à le soute^iir.
Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles^ parce que non-seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le Père céleste se plait aies regarder dans ce secret ; et comme il sait leur préparer leur croix ;, il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles? Non, messieurs : elle était toujours tremblante, parce qu'elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs : vous parlerai-je de ses pertes , et de la mort de ses chers enfants? Ils lui ont tous déchire le cœur. Représentons-nous ce jeune prince^ que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains : pardonnez-moi ces expressions. Il me semble que je vois encore tomber cette fleur. Alors, triste messager M'un
* Le duc d'Anjou , second fils de la reine , mort en 167 1 , âgé de trois ans.
' En 1672, Bossuet, alors précepteur du Dauphin , avait été chargé
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événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d'un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l'autre des plaintes les plus lamentables ; et sous des formes différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés la foi également victorieuse ; je vis le sacrifice agréable de l'âme humiliée sous la main de Dieu , et deux victimes royales immoler d'un commun accord leur propre cœur.
Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel irrité, lorsqu'il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même, notre plus chère espérance? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi si je renouvelle vos frayeurs. Il faut bien, et je le puis dire, que je me fasse à moi-même cette violence, puisque je ne puis montrer qu'à ce prix la constance de la reine. Nous vimes alors dans cette princesse, au milieu des alarmes d'une mère, la foi d'une chrétienne. Nous vimes un Abraham prêt à immoler Isaac , et quelques traits de Marie quand elle offrit son Jésus. Ne craignons point de le dire, puisqu'un Dieu ne s'est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états. La reine, pleine de foi, ne se propose pas un moindre modèle que Marie. Dieu lui rend aussi son fils unique, qu'elle lui offre d'un cœur déchiré, mais soumis^ et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien.
On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attribue tout à la prière. Dieu, qui l'inspire, ne lui peut rien refuser. «Un roi, dit David ^, ne se sauve pas par ses
d'annoncer à Louis XIV et à la reine la mort du jeune duc d'Anjou. Il rappelle cet événement avec un charme d'expression et de sensibilité qui retrace les images les plus touchantes de Virgile. (B.)
' ISon salvatiir rex per miiltam virtutem ; et gigas non salvabitur in mnltitudine virtutis suœ, (Ps. xxxii, 16.)
c< armées; et le puissant ne se sauve pas par sa valeur. » Ce n'est pas aussi aux sages conseils qu'il faut attribuer les heureux succès, k II s'élève, dit le Sage*, plusieurs « pensées dans le cœur de l'homme : » reconnaissez l'agitation et les pensées incertaines des conseils humains : « mais , poursuit-il , la volonté du Seigneur de- « meure ferme; » et pendant que les hommes délibèrent , il ne s'exécute que ce qu'il résout. « Le Terrible , « le Tout-Puissant, qui ôte, quand il lui plaît, l'esprit ce des princes ^ , » le leur laisse aussi quand il veut , pour les confondre davantage , « et les prendre dans (( leurs propres finesses'. Car il n'y a point de prudence, « il n'y a point de sagesse, il n'y a point de conseil con- (( tre le Seigneur \ » Les Machabées étaient vaillants; et néanmoins il est écrit « qu'ils combattaient par leurs (( prières » plus que par leurs armes : Per oraliones congressi sunt ^ : assurés, par l'exemple de Moïse, que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis, et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine, et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes. Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c'est-à-dire les vertus ! Elles sont le fruit naturel d'une
• Multœ cogitationcs in corde vin : voluntas autem Domini permanebit. (Prov., xix, 21.)
^ Voveteet reddite Domino Deo vestro... terribili , et ei qui aufert spiritum principum. (Ps. lxxv, 12, 13.)
^ Qui appréhenda sapientes in astutia eorum. (Job, v, 13 ; I Cor., III, 19.^
•i Non est sapientia, non est prudentia, non est consilium contra Dominutn. (Prov.,xxi, 30,)
5 IIMach., XV, 25.
âme unie à Dieu par l'oraison. L'oraison, qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer non-seulement comme nécessaires, mais encore comme reçues « du (( Père des lumières, d'où descend sur nous tout don c( parfaite » Et c'est là le comble de la perfection, parce que c'est le fondement de l'humilité. C'est ainsi que Marie-Tuérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d'une cour alors assez turbulente , la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. La reine sa belle-mère, malgré ce nom odieux, trouva en elle non-seulement un respect, mais encore une tendresse que ni le temps ni l'éloignement n'ont pu altérer : aussi pleure- t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect , quelle soumission n'a-t-elle pas eue pour le roi ! toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée aux intérêts de son Etat, infatigable dans les voyages, et heureuse pourvu qu'elle fût en sa compagnie ; femme enfin où saint Paul aurait vu rÉglise occupée de Jésus-Christ^, et unie à ses volontés par une éternelle' complaisance. Si nous osions demander au grand prince qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs quelle mère il a perdue, il nous répondrait par ses sanglots; et je vous dirai en son nom ce que j'ai vu avec joie, ce que je répète avec admiration, que les tendresses inexplicables de Marie- Thérèse tendaient toutes â lui inspirer la foi , la piété , la crainte de Dieu , un attachement inviolable pour le roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux ,
» Omne datum optimum, et omne clonum perfectiim desursum est . descendens a Paire lumimim. (Jac, i, 17.) * Ephes., V, 24.
une immuable persévérance dans tous ses devoirs , et tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques, et ferai-je retentir encore devant ces autels les cris de sa maison désolée? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu'on lui dit que ses trésors étaient épuisés; vous premièrement, pauvres volontaires, victimes de Jésus- Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n'était pas digne; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez, pauvres connus, pauvres honteux, malades, impotents, estropiés, (( restes d'hommes, » pour parler avec saint Grégoire de Nazianze * , car la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de Jésus-Christ; vous donc qu'elle assistait avec tant de joie, qu'elle visitait avec de si saints empressements, qu'elle servait avec tant de foi, heureuse de se dépouiller d'une majesté empruntée et d'adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ , quel admirable panégyrique prononceriez-vous par vos gémissements à la gloire de cette princesse , s'il m'était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée ? Recevez, père Abraham, dans votre sein cette héritière de votre foi, comme vous servante des pauvres, et digne de trouver en eux, non plus des anges, mais Jésus- Christ même. Que dirai-je davantage? Écoutez tout en un mot : fille, femme, mère, maîtresse, reine telle que nos vœux l'auraient pu faire , plus que tout cela , chrétienne, elle accomplit tous ses devoirs sans présomption, et fut humble non-seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus.
J'expliquerai en peu de mots les deux autres noms
' Veterum hominummiserœ reliquiœ. (Orat. xvi; tom. I, p. 244.)
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que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l'Apocalypse, et dans le cœur de la reine. Par le (( nom « de la sainte cité de Dieu, la nouvelle Jérusalem ^, » vous voyez bien , messieurs , qu'il faut entendre le nom de rÉglise catholique, cité sainte dont toutes « les pierres (( sont vivantes ^ , » dont Jésus-Christ est le fondement , qui (( descend du ciel» avec lui, parce qu'elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie ; cité qui se répand par toute la terre , et s'élève jusqu'aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l'Église, toute la foi delà reine se réveillait. Mais une vraie fille de l'Église, non contente d'en embrasser la sainte doctrine, en aime les observances, où elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété.
L'Église , inspirée de Dieu et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l'année, qu'on y trouve avec la vie , avec les mystères, avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs et dans les exemples de ses saints ; et enfin un mystérieux abrégé de l'Ancien et du Nouveau Testament , et de toute l'histoire ecclésiastique. Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens; tout y est plein de Jésus- Christ, qui est toujours «admirable, » selon le prophète % et non-seulement en lui-même, mais encore c( dans ses saints \ » Dans cette variété, qui aboutit toute à l'unité sainte tant recommandée par Jésus-Christ %
" Qui vicerit... scribam super eum nomen... civitatis Dei mei ,woi;œ Jérusalem, quœ descendit 'de ccelo a Léo meo. (Apoc, cap. m, 12.)
» Ad quem (Christum) accedentes lapidem vivum,... et ipsi tanquam lapides vivi superœdifîcamini , domus spiritualis. (I Petr., il, 4, 5.) Vocahitur novien ejus, Admirabilis. (Is , ix, 6.)
^ Mirabilis in sandis suis. ( Ps. lxyii, 36. )
* Porro unum est necessarium. (Luc, x, 42. }
l'âQie innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables, afin que l'âme, toujours sujette aux tentations et au péché , s'affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient dans la reine l'effet bienheureux que l'Église même demande : elle se renouvelait dans toutes les fêtes , elle se sacrifiait dans tous les jeunes et dans toutes les abstinences. L'Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas; mais la reine se rangea bientôt à l'obéissance: l'habitude ne put rien contre la règle ; et l'extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole : « Qui vous écoute m'écoute^ ? » Jésus-Christ nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de ses serviteurs qui exercent son autorité dans son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans l'exercice de leur ministère, et il n'y avait aucune vertu où elle ne pût être élevée par son obéissance. Quel respect n'avait-elle pas pour le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, et pour tout l'ordre ecclésiastique ! Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues, et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements ? Le nom même et l'ombre de division faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; le saint-siége ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siége^ . Et ceux qui, pour leurs
' Qui vos audit me audit. (Luc, x, 16.)
^ On pourrait être surpris de voir Bossuet ramener, dans l'Oraison funèbre d'une princesse étrangère aux affaires publiques , les querelles
intérêts pa,rticuliers, couverts, selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le saint-siége contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre, doivent penser qu'une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné , ne veut pas être flattée par les hommes , mais honorée selon la règle avec une soumission profonde; qu'elle est faite pour attirer tout l'univers à son unité , et y rappeler à la fin tous les hérétiques ; et que ce qui est excessif, loin d'être le plus attirant, n'est pas même le plus solide ni le plus durable.
Avec le saint nom de Dieu , et avec le nom de la cité sainte, la nouvelle Jérusalem, je vois^ messieurs, dans le cœur de notre pieuse reine le nom nouveau du Sauveur. Quel est. Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez , quand vous dites : « Je suis « le pain dévie; » et , « Ma chair est vraiment viande* ; » et, (( Prenez, mangez, ceci est mon corps ^? » Ce nom nouveau du Sauveur est celui de l'Eucharistie, nom composé de bien et de grâce; qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d'amour , un mémorial et un abrégé de toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère : c'est le « Nouveau Testament S) de notre Sauveur, et on com-
qui existaient alors entre la cour de France et celle de Rome : mais il faut se rappeler qu'à cette époque Ton était à Rome au plus haut degré d'irritation contre la France, et que tout faisait craindre qu'Innocent XI ne s'abandonnât à quelque mesure inconsidérée. On croyait qu'il était prudent et utile de prémunir l'opinion publique contre l'impression que pouvait faire la conduite du pape. (C.)
' Ego siim panis vilœ... Caro mea vere est cihiis. (Joan., vi, 48, 56.) ' Accipitej et comcdite : hoc est corpus meiim. (Matth., xxvi, 26.) ^ Hic est sangiiis meus Novi Testamenti. 'Matth., xxvi, 28.)
mence à y boire ce « vin nouveau * )> dont la céleste Jérusalem est transportée. Mais pour le boire dans ce lieu de tentation et de péché , il s'y faut préparer par la pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état naturel, quand elle était comme pécheresse aux pieds d'un prêtre , y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. Mais l'Eucharistie était son amour; toujours affamée de cette viande céleste, et toujours tremblante enla recevant, quoiqu'elle ne put assez communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu'on lui ordonnait. Mais qui eût pu refuser l'Eucharistie à l'innocence, et Jésus-Christ à une foi si vive et si pure? La règle que donne saint Augustin est de modérer l'usage de la communion quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait toujours une ardeur nouvelle, et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite action de grâces pour la communion même. Par ces admirables pratiques , cette princesse est venue à sa dernière heure sans qu'elle eût besoin d'apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa sainte vie; et les hommes, toujours hardis à juger les autres , sans épargner les souverains , car on n'épargne que soi-même dans ses jugements ; les hommes , dis-je, de tous les états , et autant lesgens de bien que les autres, ont vu la reine emportée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge, sans être en inquiétude pour son salut. Apprenez donc, chrétiens , et vous principalement qui ne pouvez vous accoutumer à la pensée
• lion bibamamodo de hoc genimine vitis , usqiie in diem iîlum , cum iilud bibam vohiscum novum in regno Patris mei (Ibid., 29.)