‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 18 sur 33 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

Je voudrais que toutes les âmes éloignées de Dieu; q ue tous ceux qui se persuadent qu'on ne peut se vaincre soi-même, ni soutenir sa constance parmi les combats elles douleurs; tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance , fussent présents à cette assemblée. Ce discours leurferait connaître qu'une âme fidèle à la grâce , malgré les obstacles les plus in-

^ VOralson funèbre de la princesse palatine est peut-être, de toutes les Oraisons funèbres de Bossuet, celle qui atteste le plus la force et la fécondité de son génie. Si elle n'a pas Téclat, la pompe que Ton admire dans celles delà reine d'Angleterre, de madame Henriette, et du grand Condé, c'est parce qu'on ne doit point les y chercher. Mais elle offre plus qu'aucune autre de vastes sujets do méditation aux âmes religieuses, et même à celles qui désirent de fixer leurs pensées ijicertaines sur les fondements de la religion. En un mot, on peut dire, avec M. de La Harpe, « que cette « Oraison funèbre est le plus sublime de tous les sermons. » (B.) — Bossuet a surmonté, à force d'art, les difficultés d'un sujet extrêmement épineux , comme il en a déguisé la faiblesse , à force de génie. Les morceaux sur la Fronde et sur la Pologne sont au rang des plus sublimes inspirations de l'éloquence. (Dussault.)

vincibles, s'élève à la perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon sa coutume l'office divin, lisait les paroles d'Isaïe que j'ai rapportées. Qu'il est beau de méditer l'Écriture sainte ! et que Dieu y sait bien parler, non-seulement à toute l'Église , mais encore à chaque fidèle selon ses besoins î Pendant qu'elle méditait ces paroles ( c'est elle-même qui le raconte dans une lettre admirable) , Dieu lui imprima dans le cœur que c'était à elle qu'il les adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disait ; « Je t'ai ramenée des extrémités de la « terre , des lieux les plus éloignés ^; » des voies détournées, où tu te perdais, abandonnée à ton propre sens, si loin de la céleste patrie , et de la véritable voie qui est Jésus-Christ. Pendant que tu disais en ton cœur rebelle : Je ne puis me captiver; j'ai mis sur toi ma puissante main, « et j'ai dit : Tu seras ma servante : je t'ai « choisie w dès l'éternité, « et je n'ai pas rejeté » ton âme superbeet dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l'état d'où il l'a tirée. Mais écoutez comme il l'encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience : « Ne crains point » au milieu des maux dont tu te sens accablée , « parce que je suis ton Dieu » qui te fortifie : « ne te détourne pas de la voie où je t'enft gage, puisque je suis avec toi ; » jamais je ne cesserai de te secourir; « et le Juste que j'envoie au monde, » ce Sauveur miséricordieux, ce Pontife compatissant, «te tient par la main : » Tenehit ledexleraJustimeLYoWèi, messieurs, le passage entier du saint prophète Isaïe, dont je n'avais récité que les premières paroles. Puis-jo mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette princesse que par des paroles dont il s'est servi pour lui

* ISAl., XLI, 9, 10.

d'anne de gonzague. ^75

expliquer les secrets de ces admirables conseils ? Venez maintenant, pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés : fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans TÉcriture * , et dans Tombre de la mort; s'il vous reste quelque pitié de votre âme malheureuse, venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Anne; venez voir où la main de Dieu Ta élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d'un si haut rang ; dans une princesse qui fut nièce d'une impératrice , et unie par ce lien à tant d'empereurs, sœur d'une puissante reine % épouse d'un fils de roi, mère de deux grandes princesses^, dont l'une est un ornement dans l'auguste maison de France, et l'autre s'est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick ; enfin dans une princesse dont le mérite passe la naissance , encore que , sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains, elle ait réuni en elle, avec le sang de Gonzague et de Clèves, celui des Paléologue "* ; celui de Lorraine , et celui de France par tant de côtés : quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation , et qu'il choisit une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. Vous donc qu'il assemble en ce saint lieu; et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience, n'endurcissez pas vos cœurs : ne

» Populus qui amhiilahat in tenehris;... hahitantibiis in regione umbrœmortis. (Isai., ix, 2.)

' La reine de Pologne.

^ La première était l'épouse du duc d'Enghien , fils du grand Condé ; la seconde fut mariée à Jean-Frédéric de Brunswick , duc de Hanovre.

4 Du côté de son père , la princesse descendait des Paléologue , famille qui occupa le trône de Constantinople.

croyez pas qu'il vous soit permis d'apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence vous vont être ôtées. Ou la princesse palatine portera la lumière dans vos yeux , ou elle fera tomber, comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges , vous jugera au dernier jour : ce sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlaient les prophètes : OnusverhiDomini super Israël '; et si vous n'en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables . Commençons donc avec confiance l'œuvre de Dieu. Apprenons, avant toutes choses, à n'être pas éblouis du bonheur qui ne rempht pas le cœur de rijomme ; ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur; ni des vertus dont l'enfer est rempli, qui nourrissent le péché et l'impénitence, et qui empêchent l'horreur salutaire que l'âme pécheresse aurait d'ellemême. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divine Providence , et ne craignons pas de faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu, pour faire servir ces défauts non-seulement à sa gloire , mais encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements, à saint Paul les persécutions qu'il a fait souffrir â l'Église", à saint Augustin ses erreurs,

• Zacu., XII, 1.

* Saint Paul puisa , dans la secte des pharisiens, une haine violente contre le christianisme. Il consentit à la mort de saint Etienne ; et , lorsqu'on le lapidait, il paraissait ne respirer que le sang et le carnage des disciples de Jésus-Christ. Ayant obtenu des lettres du grand-prêtre des Juifs pour aller à Damas se saisir de tous les chrétiens, et les conduire, chargés de chaînes , à Jérusalem , il se convertit tout à coup en chemin, et se fit baptiser à Damas. (C.)

à tous les saints pénitents leurs péchés; ne craignons pas de mettre la princesse palatine dans ce rang, ni de la suivre jusque dans l'incrédulité où elle était enfin tombée. C'est de là que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu, et nous bénirons avec elle la main qui Va relevée : heureux si la conduite que Dieu, tient sur elle nous fait craindre la justice , qui nous abandonne à nousmêmes, et désirer la miséricorde, qui nous en arrache. C'est ce que demande de vous très-haute et très-puissante princesse, Anne de Gonzague et de Clèves, princesse de Mantoue et de Montferrat, comtesse palatine du Rhin.

Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin, ni ne se vit plus tôt couronnée de fleurs et de fruits , que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années, elle perdit sa' pieuse mère Catherine de Lorraine. Charles, duc de Nevers, et depuis duc de Mantoue, son père, lui en trouva une digne d'elle; et ce fut la vénérable mère Françoise de La Châtre, d'heureuse et sainte m^émoire, abbesse de Faremonstier, que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoit, et la lumière de la vie monastique. Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte montagne, que Dieu avait choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus- Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours; où les joies de la terre étaient inconnues; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas : sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants, aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux. Les mystères lui furent révélés; l'Écriture lui devint familière; on lui avait appris la langue latine, parce que c'é-

CHEFS-D'œUV. DE BOSS. — T. I. 12

tait celle de l'Église; et roffice divin faisait ses délices. Elle aimait tout dans la vie religieuse j jusqu'à ses austérités et à ses humiliations; et durant douze ans qu'elle fut dans ce monastère , on lui voyait tant de modestie et tant de sagesse , qu'on ne savait à quoi elle était le plus propre, ou à commander ou à obéir. Mais la sage abbesse, qui la crut capable de soutenir sa réforme, la destinait au gouvernement ; et déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye, quand sa famille, trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire ? la princesse Marie', pleine alors de l'esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son rare mérite et son éclatante beauté, avantage toujours trompeur, lui firent porter ses espérances? Et d'ailleurs, dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation, par où elles se détruisent d'elles-mêmes : tant le néant y est attaché ! La princesse Bénédicte , la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fitabbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu'elle faisait; et la marque d'une si grande dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir; et il eut fallu la conduire, et non pas la précipiter^ dans le bien. C'est ce qui renversa tout à coup les desseins de Faremonstier. Avenai ^

^ Reine de Pologne, et sœur aînée de la princesse palatine.

^ Dans V Oraison funèbre de Madame, Bossuet avait déjà dit qu'c//e allait être précipitée dans la gloire. C'est la seconde fois qu'il traduit le prœceps agebatur de Tacite. (V.)

3 Petite ville de Champagne.

parut avoir un air plus libre, et la princesse Bénédicte y présentait à sa sœur une retraite agréable. Quelle merveille de la grâce î Malgré une vocation si peu régulière, la jeune abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d'importuns empressements en avaient banni. Elle prêtait de nouveau l'oreille à Dieu, qui l'appelait avec tant d'attraits à la vie religieuse ; et l'asile qu'elle avait clioisi pour défendre sa liberté devint un piège innocent pour la captiver. On remarquait dans les deux princesses la même noblesse dans les sent iments, le même agrément, et, si vous me permettez de parler ainsi, les mêmes insinuations dans les entretiens : au dedans les mêmes désiis, au dehors les mêmes grâces; et jamais sœurs ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissants. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union, et la princesse Anne n'aspirait plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur dont elle admirait la vertu. En ce temps le duc de Mantoue leur père mourut : les affaires l'appelèrent à la cour ; la princesse Bénédicte, qui avait son partage dans le ciel, fut jugée propre à concilier les intérêts différents dans la famille. Mais, 6 coup funeste pour la princesse Anne ! la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail, et dans la fleur de son âge. Je n'ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par cette mort. Mais ce ne fut pas la sa plus grande plaie. Maîtresse de ses désirs, elle vit le monde ; elle en fut vue : bientôt elle sentit qu'elle plaisait; et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ces beaux desseins furen t oubliés . Pendant que tant de naissance, tant de biens, tant de grâces qui l'accompagnaient, lui attiraient les regards de toute l'Europe, le prince Edouard de Bavière,

fils de rélecteur Frédéric V, comte palatin du Rhin, et roi de Bohême, jeune prince qui s'était réfugié en France durant les malheurs de sa maison , la mérita. Elle préféra aux richesses les vertus de ce prince, et cette noble alliance, où de tous côtés on ne trouvait que des rois. La princesse Anne l'invite à se faire instruire : il connut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères, déserteurs de l'ancienne foi. Ta valent engagé. Heureux présages pour la maison palatine ! Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise sa sœur, dont les vertus font éclater par toute l'Église la gloire du saint monastère de Mauî)uisson ; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison palatine, que nous la voyons enfin catholique dans son chef. Le mariage delà princesse Anne fut un heureux commencement d'un si grand ouvrage. Mais, hélas ! tout ce qu'elle aimait devait être de peu de durée. Le prince son époux lui fut ravi, et lui laissa trois princesses, dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais, et ne trouvent de consolation que dansle souvenir de ses vertus. Ce n'est pas encore le temps de vous en parler. La princesse palatine est dans l'état le plus dangereux de sa vie. Que le monde voit peu de ces veuves dont parle saint Paul ^ , c( qui , vraiment veuves et désolées , » s'ensevelissent, pour ainsi dire, elles-mêmes dans le tombeau de leur époux; y enterrent tout amour humain avec ces cendres chéries; et, délaissées sur la terre, « mettent c( leur espérance en Dieu, et passent les nuits et les jours « dans la prière! » Voilà l'état d'une veuve chrétienne, selon les préceptes de saint Paul : état oublié parmi nous, où la viduité est regardée, non plus comme un

^ Viduas honora, quœ vere viduœ sunt... Quœ aiitem vere vidua est, et desolata , speret in Deiim, et instct obsecrationibns et orationibus nocte acdie. (I. Tim., v, 3, 5.)

état de désolation , car ces mots ne sont plus connus , mais comme un état désirable^ où^ affranchi de tout joug^ on n'a plus à contenter que soi-même, sans songer à cette terrible sentence de saint Paul ^ : « La veuve qui « passe sa vie dans les plaisirs; » remarquez qu'il ne dit pas, La veuve qui passe sa vie dans les crimes; il dit : « La veuve qui la passe dans les plaisirs, elle est morte (( toute vive; » parce qu'oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation, qui fait le soutien comme la gloire de son état, elle s'abandonne aux joies du monde. Combien donc en devrait-on pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes, que le monde trouve si heureuses ! Mais, surtout, quand on a connu Jésus-Christ,, et qu'on a eu part à ses grâces; quand la lumière divine s'est découverte, et qu'avec des yeux illuminés on se jette dans les voies du siècle : qu'arrive-t-il à une âme qui tombe d'un si haut état, qui renouvelle contre Jésus- Christ, et encore contre Jésus-Christ connu et goûté, tous les outrages des Juifs, et le crucifie encore une fois? Vous reconnaissez le langage de saint PatiP. Achevez donc, grand Apôtre , et dites-nous ce qu'il faut attendre d'une chute si déplorable. « Il est impossible, dit-il. c( qu'une telle âme soit renouvelée par la pénitence. » Impossible : quelle parole! Soit, messieurs, qu'ellt signifie que la conversion de ces âmes, autrefois si favorisées, surpasse toute la mesure des dons ordinaires, et demande, pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine; soit que Timpossibilité dont parle saint

' fsamquœ in delicns^st, vivens morixia est. (I. TiM., v, 6.) ' Impossibile est enim eos qui semel siint ilhiminati, gusfavenint etiam donum cœleste, et participes facti sunt Spiriiics Sandi, guslaierunt nihilominus bonum Dei verbum^ virtutesqiie seciili venturi, et prolapsi sunt, rursus renovari ad pœnitentiam , rursum crucifigcnles sibimetipsis Filium Dd, et ostentui habentes. (Hebr., vi, 4 et seq.)

Paul veuille dire qu'en effet il n'y a plus de retour à ces premières douceurs qu'a goûtées une âme innocente^ quand elle y a renoncé avec connaissance, de sorte qu'elle ne peut rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes.

Quoi qu'il en soit, chrétiens, Tunetrautre s'est vérifié __r) dans la princesse palatine. Pour la plonger entièrement -^^ dans l'amour du monde , il f.illait ce dernier malheur : quoi? la faveur de la cour. La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien déplus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez : vous trouvez partout des intérêts cachés, •des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant; et sans parler de sa pénétration, ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait ail charme secret de ses entretiens. Que vois-je durant ce temps ? Quel trouble ! quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux : les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand : ce prince * que l'on regardait comme le héros de son siècle rendu inutile à sa patrie, dont il avait été le soutien; et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination % armé contre elle : un ministre persécuté, et

' Le grand Condé.

* Ce fut en haine du cardinal, plus que par sa propre inclination^ qu'il s'arma contre sa patrie.

b'anne de gonzague. 183

devenu nécessaire^ non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs , où l'autorité souveraine était engagée ^ Que dirai-je? Était-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois? et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? Ou bien était-ce les derniers efforts d'une liberté remuante , qui allait céder la place à l'autorité légitime? Ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis ? Non, non : c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort, et qu'il ressuscite; qu'il plonge jusqu'aux enfers, et qu'il en retire ^ ; qu'il secoue la terre, et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures \ Ce fut là que la princesse palatine signala sa fidélité , et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'État et à la grande reine Anne d'Autriche , on sait qu'avec le secret de cette princesse elle eut encore celui de tous les partis : tant elle était pénétrante , tant elle s'attirait de confiance , tant il lui était naturel de gagner les cœurs ! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pouvait s'engager; et on la croyait incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés, et, en s'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on les peut réunir*. Que lui servirent ses rares talents?

* Rien de plus juste que ce verbe engagée ; tous les échecs qu'éprouvait le cardinal retombaient sur la cour, qu'il gouvernait alors. (G.)

^ DomXnus fortificat , et vivificat; deducit ad inferos, et rediicit, (I. Reg., II, 6.)

^ Commovisti terram, et conturhasli eam : sana contritiones ejus, quia commota est. (Ps. lix, 4.)

4 « Elle se mêla de tout ce qui se fit alors, écrit madame de Motteville, détermina l'élargissement des princes, rendit à la reine mère d'impor-

que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour ? d'en soutenir le ministre deux fois éloigné , contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des y grands politiques; leurs volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses * ; la diverse face des temps ; les amusements des promesses; Fillusion des amitiés delà terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts ; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut , et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres ^. 0 éternel roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vous

tants services , et lui donna les moyens de soutenir Mazarin, qui n'en futpas fort reconnaissant. »

' La princesse palatine fît en effet l'expérience des volontés changeantes , des paroles trompeuses, des promesses illusoires d'un ministre qui ne voulait être fidèle ni à la haine ni à l'amitié. On lui avait promis la place de surintendantc de la maison delà jeune reine.; mais le cardinal Mazarin, toujours tourmente de la fureur insensée d'enrichir et d'élever une famille qu'il n'aimait pas plus qu'il n'en était aimé, porta le roi à demander à la princesse palatine la démission d'une place dont elle avait déjà le titre, pour la faire passer à la comtesse de Soissons, sa nièce. (B.)

' Dans ce tableau fidèle de toutes les cours , il est facile de démêlei les traits qui conviennent au cardinal Mazarin en particulier. Bossuet le juge sans prévention , sans haine, sans amertume. Il parlait devant des hommes qui avaient été les amis ou les ennemis de ce ministre ; il parlait sous un roi qui avait conservé du respect et de la reconnaissance pour la mémoire d'un ministre à qui il croyait devoir beaucoup , et qui en effet lui avait rendu de grands services. Bossuet s'élève au-dessus de toutes ces considérations ; il juge son siècle et ses contemporains avec la même impartialité et la même indépendance qu'il aurait jugé les hommes et les événements placés dans un long éloignement ; et, jusque dans ses Oraisons funèbres y Bossuet est l'interprète delà postérité. (B.)

préfère; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes !

Dans ces déplorables erreurs ^ la princesse palatine avait les vertus que le monde admire, et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés,, et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine sa sœur en fît Fépreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. Un nouveau conquérant s'élève en Suède. On y voit un autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler rAllemagne. Charles-Gustave ' parut à la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles , tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières , ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites , ni les hommes ne sont adroits, que pour fuir devant le vainqueur. En même temps. la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et plus encore par le Tartare, qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang , et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite; elle a quitté le royaume : après de courageux , mais de vains efforts, le roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie , où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé partant de mains et frappé de tant de coups à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars \ Dieu en avait disposé autrement. La Pologne

' Gustave-Adolphe, le vainqueur des Impériaux à Leipsick et à Lutzen.

' Clamavit forliter, et sic ait : Succidite arborem, et prœcidite ramos

186 ORAISON FDNÈBRE

était nécessaire à son Église , et lui devait un vengeur ' . 11 la regarde en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté % tout frémissant qu'il était. 11 se venge sur le Danois , dont la soudaine invasion l'avait rappelé; et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces , et médite de nouveaux carnages y Dieu tonne du plus haut des cieux ; le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie ; et la Pologne est délivrée ^ Mais le premier rayon d'espérance vint de la princesse palatine : honteuse de n'envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne , elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu'admira-t-on davantage^ ou de ce que ce secours vint si à propos , ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendait pas, ou de ce que, sans chercher d'excuse dans le mauvais état où se trouvaient ses affaires, la princesse palatine s'ôta tout pour soulager une sœur qui ne l'aimait pas? Les deux princesses ne furent plus qu'un même cœur : la reine parut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre; et la princesse palatine joignit au respect qu'elle avait pour une aînée de ce rang et de ce mérite une éternelle reconnaissance.

Quel est, messieurs, cet aveuglement dans une âme

ejus : excutite folia cjus, et dispergite fructus rj'ts. ( Dan., iv, 11, 20. ) Succident eum alieni, et criidelisshni nationum , et projicient cum super montes, et in cunctis convallibus corruent rami ejus, et confringentuv arbusia ejus in univers'is rupibus terrœ. (Ezhch., xxxi, 12 )

' Jean Sobieski, depuis roi de Pologne, dé(it les Turcs à la bataille de Ghoczim le il novembre 1673, et leur tua vingt-huit mille hommes ' Reducam te in viam^per quam venisti. (IV. Reg., xix, 28.) ' La Harpe cite en entier ce morceau comme un exemple d'images fortes et hardies.

chrétienne^ et qui le pourrait comprendre, d'être incapable de manquer aux hommes , et de ne craindre pas de manquer à Dieu? comme si le culte de Dieu ne tenait aucun rang parmi les devoirs ! Contez-nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels; dites qu'elle était généreuse, libérale, reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste : vous ne faites que raconter ce qui l'attachait à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de l'Évangile ^ qui veut avoir son partage, qui veut jouir de soi-même et des biens que son père lui a donnés, qui s'en va le plus loin qu'il peut de la maison paternelle, « dans un « pays écarté , » où il dissipe tant de rares trésors , et en un mot où il donne au monde tout ce que Dieu voulait avoir. Pendant qu'elle contentait le monde, et se contentait elle-même , la princesse palatine n'était pas heureuse; et le vide des choses humaines se faisait sentir à son cœur. Elle n'était heureuse ni pour avoir avec l'estime du monde, qu'elle avait tant désirée, celle du roi même; ni pour avoir l'amitié et la confiance de Philippe^, et des deux princesses qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière delà cour : de Philippe, dis-je, ce grand prince que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire elle-même, quoiqu'elle se donne à lui avec tous ses avantages, ne peuvent enfler; et de ces deux grandes princesses, dont on ne peut nommer l'une sans douleur, ni connaître l'autre sans l'admirer. Mais peut-être que le solide établissement de

' Luc, XV, 12, 13.

» Philippe d'Orléans , Monsieur, frère de Louis XIV. Il fut marié deux fois , d'abord à Henriette d'Angleterre, ensuite à Charlotte-Elisabeth de Bavière. Bossuet veut parler ici de ces deux princesses.

188 ORAISOX FUNÈBRE

la famille de notre princesse achèvera son bonheur. Non , elle n'était heureuse ni pour avoir placé auprès d'elle la princesse Anne, sa chère fille et les délices de son cœur, ni pour l'avoir placée dans une maison où tout est grand. Que sert de s'expliquer davantage? On dit tout quand on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon, prince de Gondé, et de Henri-Jules de Bourbon, ducd'Enghien. Avec un peu plus de vie, elle aurait vu les grands dons, et le premier des mortels, touché de ce que le monde admire le plus après lui, se plaire à le reconnaître par de dignes distinctions. C'est ce qu'elle devait attendre du mariage de la princesse Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux, puisqu'elle épousa Jean -Frédéric, duc de Brunswick et de Hanovre, souverain puissant qui avait joint le savoir avec la valeur, la religion catholique avec les vertus de sa maison , et , pour comble de joie à notre princesse, le service de TEmpire avec les intérêts de la France. Tout était grand dans sa famille; et la princesse Marie, sa fille, n'aurait eu à désirer sur la terre qu'une vie plus longue. Que s'il fallait avec tant d'éclat la tranquillité et la douceur, elle trouvait dans un prince, aussi grand d'ailleurs que celui qui honore cette audience, avec les grandes qualités, celles qui pouvaient contenter sa délicatesse ; et dans la duchesse sa chère fille , un naturel tel qu'il le fallait à un cœur comme le sien , un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller, une vertu qui devait bientôt forcer l'estime du monde, et, comme une vive lumière, percer tout à coup, avec un grand éclat, un beau, mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince ^ , qui de tout temps avait le plus ravi son estime; prince qu'on ad-

• Lo grand Gondé.

mire autant dans la paix que dans la guerre , en qui l'univers attentif ne voit plus rien à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que fallait-il davantage ? et que manquait-il au bonheur de notre princesse? Dieu, qu'elle avait connu ; et tout avec lui. Une fois elle lui avait rendu son cœur. Les douceurs célestes, qu'elle avait goûtées sous les ailes de sainte Fare, étaient revenues dans son esprit. Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa trois ans entiers à régler sa conscience et ses affaires. Un million, qu'elle retira du duché de Rethelois, servit à multiplier ses bonnes œuvres; et la première fut d'acquitter ce qu'elle devait avec une scrupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées qui souvent ne sont qu'une injustice couverte d'un nom spécieux. Est-ce donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si longtemps? Non , messieurs; vous ne verrez encore à cette fois qu'un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Providence ni l'état de la princesse ne permettaient qu'elle partageât tant soit peu son cœur : une âme comme la sienne ne souffre point de tels partages ; et il fallait ou tout à fait rompre ou se rengager tout à fait avec le monde. Les affaires l'y rappelèrent; sa piété s'y dissipa encore une fois : elle éprouva que Jésus-Christ n'a pas dit en vain ; Fiunt novissima hominis ilUus pejora priorihus ^ : « L'état de (( l'homme qui retombe devient pire que le premier. » Tremblez, âmes réconciliées, qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence; tremblez, puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes; tremblez enfin au terrible exemple de la princesse palatine. A ce coup le Saint-Esprit irrité se retire : les ténèbres

' Luc, XI, 26.

s'épaississent ; la foi s'éteint. Un saint abbé*, dont la doctrine et Ja vie sont un ornement de notre siècle, ravi d'une conversion aussi adjnirable et aussi parfaite que celle de notre princesse, lui ordonna de l'écrire pour Tédification de TÉglise. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous, Seigneur, dont la bonté infinie n'a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître , recevez l'humble confession de votre servante; et en mémoire d'un tel sacrifice, s'il lui reste quelque chose à expier après une si longue pénitence , faites-lui sentir aujourd'hui vos miséricordes. Elle confesse donc, chrétiens, qu'elle avait tellement perdu les lumières de la foi, que, lorsqu'on parlait sérieusement des mystères de la religion, elle avait peine à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles : ce Et, poursuit-elle, (( c'eût été pour moi le plus grand de tous les miracles (( que de me faire croire fermement le christianisme. » Que n'eùt-elle pas donné pour obtenir ce miracle? Mais l'heure marquée parla divine Providence n'était pas encore venue. C'était le temps où elle devait être livrée à elle-même, pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissait dans son incrédulité, qu'elle n'avait pas la force de vaincre. Peu s'en faut qu'elle no s'emporte jusqu'à la dérision, qui est le dernier excès et comme le triomphe de l'orgueil , et qu'elle ne se trouve parmi a ces moqueurs (( dont le jugement est si proche, » selon la parole du Sage^ : Parata sunt derisorihus judicia.

Déplorable aveuglement ! Dieu a fait un ouvrage au

' M. de Rancé, abbé de la Trappe.

' PrOV., XIX, 29.

d'anne de gonzague. 191

milieu de nous, qui, détaché de toute autre cause, et ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux , et porte par toute la terre , avec l'impression de sa main , le caractère de son autorité : c'est Jésus- Christ et son Église. Il a mis dans cette Église une autorité seule capable d'abaisser l'orgueil et de relever la simplicité , et qui , également propre aux savants et aux ignorants, imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu ces rares génies? qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il serait aisé de les confondre , si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits? Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres, qui les ont vues, les ont méprisées? Us n'ont rien vu ; ils n'entendent rien , ils n'ont pas même de quoi établir le néant, auquel ils espèrent après cette vie; et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Ils ne savent s'ils trouveront un Dieu propice ou un Dieu contraire. S'ils le font égal* au vice et à la vertu, quelle idole ! Que s'il ne dédaigne pas déjuger ce qu'il a créé, et encore ce qu'il a créé capable d'un bon et d'un mauvais choix, qui leur dira ou ce qui lui plait, ou ce qui l'offense, ou ce qui l'apaise? Par où ont-ils deviné que tout ce qu'on pense de ce premier Être soit indifférent, et que toutes les religions qu'on voit sur la terre lui soient égalementbonnes? Parce qu'il y en a de fausses, s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable? ou qu'on ne puisse plus connaître l'ami sincère, parce qu'on est environné de trompeurs ? Est-ce peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne foi? L'homme ne peut-il pas, selon sa coutume, s'en imposer à lui-

' Egai^si ici dans le sens d'indifférent.

192 OllAlSON FUNÈBRE

même? Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures? où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humains, et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle? Que s'il est une telle justice souveraine, et par conséquent inévitable, divine, et par conséquent infinie, qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel? Où en sont donc les impies? et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace? Au défaut d'un meilleur refuge , iront-ils enfin se plonger dans l'abime de l'athéisme? et mettront-ils leur repos dans une fureur qui ne trouve presque point de place dans les esprits? Qui leur résoudra ces doutes , puisqu'ils veulent les appeler de ce nom? Leur raison, qu'ils prennent pour guide, ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où ils tombent en niant la religion deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne; et, pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent l'une après l'autre d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc après tout, messieurs, qu'est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans lin, une témérité qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et en un mot un orgueil qui ne peut souffrir son remède, c'est-à-dire* qui ne peut souffrir une autorité légitime? Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens. L'intempérance de l'esprit n'est pas moins flatteuse. Comme l'autre, elle se fait des plaisirs cachés, et s'irrite par la défense. Ce superbe

* Var. Première édition : c'est-à-dire une aulorité légitime?

d'anne de gonzague. 193

croit s'élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-même, quand il s'élève, ce lui semble, au-dessus de la religion, qu'il a si longtemps révérée : il se met au rang des gens désabusés; il insulte en son cœur aux faibles esprits, qui ne font que suivre les autres sans rien trouver par eux-mêmes ; et, devenu le seul objet de ses complaisances, il se fait lui-même son Dieu.

C'est dans cet abime profond que la princesse palatine allait se perdre. Il est vrai qu'elle désirait avec ardeur de connaître la vérité. Mais où est la vérité sans la foi, qui lui paraissait impossible., à moins que Dieu l'établit en elle par un miracle? Que lui servait d'avoir conservé la connaissance de la Divinité ? Les esprits même les plus déréglés n'en rejettent pas l'idée, pour n'avoir point à se reprocher un aveuglement trop visible. Un Dieu qu'on fait à sa mode, aussi patient, aussi insensible que nos passions le demandent , n'incommode pas. La liberté qu'on se donne de penser tout ce qu'on veut, fait qu'on croit respirer un air nouveau. On s'imagine jouir de soi-même et de ses désirs ; et dans le droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser, on croit tenir tous les biens, et on les goûte par avance.

En cet état, chrétiens, où la foi même est perdue, c'est-à-dire où le fondement est renversé, que restait-il à notre princesse, que restait-il à une âme qui, par un juste jugement de Dieu, était déchue de toutes les grâces, et ne tenait à Jésus-Christ par aucun lien ? qu'y restait-il, chrétiens, si ce n'est ce que dit saint Augustin? Il restait ^a souveraine misère et la souveraine miséricorde : Reslahal magna miseria, et magna misericordla'.llresiaii ce secret regard d'une Providence miséricordieuse , qui la voulait rappeler des extrémités de la terre; et voici

' In Psalm. l, n. 8; tom. iv, col. 466

CIIEFS-D'OF.UV. DE BOSS. — T. 1. <3

194 ORAISON FUNÈBRK

quelle fut la première touche. Prêtez Toreille^ messieurs; elle a quelque chose de miraculeux. Ce fut un songe admirable ; de ceux que Dieu même fait venir du ciel par le ministère des anges ; dont les images sont si nettes et si démêlées; où l'on voit je ne sais quoi de céleste. Elle crut , c'est elle-même qui le raconte au saint ablié : écoutez , et prenez garde surtout de n'écouter pas avec mépris Tordre des avertissements divins, et la conduite de la grâce. Elle crut, dis-je , « que marchant seule dans « une forêt, elle y avait rencontré un aveugle dans une (( petite loge. Elle s'approche pour lui demander s'il « était aveugle de naissance , ou s'il l'était devenu par (( quelque accident. Il répondit qu'il était aveugle-né. « Vous ne savez donc pas , reprit-elle , ce que c'est que « la lumière , qui est si belle et si agréable , et le soleil « qui a tant d'éclat et de beauté? Je n'ai, dit-il, jamais « joui de ce bel objet, et je ne m'en puis former aucune c( idée. Je ne laisse pas de croire, continua -t-il, qu'il est « d'une beauté ravissante . L'aveugle parut alors changer « de voix et de visage, et prenant un ton d'autorité : « Mon exemple, dit-il, vous doit apprendre qu'il y a des c( choses très-excellentes et très-admirables qui échap- « peut à notre vue, et qui n'en sont ni moins vraies ni c( moins désirables, quoiqu'on ne les puisse ni compren- « dre ni imaginer. » C'est, en effet, qu'il manque un sens aux incrédules, comme à l'aveugle et ce sens c'est Dieu qui le donne, selon ce que dit saint Jean' : c( 11 (( nous a donné un sens pour connaître le vrai Dieu, et (c pour être en son vrai Fils : )> Dédit nohis sensum, ut cognoscamus veriim Deum, et simus in vero Filio ejus. Notre princesse le comprit. En même temps, au milieu d'un songe si mystérieux, « elle lit l'application delà

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