‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 19 sur 33 · I. JOAN., V · texte numérisé non relu

I. JOAN., V

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« belle comparaison de Taveugle , aux vérités de la reli- « g'ion et de Tautre vie : » ce sont ses mots que je vous rapporte. Dieu, qui n'a besoin ni de temps, ni d'un long circuit de raisonnements, pour se faire entendre, tout à coup lui ouvrit les yeux. Alors, par une soudaine illumination, a elle se sentit si éclairée (c'est elle-même (( qui continue à vous parler) , et tellement transportée ((de la joie d'avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis (( si longtemps, qu'elle ne put s'empêcher d'embrasser (( l'aveugle, dont le discours lui découvrait une plus « belle lumière que celle dont il était privé. Et, dit-elle, « il se répandit dans mon cœur une joie si douce et une « foi si sensible, qu'il n'y a point de paroles capables (( de Texp rimer. » Vous attendez, chrétiens, quel sera le réveil d'un sommeil si doux et si merveilleux. Écoutez, et reconnaissez que ce songe est vraiment divin. ((Elle (( s'éveilla là-dessus , dit-elle , et se trouva dans le même (( état où elle s'était vue dans cet admirable songe, c'est- (( à-dire tellement changée,qu'elle avait peine aie croire. « Le miracle qu'elle attendait est arrivé : elle croit, elle qui jugeait la foi impossible : Dieu la change par une lumière soudaine, et par un songe qui tient de l'extase. Tout suit en elle de la même force. « Je me levai, pour- « suit-elle, avec précipitation : mes actions étaient mêlées (( d'une joie et d'une activité extraordinaire. » Vous le voyez : cette nouvelle vivacité, qui animait ses actions, se ressent encore dans ses paroles. (( Tout ce que je li (( sais sur la religion , me touchait jusqu'à répandre des (( larmes. Je me trouvais à la messe dans un état bienf « différent de celui où j'avais accoutumé d'être. » Car c'était de tous les mystères celui qui lui paraissait le plus incroyable. ((Mais alors, dit-elle, il me semblait sentir la ((présence réelle de Notre-Seigneur,àpeuprès comme l'on «sent les choses visibles, et dontlon ne peut douter. »

Aiiisi^ elle passa tout à coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste. Les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi étonnant que celui où Jésus- Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti cette espèce d'écaillé dont ils étaient couverts '. Qui donc ne s'écrierait à un si soudain changement : « Le <( doigt de Dieu est ici M » La suite ne permet pas d'en douter, et l'opération de la grâce se reconnaît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment, la foi de notre princesse fut inébranlable : et môme cette joie sensible qu'elle avait à croire, lui fut continuée quelque temps. Mais au milieu de ces célestes douceurs, la justice divine eut son tour. L'humble princesse ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'abord des saints sacrements. Trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions , et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espérait de la faire , elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur, ni pouls , ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal; et après les affres de la mort , elle ressentit toutes les horreurs de l'enfer. Digne effet des sacrements de l'Église, qui, donnés ou différés, font sentir à l'âme la miséricorde de Dieu, ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur qu'elle appelle la trouve sans force, incapable d'application, et prononçant à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint de reniettre la confession au lendemain. Mais il faut qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa dans cette attente. Qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque âme égarée, qui doive

* AcT., IX, 18. '

' Digjft(5 I>cî est Jiic. (ExoD., viii, ly,;

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être touchée de ce récit? « Il est, dit-elle, impossible de (c s'imaginer les étranges peines de mon esprit sans les cr avoir éprouvées. J'appréhendais à chaque moment le « retour de ma syncope, c'est-à-dire ma mort et ma dam- « nation. J'avouais bien que je n'étais pas digne d'une « miséricorde que j'avais si longtemps négligée; et je « disais à Dieu, dans mon cœur, que je n'avais aucun « droit de me plaindre de sa justice; mais qu'enfin, chose « insupportable ! je ne le verrais jamais; que je serais « éternellement avec ses ennemis, éternellement sans « l'aimer, éternellement haïe de lui. Je sentais tendrece ment ce déplaisir, et je le sentais même, comme je crois « (ce sont ses propres paroles) , entièrement détachée « des autres peines de l'enfer. » Le voilà, mes chères sœurs, vous le connaissez , le voilà ce pur amour, que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toutes ses délicatesses et dans toute sa vérité. La voilà cette crainte qui change les cœurs : non point la crainte de l'esclave, qui craint l'arrivée d'un maître fâcheux; mais la crainte d'une chaste épouse, qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces sentiments tendres, mêlés de larmes et de frayeur, aigrissaient son mal jusqu'à la dernière extrémité. Nul n'en pénétrait la cause, et on attribuait ces agitations à la fièvre dont elle était tourmentée. Dans cet état pitoyable, pendant qu'elle se regardait comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut ; Dieu , qui fait entendre ses vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plait , continua de l'instruire, comme il a fait Joseph et Salomon; et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa , il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa tendresse *;

' Matth., XXIII, 37.

une poule devenue mère, empressée autour des petits qu'elle conduisait. Un d'eux s'étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le fallait rendre au ravisseur, dont on éteindrait l'ardeur en lui enlevant sa proie. « Non , dit-elle, je ne le rendrai jamais. » En ce moment elle s'éveilla; et l'application de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit, comme si on lui eut dit : « Si vous, qui êtes mauvaise *, ne pouvez « vous résoudre à rendre ce petit animal que vous avez « sauvé , pourquoi croyez-vous que Dieu infiniment hon « vous redonnera au démon, après vous avoir tirée de «sa puissance? Espérez, et prenez courage. )) A ces mots elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pouvait exprimer, « comme si un ange lui eût appris « (ce sont encore ses paroles ), que Dieu ne l'abandonne- « rait pas'. » Ainsi tomba tout à coup la fureur des vents

' Matth., vit, 11.

' L'éloquenœ partage avec la poésie le privilège de revêtir d'expressions nobles des objets et des images qui, sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet excelle dans ce talent ou dans cette magie d'assortir les récits les plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse palatine eût embarrassé sans doute un autre orateur; et il faut avouer que l'histoire d'un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa mère n'était pas aisée à ennoblir dans ime oraison funèbre , où la narration d'un pareil songe ne semblait pas pouvoir être admise. Bossuet lutte avec gloire contre la difficulté de son sujet, et d'abord il se hâte d'imprimer ,un caractère religieux à son auditoire. Voyez avec quel art admirable l'orateur rapproche toutes les allégories d'une imagination riche et brillante, l'intervention delà Divinité, la préparation oratoire d'un sommeil mystique , le songe de Joseph , celui de Salomon , la parabole de l'Évangile ; il vous familiarise d'avance avec le merveilleux dont il vous rapproche, en vous environnant d'un horizon qui vous présente de tous côtés de pareils prodiges ; et , par les ornements accessoires , il vous prépare, il vous amène ainsi à entendre sans surprise les détails d'un rêve où il n'est question que d'une poule, dont il semblait

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et des flots à la voix de Jésus-Christ qui les menaçait * ; et il ne fit pas un moindre miracle dans l'âme de notre sainte pénitente ^ lorsque, parmi les frayeurs d'une conscience alarmée, et « les douleurs de Tenfer*, » il lui fit sentir tout à coup par une vive confiance , avec la rémission de ses péchés , cette « paix qui surpasse toute (( intelligence \ » Alors une joie céleste saisit tous ses sens j c( et les os humiliés tressaillirent \ » Souvenez-vous, ô sacré pontife , quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui ôte les péchés du monde , souvenezvous de ce miracle de sa grâce. Et vous, saints prêtres, venez; et vous, saintes filles^; et vous, chrétiens; venez aussi, ô pécheurs! tous ensemble commençons d'une même voix le cantique de la délivrance , et ne cessons de répéter avec David : « Que Dieu est bon ! que sa mite séri corde est éternelle ^ ! »

Il ne faut point manquer à de telles grâces , ni les recevoir avec mollesse. La princesse palatine change en un moment tout entière : nulle parure que la simplicité , nul ornement que la modestie. Elle se montre au monde à cette fois ; mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avait renoncé à ses vanités. Car aussi quelle erreur à une chrétienne, et encore à une chrétienne péni-

impossible, ou, pour mieux dire, ridicule de parler. Rien ne prouve mieuxque cet exemple qu'un grand talent parviendra toujours à adapter avec succès au style de l'éloquence presque tout ce qu'on pourrait se permettre dans les entretiens de la société. (M.) ' Marc, iv, 39. Luc, viii, 24.

' Dolores v^ferni circumdederunt me. (Ps. xvii, 6.) ' Pax Dei, quœ exsiiperat omnem sensum. (Phiiip., iv, 7.) ^ Auditui meo dabis gaiidiiivi et lœtitiam; et exultabunt ossa hiimiliata.

(Ps. L, 10.)

* Les carmélites.

• Confitemini Domino , qnoniam bonus , qiioniam in œterniim misericordia ejus. (Ps. cxxxv, 1.)

tente, d'orner ce qui n'est digne que de son mépris? de peindre et de parer l'idole du monde? de retenir comme par force y et avec mille artifices autant indignes qu'inutiles, ces grâces qui s'envolent avec le temps? Sans s'effrayer de ce qu'on dirait, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes, dontles grands sont épouvantés plus que tous les autres, la princesse palatine parut à la cour si différente d'elle-même ; et dès lors elle renonça à tous les divertissements , à tous les jeux jusqu'aux plus innocents, se soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne , et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avait pu demeurer dans ses bornes. Douze ans de persévérance, au milieu des épreuves les plus difficiles, l'ont élevée à un éminent degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le premier jour fut immuable; toute sa maison y entra : chez elle on ne faisait que passer d'un exercice de piété à un autre. Jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue , pas même par les maladies. Elle savait que, dans ce commerce sacré, tout consiste à s'humilier souslamaindeDieu, et moins à donner qu'à recevoir : ou plutôt, selon le précepte de Jésus-Christ^, son oraison fut perpétuelle pour être égale au besoin. La lecture de l'Évangile et des livres saints en fournissait la matière : si le travail semblait l'interrompre , ce n'était que pour la continuer d'une autre sorte. Par le travail on charmait l'ennui, on ménageait le temps, on guérissait a langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de 'oisiveté. L'esprit se relâchait pendant que les mains , ndustrieusement occupées, s'exerçaient dans des ouvrages dont la piété avait donné le dessein : c'était ou des habits pour les pauvres , ou des ornements pour les

' Oportet semper orare, el non deficere. (Luc, xviii, 1.)

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aulels. Les psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances, qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entretiens; et rien ne lui paraissait ni agréableni sur que la solitude. Quand elle parlait de Dieu, le goût intérieur d'où sortaient toutes ses paroles se communiquait à ceux qui conversaient avec elle; et les nobles expressions qu'on remarquait dans ses discours ou dans ses écrits venaient de la haute idée qu'elle avait conçue des choses divines. Sa foi ne fat pas moins simple que vive : dans les fameuses questions qui ont troublé entant de manières le repos de nos jours, elle déclarait hautement qu'elle n'avait autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Église. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères , elle en aurait surpassé la pieuse magnificence, quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel, «et que les « églises des saints publient leurs aumônes*. » Le duc son père avait fondé dans ses terres de quoi marier tous les ans soixante filles : riche oblation, présent agréable. La princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu'elle pouvait, ne croyant pas assez honorer les libéralités de ses ancêtres, si elle ne les imitait. On ne peut retenir ses larmes quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans. Écoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités; et dans un même discours, apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne. « Je suis ravie, dit-elle, que l'affaire de nos

' Eleemosynas illius enarrabit omnis Ecclesia sanctornm. (Eccl., XX.XI, 11.)

a bonnes vieilles soit si avancée. Achevons vite, au nom « de Notre-Seigneur; ôtons vitement cette bonne femme « de rétable où elle est, et la mettons dans un de ces a petits lits. » Quelle nouvelle vivacité succède à celle que le monde inspire î Elle poursuit : « Dieu me douce nera peut-être de la santé pour aller servir cette parace ly tique ; au moins je le ferai par mes soins , si les forces (( me manquent; et, joignant mes maux aux siens, je (( les offrirai plus hardiment à Dieu. Mandez-moi ce qu'il « faut pour la nourriture et les ustensiles de ces paiic( vres femmes; peu à peu nous les mettrons à leur « aise. » Je me plais à répéter toutes ces paroles, malgré les oreilles délicates ^ ; elles effacent les discours les plus magnifiques , et je voudrais ne parler plus que ce langage. Dans les nécessités extraordinaires , sa charité faisait de nouveaux efforts. Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superflu ; tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle voyait disparaître avec une joie sensible les restes des pompes du monde ; et Taumône lui apprenait à se retrancher tous les jours quelque chose de nouveau. C'est en effet la vraie grâce de l'aumône, en soulageant les besoins des pauvres , de diminuer en nous d'autres besoins, c'est-à-dire ces besoins honteux qu'y fait la délicatesse , comme si la nature n'était pas assez accablée de nécessités. Qu'attendez-vous, chrétiens, à vous convertir? et pourquoi désespérez-vous de votre salut? Vous voyez la perfection où s'élève l'âme pénitente quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la maladie , ni les dégoûts , ni les tentations , ni les peines

' On a droit de tout cîire , quand on sait le relever par un langage si majestueux. Il ne reste donc aucune excuse aux orateurs dont le style est abject et rampant dans des détails beaucoup moins bas, et moins difficiles à ennoblir. ( M. )

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les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait seulement entendre nommer les maux, a souffert douze ans entiers, et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs qui épuisaient le corps et l'esprit; et cependant, durant tout ce temps et dans les tourments inouïs de sa de rnière maladie, où ses maux s'augmentèrent jusques aux derniers excès, elle n'a eu à se repentir que d'avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore répriina-t-elle ce faible désir en disant aussitôt après avec Jésus-Christ la prière du sacré mystère du Jardin ; c'est ainsi qu'elle appelait la prière de l'agonie de notre Sauveur : « Omon (c Père ! que votre volonté soit faite , et non pas la «mieime*. » Ses maladies lui ôtèrent la consolation qu'elle avait tant désirée d'accomplir ses premiers desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l'habit de Sainte-Fare. Son cœur, donné ou plutôt rendu à ce monastère , où elle avait goûté les premières grâces, a témoigné son désir; et sa volonté a été aux yeux de Dieu un sacrifice parfait. C'eût été un soutien sensible à une âme comme la sienne d'accomplir de grands ouvrages pour le service de Dieu ; mais elle est menée par une autre voie , par celle qui crucifie davantage, qui, sans rien laisser entreprendre à un esprit courageux , le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir. Encore s'il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété qu'il avait renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence ! mais non, tout lui est ôté; sans cesse elle est travaillée de peines insupportables. « 0 Seigneur! disait le saint homme Job, « vous me tourmentez d'une manière merveilleuse *. w

' Pater,... nonmea voluntas, sed tua, fiât. (Luc, xxii, 42.) ' Mirabiliter me crucias. (Job, x, 16.)

20^1 ORAISOX FUNÈBRE

C'est que , sans parler ici de ses autres peines, il portait au fond de son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il voyait d'un côté sa sainte justice , devant laquelle les anges ont peine à soutenir leur innocence. Il le voyait avec ces yeux éternellement ouverts observer toutes les démarches , ce compter tous « les pas d'un pécheur^, et garder ses péchés comme « sous le sceau, » pour les lui représenter au dernier jour : Signasti quasi in sacculo delicta mea^. D'un autre côté il ressentait ce qu'il y a de corrompu dans le cœur de l'homme. «Je craignais, dit-il, toutes mes œuvres'.» Que Yois-je? le péché! le péché partout! Et il s'écriait jour et nuit : « 0 Seigneur ! pourquoi n'ôtez-vous pas « mes péchés * ?» Et que ne tranchez-vous une fois ces malheureux jours, où l'on ne fait que vous offenser, afin qu'il ne soit pas dit « que je suis contraire à la parole « du Saint ^? » Tel était le fond de ses peines; et ce qui paraît de si violent dans ses discours n'est que la délicatesse d'une conscience qui se redoute elle-même , ou l'excès d'un amour qui craint de déplaire. La princesse palatine souffrit quelque chose de semblable. Quel supplice à une conscience timorée 1 Elle croyait voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu. Plus elle était clairvoyante, plus elle était tourmentée. Ainsi Dieu l'humiliait par ce qui a coutume de nourrir l'orgueil, et lui faisait un remède de la cause de son mal. Qui pourrait dire par quelles terreurs elle arrivait

* Gressus meos dinumerasii. (Job, xiv, 16.) ^ Ibid, 17.

^ Vcrebar oninia opéra. (Id., ix, 28.)

* Cur non tollis peccatummeum? et quare non aufers iniquitatem meam ? (Ib.,vii, 21.)

'" Et hac mihi sit consolatio , tit affigens me dolore, non parcat, nec contradicam sermonibus Sancti. (Ib., vi, 10.)

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aux délices de la sainte talile? Mais elle ne perdait pas la confiance. Enfin, dit-elle, c'est ce qu'elle écrit au saint prêtre que Dieu lui avait donné pour la soutenir dans ses peines : « Enfin je suis parvenue au divin Lance quet. Je m'étais levée dès le matin pour être devant « le jour aux portes du Seigneur; mais lui seul sait les « combats quil a fallu rendre. » La matinée se passait dans ce cruel exercice, ce Mais à la fin, poursuit-elle, c( malgré mes faiblesses, je me suis comme traînée moice même aux pieds de Notre-Seigneur; et j'ai connu qu'i. a fallait, puisque tout s'est fait en moi par la force de la c( divine bonté, que je reçusse encore avec une espèce (( de force ce dernier et souverain bien. » Dieu lui découvrait dans ces peines l'ordre secret de sa justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la pénitence, ce II n'appartient pas, disait-elle, aux esclaves ce fugitifs qu'il faut aller reprendre par force, et les ce ramener comme malgré eux, de s'asseoir au festin ce avec les enfants et les amis ; et c'est assez qu'il leur ce soit permis de venir recueillir ti terre les miettes qui a tombent de la table de leurs seigneurs. »

Ne vous étonnez pas, chrétiens, si je ne fais plus, faible orateur, que de répéter les paroles de la princesse palatine; c'est que j'y ressens la manne cachée, et le goût des Écritures divines, que ses peines et ses sentiments lui faisaient entendre. Malheur à moi, si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi-même que votre salut , et si je ne préfère à mes inventions , quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse, qui peuvent vous convertir! Je n'ai regre qu'à ce que je laisse , et je ne puis vous taire ce qu'elle a écrit touchant les tentations d'incrédulité, ce II est bien ce croyable, disait-elle, qu'un Dieu qui aime infiniment ce en donne des preuves proportionnées à l'infinité de

(( son amour, et à l'infinité de sa puissance : et ce qui « est propre à la toute-puissance d'un Dieu passe de (( bien loin la capacité de notre faible raison. C'est, (( ajoute-t-elle^ ce que je me dis à moi-même, quand les « démons tâchent d'étonner ma foi; et depuis qu*il a plu « à Dieu de me mettre dans le cœur , » remarquez ces belles paroles , « que son amour est la cause de tout ce « que nous croyons, cette réponse me persuade plus « que tous les livres. » C'est en effet l'abrégé de tous les saints livres, et de toute la doctrine chrétienne. Sortez, Parole éternelle , Fils unique du Dieu vivant, sortez du bienheureux sein de votre Père * , et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. 11 Ta fait, et durant trois ans il n'a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Évangile : «Dieu a tant aimé le monde, « qu'il lui a donné son Fils unique ^ » Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre, et la croix avec les grandeurs : ce Dieu a tant aimé le monde. » Est-il incroyable que Dieu aime, et que la bonté se communique? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'amour de la gloire, aux âmes les plus vulgaires l'amour des richesses ; à tous enfin , tout ce qui porte le nom d'amour? Rien ne coûte , ni périls, ni travaux, ni peines : et voilà ^ les prodiges dont Thomme est capable. Que si l'homme, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible ; Dieu , pour contenter son amour , n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire? Disons donc, pour toute raison , dans tous les mystères : « Dieu a tant « aimé le monde. » C'est la doctrine du maître, et le dis-

' Inigenitus Filius , qui est in sinu Patris, ipseenarravit. (Joan., I, 18. ' Sic Deus dilexit mundum , ut Filiiim siium unigcnHum darel. (Id., in, 16.)

^ Var. Première édition : et voilà tous les prodiges

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ciple bien-aimé Tavait bien comprise. De son temps un Cérinthe*, un hérésiarque^ ne voulait pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme ^ et se faire la victime des pécheurs. Que lui répondit cet apôtre vierge , ce prophète du Nouveau Testament , cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard qui n'avait de force que pour prêcher la charité, et pour dire : ce Aimez- vous « les uns les autres en Notre-Seigneur ; » que réponditil à cet hérésiarque? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il à son hérésie naissante? Écoutez, et admirez. «Nous croyons, dit-il % et nous « confessons Tamour que Dieu a pour nous : » Et nos credidimus charitcUi quam hahet Deus in nohis. C'est là toute la foi des chrétiens ; c'est la cause et l'abrégé de tout le symbole. C'est là que la princesse palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé : c'est tout dire. S'il a fait, disait-elle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'Incarnation, que n'aura-t-il pas fait pour le consommer dans l'Eucharistie, pour se donner, non plus en général à la nature humaine, mais à chaque fidèle en particulier? Croyons donc avec saint Jean en l'amour d'un Dieu : la foi nous paraîtra douce, en la prenant par un endroit si tendre. Mais n'y croyons pas à demi , à la manière des hérétiques , dont l'un en retranche une chose , et l'autre une autre ; l'un le mystère de l'Incarnation, et l'autre celui de l'Eucharistie; chacun ce qui lui déplaît : faibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées',

• Cérinthe , chef des hérétiques des premier et deuxième siècles. Il était Juif de nation ou de religion. Après avoir étudié la philosophie dans l'école d'Alexandrie , il parut dans la Palestine , et répandit ses erreurs principalement dans l'Asie mineure. (C.)

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