NOTICE SUR BOSSUE T
BOSSUET (Jacques-Bénigne ) naquit à Dijon le 27 septembre 1627 , d'une famille distinguée dans le parlement de Bourgogne. îl se livra dès son enfance à l'étude avec l'avidité d'un génie naissant.
Comme il se destinait à l'état ecclésiastique , il embrassa toutes les études qu'il crut nécessaires ou simplement utiles à cet important ministère, depuis la lecture de la Bible iusqu'h celle des auteurs profanes , et depuis les Pères de l'Église jusqu'aux théologiens de l'écol • et aux écrivains mystiques. Le goût vif et l'espèce de passion qu'il prit pour les livres sacrés annonçaient à la religion le prélat qui devait la prêcher avec le zele des apôtres, et la célébrer avec l'éloquence des prophètes. Parmi les docteurs de l'Église, saint Augustin était celui qu'il admirait le plus. Il le savait par cœur, le citait sans cesse, trouvait, disait-il , dans saint Augustin la réponse à tout, et le portait toujours avec lui dans ses voyages.
Quant aux auteurs de l'antiquité profane , où son éloquence cherchait déjà des maîtres et des modèles , il donnait la préférence à Homère , dont le génie élevé, mais sans contrainte , avait le plus de rapport avec le sien. Il se plaisait aussi beaucoup à la lecture de Cicéron et de Virgile ; il faisait moins de cas d'Horace , qu'il jugeait plus en chrétien sévère qu'en homme de goût; la morale de l'épicurien effaçait à ses yeux le'mérite du poète, et le rendait insensible à des grâces qui ne lui paraissaient faites que pour séduire ou alarmer sa vertu. Il portait encore plus loin l'austérité de ses principes. On sait que des casuistes rigides ont regardé comme une sorte d'apostasie la liberté que se sont donnée la plupart des poètes chrétiens, d'employer dans leurs vers le nom des divinités païennes. Bossuet faisait à ces docteurs inexorables l'honneur d'être de leur avis. Despréaux leur a fait, dans son Jrf poétique, la meilleure réponse qu'un grand poète puisse opposer à de pareils scrupules; il les a réfutés en vers harmonieux : on a retenu les vers de Despréaux, et oublié la sentence des rigoristes. Les Actions si agréables et si philosophiques de la mythologie ancienne , qui donnait à tout l'âme et la vie , continueront, malgré l'arrêt de Bossuet, de foumn- aux grands poètes , sans
danger comme sans scandale , des images toujours piquantes et toujours nouvelles parle charme et l'intérêt qu'ils sauront y répandre. Quant à cette foule de versificateurs à qui on ne pourrait ôter Flore et Zéphire , l'Amour et ses ailes, sans réduire à la plus étroite indigence leur muse déjà si pauvre, l'insipide usage qu'ils font de la Fable dans leurs minces productions devait paraître à Bossuet lui-même plus fastidieux que criminel.
De toutes les études profanes , celle des mathématiques fut la seule que le jeune ecclésiastique se crut en droit de négliger, non par mépris , mais parce que les connaissances géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion.
En se montrant peu favorable aux mathématiques , Bossuet ne témoigna pas la même indifférence à la philosophie , qui , par malheur pour elle , ignorait encore combien les mathématiques lui étaient nécessaires. Il goûta beaucoup le cartésianisme , alors trèsnouveau et naissant à peine ; un esprit de cette trempe, hardi, étendu, vigoureux , et ne demandant qu'à prendre l'essor, mais enchaîné par les entraves respectées oii la religion le retenait captif, sentait tout le prix de la liberté que la philosophie de Descartes autorise dans les matières où il est permis de douter et de penser. Les attaques violentes que cette philosophie essuyait alors , de la part des théologiens mêmes, bien loin d'effrayer Bossuet, contribuaient peut-être , sans qu'il le sût, à échauffer son zèle pour la raison persécutée. Déjà des magistrats, ennemis des lumières et de leur siècle , avaient défendu , sous les peines les plus sévères, qu'on enseignât le cartésianisme, qui , malgré cette défense, trouva moyen de s'établir à petit bruit, et finit par détrôner la scolastique sa rivale Depuis ce temps, la philosophie de Descartes , qui n'avait guère fait que substituer à des erreurs anciennes et absurdes des erreurs nouvelles et séduisantes, a disparu ainsi que celle d'Aristote , mais sans résistance et sans effort : cette philosophie, si inutilement tourmentée dans son berceau par l'imbécillité puissante, réclamerait aussi inutilement aujourd'hui la protection dont Bossuet Fa honorée ; elle a péri sous nos yeux de sa mort naturelle, et la raison a fait toute seule ce que l'autorité n'avait pu faire; importante , mais presque inutile leçon pour ceux qui ont le pouvoir en main , de ne pas user vainement de leurs forces pour prescrire à la raison ce qu'elle doit penser, et de la laisser démêler d'elle-même ce qu'il lui convient de rejeter ou de saisir. Plus l'autorité agitera le vase où les vérités nagent pêle-mêle avec les erreurs , plus elle retardera la séparation des unes et des autres ; plus elle verra s'éloigner ce moment, qui arrive pourtant tôt ou tard,
OÙ les erreurs se précipitent enfin d'elles-mêmes au fond du vase, et abandonnent la place aux vérités.
Tandis queBossuet nourrissait l'activité de son esprit de toutes les connaissances convenables à un ministre de l'Église , son âme non moins active, et qui avait besoin d'Un objet digne de la remplir, se formait à la piété par de fréquents voyages qu'il faisait à Tabbaye de la Trappe , séjour qui en effet paraît destiné à faire sentir aux cœurs même les plus tièdes jusqu'à quel point une foi vive et ardente peut nous rendre chères les privations les plus rigoureuses; séjour même qui peut offrir au simple philosophe une matière intéressante de réflexions profondes sur le néant de l'ambition et de la gloire , les consolations de la retraite et le bonheur de l'obscurité.
Le talent de Bossuet pour la chaire s'était manifesté presque dès son enfance. Il fut annoncé comme un orateur précoce à l'hôtel de Rambouillet, où le mérite en tout genre était sommé de comparaître , et jugé bien ou mal. Il y fit devant une assemblée nombreuse et choisie, presque sans préparation, et avec les plus grands applaudissements, un sermon sur un sujet qu'on lui donna : le prédicateur n'avait que seize ans, et il était onze beures du soir, ce qui fit dire à Voiture, si fécond enjeux de mots, qu'il n'avait jamais entendu prêcher si tôt ni si tard.
Avec de si rares talents pour l'éloquence, la nature avait doué Bossuet d'une mémoire prodigieuse : il suffirait , sans compter beaucoup d'autres grands hommes, pour démentir les lieux communs si souvent rebattus sur l'antipathie de la mémoire et du jugement , lieux communs débités avec complaisance par des hommes qui se flattent que la nature leur a donné en jugement ce qu'elle leur a refusé en mémoire.
Destiné , par son goût et par son caractère , à l'éloquence et à la controverse , Bossuet mena , pour ainsi dire , de front les talents de l'orateur et du théologien. I.e ton de la chaire changea dès qu'il y parut; il substitua aux indécences qui l'avilissaient , au mauvais goût qui la dégradait, la force et la dignité qui conviennent à la morale chrétienne. Il n'écrivait point ses sermons , ou plutôt il ne les écrivait qu'en raccourci , et comme en idée ; il se contentait de méditer profondément son sujet , il en jetait les principaux points sur le papier ; il écrivait quelquefois les unes auprès des autres différentes expressions de la même pensée , et dans la chaleur de l'action il se saisissait en courant de celle qui s'offrait la première à l'impétuosité de son génie. Les sermons qu'on a imprimés de lui , restes d'une multitude immense, car jamais il ne prêcha deux fois le même,
sont plutôt les esquisses d'un grand maître que des tableaux terminés ; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment à voir dans ces dessins heurtés et rapides les traits hardis d'une touche libre et fière, et la première sève de l'enthousiasme créateur. Cette fécondité pleine de chaleur et de verve, qui dans la cliaire ressemblait à l'inspiration, subjuguait et entraînait ceux qui Técoutaient. Un de ces hommes qui font parade de ne rien croire voulut l'entendre, ou plutôt le braver; trop orgueilleux pour s'avouer vaincu, mais trop juste pour ne pas rendre hommage à un grand homme : « Voilà, dit-il en sortant, « le premier des prédicateurs pour moi ; car c'est celui par lequel « je sens que je serais converti, si j'avais à l'être. »
Au milieu de ces triomphes oratoires, Bossuet fit avec distinction ses premières armes comme théologien, par la réfutation du catéchisme de Paul Ferry, ministre protestant : cette réfutation, qui annonçait aux réformés un adversaire redoutable, reçut dans l'Église catholique tout l'accueil que son défenseur pouvait espérer. Mais ce qui ne doit pas être oublié dans l'histoire d'une querelle théologique, c'est que Bossuet et Ferry, qui étaient amis avant leur dispute, continuèrent de l'être après avoir écrit l'un contre l'autre : rare et digne exemple à offrir aux controversistes de toutes les religions, mais qui sera plus loué qu'imité , et qui serait même appelé scandale par les fanatiques , si le nom de celui qui a donné ce scandale ne les forçait au silence.
Les succès éclatants de Bossuet portèrent bientôt sa réputation à la cour , où ses sermons furent applaudis avec transport. Louis XIV, meilleur juge encore que ses courtisans , ne tarda pas à lui donner des marques d'estime plus distinguées que de simples éloges. Quoique le nouvel orateur de Versailles y offrît un spectacle aussi nouveau par sa conduite que par son éloquence , qu'il ne s'y montrât que dans la chaire ou au pied des autels , qu'il ne demandât aucune grâce, qu'il fût enfin, comme le sont presque toujours les grands talents, sans manège et sans souplesse , la récompense qu'il méritait sans la chercher vint le trouver dans la solitude oii il vivait au milieu de la cour. Le roi le nomma à l'évêché de Condom '. Bossuet, qui voyait s'élever dans Bourdaloueun successeur digne de lui et formé sur son modèle , remit le sceptre de l'éloquence chrétienne aux mains de l'illustre rival à qui il avait offert et tracé cette glorieuse carrière , et ne fut ni surpris ni jaloux de voir le disciple s'y élancer plus loin que le maître. Il se livra bientôt à un autre genre,
> En «669.
SLR BOSSUET. 7
OÙ i! n'eut ni supérieur ni égal , celui des oraisons funèbres. Toutes celles qu'il a prononcées portent l'empreinte de l'âme forte et élevée qui les a produites , toutes retentissent de ces vérités terribles que les puissants de ce monde ne sauraient trop entendre , et qu'ils sont si malbeureux et si coupables d'oublier. C'est là , pour employer ses propres expressions, qu'on voit «tous les dieux de la terre dégradés « par les mains de la mort, et abîmés dans l'éternité, comme les « fleuves demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan « avec les rivières les plus inconnues. >• Si dans ces admirables discoirrs l'éloquence de l'orateur n'est pas toujours égale , s'il paraît même s'égarer quelquefois , il se fait pardonner ses écarts par la hauteur immense à laquelle il s'élève; on sent que son génie a besoin de la plus grande liberté pour se déployer dans toute sa vigueur , et que les entraves d'un goût sévère, les détails d'une correction minutieuse, et la sécheresse d'une composition léchée, ne feraient qu'énerver cette éloquence brûlante et rapide ; son audacieuse indépendance , qui semble repousser toutes les chaînes, lui fait négliger quelquefois la noblesse même des expressions : heureuse négligence, puisqu'elle anime et précipite cette marche vigoureuse, oii il s'abandonne à toute la véhémence et l'énergie de son âme; on croirait que la langue dont il se sert n'a été créée que pour lui, qu'en parlant même celle des sauvages il eût forcé l'admiration , et qu'il n'avait besoin que d'un moyen, quel qu'il fût, pour faire passer dans l'âme de ses auditeurs toute la grandeur de ses idées. Les censeurs scrupuleux et glacés , que tant de beautés laisseraient assez de sang-froid pour apercevoir quelques taches qui ne peuvent les déparer , méritent la réponse que milord Bolingbroke faisait, dans un autre sens, aux détracteurs de milord Marlborough : « C'était un si grand homme, que j'ai oublié ses vices. » Cet orateur si sublime est encore pathétique, mais sans en être moins grand ; car l'élévation , peu compatible avec la finesse , peut au contraire s'allier de la manière la plus touchante à la sensibilité, dont elle augmente l'intérêt en la rendant plus noble. Bossuet, dit un célèbre écrivain, obtint le plus grand et le plus rare des succès , celui de faire verser des larmes à la cour dans l'Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre; il se troubla lui-même, et fut interrompu par ses sanglots, lorsqu'il prononça ces paroles si foudroyantes à la fois et si lamentables que tout le monde sait par cœur, et qu'on ne craint jamais de trop répéter : « 0 nuit désastreuse ! nuit effroyable, où retentit « tout à coup, commeun éclat de tonnerre, cette effroyable nouvelle : « ]\Iadame se meurt, Madame est morte ! » On trouve une sensibilité
plus douce, mais non moins sublime, dans les dernières paroles de rOraison funèbre du grand Condé. Ce fut par ce discours que Bossuet termina sa carrière oratoire; il finit par son chef-d'œuvre, comme auraient dû faire beaucoup de grands hommes, moins sages ou moins heureux que lui. « Prince, dit-il ens'adressantau héros quela France « venait de perdre, vous mettrez fin à tous ces discours; au lieu de « déplorer la mort des autres , je veux désormais apprendre de vous « à rendre la mienne sainte : heureux si , averti par ces cheveux « blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je « réserve, au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les « restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ! « La réunion touchante que présente ce tableau d'un grand homme qui n'est plus , et d'un autre grand homme qui va bientôt disparaître, pénètre l'âme d'une mélancolie douce et profonde , en lui faisant envisager avec douleur l'éclat si vain et si fugitif des talents et de la renommée. Le malheur de la condition humaine est celui de s'attacher à une vie si triste et si courte.
La réputation brillante que Bossuet s'était acquise fit désirer à l'Académie française de posséder un homme déjà si célèbre , et de qui elle compte aujourd'hui le nom parmi ceux dont elle s'honore le plus. Louis XIY lui confia dans le même temps une place bien plus importante : il jugea que celui qui annonçait avec tant de force dans la chaire évangélique la grandeur divine et la misère humaine était plus propre que personne à pénétrer de ses vérités, par une instruction solitaire et suivie , l'héritier de la couronne. Bossuet fut nommé précepteur du Dauphin. Qu'on nous permette de nous livrer un moment à la réflexion naturelle que présente un choix si digne d'éloge. Le moyen le plus sûr peut-être d'apprécier les rois , c'est de les juger par les hommes à qui ils accordent leur confiance. Louis XIV donna pour gouverneurs à son fils et à son petit-fils les deux hommes les plus vertueux de la cour, et surtout les plus déclarés contre l'adulation et la bassesse, Montausier et Beauvilliers; pour précepteurs , les deux plus illustres prélats de l'Église de France , Bossuet et Fénelon ; et pour sous-précepteurs , Huet et Fleury, dont l'un était le plus savant , l'autre le plus sage et le plus éclairé des ecclésiastiques du second ordre. Qu'on joigne à tant d'excellents choix pour un seul objet, ceux de Turenne , de Condé, de Luxembourg , de Colbert et de Louvois ; qu'on y joigne le goût exquis avec lequel le monarque sut apprécier par lui-même les talents si différents de Despréaux et de Racine, de Quinault et de Molière ; qu'on y joigne enfin l'honneur qu'il eut d'avertir sa cour,
et presque sa nation, du mérite de ces écrivains ; et on en conclura, pour peu qu'on soit juste , que , si Louis XIV a été trop encensé par la flatterie , il a été digne aussi de recevoir des éloges par la bouche de la justice et de la vérité. Bossuet et les autres hommes de génie dont ce prince sut mettre les talents en œuvre dans les jours brillants de sa gloire, doivent lui faire pardonner quelques choix moins heureux auxquels il eut la faiblesse de se prêter sur la un de sa vie; triste fruit du malheur de régner , et surtout de vieillir sur le trône.
L'instituteur du Dauphin, persuadé que ceux qui sont chargés de la redoutable fonction d'élever un roi sont responsables du bonheur des peuples, et convaincu en même temps qu'il suffità un prince d'être éclairé pour être vertueux , ne négligea rien pour orner l'esprit de son auguste élève de toutes les connaissances qu'il jugea propres à en faire un monarque instruit et juste. Résolu de se livrer tout entier à un objet si sacré pour lui , il remit l'évêché de Condom, et reçut en échange une abbaye très-modique, mais suffisante à. la modération de ses désirs. Il se prépara à l'éducation du Dauphin, en recommençant, pour ainsi dire, la sienne. Il reprit ses premières études, que depuis longtemps il avait abandonnées. Tl s'exerça même à écrire en langue latine , non qu'il se flattât de pouvoir bien parler une langue morte, mais parce qu'il voulait se la rendre plus familière ; à peu près comme ces amateurs qui, pour apprendre à se connaître en j)einture, n'hésitent pas à faire eux-mêmes des tableaux, qu'ils n'estiment que ce qu'ils valent. Enfin , il n'oublia rien pour se mettre à l'abri de tout reproche, si une éducation préparée par tant de soins n'avait pas tout le succès qu'il s'en promettait , et si le génie du précepteur n'était pas secondé par le disciple comme il méritait de l'être.
Quelques prélats courtisans, qui regardaient leur assiduité à Versailles comme un droit aux grâces du souverain, étaient secrètement, mais profondément blessés de la préférence qu'on avait donnée à Bossuet pour remplir une place à laquelle leur orgueilleuse médiocrité ne rougissait pas de prétendre. Pour se venger de cette préférence si juste , ils publiaient que le précepteur poussait le zèle pour l'instruction du prince jusqu'à l'excéder d'ennui et de fatigue: « M. le Dauphin, disaient-ils avec une complaisance qui jouait l'intérêt, se plaignait qu'on voulût l'obliger à savoir comment P'augirard s'appelait du temps des druides. » Pour apprécier cette imputation ridicule , il suffit de lire l'ouvrage célèbre que Bossuet composa pour son disciple , le Discours sur V Histoire universelle. On admire dans cette grande esquisse un génie aussi vaste que profond , qui , dédai-
gnantde s'appesantir sur les détails frivoles, si chers au peuple des historiens, voit et juge d'un coup d'oeil les législateurs et les conquérants , les rois et les nations , les crimes et les vertus des hommes , et trace, d'un pinceau énergique et rapide, le temps qui dévore et engloutit tout , la main de Dieu sur les grandeurs humaines, et les royaumes ^wi meurent comme leurs maîtres. Gomment l'aigle qui a vu de si haut et de si loin, comment le peintre quia traité d'une si grande manière l'histoire du monde , aurait- il pu descendre, dans le détail de l'éducation du prince , à des minuties également indignes du prince et de lui? Et quand l'élève même l'aurait pu désirer, comment le maître en aurait-il eu le courage ?
Nous n'affaiblirons point par une répétition fastidieuse les éloges donnés à cet ouvrage; nous croyons plutôt devoir à l'auteur, sur un point essentiel et délicat , une apologie qui sera peut-être un nouvel éloge ^ On a accusé Bossuet d'avoir été dans ce chef-d'œuvre d'éloquence plus orateur qu'historien, et plus théologien que philosophe; d'y avoir trop parlé des Juifs, trop peu des peuples qui rendent si intéressante l'histoire ancienne , et d'avoir en quelque sorte sacrifié Tunivers à une nation que toutes les autres affectaient de mépriser.
11 répondait à ce reproche, que, s'il avait paru, dans un si grand tableau , négliger le reste de la terre pour le seul peuple à qui le vrai Dieu fût connu, c'est qu'il avait cru devoir non-seulement à ce Dieu, dont il était le ministre, mais encore à la France , dont le sort était confié à ses leçons , de montrer partout au jeune prince, dans cette vaste peinture , l'objet le plus propre à forcer les rois d'être justes , l'Être éternel et tout-puissant dont l'œil sévère les observe, et doat l'arrêt terrible doit les juger. Bossuet se représentait avec frayeur à quel point l'huniaiiité serait à plaindre, si ce petit nombre d'hommes auquel la Providence a soumis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur trône un arbitre suprêine , qui promet vengeance aux infortunés dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat citoyen était persuadé que ceux même qui auraient le malheur de regarder la croyance d'un Dieu comme inutile aux autres hommes, commettraient un crime de lèse-humanité en voulant ôter cette croyance aux monarques. Il faut que les sujets espèrent en Dieu, et que les souverains le craignent.
L'éducation du Dauphinétant finie, Bossuet, à qui le roi avait donné pour récompense l'évêché de Meaux, se consacra de nouveau et sans
• Voltaire.
relâche à la défense et au service de la religion. Jusqu'ici nous ne l'avons presque pas envisagé comme théologien profond et zélé : i! paraît néanmoins avoir encore été plus jaloux de ses succès dans la controverse que de ses talents pour l'éloquence, comme Descartes se croyait plus grand par ses méditations métaphysiques que par ses découvertes en géométrie. Maisles triomphes théologiques deBossuet, quelque prix qu'on y doive attacher , sont la partie de son éloge à laquelle nous devons toucher avec le plus de réserve; ses victoires en ce genre appartiennent à l'histoire de l'Église, et non à celle de l'Académie , et méritent d'être appréciées par de meilleurs juges que nous. Le recueil immense de ses ouvrages déploie à cet égard toute l'étendue de ses richesses et toute la vigueur de ses forces. Là , on le voit sans cesse aux prises, soit avec l'incrédulité , soit avec l'hérésie, bravant et repoussant l'une et l'autre, et couvrant l'Église de son égide contre ce double ennemi qui cherche à l'anéantir. Son goiit pour la guerre semble le poursuivre jusque dans les pièces qu'il a consacréesà l'éloquence; iloubliequelquefoioqu'il est orateur, pour se livrer à cette controverse qu'il chérit tant ; et, du trône où il tonne , daignant descendre dans l'arène, il quitte, si on peut parler ainsi , la foudre pour le ceste : mais il reprend bientôt cette foudre, et le dieu fait oublier l'athlète.
Défenseur intrépide de la foi de l'Église , Bossuet n'était pas moins ardent pour en soutenir les droits; il fut l'ame de la fameuse assemblée du clergé, en 16S2, où ces droits furent développés avec tant de force, et si vigoureusement maintenus. L'Église de France et celle de Rome étaient alors violemment divisées sur l'affaire des franchises, et principalement sur celle de la régale » , pour laquelle le pape Innocent XI montrait un intérêt qu'il osait porter jusqu'aux menaces. Déjà ce pontife entreprenant, plus opiniâtre que politique, avait déclaré que, pour prévenir le mal funeste qui menaçait la religion, il aurait recours, s'il était nécessaire, aux remèdes violents dont la Providence divine lui avait confié l'emploi redoutable. Ce langage, qui aurait fait trembler le roi Robert dans le onzième siècle, n'était pas fait au dix-septième pour intimider Louis XIV, et encore moins l'évêquede Meaux. IMaisla cour de Rome, malgré la fierté du monarque et la fermeté de Bossuet, montrait avec d'autant plus de confiance tout son mécontentement ou son zèle, que ses prétentions trouvaient de l'appui dans quelques-uns des plus dignes prélats de l'Église de France. On sait quelle résistance les respectables évêques
' Voyez, au tome II, le Précis des événements qui firent convoquer l'assemblée du clergé en 168!.
d'Alelli et de Pamiers opposèrent à Louis XI\ sur ce droit de régale , qu'ils croyaient injurieux à l'épiscopat. Le monarque irrité voulait appeler à sa cour les deux prélats, pour leur faire sentir tout le poids de son indignation : « Que Dieu vous en préserve, Sire, « lui dit l'évêque de Meaux , qui s'intéressait vraiment à sa gloire ! « Craignez que toute la route des deux évêques, du fond du Langue- « doc jusqu'à Versailles, ne soit bordée d'un peuple immense qui « demandera à genoux leur bénédiction. » Louis XÏV se rendit à un si sage conseil ; il craignit de voir échouer l'autorité contre des armes si puissantes par l'apparence même de leur faiblesse, et d'opposer à l'éloquence foudroyante de Bossuet cette éloquence populaire, mais pénétrante, delà vertu courageuse et persécutée.
Quoi qu'il en soit de cette querelle, aujourd'hui heureusement assoupie , nous lui sommes redevables d'un des plus célèbres ouvrages de Bossuet , la fameuse Défense de F Église gallicane, regardée aujourd'hui par cette Église comme son rempart contre les attaques ultramontaines , et comme le palladium de ce qu'elle appelle ses libertés; dénomination précieuse, quoiqu3 assez impropre, puisque ces libertés ne sont réellement que le droit ancien et commun de toutes les Églises, conservé par celle de France, et oublié de presque toutes les autres. Cet ouvrage, en mettant le comble à la gloire épiscopale et théologique de l'évêque de Meaux , le priva d'un chapeau de cardinal que lui avait offert le pape, s'il eût voulu, non pas défendre ouvertement les prétentions de la tiare , mais seulement ne pas s'y montrer trop contraire. Bossuet, aussi fidèle sujet que digue évêque , renonça sans peine à un honneur qui ne pouvait rien ajouter à la considération publique dont il jouissait dans l'Église : il eût plus illustré la pourpre que la pourpre ne l'eût décoré ; et son nom manque bien plus au sacré collège que le titre d'éminence à son nom. On peut seulement être étonné que Louis XIV, qui avait droit de nommer un cardinal parmi les évêques de son royaume, ait frustré de cette récompense le prélat qui avait si bien défendu l'indépendance et les droits du diadème : nous ignorons quelles raisons empêchèrent un prince si sensible à tous les genres de gloire de s'illustrer par cet acte de grandeur et de justice; mais nous rejetterons avec autant de mépris que d'indignation ce que les ennemis de ce grand roi ont osé dire, qu'il ne trouvait pas l'évêque de Meaux d'assez bonne maison pour le revêtir de cette dignité : comme s'il eût pu croire quelque dignité au-dessus de l'honneur qu'il avait fait à Bossuet en lui confiant ses intérêts les plus sacrés et les plus chers ; et comme s'il fallait être de meilleure maison pour s'appeler prêtre
OU diacre de l'Église tie Rome, que pour être l'oracle de celle de France, et l'instituteur de l'héritier d'un grand empire.
Avec une âme noble , active , pleine de force et de chaleur, avec un caractère ferme et impétueux, et surtout avec des talents éminents , on peut jugt r si Bossuet eut des ennemis. Peut-être avait-il le défaut de faire trop sentir aux talents médiocres cette supériorité qui les écrasait : trop sûr de terrasser pour se croire obligé de plaire , il négligeait de tempérer l'éclat de sa gloire par une njodestie qui la lui aurait fait pardonner. I\lais Bossuet, dont l'âme était assez grande pour être simple, réservait sans doute la simplicité pour le fond de son cœur , et croyait trop au-dessous de lui de se parer , aux yeux de ses ennemis, d'une vertu qu'ils auraient accusée de n'être que le masque de l'orgueil. Sa noble fierté reçut plus d'une fois à la cour, non des coups violents que la calomnie n'eût osé lui porter, mais des attaques indirectes , moins hasardeuses pour la main lâche de l'envie. Il présentait un jour à Louis XIV le père Mabillon comme le religieux le plus savant de son royaume.... Ajoutez, et le plus humble , dit l'archevêque de Reims , LeTellier, qui prétendait faire une épigramme bien adroite contre la modestie du prélat. Cependant le même archevêque, quelque humilié qu'il se sentît par la force et la grandeur du génie de Bossuet, était assez juste pour ne pas souffrir qu'on le méconnût. Un jour que de jeunes aumôniers du roi , dont l'un a depuis occupé de très-grandes places , parlaient en sa présence , avec la légèreté française, des talents et des ouvrages de l'évêque de Meaux , qu'ils osaient vouloir rendre ridicule : Taisezvous , leur dit Le Tellier; respectez votre maître et le nôtre.
La circonstance de la vie de Bossuet qui dut être la plus affligeante pour lui est l'obligation qu'il crut devoir s'imposer de combattre dans la personne de Fénelon la vertu Lîiême , et la vertu qui s'égarait. Mais les opinions de l'archevêque de Cambray sur le quiélisme lui parurent d'autant plus dangereuses , que celui qui les répandait était bien propre à séduire par la douceur de ses mœurs et par le charme de son éloquence : on disait de lui, en le comparant à l'évêque de 3Ieaux, que ce dernier prouvait la religion, et que Fénelon la faisait aimer. Bossuet, inexorablement attaché à la saine doctrine, y sacrifia sans balancer l'amitié qu'il avait témoignée jusqu'alors à l'archevêque de Cambray. Il écrivit contre lui avec toute la force que l'intérêt de la foi devait inspirer à son défenseur; peut-être même l'ardeur rehgieuse l'emporta-t-elle quelquefois a des expressions peu ménagées contre son vertueux adversaire : celui-ci du moins se crut offensé, et s'en plaignit avec cette douceur qui ne l'abandonnait jamais, Moins mode-
rés et moins équitables que Fénelon , les ennemis de Bo^suet osaient ajouter qu'il n'avait montré tant de clialeur dans cette querelle que par un motif de jalousie, et pour éloigner de la cour un concurrent aussi propre par ses talents à faire des enthousiastes que digne par son caractère d'avoir des amis. En même temps les partisans de l'évêque de Meaux accusaient Fénelon de mauvaise foi, de manège, et de fausseté. Ces imputations odieuses étaient bien plus l'ouvrage des deux partis que des deux chefs, trop grands l'un et l'autre pour s'attaquer avec tant de fiel et de scandale. Il faut mettre sur la même ligne toutes ces productions mutuelles de la passion et de la haine, et déplorer la méchanceté des hommes.
Les protestants, et surtout le fanatique Jurieu, dont les calomnies auraient déshonoré la meilleure cause, ont aussi taxé Bossuet de barbarie à leur égard , et d'avoir autorisé par ses conseils la persécution violente, si contraire au christianisme , à Thumanité , à la politique même , que Louis XIV eut le malheur d'ordonner ou de permettre contre les réfo»'m°s. Personne n'ignore que des hommes alors très-accrédités , et plus ennemis encore de Bossuet vivant que de Calvin , qui n'était plus , furent les détestables auteurs de cette persécution , dont ils voulaient faire retomber la haine sur l'évêque de Meaux ; mais il se défendit hautement d'être leur complice. Il ne craignit point de prendre les nouveaux convertis à témoin de ses réclamations contre ces expéditions militaires et cruelles, si connues sous le nom de mission dragonne. Accoutumé à ne soumettre que par les armes de la persuasion «î'^^î <Vères égarés , « il ne pouvait , di- « sait- il , se résoudre à regarder les baïonnettes comme des instru- « ments de conversion. »
Plein du désir sincère de réunir par la conciliation les protestants à l'Église, il eut un commerce de lettres avec le célèbre Leibnitz sur cet objet , si digne d'occuper ces deux grands hommes. IMais Leibnitz , plus tolérant que controversiste , et plus philosophe que pfotestant, traitait cette grande affaire de religion comme il eût traité une négociation entre des souverains. Peu instruit ou peu touché de la rigueur inflexible des principes catholiques en matière de foi, il croyait que chacune des parties belligérantes devait faire à la paix quelques sacrifices, et céder un point pour en obtenir un autre: Bossuet, inébranlable dans sa croyance , voulait , pour préliminaire, que les protestants commençassent par se soumettre à tout ce que le concile de Trente exigeait d'eux. On croira sans peine que le négociateur théologien ne put s'accorder avec le négociateur accommodant. Eu vain , dans un écrit public , un ministre réformé exhorta
SLR BOSSUET. 15
Bossuet à la condescendance : « C'est en bon français, disait Bayle, « l'exhorter à se faire protestant : il n'en fera rien : on peut l'assurer « sans être prophète. »
On ne s'est pas borné à taxer de cruauté son zèle : on a voulu le rendre suspect de fausseté. On a dit qu'il avait des sentiments philosophiques différents de sa théologie , semblable à ces avocats qui , dans leurs déclamations au barreau , s'appuient sur une loi dont ils connaissent le faible : ainsi la haine a voulu le rendre tout à-la fois criminel et ridicule , en l'accusant ( ce sont les termes de ses détracteurs) d'avoir consumé sa vie et ses talents à des disputes dont il sentait la futilité. La meilleure réponse à cette accusation est celle que Bossuet lui-même y a faite , par le ton dont il osa parler à Louis XIV dans le temps de ses démêlésavec l'archevêque de Cambray. « Qu'auriez-vous fait, lui dit le monarque étonné de son ardeur , si j'avais été pour Fénelon contre vous ? Sire , répondit Bossuet, j'aurais crié vingt fois plus haut. » 11 connaissait trop l'empire de la foi sur l'esprit du monarque pour craindre que cette réponse l'offensât ; mais on a beau , dans ces occasions , être sûr de la piété du prince , il faut encore du courage pour oser la mettre à pareille épreuve. Bossuet était convaincu que la vraie pierre de touche d'un amour sincère pour la religion n'est pas toujours de déclamer avec violence contre ses ennemis lorsqu'ils sont sans appui et sans pouvoir, mais de réclamer ses droits avec courage, lorsqu'il est dangereux de les rappeler à un roi qui les oublie. Il ne craignait point de dire que tout ministre de l'Être suprême qui, placé près du trône, recule ou hésite dans ces circonstances redoutables, est indigne du Dieu qu'il représente par son caractère , et qu'il outrage par sou silence. Il donna , dans une autre occasion, une preuve plus éclatante encore de sa grandeur d'âme épiscopale, par la force avec laquelle il s'éleva contre des moines aussi vils que coupables, qui, dans la dédicace d'une thèse, avaient eu la basse impiété de mettre leur roi à côté de leur Dieu ; « de manière , dit madame de Sévigné, qu'on voyait clairement que Dieu n'était que la copie. » Bossuet en porta ses plaintes au monarque même , si indignement célébré : la pieuse modestie du roi rougit du parallèle, et il ordonna la suppression de la thèse.
L'évêque de jMeaux était néanmoins trop éclairé pour compromettre la religion en outrant son zèle. Il savait que , si la vérité ne doit pas redouter l'approche du trône , elle ne doit aussi s'en approcher qu'avec cette fermeté prudente qui prépare et assure son triomphe. Comme il avait écrit avec beaucoup de force contre les spectacles , il fut un jour consulté sur ce cas de conscience par Louis XIV, qui
u'avait pas encore renoncé à voir les chefs-d'œuvre du théâtre , et à qui peut-être ce délassement si noble était nécessaire pour apprendre quelques-unes de ces vérités qu'on n'ose pas toujours dire aux rois. « Sire, répondit Bossuet au monarque, il y a de grands exem- « pies pour, et de fortes raisons contre. » Si la réponse n'était pas décisive , elle était du moins aussi adroite que noble. Ce prélat avait. lui-même été au théâtre dans sa jeunesse , mais uniquement pour se former à la déclamation ; c'était une leçon qu'il se permettait de prendre , pour s'enrichir , disait-il , comme les Israélites, des dépouilles des Égyptiens ; mais il n'avait usé que rarement de ce dangereux moyen de s'instruire, et depuis quil fut dans les ordres il y renonça pour toujours. Il refusa même d'aller voir la tragédie d'Esdier, a laquelle toutes les personnes pieuses de la cour briguaient l'honneur et le plaisir d'assister ; il fut plus rigide encore que ces spectateurs timorés et délicats qui, fort avides de ces dévots amusements, se trouvaient heureux de pouvoir eu jouir sans scrupule.
Quoique l'évêque de Meaux, fidèle à ses principes, osât, dans les occasions importantes, parler à Louis XIV avec une liberté qui faisait trembler pour lui les courtisans, l'inflexible docteur Aruauld, faute de connaître les hommes, et surtout les rois, accusait le prélat de ne pas avoir le courage de dire au monarque les vérités qu'il avait le plus besoin d'entendre. On croira sans doute qu'Arnauld voulait parler des faiblesses de ce prince, de son goût pour le faste, et de son amour pour la guerre : mais le docteur se plaignait seulement du peu de zèle que Bossuet montrait au roi pour les intérêts des disciples de S. Augustin: c'est ainsi qu'Arnauld appelait les partisans de sa doctrine sur la signature du formulaire. Emporté et comme subjugué par ses opinions théologiques, il ne voyait rien dans l'univers au delà des malheureuses disputes trop nuisibles à son repos, et trop peu dignes de son génie.
Si les disciples de S. Augustin n'étaient pas contents de la tiédeur de Bossuet pour les défendre, leurs ennemis Tétaient encore moins de sa froideur à les persécuter ; et ce double mécontentement fait sou éloge. Il n'ignorait pas même qu'à l'occasion de sa prétendue indulgence pour les sectateurs de Jansénius, l'adroit P. de La Chaise lui rendait sourdement auprès du roi tous les services charitables que le patelinage insidieux peut rendre à la bonne foi sans intrigue , et qui néglige de se tenir sur ses gardes; mais, pour cette fois au moins , la malignité hypocrite et jalouse tendit à la cour ses filets en pure perte, et l'ascendant du prélat déconcerta le manège du confesseur.
Le jésuite Maimbourg , écrivain sans conséquence , mais vil instrument des ennemis de Bossuet, qui , pour lui porter leurs coups, se cachaient derrière cet enfant perdu , avait coutume de peindre sous des noms empruntés , dans ses lourdes et ennuyeuses histoires, ceux qui étaient l'objet de ses satires. Il fit, dans son Histoire du Luthéranisme, le portrait imaginaire de Bossuet, sous le nom du cardinal Contarini, dont il exposait la théologie et la conduite accommodante en termes qui indiquaient l'évêque de Meaux avec plus de clarté que de finesse. Un portrait si ressemblant eut le succès dont il était digne, personne n'y reconnut Bossuet; et Maimbourg, déjà misérable historien , fut de plus un calomniateur ridicule.
Nous ne perdrons point de temps à repousser le mensonge'déjà réfuté plusd'unefois sur leprétendu mariage d'un prélat si austère dans ses mœurs. Nous n'opposerons à cette calomnie qu'une courte réponse , qui suffira au lecteur impartial et philosophe. Bossuet était trop occupé de controverses, trop absorbé par ses spéculations théologiques , trop absolument livré à son cabmet , à l'Église et à la guerre , pour être forcé d'avoir recours aux consolations que peuvent chercher dans une union mutuelle les âmes tendres et paisibles. Il avait plus besoin de combat que de société domestique, et de gloire que d'attachements.
Loin d'avoir recours à cet adoucissement des maux de la vie , il négligeait jusqu'aux amusements les plus simples ; il se promenait peu, et ne faisait jamais de visites. « Monseigneur, lui dit un jour « son jardinier, à qui il demandait par distraction des nouvelles de « ses arbres, si je plantais des saints Augustins et des saints Jérômes, « vous viendriez les voir ; mais pour vos arbres , vous ne vous en « mettez guère en peine. »
Accablé de travaux et de triomphes , l'évêque de Meaux exécuta après la mort du grand Condé ce qu'il avait annoncé en terminant Toraison funèbre de ce prince. Il se livra sans réserve au soin et à l'instruction du diocèse que la Providence avait confié à ses soins , et dans le sein duquel il avait résolu de finir ses jours. Dégoiité du monde et de la gloire, il n'aspirait plus, disait-il, qu'à être enterré aux pieds de ses saints prédécesseurs. Il ne monta plus en chaire que pour prêcher à son peuple cette même religion qui , après avoir si longtemps effrayé par sa bouche les souverains et les grands de la terre , venait consoler par cette même bouche la faiblesse et l'indigence. Il descendait même jusqu'à faire le catéchisme aux enfants, et surtout aux pauvres, et ne se croyait pas dégradé par cette fonction si digne d'un évêque. C'était un spectacle rare et touchant,