CHEFS-D'OEUV. DE BOSS. — T
de voir le grand Bossuet , transporté de la chapelle de Versailles dans une église de village , apprenant aux paysans à supporter leurs maux avec patience, rassemblant avec tendresse leurs jeunes familles autour de lui , aimant l'innocence des enfants et la simplicité des pères , et trouvant dans leur naïveté , dans leurs mouvements , dans leurs affections , cette vérité précieuse qu'il avait cherchée vainement à la cour , et si rarement rencontrée chez les hommes. Retiré dans son cabinet dès qu'il pouvait disposer de quelques instants, il continuait à y remplir les devoirs de pasteur et de père; et sa porte était toujours ouverte aux malheureux qui cherchaient ou des instructions , ou des consolations, ou des secours ; jamais ils ne furent repoussés par cette réponse qu'un autre prélat très-savant leur faisait faire : « TMonseigneur étudie. » L'étude de l'Évangile, que ce prélat si studieux aurait dû préférer à toute autre , avait appris à Bossuet que i obligation de toutes les heures , pour celui qui doit annoncer aux hommes le Dieu de bonté et de justice , est d'ouvrir ses bras à ceux qui souffrent , et d'essuyer leurs larmes.
Ce fut dans ces travaux de charité pastorale que Bossuet termina sa vie le 12 avril 1704 , honoré des regrets de toute l'Église , qui conservera une mémoire éternelle et chère de sa doctrine , de son éloquence, et de son attachement pour elle. Aussi a-t-elle fait de lui une espèce d'apothéose , par le respect qu'elle témoigne pour ses ouvrages , par le poids qu'elle donne à son autorité dans les matières de la foi , par l'hommage que tous les partis qui la divisent et la déchirent ont constamment rendu au nom de l'évêquedeMeaux : la religion , dont il a été le plus courageux défenseur, semble avoir confirmé par son suffrage l'éloge que La Bruyère osa donner à ce grand homme en pleine académie, lorsqu'en nommant Bossuet dans son discours de réception , il s'écria, avec un transport que partagèrent ses auditeurs : « Parlons d'avance le langage de la postérité , un Père de C Église. »
(D'Alembert , Extrait de son Éloge de Bossuet.)
Vous ne pouvez , monsieur, me faire un présent qui fût reçu avec plus de plaisir et de reconnaissance '. Plût au ciel que la Providence m'eût enrichi de ce trésor avant cet âge d'affaiblissement et de langueur qui me met hors d'état d'en profiter ! A l'école de ce maître unique du sublime, de l'énergique, du pathétique, j'aurais appris à réfléchir, à creuser, à penser, à exprimer; et j'aurais désiré de tomber dans ces négligences de style, inséparables de l'activité, de l'impétuosité du génie. Heureux le siècle qui a produit ce prodige d'éloquence mâle, ferme, vigoureuse, que Rome et Athènes, dans leurs plus beaux jours, auraient envié à la France ! Malheur au siècle qui ne saurait pas le goûter et l'admirer!
Mais y pensez-vous, monsieur.^ vous souhaitez que mes sermons paraissent, et vous m'envoyez Bossuet! La complaisance m'en enivrait ; je travaillais à les retoucher ; j'aurais été charmé de vous les confier. J'ai lu deux ou trois sermons de Bossuet. Que mes paperasses me semblent froides et inanimées ! Que je me trouve petit et rampant ! Combien je sens que je ne suis rien ! Cette lecture m'a passionné ; elle m'a transporté jusqu'à me persuader que j'écoutais ; et, revenu à moi-même, j'ai entendu la voix de ma raison me condamner au silence. Mon amour-propre a souscrit, sans murmurer, sans se plaindre. Je crois qu'avec de l'esprit , de l'étude , des efforts , on peut se permettre de marcher sur les pas de l'immortel Bourdaloue^ et aspirer à lui ressembler , sans cependant se flatter d'atteindre à la perfection de son modèle. INIais un Bossuet , passez-moi ces expressions , il naît tout entier , il ne se forme point par des développements , par des accroissements successifs ; et il y aurait presque autant de folie à entreprendre de l'imiter, que de délire à se promettre de l'égaler. Souffrez , monsieur, que je le déclare sérieusement , et très-sérieusement.
J'ai l'honneur d'être , etc.
De Neuville.
• Lettre du P. de Neuville au sieur Boudet, imprimeur, qui lui avait envoyé un Jtemplaire de la première édilion des sermons de Bossuet.
Que Uirons-nous de Bossuet comme orateur ? à qui le comparerons-nous ? et quels discours de Cicéron et de Démosthène ne s'éclipsent point devant ses oraisons funèbres ? C'est pour Torateur chrétien que ces paroles d'un roi semblent avoir été écrites : i< L'or et les o perles sont assez communs; mais les lèvres savantes sont un vase « rare et sans prix. » Sans cesse occupé du tombeau, et comme penché sur les gouffres d'une autre vie , Bossuet aime à laisser tomber de sa bouche les grands mots de temps et de mort , qui retentissent dans les abîmes silencieux de l'éternité. Il se plonge , il se noie dans des tristesses incroyables, dans d'inconcevables douleurs. Les cœurs , après plus d'un siècle , retentissent encore du fameux cri : Madame s^e meurl ! Madame est morte! Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons ? jamais la philosophie s'exprima-t-elle avec autant d'indépendance ? Le diadème n'est rien aux yeux de l'orateur ; par lui le pauvre est égalé au monarque , et le potentat le plus absolu du globe est obligé de s'entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n'est qu'un songe. et qu'il n'est lui-même que poussière.
Trois choses se succèdent continuellement dans les discours de Bossuet: le trait de génie ou d'éloquence ; la citation, si bien fondue avec le texte, qu'elle ne fait plus qu'un avec lui ; enfin, la réflexion ou le coup dœil d'aigle sur les causes de l'événement rapporté. Souvent aussi cette lumière de l'Église porte la clarté dans les discussions de la plus haute métaphysique , ou de la théologie la plus sublime; rien ne lui est ténèbres. L'évêque de Meaux a créé une langue que lui seul a parlée, où souvent le terme le plus simple et l'idée la plus relevée , l'expression la plus commune et l'image la plus terrible , servent, comme dans l'Écriture , à se donner des dimensions énormes et frappantes.
Les oraisons funèbres de Bossuet ne sont pas d'un égal mérite ; mais toutes sont sublimes par quelque côté. Celle de la reine d'Angleterre est un chef-d'œuvre de style, et un modèle d'écrit philosophique et politique. Celle de la duchesse d'Orléans est la plus étonnante, parce qu'elle est entièrement créée de génie. Il n'y avait là ni ces tableaux des troubles des nations , ni ces développements des affaires publiques , qui soutiennent la voix de l'orateur. L'intérêt que peut inspirer une princesse expirant à la fleur de son âge semble se devoir épuiser vite ; tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur, et de la mort : et c'est pour-
tant sur ce fonds stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de l'éloquence ; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de l'homme par son côté périssable , et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au sépulcre , pour le peindre ensuite glorieux avec la yertu dans des royaumes incorruptibles.
On sait avec quel génie , dans V Oraison funèbre de la princesse Palatine j il est descendu, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe , en même temps qu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour les abstractions philosophiques.
Si pour Marie-Thérèse et pour le chancelier de France ce ne sont plus les mouvements des premiers éloges , les idées du panégyriste sontelles prises dans un cercle moins large , dans une nature moins profonde ? « Et maintenant, dit-il, ces deux âmes pieuses (Michel Le « Tellier et Lamoignon), touchées sur la terre du désir de faire ré- « gner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles , " d'oii les nôtres sont dérivées ; et, si quelque légère trace de nos fai- « blés distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, « elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle. »
Au milieu de cette théologie , combien d'autres genres de beautés ou sublimes , ou gracieuses, ou tristes , ou charmantes! Voyez le tableau de la Fronde: « La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, « la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors... « Était-ce là de ces tempêtes paroiî le ciel a besoin de se décharger « quelquefois?... Ou bien était-ce comme un travail de la France, « prête à enfanter le règne miraculeux de Louis ? »
Viennent des réflexions sur l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts, et sur l'obscurité du cœur de l'homme , « qui ne sait jamais ce qu'il voudra , qui souvent ne sait « pas bien ce qu'il veut , et qui n'est pas moins caché ni moins trom- « peur à lui-même qu'aux autres. »
Mais la trompette sonne , et Gustave paraît : « Il paraît à la Polo- « gne surprise et trahie , comme un lion qui tient sa proie dans « ses ongles , tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette « redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse « d'un aigle? Oiisont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes tant « vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les che- « vaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir « devant le vainqueur. »
Je passe, et mon oreille retentit de la voix d'un prophète. Est-ce
Isaïe, est-ce Jérémie qui apostrophe l'île de la Conférence et les pompes nuptiales de Louis ? « Fêtes sacrées , mariage fortuné , voile nup- «^ tial, bénédiction, sacrifice , puis-je mêler aujourd'hui vos céré- « monies et vos pompes avec ces pompes funèbres , et le comble des « grandeurs avec leurs ruines ? »
Le poëte (on nous pardonnera de donner à Bossuet un titre qui fait la gloire de David), le poëte continue de se faire entendre ; il ne touche plus la corde inspirée, mais baissant, sa lyre d'un ton, jusqu'à ce mode dont Salomon se servit pour chanter les troupeaux du mont Galard, il soupire ces paroles paisibles : « Dans la solitude de Ste-Fare. « autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situait tion la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte mon- « tagne que Dieu avait choisie depuis mille ans; où les épouses de « Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours ; où les «joies de la terre étaient inconnues; où les vestiges des hommes du a monde , des curieux et des vagabonds, ne paraissaient pas ; sous « la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux en- « fants aussi bien que le pain aux forts , les commencements de la « princesse Anne étaient heureux. »
Cette page , qu'on dirait extraite du livre de Ruth , n'a point épuisé le pinceau de Bossuet : il lui reste encore assez de cette antique et douce couleur pour peindre une mort heureuse. « Michel Le Tellier, « dit-il , commença l'hymne des divines miséricordes : Misericor- « dias Domlni xternum cantabo : Je chanterai éternellement les « miséricordes du Seigyieur. Il expire en disant ces mots, et il con- « tinue avec les anges le sacré cantique. »
Nous avions cru pendant quelque temps que l'oraison funèbre du prince de Condé , à l'exception du mouvement qui la termine , était généralement trop louée ; nous pensions qu'il était plus aisé , comme il l'est en effet, d'arriver aux formes d'éloquence du commencement de cet éloge qu'à celles de V Oraison de madame Henriette : mais, quand nous avons lu ce discours avec attention; quand nous avons vu l'orateur emboucher la trompette épique pendant une moitié de son récit, et donner comme en se jouant un chant d'Homère ; quand, se retirant à Chantilly avec Achille en repos , il rentre dans le ton évangélique , et retrouve les grandes pensées , les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres ; lorsque , après avoir mis Condé au cercueil, il appelle les peuples, les princes, les prélats , les guerriers , au catafalque du héros ; lorsque enfin , s'avançant lui-même avec ses cheveux blancs, il fait entendre les accents du cygne , montre Bossuet un pied dans la tombe , et le siècle de
Louis, dont il a l'air de faire les funérailles , prêt à s'abîmer dans l'éternité : à ce dernier effort de l'éloquence humaine, les larmes de l'admiration ont coulé de nos yeux , et le livre est tombé de nos mains.
( M. DE Chateaubriand, Génie du Christianisme. )
Le Discours sur l'Histoire universelle, composé pour l'éducation du Dauphin, avait paru à la fin de cette éducation , en 1681; et l'auteur de la Politique de l Écriture sainte, du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même , de V Exposition de la Doctrine catholique, deV Histoire des Variations, et de tant d'autres ouvrages marqués du cachet de sa supériorité, semblait s'être surpassé lui-même dans ce grand chef-d'œuvre , où il se montre à la fois annaliste savant et exact , théologien du premier ordre , politique profond, écrivain d'une éloquence au-dessus de tout éloge. Quelle vive et pittoresque rapidité dans la première partie de ce livre! quel prodigieux enchaînement de tout le système religieux dans la seconde I quelle haute intelligence des choses humaines dans la troisième! et comme partout l'énergie et l'originalité de l'expression répondent à la force des pensées! comme les créations du style sont d'accord avec la vigueur des conceptions ! On sent que l'auteur possédait et dominait tout l'ensemble de son sujet avant de prendre la plume pour en fixer et en exposer les détails ; c'est la marque et le procédé du vrai génie ; aussi ce livre semble-t-il être sorti tout entier , pour ainsi dire , de la tête de l'écrivain , par l'activité continue d'une seule et même inspiration , comme les poètes , dans une allégorie moins noble peut-être qu'ingénieuse et sensée , nous peignent la sagesse s' élançant toute complète du cerveau de Jupiter.
Telles paraissent également les Oraisons funèbres, depuis la première ligne de l'exorde jusqu'à la dernière de la péroraison : l'orateur, dans chacune de ces compositions, est comme emporté par un enthousiasme non interrompu , qui exclut au premier coup d'œil toute l'idée d'art, d'arrangement, de préméditation ; son sujet le tourmente, et l'échauffé, et l'entraîne ; il ne lui permet pas de prendre haleine. C'est beaucoup pour les autres orateurs d'obtenir, dans la durée d'un discours, quelques moments d'une heureuse inspiration; ce n'est rien pour Bossuet : les élans de sa verve oratoire semblent naître les uns des autres ; tout est mouvement , tout est chaleur,
2i JUGEMENTS.
tout est vie; et dans les instants où redouble son 'ardeur, où cet aigle déploie ses ailes avec plus d'audace, les limites de l'éloquence proprement dites deviennent pour lui trop étroites : il les franchit ; il entre dans la sphère de la poésie ; il monte jusqu'aux régions les plus élevées de cette sphère; il s'y soutient au niveau des poètes les plus audacieux ; ce n'est plus le rival de Démosthène , c'est celui de Pindare. Quelques endroits de ses Oraisons funèbres sont vraiment des morceaux lyriques. Le don de l'inspiration , on peut l'affirmer, ne fut accordé à aucun orateur aussi pleinement qu'à Bossuet ; et quand on songe que son enthousiasme dans les ouvrages d'une assez grande étendue ne connaît ni langueur ni repos , on est frappé de ce privilège extraordinaire comme d'un de ces phénomènes qui étonnent la nature, et qui déconcertent ses lois.
On cherch€rait vainemet^tà saisir et à développer toutes les causes de ce prodige : elles resteront pour la plupart éternellement cachées dans les profondeurs du génie ; mais on peut en apercevoir quelques-unes : c'est l'abondance de ses idées qui produit dans Bossuet ^ l'abondance de ses mouvements et la riche variété de ses expressions. Ses Oraisons funèbres ne sont pas seulement des discours théologiques et religieux : les plus grandes vues de la politique s'y mêlent aux instructions du christianisme; on y reconnaît toujours l'auteur du Discours sur l'Histoire universelle. Bossuet n'était pas seulement un Père de TÉglise : ce titre , qui lui fut décerné par un de ses plus illustres contemporains, dans la solennité d'une séance publique de l'Académie française , ne le représente pas tout entier. Cet esprit vaste et perçant , qui embrassait toute la théorie de la religion chrétienne, et qui en sondait tous les abîmes, avait aussi pénétré dans tous les mystères du gouvernement des États. Voyez de quels traits, de quelles couleurs il peint les personnages qui se sont montrés avec éclat dans l'administration des empires, ou dans les factions, les cabales, et les troubles civils. La religion et la politique sont les deux grands pivots sur lesquels roulent principalement toutes les choses humaines. Ce sont les deux intérêts qui touchent le plus puissamment les hommes; et ces deux intérêts , 'étroitement rapprochés entre eux, et se fortifiant en quelque façon l'un par l'autre, sont les ressorts toujours agissants de l'éloquence de Bossuet. Us animent sans cesse ses discours, sans cesse ils lui fournissent des considérations contrastées qui répondent à toutes les oppositions du cœur, et qui sont bien supérieures à ces antithèses de l'art, propres uniquement à flatter l'esprit, ou à séduire l'oreille. Marchant à grands pas, comme l'exprime saint Chrysostome, sur les hau
teurs de la religion , tantôt il lève ses regards vers le ciel , tantôt il les reporte et4es rabaisse vers la terre; il semble tantôt converser avec les puissances célestes, tantôt interroger les destinées du monde visible ; tout à la fois prophète, Père de l'Église, grand politique, historien sublime, Bossuet est un des hommes qui ont le mieux compris tout ensemble et les affaires humaines et les choses divines , et le christianisme et la politique; cette double science est sans contredit une des sources de cette éloquence singulière qui le caractérise et qui se place hors de toute comparaison , comme elle s'élève au-dessus de toute rivalité.
L'inspiration perpétuelle qui l'agite et qui semble le troubler, cet enthousiasme qui se communique au lecteur et qui l'enivre luimême, a pu faire croire que la marche oratoire de Bossuet était beaucoup plus impétueuse que régulière , et qu'il a rais dans ses discours moins de méthode que de génie. Sa méthode en effet est peu sensible, mais elle n'en est pas moins réelle.
Les plans de Bossuet, dans ses Oraisons funèbres , sont simples aussi bien que ses textes ; mais si l'on veut y faire attention, on reconnaîtra qu'il les suit avec scrupule , qu'il en remplit toutes les divisions, qu'il en creuse également toutes les parties, et que jamais , dans les mouvements les plus inattendus de son essor, il ne perd de vue la route qu'il s'est tracée. Cette espèce de découverte est même une satisfaction tranquille que la lecture réfléchie de ses chefs-d'œuvre ajoute aux ravissements qu'ils causent d'abord , et,au charme tumultueux des premières impressions. On aime à voir que , dans cette tourmente du génie , il est toujours sûr de sa marche, il reste toujours maître de lui-même. L'idée de sa puissance s'en accroît , et il semble que l'ascendant qu'il exerce en soit plus légitime et plus doux.
Quelques amateurs dMJîni, qui le confondent avec la perfection , parce que ces deux mots au premier coup d'œil présentent à peu près la même idée , voudraient faire à Bossuet un reproche sérieux de plusieurs défauts qu'ils remarquent dans son éiocution : mais le concevrait-on avec une élégance plus soutenue, avec une correction plus sévère, avec une harmonie plus scrupuleuse.? Tout ce qui paraîtrait appartenir plus particulièrement à l'art ne semblerait-il pas en quelque sorte pris sur son génie? Où serait cet air d'improvisation , d'inspiration soudaine , qui lui est propre, et qu'on retrouve toujours avec tant de plaisir dans ses ouvrages même les plus travaillés ?
La médiocrité soigneuse peut atteindre au flni , mais elle est toujours loin de la perfection : le génie, même avec des fautes, peut en
être voisin, parce qu'il réunit un plus grand nombre des conditions qui la constituent; à peine s'aperçoit-on de ce qui manque à Bossuet ; on n'est frappé que des beautés extraordinaires qui de toutes parts éclatent dans ses compositions ; et ce que son style peut quelquefois offrir de défectueux semble même concourir à l'effet et à l'illusion oratoires ; ce sont les choses qui occupent cet esprit grave , sublime et dominateur ; le soin minutieux des mots paraîtrait le dégrader ; plus il travaillerait à contenter l'oreille , moins il serait sûr de l'empire qu'il veut et qu'il doit exercer sur l'âme : quelle richesse d'ailleurs, quelle énergie dans ce style, qui n'emprunte qu'à la pensée , dont il est l'image la plus vive et la plus naturelle , ses teintes et ses parures! quelle variété de mouvements! quelle abondance et quelle magnificence de tableaux! quel trésor d'expressions fortes, pilloresques , animées, et pour ainsi dire vivantes! quelle franche et mâle harmonie! Sans les chefs-d'œuvre de Bossuet, connaîtrions-nous toute la puissance de notre langue? Ce grand orateur n'en a-t-il pas révélé les ressources, découvert tous les moyens, montré toute l'étendue? Qu'elle est belle cette langue dans les monuments d'une telle éloquence ! qu'elle a de majesté ! Mais c'est un fonds dont le génie de Bossuet n'a fait qu'exploiter les richesses : il n'eût pas à ce degré fertilisé un idiome stérile et pauvre; s'il semble s'être approprié , par le droit d'une sorte de création , tout ce qu'il a su y trouver 'j si Ton dit qu'il s'est fait une langue particulière qu'on nomme la langue de Bossuet, il est vrai de dire aussi que ce langage qui lui appartient n'est qu'un résultat des combinaisons merveilleuses auxquelles pouvait se plier avec succès l'heureuse nature de notre commun idiome. Il a tiré l'or delà mine, mais la mine existait : il a couvert le sol de moissons brillantes , mais le champ était fécond ; et le sentiment de l'orgueil national est doublé, quand on réfléchit que, si notre langue dut beaucoup à Bossuet, le génie et la gloire de cet homme prodigieux doivent également beaucoup à notre langue, accusée de faiblesse par quelques étrangers qui ne la connaissent pas, et môme par quelques Français qui l'écrivent mal.
(DussAULT, Notice sur Bossuet. )
Les philosophes de la Grèce énoncèrent , dans l'enceinte de leurs écoles , quelques grandes vérités morales , et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines : mais ces idées , mêlées d'erreurs et enveloppées de ténèbres, divulguées à voix basse
depuis la mort de Socrace , ne s'adressaient pas à la foule du peuple ; et dans ces gouvernements , si favorables en apparence à la dignité de l'homme , on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait une tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde , où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante : tribune formidable, devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples ; tribune pacifique ettutélaire, qui plus d'une fois donna refuge à ses mortels ennemis; tribune où furent longtemps défendus des intérêts partout abandonnés , et qui seule plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, et de l'homme contre lui-même.
Là tout s'ennoblit et se divinise : l'orateur , maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire , et de plus effrayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Périclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme l'orateur romain, il célèbre les guerriers de la légion de ^lars tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir ; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique ? cette science de la morale, cette expérience de l'homme, ces secrets des passions, étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'âme , non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires , ces grands incendies des passions , ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours , il est obligé de créer une passion nouvelle , s'il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui seul peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs , l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles , plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.
A cette image de l'éloquence apostolique, n'avez-vous pas reconnu Bossuet? Grand homme , ta gloire vaincra toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu. Le privilège du sublime te fut donné;
et rien n'est inépuisable comme l'admiration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des États , et que tu pénètres dans les causes profondes des révolutions ; soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour ; soit que ton âme s'élance avec celle de Condé, ît partage l'ardeur qu'elle décrit ; soit que , dans l'impétueuse richesse de tes sermons à demi préparés, tu saisisses , tu entraînes toutes les vérités de la morale et delà religion, partout tu agrandis la parole humaine, tu surpasses l'orateur antique , tu ne lui ressembles pas : réunissant une imagination plus hardie, un enthousiasme plus élevé , une fécondité plus originale , une vocation plus haute , tu semblés ajouter l'éclat de ton génie à la majesté du culte public , et consacrer encore la religion elle-même.
( M. ViLLEMAiN, Discours (T ouvert lire du Cours cC éloquence française. )
DE
REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE
Prononcée le ic novembre 1669, en présence de Monsieur, frère unique du Roi, et de Madame, en Téglise des religieuses de Saint€-Marie de Chaillot . où repose le cœur de Sa Majesté.
REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE
Henriette-Maeie était la sixième des enfants que Henri IV, roi de France, eut de son mariage avec Marie de Médicis. Elle naquit en 1G09. En 1625 elle épousa Charles P"", roi d'Angleterre, si connu par ses revers et sa mort malheureuse. Louis XIII, frère aîné de la princesse, n'avait consenti à ce mariage qu'à condition que le pape accorderait une dispense à cause de la différence de religion. Cette dispense fut accordée ; et la jeune reine , qui , aux termes du contrat de mariage , devait jouir de la plus grande liberté relativement à l'exercice du culte catholique, partit pour l'Angleterre, suivie de son confesseur, le père deBérulIe, depuis cardinal, et de douze autres prêtres de la congrégation de l'Oratoire. Ces prêtres furent accusés de travailler secrètement à faire des prosélytes à la religion catholique, et la reine fut obligée de les remplacer par des capucins, qui déplurent comme leurs prédécesseurs.
Bientôt le feu des discordes civiles et religieuses s'alluma avec fureur ; il Gt de la vie de la reine d'Angleterre et de celle du roi un enchaînement de catastrophes plus tragiques les unes que les autres. En Ecosse et en Angleterre on se révolta, on prit les armes , et le roi eut à combattre ses propres sujets. Dans tout le cours de cette guerre malheureuse il y eut quelques intervalles de calme et de soumission ; mais les rebelles augmentant chaque jour d'audace et de puissance, le roi fut obligé de quitter Londres et de se séparer delà reine. Celle-ci alla en Hollande chercher à son époux des secours en hommes et en argent. Une furieuse tempête l'accueillit à son retour , lui fit perdre deux vaisseaux, et la rejeta sur les côtes de Hollande , d'où elle partit encore, et aborda en Angleterre. Cinq vaisseaux ennemis, avertis de sa descente , vinrent canonner le lieu où elle était retirée. Elle y courut les plus grands dangers , et dans cette occasion , comme dans toutes celles qui suivirent, montra, avec le plus grand zèle pour la cause de son époux, un courage au-dessus de son sexe et de sa fortune. Forcée de quitter encore le roi, qu'elle avait rejoint , et qu'elle
accompagnait partout , elle se réfugia à Exeter , où elle accoucha d'une fille (Henriette- Anne) qui fut depuis duchesse d'Orléans.
La reine eut à peine le temps de se rétablir de ses couches , et fut obligée de chercher en France un asile contre la fureur de ses ennemis. Sa tête était mise à prix. Il lui fallut abandonner son enfant à des mains étrangères ; puis, s'embarquant pour sa terre natale, se confier encore à la mer orageuse. Là elle fut de nouveau surprise par la tempête, qui lui enleva un vaisseau; et, poursuivie à coups de canon jusque sur les côtes de France, elle y aborda enfln, après s'être vue mille fois en danger de perdre la vie. Mais en France d'autres calamités l'attendaient encore. C'était le temps des guerres de la Fronde. Souvent insultée par les frondeurs , jusque dans le Louvre où elle demeurait, elle éprouva même le besoin des choses nécessaires à la vie, et se vit forcée de demander au parlement ce qu'elle appelait elle-même une aumône pour subsister. C'est dans cette triste situation qu'elle apprit la mort du roi son mari, que Cromwell fit condamner à mort et décapiter le 9 février 1649. La reine alors ne songea plus qu'à s'assurer une retraite, pour y cacher son infortune et finir tranquillement ses jours. C'est dans cette vue qu'elle fonda à Chaillot le couvent de la Visitation : elle vint s'y établir avec le roi son fils et ses autres enfants, qu'elle faisait instruire dans la foi catholique. Enfin le calme rétabli en France , le retour de la famille royale à Paris , et peu de temps après le rétablissement inespéré de son fils Charles II au trône de ses ancêtres, lui permirent, après tant de malheurs, de goûter quelques jours sereins. Le désir de voir le roi son fils tranquille possesseur de sa couronne , et surtout l'espoir d'être utile aux catholiques , la déterminèrent à faire jusqu'à deux fois le voyage d'Angleterre, où elle reçut sur son passage tous les témoignages de la joie et de l'affection du peuple. Son dessein , en revenant en France, était définir ses jours dans cette même retraite de la Visitation de Chaillot , où elle avait vécu d'abord. Elle avait aussi une maison à Colombe , près Paris , où elle allait passer la belle saison ; ce fut là qu'elle mourut le 10 septembre 1669 , âgée de soixante ans. Louis XIV fit transporter son corps à Saint-Denis , et son cœur au couvent de la Visitation à Chaillot, où elle avait choisi sa sépulture. Quarante jours après, le ducd'Or)éans son gendre (Monsieur) et la princesse Henriette sa fille ( Madame ) lui firent faire un service solennel , où Bossuet , pour lors évêque de Condom , prononça son oraison funèbre.
Bossuet avait près de quarante-deux ans lorsqu'il fut nommé à l'évêché de Condom. La reine d'Angleterre (Henriette de France) était morte presque subitement trois jours auparavant à Colombe, près de Paris, dans une maison de campagne où elle allait ordinairement passer les beaux jours de l'automne.
La mort de cette princesse devint une grande époque dans la vie de Bossuet : elle ouvrit à son génie une nouvelle carrière ; et, dès qu'il y fut entré, il fut ce que nul autre n'a été après lui. Bossuet est resté pour l'Oraison funèbre ce qu'Homère est encore pour la poésie épique, le modèle que tous leurs successeurs cberchent à imit/îr, et n'aspirent pas môme à égaler.
Jamais un plus beau sujet ne pouvait s'offrir à l'éloquence que l'histoire d'une reine, « fille, femme et mère de tant de rois, dont les catastro- « plies avaient rempli tout l'univers, et dont la vie seule offrait toutes « les extrémités des choses humaines. -»
Louis XIV jugea que Bossuet seul pouvait remplir tout ce que l'on devait attendre d'un tel sujet. Bossuet fit plus : il alla au delà de ce que l'imagination aurait osé espérer du sujet et de l'orateur même. Il a montré dans l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre jusqu'où la pensée et la parole de l'homme peuvent s'élever, sans qu'il leur soit peut-être jamais donné de s'élever plus haut.
Cette Oraison funèbre a été pendant plus d'un siècle le sujet de la méditation profonde des hommes religieux et des hommes d'État. Jamais l'alliance de la religion et de la politique, le danger des innovations religieuses, et les terribles conséquences des maximes anarcliiques, n'avaient été présentés sous des caractères plus frappants. On ne savait, en la lisant, si on devait plus admirer le pontife qui parle au nom du ciel, ou le sage politique qui annonce aux rois et aux peuples que « toutes les révolutions sont « causées, ou par la mollesse ou par la violence des princes. »
Mais depuis que par une déplorable conformité nous nous sommes vus en présence des mêmes catastrophes, Bossuet ne se montre plus à nous comme un orateur ou un historien : on croit entendre la voix d'un prophète; toutes ses paroles semblent animées de cette inspiration sacrée qui annonçait à la nation juive et à ses rois une longue suite de calamités.
L'exorde de cette Oraison funèbre est peut-être le plus imposant qui ait jamais ouvert un discours religieux, comme la péroraison de celle du grand Condé est la plus magnifique conception de l'éloquence ancienne et mo" derne. Le texte seul de cette Oraison funèbre en expose tout le sujet : et quel sujet !
Ce fut par VOraison funèbre de la reine d'Angleterre que Bossuet se montra en France le créateur de Vé\(y(\y\Qnce funèbre, comme il avait donné dans ses sermons les plus nobles modèles de l'éloquence de la chaire, et telle a été rinfluence de son génie pour la gloire de l'Église gallicane, que
CUEF-D'OEUv. de BOSS. — T. 1. 33 5
ses successeurs dans l'une et dans l'autre carrière sont restés les premiers orateurs sacrés de l'Europe chrétienne.
Bossuet a été véritablement créateur de l'éloquence funèbre, quoiqu'il y ait eu des oraisons funèbres avant Bossuet; mais personne avant lui n'avait donné à la religion un caractère si auguste, à la raison un accent si éloquent, à la politique autant de profondeur, à l'histoire autant de majesté. Personne n'avait encore parlé et écrit comme Bossuet ; personne n'avait trouvé comme lui le sublime de l'expression dans le sublime de la pensée, et l'art singulier de donner quelquefois à la pensée encore plus de grandeur par la simplicité de l'expression : et comme l'antiquité ne pouvait offrir aucun modèle d'un genre d'éloquence qui ne peut appartenir qu'à la religion des chrétiens, les orateurs qui ont succédé à Bossuet dans la chaire funèbre n'ont pu renouveler encore les merveilles qu'il avait créées. Quelque opinion ([ue l'on puisse avoir du mérite des Sermons de Bossuet, il est au moins certain que si Bourdalouc et Massiilon sont les premiers des prédicateurs, les Oraisons funèbres le placeront toujours au premier rang des orateurs.
(Le cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet, liv. m.)
DE
REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE
Et niinc ,reges, intelUgite ; erudimini , qui jndicatis terram. Mainlenanf, ôrois, apprenez; instruisez-vous, juges de la terre.
Monseigneur ,
Celui qui règne dans les cieux , et de qui relèvent tous les empires^ à qui seul appartient la gloire , la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie défaire la loi aux rois, et ds leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes , soit qu'il les abaisse , soit qu'il communique sa puissance aux princes , soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse ; il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils
' Ce texte convient d'autant mieux à ce discours , que le but du psalmiste et de l'orateur est le même , de déclarer la suprême autorité de la Providence. (V.)
n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes, non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. Et nunc, reges, intelligile ; erudimhii , qui judicatis terrain.
Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine ^ fi-^le, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes , appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines; la félicité sans bornes aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur , accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et depuis, des retours soudains, des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse; nul frein à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats jusques alors inconnus; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes , et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ' ; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse, malgré les tempêtes; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes; un trône indignem.ent renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs.
' A qui sa propre patrie n'est plus qu'un lieu d'exil, rappelle le mot de Darius fugitif : Quousque in regno mco exulabo ? (Quint. Gurt.. v, 24. )
Si les paroles nous manquent , si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'elles-mêmes. Le coeur d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes, parlera assez haut; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire : Et nunc , reges , inlelUglte; erudimini, qui judicalis terrain : « Entendez, ô grands de la terre; ins- « truisez-vous, arbitres du monde *. »
Mais la sage et religieuse princesse, qui fait le sujet de ce discours, n'a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes, pour y étudier les conseils de la divine Providence, et les fatales révolutions des monarchies; elle s'est instruite elle-même , pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple^. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur
'Est-ce là entrer, dès les premières paroles , au milieu de son su jet , et y transporter tout de suite l'auditeur? Que cet exorde est majestueux, sombre, et religieux! Notre âme n'est-elle pas déjà troublée de ce fracas d'événements sinistres, de révolutions désastreuses, remplie d'une grande scène d'infortunes? Pourquoi? C'est qu'en effet il a fait parler les choses mêmes. Pas un mot qui ne porte pas un qui ne soit une imago ou une idée, un tableau ou une leçon ; et au milieu de eet assemblage si imposant, la grande idée de Dieu qui domine tout. Qu'on se représente, après un semblable exorde, des auditeurs dans un temple qui' ajoute encore à son effi't, et qu'on se demande si quelqu'un d'eux pouvait songer à Bo'ssuet ! Non ; l'imagination, assaillie par tant d'objets do douleur et de réîlexion, n'a vu, n'a pu voir que le renversement des trônes, les coups de la fortune, les tempêtes, l'Océan. Le lecteur même est entraîné , quoique avec bien moins de moyens pour l'être ; et ce n'est qu'après avoir été tout d'une haleine jusqu'au bout de ce discours, qui est à peu près partout de la même force, qu'il peut revenir à lui-même, et s'interroger sur tant de beaux dé'iails et sur toutes les ressources del'orateur. ( L. II. )
' Variante. Premicre cl seconde c ilr,n : par son exemple fameux.
ôtant leur puissance. La reine dont nous parlons a également entendu deux leçons si opposées; c'est-à-dire qu'elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l'une, elle a été bienfaisante; dans Tautre, elle s'est montrée toujours invincible. Tant qu'elle a été heureuse^ elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies; quand la fortune l'eut abandonnée, elle s'enrichit plus que jamais elle-même de vertus : tellement qu'elle a perdu, pour son propre bien * , cette puissance royale qu'elle avait pour le bien des autres; et si ses sujets, si ses alliés, si l'Église universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu'elle n'avait fait de toute sa gloire. C'est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de trèshaute, très-excellente et très-puissante princesse Henriette-Marie DE France, reine de la Grande-Bretagne.
Quoique personne n'ignore les grandes qualités d'une reine dont l'histoire a rempli tout l'univers, je me sens obligé d'abord à ^ les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse : on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné, dès les premiers siècles, cet éloge singulier à la couronne de France, « qu'elle est autant au-dessus des c( autres couronnes du monde, que la dignité royale sur-
' C'est ici la doctrine purement chrétienne , bien supérieure aux doctrines philosophiques des païens. Dans le christianisme , c'est Dieu qui envoie l'affliction ainsi que le bonheur, et non pas un destin aveugle et tyranuiquc : la Divinité a un but, et ce but est notre utilité; c'est pour notre propre bien. (V. )
» Petite inexactitude de grammaire; il faut de. Obligé à exprime un devoir ; obligé de. une nécessité. (V. )
c( passe les fortunes particulières *. » Que s'il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert, et s'il a élevé si haut la race de Mérovée , jugez ce qu'il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand et de tant de rois , son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu'un trône eût été indigne d'elle. A la vérité, elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté, quand elle vit qu'elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuarts , qui étaient venus à la succession de la couronne d'Angleterre par une fdle de Henri VII , mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d'Ecosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l'origine se cache si avant dans l'obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner sur une grande nation, c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale; et l'on eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence^. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect? Douce , familière, agréable, autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre, aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que
' Qiianto cœteros homines regia dignitas antecedit, tanto cœteranim gentium régna regni rcstri profecto culmen excellit. (Lib. vi, ep. vi. )
' Précision énergique , comparable à celle de Tacite et de Salluste. (L.H.)
l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l'État, si l'État eût pu être sauvée On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle: ni les maux qu'elle a prévus, ni ceux qui l'ont surprise, n'ont abattu son courage. Que dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres? Elle a bien su reconnaître que-cet attachement faisait la gloire de sa maison , aussi bien que celle de toute la France, seule nation de l'univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme, n'a jamais vu sur le trône que des prinqes enfants de l'Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné, jusques à la mort, ce bel éloge, qu'il n'y avait que le seul point de la religion où leurs cœurs fussent désunis ; et confirmant par son témoignage la piété de la reine , ce prince très-éclairé a fait connaître en môme temps à toute la terre la tendresse, l'amour conjugal , la sainte et inviolable fidélité de son épouse incomparable.
Dieu , qui rapporte tous ses conseils à la conservation de sa sainte Église, ei qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées , s'est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Béthulie , il tendit dans la beauté de Judith un piège imprévu et inévitable à l'aveugle bruta- Htéd'Hoiopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire , mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari , et fit d'un prince infi-
' C'est la traduction de ces vers de Virgile, Éncid., ii, 292 :
Sf. Pergavia de x Ira Dejcndi passent , ellam hac defcnsa /nisscnl. (G )
dèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu près semblable, ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi d'Angleterre , dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection ( car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés) , et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuelle; sans commettre l'autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès 1 âge de quinze ans elle fut capable de ces soins ; et seize années d'une prospérité accomplie , qui coulèrent sans interruption, avec Padmiration de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable , d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations que reçoivent les enfants de Dieu de la communication avec le saint-siége.
Le pape saint Grégoire , écrivant au pieux empereur Maurice, lui représente en ces termes les devoirs des rois chrétiens* : « Sachez, ô grand empereur, que la souve- « raine puissance vous est accordée d'en-haut, afin que « la vertu soit aidée , que les voies du ciel soient élara gies, et que l'empire de la terre serve ^ l'empire du a ciel. » C'est la vérité elle-même qui lui a dicté ces belles paroles : car qu'y a-t-il de plus convenable à la puissance que de secourir la vertu? à quoi la force doit-elle servir, qu'à défendre la raison? et pourquoi comman-
' Ad ]\oc enim potestas super omnes homines dominoriim meonim pictati cœlitus data est , ut qui bona appdunt, adjuvenlur; ut cœlorum via larcins pateat, ut terrestre regnum cœlestl regno famuletur. (S. Greg. Ep., lib. III, ep. Lxv.)
' Var. Les quatre jJremieres éditions portent : serve à l'empire du ciel.
dent les hommes , si ce n'est pour faire que Dieu soit obéi ? Mais surtout il faut remarquer l'obligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes, d'élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile * : «^Combien est étroit le chemin qui mène à la vieM » Et voici ce qui le rend si étroit : c'est que le juste, sévère à lui-môme, et persécuteur irréconciliable de ses propres passions , se trouve encore persécuté par les inj ustes passions des autres , et ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude où il grimpe^ plutôt qu'il ne marche. Accourez , dit saint Grégoire, puissances du siècle; voyez dans quel sentier la vertu chemine; doublement à l'étroit, et par ellemême, et par l'effort de ceux qui la persécutent : secourez-la, tendez-lui la main : puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu'elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine , mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel , et rétablirez ce chemin que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.
Mais si jamais Ton peut dire que la voie du chrétien est étroite, c'est, messieurs, durant les persécutions : car que peut-on imaginer de plus malheureux , que de ne pouvoir conserver la foi sans s'exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu'en tremblant? Tel était l'état déplorable des catholiques anglais. L'erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires; et la doctrine ancienne, qui, selon l'oracle
' Var. f.cs quatre premières édilions : que le chemin est étroit qui mène à la vie!
- Matth., vu, 14.
' Le mot propre était gravit, qui est moins familier, et même plus expressif, puisque gravir c'est grimper avec effort. ( L. H. )
de l'Évangile , « doit être prêchée j usque sur les toits ^ , » pouvait à peine parler à l'oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés à^e ne voir plus ni l'autel , ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux qui s^accusent*. 0 douleur! il fallait cacher la 'pénil,gnce avec le même soin qu'on eut fait les crimes; et Jésus- Christ même se voyait contraint , au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. A l'arrivée de la reine , la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale, qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset, rendait à l'Église sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire, par ses retraites, par ses prières et par ses dévotions, l'ancienne réputation de la très-chrétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de BéruUe avait conduits avec elle, et après eux les pères Capucins, y donnèrent, par leur piété , aux autels leur véritable décoration , et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux, zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants, travestis, a desquels aussi le monde n'était pas di- « gne^, )) venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et l'Église désolée , qui autrefois pouvait à peine gémir librement, et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étran-
' Quohin aure auditis , prœdicate super tecta. (Matth., x, 27. J ' Les critiques ont avec raison admiré la beauté de cette périphrase pour exprimer les confessionnaux.
* Qnibus dignus non erat mnndus. ( Heb., xi, 38. )
gère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles , et relevait leur espérance.
Quand Dieu laisse sortir du puits de Tabîme la fumée qui obscurcit le soleil , selon l'expression de l'Apocalypse', c'est-à-dire Terreur et l'hérésie; quand pour punir les scandales, ou pour réveiller les peuples et les pasteurs , il permet à l'esprit de séduction de tromper les âmeshautaines, et de répandre partout un chagrin superbe , une indocile curiosité , et un esprit de révolte ; il détermine dans sa sagesse profonde les limites qu'il veut donner au malheureux progrès de l'erreur, et aux souffrances de son Église. Je n'entreprends pas, chrétiens, de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers siècles, ni de marquer le terme fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais si mon jugement ne me trompe pas ; si, rappelant la mémoire des* siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent; j'ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés, et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri VIII, prince en tout le reste accompli, s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de l'Église ; les sages lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point, il mettait tout en péril, et qu'il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le prévirent ; mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience , les a forcés de le croire. Tout ce que la religion
' Aperiùt puteum abyssi; et ascenditfumus putei;... et obsciiratus est sol. (Apoc, IX, 2.) (F.)
a de plus saint a été en proie. L'Angleterre a tant changé, qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir ; et, plus agitée en sa terre et dans ses ports mêmes que l'Océan qui l'environne ', elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs prodigieuses touchant la royauté, elle ne poussera pas plus loin ses réflexions ; et si, ennuyée de ses changements , elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé? Cependant admirons ici la piété de la reine, qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cause de la foi, ont subsisté pendant tout le cours de sa vie par l'immense profusion de ses aumônes ! Elles se répandaient de toutes parts jusqu'aux dernières exlrémités de ses trois royaumes; et s'étendant par leur abondance, même sur les ennemis de la foi, elles adoucissaient leur aigreur, et les ramenaient à l'Église. Ainsi, non-seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions étaient innombrables ; et ceux qui en ont été témoins oculaires nous ont appris que, pendant trois ans de séjour qu'elle a fait dans la cour du roi son fils, la^ seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis , sans parler des autres, abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse d'avoir conservé si soigneusement l'étincelle de ce feu divin que Jésus est venu alhimer au monde ^ ! Si jamais l'Angleterre revient à soi; si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse, où il a été mêlé par ces royales mains, la postérité 1 •
• Cette grande et belle image se retrouve dans Démosthène {Pro Corona) et dans Cicéron. ( A. -F. Diiot. ) ' V\R. Première édition. Sa seule.
' Luc, XII, 49.
plus éloignée n'aura pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette, et croira devoir à sa piété T ouvrage si mémorable du rétablissement de rÉglise.
Que si l'histoire de FÉglise garde chèrement la mémoire de cette reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu'elle a procurés à sa maison et à sa patrie. Femme et mère très-chérie et très-honorée^ elle a réconcilié avec la France le roi son mari, et le roi son fils. Qui ne sait qu'après la mémorable action de File de Ré, et durant' ce fameux siège de la Rochelle, cette princesse, prompte à se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix, qui empêchai' Angleterre de continuer son secours aux Calvinistes révoltés? Et dans ces dernières années, après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais, ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice? Ne réunit-elle pas les deux royaumes? Et depuis encore, ne s'est-elle pas appliquée en toutes rencontres à conserver cette même intelligence ? Ces soins regardent maintc^iL..';Qt vos altesses royales'; et Vexemple d'une grande reine, aussi bien que le sang de '^'rance et d'Angleterre , que vous avez uni par votre heureux mariage, vous doit inspirer le désir de travailler sans cesse à F union de deux rois qui vous sont si proches, et de qui la puissance et la vertupeuvent faire le destin de toute l'Europe.
Monseigneur, ce n'est plus seulement par cette vaillante main et par ce grand cœur que vous acquerrez de la gloire : dans le calme d'une profonde paix vous aurez des moyens de vous signaler; et vous pouvez servir FEtat sans l'alarmer, comme vous avez fait tant de fois, en
' L'orateur s'adresse ici au duc et a la duchesse d'Orléans.
DE HENRIETTE DE FÎlANCE. 47
exposant au milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre. Ce service, Monseigneur, n'est pas le seul qu'on attend de vous; et l'on peut tout espérer d'un prince que la sagesse conseille , que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions. Mais où m'emporte mon zèle , si loin de mon triste sujet? Je m'arrête à considérer les vertus de Philippe, et je ne songe pas que je vous dois l'histoire des malheurs de Henriette.
J'avoue, en la commençant, que je sens plus que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand j'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine, je ne trouve plus de paroles; et mon esprit, rebuté de tant d'indignes traitements qu'on a faits à la majesté et à la vertu, ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs, si la constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamités ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même temps, chrétiens, un autre soin me travaille. Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien qui doive vous développer le secret des cabinets, ni l'ordre des batailles, ni les intérêts des partis : il faut queje m'élève au-dessus de l'homm.e, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. «J'entrerai, avec David , dans les puissances du Sei- « gneur^ ; » et j'ai à vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils; conseils de juste vengeance sur l'Angleterre ; conseils de miséricorde pour le salut de la reine; mais conseils marqués par le doigt de Dieu , dont l'empreinte est si vive et si manifeste, dans les événements que j'ai à traiter, qu'on ne peut résister à cette lumière.
' Jntrolbo in potentias Domini. (Ps. lxx, 15.)
hS ORAISON FUNÈBRE
Quelque haut qu'on puisse remonter pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations , on trouvera que jusques ici elles sont causées, ou par la mollesse ou par la violence des princes. En effet, quand les princes , négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait cet historien», n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que pour inventer des plaisirs; ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures , et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient; alors ou la licence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité , menacent terriblement les maisons régnantes.
Charles 1", roi d'Angleterre, était juste, modéré, magnanime , très-instruit de ses affaires et des moyens de régner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté non-seulement vénérable et sainte, mais encore aimable et chère à ses peuples. Que lui peut-on reprocher, sinon sa clémence'? Je veux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César, « qu'il a été « clément jusqu'à être obligé de s'en repentir : » Cœsari proprium et peculiare sil clcmentiœ insigne, qiiausquG ad pœnitentiam omnes superavit ^. Que ce soit donc là, si l'on veut, l'illustre défaut de Charles aussi bien que de César ; mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l'implacable malignité
' Venatus maxïmus labor est. (Q, Curt., lib. viii , n. 9. )
' On lit ainsi dans Tédition originale ; les suivantes portent la clémence.
^ Pl1x\., Uist. nat., lib. vu, cap. 2j.
de la fortune^ trahi de tous les siens, il ne s'est pas manqué à lui-même. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées, si on a pu le vaincre, on n'a pas pu le forcer; et, comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste étant captif. J'ai peine à contempler son ^rand cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes il a montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître ; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster et dans la place de Wbitehall peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tête de ses armées, combien auguste et majestueux au milieu de son palais et de sa cour. Grande reine , je satisfais à vos plus tendres désirs quand je célèbre ce monarque; et ce cœur, qui n'a jamais vécu que pour lui, se réveille tout poudre^ qu'il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher, à qui ses ennemis mêmes accorderont le titre de sage ei celui de juste, et que la postérité mettra au rang des grands princes, si son histoire trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maîtriser aux événements ni à la fortune^.
Ceux qui sont instruits des affaires , étant obligés d'avouer que le roi n'avait point donné d'ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la nation ; et je càifesse que la haine des parricides pourrait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais quand on considère de plus près l'histoire de ce grand royaume, et particu-
' Var. Premières éditions. Tout cendre qu'il est.
■ Jusque dans le profond abaissement où le comble du malheur a réduit Charles I*", Bossuet sait conservera cet infortuné monarque un caractère de grandeur que l'histoire n'a point démenti. Hume a justifié la prédiction de Bossuet par l'équité de ses jugements sur Charles r^. (B.)
CDEFS-D'OEUY. DE BOSS. — T. I. 4
lièrement les derniers règnes^ où ron voit non-seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles^ et les reines mêmes si absolues et si redoutées ' ; quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée ou rétablie par Henri, par Edouard, par Marie , par Elisabeth , on ne trouve ni la nation si rebelle , ni ses parlements si fiers et si factieux : au contraire , on est obligé de reprocher à ces peuples d'avoir été trop soumis, puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience. N'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l'ilc la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles histoires , tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens , les Danois et les Saxons , aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang -, qu'ils soient capables de s'emporter à des procédés si barbares, s'il ne s'y était mêlé d'autres causes. Qu'est-ce donc qui les a poussés? Quelle force, quel transport, quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences ? N'en doutons pas, chrétiens : les fausses religions, le libertinage d'esprit, la fureur de disputer des choses divines, sans fin, sans règle, sans soumission, a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eus à combattre , et que ni sa prudence , ni sa douceur, ni sa fermeté, n'ont pu vaincre.
J'ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits quand on ébranle les fondements de la religion , et qu'on remue les bornes une fois posées. Mais, comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste,
^ Il s'agit ici de Marie, et surtout d'Elisabeth; les rois majeurs désignent Henri VIII; et les pupilles. Edouard YI, son successeur immédiat. (G.)
' Les éditions les plus estimées portent bon sens, leçon évidemment fautive.
et unique dans tous les siècles, de ces extrémités furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonter jusques au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne et celui de l'autorité de TÉglise ont été capables de pousser les hommes.
Donc^ la source de tout le mal est que ceux qui n'ont pas eraint de tenter , au siècle passé , la réformation par le schisme , ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la sainte autorité de l'Église , ils "" ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères et leur sainte unanimité, l'ancienne tradition du saint-siége et de l'Église catholique, n'ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s'est fait à soi-même un 'tribunal, où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance; et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de l'Écriture sainte , comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait l'interprète, et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l'explication , il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions , à consacrer ses erreurs , à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que, la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini ; que l'opiniâtreté serait invincible ; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres , fatigués de tant de folles visions , et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée
' P. Corneille a souvent employé cette particule affirmative au commencement des phrases.
' Var. Vrevxxère et seconde édifions, ils manque.
par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence des religions ou dans l'athéisme.
Tels, et plus pernicieux encore, comme vous verrez dans la suite, sont les effets naturels de cette nouvelle doctrine. Mais, de môme qu'une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages , parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures; ainsi, quoique cet esprit d'indocilité et d'indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles , il n'a pas produit universellement les mêmes effets; il a reçu diverses limites , suivant que la crainte , ou les intérêts , ou l'humeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées , l'ont différemment retenu. Que s'il s'est montré tout entier à l'Angleterre, et si sa malignité s'y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert; mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres, trop remuées et devenues incapables de consistance , sont tombées de toutes parts, et n'ont fait voir que d'effroyables précipices. J'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de répiscopat, ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient ému les Communes. Ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements, par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté. Mais quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout
ce qui a de l'autorité^ et une démangeaison^ d'innover sans fin, après qu'on en a vu le premier exemple.
Ainsi les calvinistes, plus hardis que les luthériens, ont servi à étabhr les sociniens"^ , qui ont été plus loin qu'eux, et dont ils grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des anabaptistes^ sont sorties de cette même source ; et leurs opinions, mêlées au calvinisme, ont fait naître les indépendants ^ , qui n'ont point eu de bornes: parmi lesquels on voit les trembleurs% gens
' La Harpe blâme le mot démangeaison, qu'il trouve du style familier. N'y a-t-il pas un excès de délicatesse dans une telle critique? Cette expression n'est-elle pas relevée par l'emploi qu'en fait Bossuet? doit-elle plus choquer que le mot dia(oid//fr, par exemple, si heureusement placé par Corneille et par Racine dans les vers suivants :
Cliatouillait malgré lui son âme avec surprise.
Pompée, acte III, se. i.
Chatouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse.
Iphigénie, acte I, se. i.
(M. Patin.)
' Les sociniens rejettent tous les mystères du christianisme. On les appelle aussi ujiiiaires, parce qu'ils n'admettent en Dieu qu'une seule personne. Cette secte n'a pas eu pour premier auteur Fausle Socïn ; elle avait commencé à éclore en 1517. (C.)
' Ces sectaires soutiennent qu'il ne faut pas baptiser les enfants avant l'âge de discrétion, ou qu'à cet âge on doit leur réitérer le baptême, parce que , selon eux , ces enfants doivent être en état de rendre raison de leur foi, pour recevoir validement ce sacrement. (Laveaux , Dict. (le la Langue française. )
* Ainsi appelés , parce qu'ils font profession de ne dépendre d'aucune assemblée ecclésiastique. Us pré^endent que chaque église ou congrégation particulière a en elle-même tout ce qui est nécessaire pour sa conduite et pour son gouvernement ; qu'elle a toute la puissance ecclésiastique et toute la juridiction , et qu'elle n'est point sujette à une ou plusieurs églises , ni à leurs députés , ni à leurs assemblées , ni à leurs sj-nodes, non plus qu'à aucun évêque. (Laveaux.)
* Secte qui a commencé en Angleterre en 1G50. Les quacres ou tremb/e«r5 n'ont point de prêtres; ils refusent d'aller à la guerre, tutoient tout le monde , et parlent aux rois mêmes le chapeau sur la tète. Le nom de trembleurs leur a été donné à cause du tremblement et des contor
fanatiques , qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées; et ceux qu'on nomme chercheurs*^ à cause que, dix-sept cents ans après Jésus-Christ, ils cherchent encore la religion, et n'en ont point d'arrêtée. C'est, messieurs, en cette sorte que les esprits, une fois émus .tombant de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois d'Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse, en conservant l'épiscopat. Car que peuvent des évêques qui ont anéanti eux-mêmes l'autorité de leur chaire , et la révérence qu'on doit à la succession, en condamnant ouvertement leurs prédécesseurs jusqu'à la source même de leur sacre, c'est-à-dire jusqu'au pape saint Grégoire, et au saint moine Augustin son disciple % et le premier apôtre de la nation anglaise? Qu'est-ce que l'épiscopat, quand il se sépare de l'Église qui est son tout , aussi bien que du saint-siége qui est son centre, pour s'attacher, contre sa nature, à la royauté comme à son chef? Ces deux puissances d'un ordre si différent ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement quand on les confond enseml^le ; et la majesté des rois d'Angleterre serait demeurée plus inviolable, si, contente de
sions qu'ils font dans leurs assemblées, lorsqu'ils se croient inspirés par le Saint-Esprit.
' Selon Stoup , dans son traité sur la religion des Hollandais , il y a -dans ce pays des chercheurs qui conviennent de la vérité de la religion de Jésus-Christ, mais qui prétendent que cette religion n'est professée dans sa pureté par aucune église, par aucune communion du christianisme. En conséquence , ils ne sont attachés à aucune ; mais ils cherchent, disent-ils, ce que les hommes ont ajouté ou retranché à la parole de Dieu. Ces chercheurs, suivant le même écrivain, sont communs en Angleterre. (C.)
'Cet archevêque de Cantorbéry, envoyé en 596 par saint Grégoire le Grand pour prêcher le christianisme en Angleterre , est regardé comme le .premier apôtre de cette nation.
ses droits sacrés , elle n'avait point voulu attirer à soi les droits et l'autorité de l'Église*. Ainsi rien n'a retenu la violence des esprits féconds en erreurs ; et Dieu , pour punir l'irréligieuse instabilité de ces peuples , les a livrés à l'intempérance de leur folle curiosité; en sorte que l'ardeur de leurs disputes insensées, et leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.
Il ne faut point s'étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois, ni s'ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la change, et on lui ôte un certain poids, qui seul est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'écbappe, si on le«r ôte ce frein nécessaire ; et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C'est de là que nous est né ce prétendu règne de Christ, inconnu jusques alors au christianisme, qui devait anéantir toute royauté ^ , et égaler tous les hommes ; songe séditieux des indépendants , et leur chimère impie et sacrilège. Tant il est vrai que tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand l'autorité de la religion est anéantie ! Mais pourquoi chercher des preuves d'une vérité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence manifeste ? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu'il a établie, de se retirer
Henri VIII avait cru donner à Tautorité royale plus de force et d'étendue en concentrant toute la puissance spirituelle et temporelle ; mais il est à remarquer que c'est précisément depuis cette époque que la puissance royale s'est affaiblie en Angleterre , et que le roi d'Angleterre n'est plus que le premier magistrat de la nation ; et Bossuet en donne la raison. On énerve la religion, etc. (B. )
' C'est ainsi qu'on lit dans les cinq premières éditions : la est ajouté mal à propos dans les suivantes.
du milieu d'eux , et par là de les livrer aux guerres civiles. Ecoutez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie ^ : « Leur âme, dit le Seigneur, a varié envers c( moi, )) quand ils ont si souvent changé la religion, « et c( je leur ai dit : Je ne serai plus votre pasteur, » c'està-dire je vous abandonnerai à vous-mêmes, et à votre cruelle destinée : et voyez la suite : ce Que ce qui doit (( mourir aille à la mort; que ce qui doit être retranché c( soit retranché ; » entendez-vous ces paroles? « et que « ceux qui demeureront, se dévorent les uns les autres. » 0 prophétie trop réelle, et trop véritablement accomplie î La reine avait bien raison de juger qu'il n'y avait point de moyen d'ôterles causes des guerres civiles qu'en retournant à l'unité catholique qui a fait fleurir durant tant de siècles l'église et la monarchie d'Angleterre, autant que les plus saintes églises et les plus illustres monarchies du monde. Ainsi quand cette pieuse princesse servait l'Église, elle croyait servir l'État ; elle croyait assurer au roi des serviteurs, en conservant à Dieu des fidèles. L'expérience a justifié ses sentiments; et il est vrai que le roi son fils n'a rien trouvé de plus ferme dans son service que ces catholiques si haïs , si persécutés , que lui avait sauvés la reine sa mère. En effet, il est visible que puisque la séparation et la révolte contre l'autorité de l'Église a été la source d'où sont dérivés tous les maux , on n'en trouvera jamais les remèdes que par le retour à l'unité, et par la soumission ancienne. C'est le mépris de cette unité qui a divisé l'Angleterre. Que si vous me demandez comment tant de factions opposées , et tant de sectes incompatibles , qui se devaient apparemment détruire les unes les autres, ont pu si opiniâtrement
' Amma eorum variavit in me , et dixi ; ISon pascam vos : qnod moritur, moriatur; et quod succidïtur, succidatur: et reliqui dévorent unusqnisque carnem proximi sui. ( Zach. , xi , 8 et seq. )
conspirer ensemble contre le trône royal , vous l'allez apprendre.
Un homme s'est rencontré ^ d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout% qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuants et audacieux, qui semblent être nés pour changer le mondée Que le sort de tels esprits est hasar-
' La première expression de ce portrait contient un des secrets particuliers du style de Bossuet : Un homme s'est rencontré. Un autre écrivain aurait pu dire : « Cromwell était un de ces prodiges de scélératesse qui apparaissent de temps en temps dans l'univers comme d'effrayants phénomènes, etc. » Il aurait bien dit, mais comme tout le monde peut bien dire, Bossuet dit tout cela d'un seul mot : Un homme s'est rencontré; et, de plus , il dit mieux , parce qu'il fait entendre avec ce seul mot ce qu'il y a de plus extraordinaire , et qu'il y monte l'imagination. Voilà ce que j'appelle la langue de Bossuet : on en trouverait des traits à toutes les pages, et souvent en foule et pressés les uns sur les autres. ( L. H. ) ~ Bossuet n'a pas nommé une seule fois Cromwell. Il fait mieux ; il le montre à tous les esprits ; il lé rend présent à tous les regards; il lui laisse tous les lauriers qui ombrageaient son front tant de fois victorieux , et il arrache le masque qui couvrait tant de crimes et d'hypocrisie : c'est la plus noble vengeance du génie et de la vertu. (B.) — Cette modération de Bossuet est d'autant plus remarquable , que l'éloge funèbre de la veuve de Charles I^"" fut prononcé en 1069, onze ans seulement après la mort de Cromwell , et dix ans après le rétablissement de Charles II sur le trône ; c'est-à-dire , quand depuis deux lustres révolus la mémoire de Cromweli était livrée au jugement de l'histoire , et que son cadavre avait été exhumé, traîné sur la claie dans les rues de Londres, pendu, et enterré au pied du gibet. ( M. )
* Prêt à tout signiûe plutôt une disposition de l'âme, qui attend lo malheur sans crainte, qu'une attention de l'esprit, qui ne peut être ni surprise ni prévenue. (Batteux.)
' Bossuet emprunte ici quelques traits à Salluste , qui avait dit , en
58 ORAISOX FUNÈBRE
deux, et qu'il en parait dans l'histoire à qui leur audace a été funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plait à Dieu de s'en servir! Il fut donné à celui-ci de tromperies peuples, et de prévaloir contre les rois^ Car, comme il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes , qui n'avaient plus de règles certaines . le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière était le charme qui possédait les esprits , il sut si bien les concilier par là , qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours sans regarder qu'ils allaient à la servitude ; et leur subtil conducteur, qui en combattant , en dogmatisant^, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde , qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises , ni ses fameuses victoires dont la vertu était indignée % ni cette longue tran-
parlant de Catilina : Animiis audax, siibdolus, rarhis; cvjus re'i lihet siviulalov ac dissiinulator ; et ailleurs : Nunquam super industriam cjus fortuna fuit. (F.)
' Apoc, xiii, 5, 7.
^ Cromwell ne se servit pas seulement de son épée , il se servit aussi de sa plume , tantôt pour combattre ses adversaires , tantôt pour aigi'ir les partis , et pousser les choses jusqu'aux excès dont il avait besoin pour parvenir à ses desseins.
* Voilà un mot qui n'est point dans les anciens. Le vida Caloni de Lucain est emphatique et impie ; la vertu indignée des victoires de Cromwell est aussi simple que vrai. ( V. )
quillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Église. Il voulait découvrir, par un grand exemple , tout ce que peut l'hérésie; combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête le cours; ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. « Je « suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie; c'est « moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, « et je la mets entre les mains de qui il me plait. Et « maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Nabucho- « donosor, roi de Babylone, mon serviteur ^ » Il l'appelle son serviteur, quoique infidèle, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. « Et j'ordonne, « poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu'aux ani- « maux^ : » tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéissent, et «• qu'ils obéissent encore à son fils, jusqu'à ce que le « temps des uns et des autres vienne ^. » Voyez, chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont comptées : Dieu détermine jusques à quand doit durer l'assoupissement , et quand aussi se doit réveiller le monde.
Tel a été le sort de l'Angleterre. Mais que, dans cette
' Ego feci terram, et homines, et jumenla qnœ snnt super faciem terrœ, in fortitudine mea magna et in brachio meo extento îet dedi eam ci qui placuit in ocuUs meis. Et nunc itaque dedi omnes terras istas in manu Nabuchodonosor, régis Babijlonis, servi mei. ( Jerem., xxvif, 5, 6. ) ' fnsiiper et bcstias agri dedi ei, ut serviant illi. (Ibid.) ' Et servient ci omnes gentes, et filio ejiis, donec reniât temjms terrœ ejus et ipsius. (Ibid., 7.)
effroyable confusion de toutes choses^ il est beau de considérer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume; ses voyages, ses négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune de l'État; et enfin sa constance , par laquelle n^ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort ! Tous les jours elle ramenait quelqu'un des rebelles; et, de peur qu'ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours parce qu'ils avaient failli une fois , elle voulait qu'ils trouvassent leur refuge dans sa bonté, et leur sûreté * dans sa parole. Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Sharborough remit ce port et ce château inaccessible. Les deux Hothams père et fils , qui avaient donné le premier exemple de perfidie , en refusant au roi même les portes de la forteresse et du port de Hull, choisirent la reine pour médiatrice, et devaient rendre au roi cette place avec celle de Beverley ; mais ils furent prévenus et décapités; et Dieu, qui voulut punir leur honteuse désobéissance par les propres mains des rebelles , ne permit pas que le roi profitât de leur repentir. Elle avait encore gagné un maire de Londres, dont le crédit était grand, et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle ; et si Dieu n'eût point été inflexible, si Taveuglement des peuples n'eût pas été incurable, elle aurait guéri les esprits, et le parti le plus juste aurait été le plus fort.
On sait, messieurs, que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes; mais j'ai à vous faire voir de plus grands hasards. Les rebelles s'étaient saisis des arsenaux et des magasins; et, malgré la défec-
' Dans sa bonté et leur siireté. Ces mots sont omis dans les éditions vu.', gaires depuis 1689.
tion de tant de sujets, malgré l'infâme désertion de la milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des soldats que de les armer. Elle abandonne, pour avoir des armes et des munitions, non-seulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de février, malgré l'hiver et les tempêtes; et, sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale sa fille aînée, qui avait été mariée à Guillaume, prince d'Orange , elle va pour engager les États dans les intérêts du roi , lui gagner des officiers, lui amener des munitions. L'hiver ne l'avait pas effrayée, quand elle partit d'Angleterre; l'hiver ne l'arrête pas onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi : mais le succès n'en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les matelots furent alarmés jusqu'à perdre l'esprit^, et quelquesuns d'entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle, toujours intrépide, autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté. Elle excitait ceux qui l'accompagnaient à espérer en Dieu, qui faisait toute sa confiance ; et, pour éloigner de leur esprit les funestes idées de la mort qui se présentait de tous côtés , elle disait, avec un air de sérénité qui semblait déjà ramener le calme, que les reines ne se noyaient pas. Hélas ! elle est réservée à quelque chose de bien plus extraordinaire ! et pour s'être sauvée du naufrage % ses malheurs n'en seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux, et, presque toute l'espérance d'un si grand secours. L'amiral où elle était , conduit par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer, et qui dompte ses
' Var. Première édition. Les matelots alarmés en perdirent l'esprit de frayeur.
^ Var. Première édition. Sauvée des flots.
Q2 ORAISON FUNKBRE
flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande; et tous les peuples furent étonnés d'une délivrance si miraculeuse.
Ceux qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux^ ; et, comme disait un ancien auteur ^ , ils n'en peuvent même supporter la vue. Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante! la reine à peine sortie d'une tourmente si épouvantable, pressée du désir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se commettre à la furie de l'Océan et à la rigueur de l'hiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu'elle charge d'officiers et de munitions, etrepasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle destinée de cette princesse? Après s'être sauvée des flots, une autre tempête lui fut presque fatale. Cent pièces de canon tonnèrent sur elle à son arrivée, et la maison où elle entra fut percée de leurs coups. Qu'elle eut d'assurance dans cet effroyable péril! mais qu'elle eut de clémence pour l'auteur d'un si noir attentat ! On l'amena prisonnier peu de temps après ; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience , et à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse : tant elle était au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte!
Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi qui souhaite si ardemment son retour? Elle brûle du même désir, et déjà je la vois paraître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tête d'une armée royale , pour traverser des provinces que les rebelles
' Var. Première édition. Ils n'en peuvent même supporter la vue; ce sont les paroles de Tertullien. Quatrième édition. Comme dit Tertullien. Cependant , etc.
^ F^aufragio liberati, exinde repudium et navi et mari dicunt. (Ter- TULL., de Pœnit.. n. 7.)
tenaient presque toutes. Elle assiège et prend d'assaut en passant une place considérable qui s'opposait à sa marche; elle triomphe , elle pardonne ; et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne où il avait remporté, l'année précédente, une victoire signalée sur le général Essex ^ Une heure après, on apporta la nouvelle d'une grande bataille gagnée. Tout semblaitprospérer parsaprésence; les rebelles étaient consternés : et si la reine en eût été crue; si, au lieu de diviser les armées royales, et de les amuser , contre son avis , aux sièges infortunés de Hull et de Glocester, on eût marché droit à Londres, l'affaire était décidée , et cette campagne eut fini la guerre. Mais le moment fut manqué. Le terme fatal approchait, et le ciel, qui semblait suspendre, en faveur de la piété de la reine, la vengeance qu'il méditait, commença à se déclarer. (( Tu sais vaincre, disait un brave Africain au « plus rusé capitaine qui fut jamais ; mais tu ne sais ce pas user de ta victoire : Rome que tu tenais t'échappe; « et le destin ennemi t'a ôté tantôt le moyen, tantôt la c( pensée de la prendre -. » Depuis ce malheureux moment tout alla visiblement en décadence, et les affaires
' C'était le fils du célèbre et malheureux favori d'Elisabeth. Il hérita de la fierté de son père. A l'avènement de Charles r*" au trône, il fut employé dans diverses circonstances , et se conduisit avec honneur; ses services devenus inutiles, on le remercia avec une froideur qui ne pouvait que choquer un homme aussi fier, tians les troubles de la guerre civile, Charles le fit déclarer traître , et ne voulut pas entendre des propositions de paix , parce qu'elles venaient de lui. Cette vxdoire signalée, dont parle Bossuet , est sans doute la bataille d'Edgehil, dans laquelle Essex combattit le roi en personne. Chaque parti s'attribua la victoire. Peu de temps après il força Charles de lever le siège de Glocester, ce s'ièçie infortuné auquel l'orateur fait une allusion si douloureuse. ( C.)
* Tiim Maharbal : Vincere scis, Annibal, Victoria utinescis. (.TiT. Liv., Dec. ni,lib. ii. )
Potinndœ iirbis Romœ , modomentem non dari, modo fortunam. (Ibid. lib. VI. ) Dans l'historien , c'est Annibal qui parle ainsi de lui-même.
furent sans retour. La reine ^ qui se trouva grosse , et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges, qu'on vit enfin si mal réussir, tomba en langueur; et tout l'État languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi , qui était presque assiégé dans Oxford ; et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu'ils ne sussent pas que c'était le dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte où elle fut elle-même bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse, et se vit, douze jours après, contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France . Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison? 0 Éternel, veillez sur elle! anges saints, rangez à l'en tour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée î Elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France, dignes de lui, dignes d'elle et de leurs aïeux'. Dieu l'a protégée, messieurs. Sa gouvernante , deux ans après , tire ce précieux enfant des mains des rebelles : et quoique ignorant sa captivité, et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même; quoique refusant tous les autres noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse ; elle est enfm amenée auprès de la reine sa mère , pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire. J'ai dit que la reine fut obligée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près, qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. 0 voyage bien différent ^ de celui qu'elle avait fait sur
' Var. Premières édifions. Et dignes de leurs aïeux.
' Le contraste est admirable. C'est le secret des grands écrivains de
la même mer , lorsque , venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ! Maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu Taudace de lui faire son procès , tantôt sauvée , tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d'heure , n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlalile, elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfm elle arrive à Brest , où après tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.
Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse, sur la mer et sur la terre, durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'État; que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre, et aux sentiments d'orgueil, qui corrompent d'autant plus les âmes, qu'elles sont plus grandes et plus élevées? Ce fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon. « Le voyez-vous ce grand c( roi , dit le saint et éloquent prêtre de Marseille ' , le
rapprocher les différentes situations où se trouvent leurs personnages, pour en tirer des moralités frappantes. Voyez Virgile dans Tappaiition d'Hector à Énée, et la fameuse phrase de Quinte-Gurce : Darius, tanti modo exercitus rex. ( C. )
Dejccliis usqiie in servorum suorum , quod grave est, contumeliam; vel, quod graiius. misericordiam: ut vcl Siba eum pasceret, velei malcdicere Semei publiée non timeret. (Salv., de Guber. Dei, lib. ii, cap. v.)
CHEFS-d'oEUV. de BOSS. — T. 1. 3
« voyez-vous seul^ abandonné, tellement déchu dans « Tesprit des siens, qu'il devient un objet de mépris « aux uns; et, ce qui est plus insupportable à un grand (( courage, un objet de pitié aux autres; ne sachant, « poursuit Salvien , de laquelle de ces deux choses il « avait le plus à se plaindre , ou de ce que Siba le nour- « rissait, ou de ce que Séméi avait l'insolence de le « maudire? » Voilà, messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d'Angleterre, quand après de si étranges humiliations elle fut encore contrainte de paraître au monde, et d'étaler, pour ainsi dire, à la France même , et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère*. Alors elle put bien dire avec le prophète Isaïe^ : « Le Seigneur des armées a « fait ces choses pour anéantir tout le faste des grandeurs « humaines, et tourner en ignominie ce que l'univers c( a de plus auguste. » Ce n'est pas que la France ait manqué à la fdle de Henri le Grand ^ ; Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d'une manière convenable à la majesté des deux reines. Mais les affaires du roi ne permettant pas que cette sage régente put proportionner le remède au mal, jugez de l'état de ces deux princesses. Henriette, d'un si grand cœur , est contrainte de demander du secours : Anne, d'un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si
' « La postérité aura peine à croii*e , dit le cardinal de Retz , que la « petite-fiUe de Henri IV ait manqué d'un fogotpour se lever, au mois de « janvier, au Louvre. »
* Dominus exercituum cogitavit hoc, ut detralieret superbiam omnis gîoriœ , et ad ignominiam deduceret universos inchjtos ierrœ. ( Isai., xxni, 9.)
^ Elle y fut accueillie avec les honneurs dus à une grande reine du sang français ; mais les troubles de la Fronde n'étaient pas finis, et toute la famille royale , retirée à Saint- Germain , ressentait les effets de la détresse générale. (G.)
Ton eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glorieux; Louis, qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés' ; qui, assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours malgré Tin certitude des événements, entreprend lui seul la cause commune, et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre ; aurait-il refusé son bras à ses voisins, à ses alliés, cà son propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu'il s lit si bien maintenir ? Avec quelle puissance l'Angleterre l'aurait-elle vu invincible défenseur, ou vengeur présent^ de la majesté violée! Mais Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre; tout lui manque, tout lui est contraire. Les Écossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais, et les gardes fidèles de nos rois trahissent le leur ^ Pendant que le parlement d'Angleterre songe à congédier l'armée, celle armée toute indépendante réforme elle-même à sa mode * le parlement qui eût gardé quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. Ainsi le roi est mené de captivité en captivité; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même, et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Écossais qui arment trente mille hommes ; elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise pour la
' Allusion au secours envoyé à Candie , assiégée par les Turcs. ( Éclit. )
' Vengeur présent est une expression latine {numen prœsens). Présent, en français , n'a qu'une signification d'assistance comme témoin ; en latin , prœsens signifie aussi une influence actuelle de protection et de vengeance. (V.)
^ On entend aisément cette phrase quand on sait qu'en France la garde écossaise formait une des quatre compagnies des gardes du corps du roi. (V.)
* Cette expression a vieilli. Aujourd'hui , ô sa mode n'est pas plus noble qu'à 5a guise. (C. )
délivrance du roi son seigneur , dont le succès parait infaillible, tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants , Tunique espérance de sa maison , et confesse à cette fois que , parmi les plus mortelles douleurs, on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui écrit de sa prison même qu'elle seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu'il est à elle. 0 mère, ô femme, ô reine admirable, et digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ! enfin il faut céder à votre sort^ Vous avez assez soutenu l'État, qui est attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus désormais, sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines.
Comme une colonne % dont la masse solide parait le plus ferme appui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre : ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'État, lorsqu'après en avoir longtemps porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute ^.
' Une idée à peu près semblable se retrouve dans Démosthône : « Si un coup de foudre plus fort que nous, que tous les Hellènes, a éclaté sui* nos têtes , que pouvais-je faire? Le chef d'un vaisseau a tout fait pour sa sûreté , et muni le bâtiment de tout ce qui lui semblait le gai'antir ; mais la tempête vient briser, broyer les agrès ; accusera-t-on cet homme du naufrage? Ce n'est pas moi , dira-t-il, qui tenais le gouvernail. Eh bien ! ce n'est pas moi qui commandais l'armée; je n'étais pas maître du sort, le sort est maître de tout. » [Pro Corona. ) A.-F. Didot. )
* Var. Première cditiou ; Ouvrage d'une antique architecture , qui paraît ie plus ferme appui , etc.
'» Voyez comme Bossuet annonce avec hauteur qu'il va instruire les rois ! comme il se jette ensuite à travers les divisions et les orages de cette île! comme il peint le débordement des sectes, le fanatisme des indépendants; au milieu d'eux Cromwell, actif et impénétrable, hj'^pocrite et liardi , dogmatisant et combattant , montrant l'étendard de la liberté et précipitant les peuples dans la servitude , la renie luttant contre le mal-
Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs? Non^ messieurs^ Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités , ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète* : « Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi « s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a « mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher. « La royauté a été profanée , et les princes sont foulés ((aux pieds ^. Laissez-moi, je pleurerai amèrement; « n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au « dehors; mais je sens en moi-même une mort sem- (( blable. »
Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles, ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi ) , vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en
heur et la révolte , cherchant partout des vengeurs, traversant neuf fois les mers, battue par les tempêtes , voyant son époux dans les fers , ses amis sur Téchafaud, ses troupes vaincues, elle-même obligée do céder, mais, dans la chute de TÉtat , restant ferme parmi ses ruines, telle qu'une colonne qui , après avoir longtemps soutenu un temple ruineux , reçoit, sans être courbée, ce grand édifice qui tombe et fond sur elle sans l'abattre! Cependant l'orateur, à travers ce grand spectacle qu'il déploie sur la terre, nous montre toujours Dieu présent au haut des cieux , secouant et brisant les trônes, précipitant les révolutions , et, par sa force invincible , enchaînant ou domptant tout ce qui lui résiste. Cette idée, répandue dans le discours d'un bout à l'autre, y jette une terreur religieuse qui en augmente encore l'effet, et en rend le pathétique plus sublime et plus sombre. (Thomas. )
' Facti sxint filii meiperditi , qiionîam invaîuit inimicus. (Lam., i, 16. ) Manumsuam misit hostis ad omnia desiderabilia ejus. (Ibid., 10.) Polluit regnum et principes ejus. (Ibid., ii, 2. ) RecedUe a me y amare flebOy nolite incumbere f ut couso/eminirae. (Is., xxii, 4.) Foris inlerficit gladius , et domimors similis est. (Lam., i, 20. )
' Charles l" eut la tête tranchée le 30 janvier 1649, après vingt -quatre ans de règne.
recevait , mettez fin à ce discours , en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois a-t-elleen ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : Tune, de l'avoir fait chrétienne; l'autre, messieurs, qu'attendez-vous? peutr-être d'avoir rétabli les affaires du roi son fils ? Non : c'est de l'avoir fait * reiue malheureuse. Ah! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle. 11 faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs l'ont rendue savante dans la science de l'Évangile, et qu'elle a bien connu la religion etla vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ! Les grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous égarent, nous font oublier Dieu, nous-mêmes, et les sentiments de la foi. De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir, des délicatesses d'orgueil, qui ne donnent que trop de fondement à ces terribles malédictions que Jésus-Christ a prononcées dans son Évangile ' : a Mal- « heur à vous qui riez ! Malheur à vous qui êtes pleins » et contents du monde ! Au contraire , comme le christianisme a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le fortifient. Là on expie ses péchés; là on épure ses intentions ; là on transporte ses désirs de la terre au ciel; là on perd tout le goût du monde, et on cesse de s'appuyer sur soi-même et sur sa prudence. Il ne faut pas se flatter, les plus expérimentés dans les affaires font des fautes capitales. Mais que nous nous pardonnons aisément nos fautes , quand la fortune nous les par-
• Il faudrait faite, selon les règles grammaticales , établies postérieurement à Bossuet.
^ Va; qui saiurali estisl... Vœ vohxs, qtiiridetis! (Luc, vr, 25.)
donne ! et que nous nous croyons bientôt les plus éclairés et les plus habiles^ quand nous sommes les plus élevés et les plus heureux! Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement, et. nous arracher cet aveu d'avoir failli , qui coûte tant à notre orgueil. Alors , quand les malheurs nous ouvrent les yeux^ nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas : nous nous trouvons également accablés de ce que nous avons fait, et de ce que nous avons manqué de faire; et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage; et, en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec cette singulière consolation, qu'on les répare quand on les pleure.
Dieu a tenu douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine ( donnons-lui hautement ce titre , dont elle a fait un sujet d'actions de grâces) , lui taisant étudier sous sa main ces dures, mais solides leçons. Enfin, fléchi par ses vœux et par son humble patience, il a rétabli la maison royale. Charles II est reconnu, et l'injure des rois a été vengée. Ceux que les armes n'avaient pu vaincre , ni les conseils ramener, sont revenus tout à coup d'eux-mêmes : déçus par leur liberté , ils en ont à la fin détesté l'excès , honteux d'avoir eu tant de pouvoir*, et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses affaires, en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas. Il a cru qu'en quelque état que fussent les rois , il était de
' Var. Première èdUïon: honteux d'avoir tant pu, etc.
72 ORAISON FUNÈBRH
leur majesté de n'agir que par les lois ou par les armes. Ces lois qu'il a protégées l'ont rétabli presque toutes seules : il règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres, et fait régner avec lui la justice, la sagesse et la clémence.
Il est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce merveilleux événement : mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état. Le monde une fois banni n'eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que Dieu, qui avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts, parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, quand elle fut arrivée, alla prendre comme par la main le roi son lils, pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine, qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires; et, dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume où l'on ne craint point d'avoir des égaux ^ , et où Ton voit sans jalousie ses concurrents. Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique, pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ses trois royaumes, et tous ceux qui avaient été ruinés pour la cause de la religion, ou pour le service du roi.
Rappelez en votre ménioire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain , et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de la médisance. EUe savait de quel poids est, non-seulement la moindre
' Plus amant illud regnum , in qiio non timeni haberc consortes. ( S. AuG., de Civit. Dei , lib. v, cap. xxiv. )
parole , mais le silence même des princes ; et combien la médisance se donne d'empire^ quand elle a osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles, jugeaient bien qu'elle était sans cesse sous la vu^ de Dieu^ et que, fidèle imitatrice de l'institut de sainte Marie, jamais elle ne perdait la sainte présence de la Majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux souvenir par Toraison, et par la lecture du livre de l'Imitation de Jésus, où elle apprenait à se conformer au véritable modèle des cbrétiens. Elle veillait sans relâche sur sa conscience. Après tant de maux et tant de traverses, elle ne connut plus d'autres ennemis que ses péchés. Aucun ne lui sembla léger; elle en faisait un rigoureux examen; et, soigneuse de les expier par la pénitence et par les aumônes, elle était si bien préparée, que la mort n'a pu la surprendre, encore qu'elle soit venue sous l'apparence du sommeil. Elle est morte, cette grande reine; et par sa mort elle a laissé un regret éternel, non-seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous leurs devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis , si sincères, si persévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu rhonneur de la servir ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces , qui font maintenant sa félicité. Si elle avait été plus fortunée, son histoire serait plus pompeuse, mais ses œuvres seraient moins pleines; et, avec des titres superbes, elle aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant qu elle a préféré la croix au trône , et qu'elle a mis ses malheurs au nombre des ^ plus grandes grâces , elle recevra les consolations qui sont promises à ceux qui pleurent ^ Puisse donc ce Dieu de miséricorde accepter ses afflictions en sacrifice
' Matth., V, o.
m ORAISON FUNEBRE DE HENRIETTE DE FRANCE.
agréable! Puisse-t-il la placer au sein d'Abraham; et, content de ses maux, épargner désormais à sa famille et au monde de si terribles leçons ' !
' Cette péroraison est si tranquille , qu'à peine elle en paraît une. Soit à dessein , soit parce que la leçon que Bossuet avait promise aux rois est donnée, soit parce que son génie se calme et s'apaise quand il n'a plus à parler de la Providence, qui remue les royaumes ; cette fin de discours ressemble à celle de ta vie do Henriette , qui s'éteint sans éclat ; et, après ce fracas de disgrâces royales et de leçons divines, l'orateur repose l'âme de ses auditeurs dans une espérance douce et chrétienne. (Y.)
DE
DUCHESSE D'ORLÉANS, Prononcée à Saint-Denis le 21* jour d'août 1670.