PRÊCHÉ AUX CARMÉLITES DD FAUBOURG SAINT-JACQUES
Conduite étonnante de Jésus-Christ dans la formation de son Église ; combien Inconcevable et divine l'entreprise des apôtres. Triste état de la religion parmi nous ; misérables dispositions des chrétiens de nos temps.
Fenite post me, et faciam vos fleri piscatores hominum.
Venez après moi, et je vous ferai devanir des pêcheurs d'hommes,
Uatih., IV, 19.
PREMIER POINT
Jésus va commencer ses conquêtes : il a déjà prêché son Évangile ; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. Personne ne s'est encore attaché à lui, et parmi tant d'écoutants, il n'a pas encore gagné un seul disciple : aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivre. Il y en a qu'il rebute , il y en a qu'il éprouve, il y en a qu'il diffère. Il a ses temps destinés, il a ses personnes choisies. Il jfitte ses filets; il tend ses rets sur cette mer du siècle, mer immense , mer profonde , mer orageuse et éternellement agitée. Il veut prendre des hommes dans le monde ; mais quoique cette eau soit trouble, il n'y pêche pas à
l'aveugle : il sait ceux qui sont à lui; et il regarde, il considère, il choisit. C'est aujourd'hui le choix d'importance ; car il va prendre ceux par qui il a résolu de prendre les autres j enfin il va choisir ses apôtres.
Les hommes jettcntleurs filets de tous côtés, ils amassent toutes sortes de poissons, bons et mauvais, dans les filets de l'Église, selon la parole de TÉvangile. Jésus choisit; mais puisqu'il a le choix des personnes, peutêtre commencera-t-il ses conquêtes par quelque prince de la synagogue, par quelque prêtre, par quelque pontife, ou par quelque célèbre docteur de la loi, pour donner réputation à sa mission et à sa conduite. Nullement. Écoutez , mes frères : « Jésus marchait le long de « la mer de Galilée. 11 vit deux pêcheurs , Simon et An- (( dré son frère, et il leur dit : Venez après moi, et je c< vous ferai devenir des pécheurs d'hommes. »
Voilà ceux qui doivent accomplir les prophéties , dispenser la grâce, annoncer la nouvelle alliance, faire triompher la croix. Est-ce qu'il ne veut point des grands de la terre, ni des riches , ni des nobles , ni des puissants, ni même des doctes, des orateurs et des philosophes ? Il n'en est pas ainsi. Voyez les âges suivants. Les grands viendront en foule se joindre à l'humble troupeau du Sauveur Jésus. Les empereurs et les rois abaisseront leur tête superbe, pour porter le joug. On verra les faisceaux romains abattus devant la croix de Jésus. Les Juifs feront la loi aux Romains : ils recevront dans leurs États des lois étrangères, qui y seront plus fortes que les leurs propres : ils verront sans jalousie un empire s'élever au milieu de leur empire, des lois au-dessus des leurs ; un empire s'élever au-dessus du leur, non pour le détruire , mais au contraire pour l'affermir. Les orateurs viendront, et on leur verra préférer la simplicité de l'Évangile et ce langage mystique, à
celte magnificence de leurs discours vainement pompeux. Ces esprits polis de Rome et d'Athènes viendront apprcïidre à parler dans les écrits des barbares. Les philosophes se rendront aussi ; et après s'être longtemps débattus et tourmentés, ils donneront enfin dans les filets de nos célestes pécheurs, où , étant pris heureusement , ils quitteront les rets de leurs vaines et dangereuses subtilités, où ils tâchaient de prendre les âmes ignorantes et curieuses. Ils apprendront, non à raisonner, mais à croire , et à trouver la lumière dans une intelligence captivée.
Jésus ne rebute donc point les grands , ni les puissants, ni les sages : il ne les rejette pas, (c mais il les «diffère : » Dlfferantur isU superhi , aliqua soliditate sanandi sunt^. Les graiiids veulent que leur puissance donne le branle aux affaires; les sages, que leurs raisonnements gagnent les esprits. Dieu veut déraciner leur orgueil, Dieu veut guérir leur enflure. Ils viendront en leur temps, quand tout sera accompli, quand l'Église sera établie, quand l'univers aura vu, et qu'il sera bien constant que l'ouvrage aura été achevé sans eux, quand ils auront appris à ne plus partager la gloire de Dieu, à descendre de celte hauteur, à quitter dans l'Église au pied de la croix cette primauté qu'ils affectent; quand ils se réputeront les derniers de tous; les premiers partout, mais les derniers dans l'Église; ceux que leur propre grandeur éloigne le plus du ciel , ceux que leurs périls et leurs tentations approchent le plus près de l'abime. Étes-vous ceux , ô grands , ô doctes , que la religion estime les plus heureux, dont elle estime l'état le meilleur? Non; mais, au contraire, ceux pour qui elle tremble, ceux qu'elle doit d'autant plus humilier pour les guérir
' Aug.fSerm. Lxxxvii, n° 12.
et les sauver^ que tout contribue davantage à les élever et aies perdre. Ainsi votre besoin , et la gloire du Tout- Puissant, exigent que vous soyez d'abord rebutés dans l'exécution de ses hauts desseins , pour vous apprendre à concevoir de vous-mêmes le juste mépris que vous méritez.
En attendant, venez, 6 pêcheurs ! venez, saint couple de frères , André et Simon ! vous n'êtes rien , vous n'avez rien ; « Il n'y a rien en vous qui mérite d'être re- « cherché , il y a seulement une vaste capacité à rem- (( plir : » Nihil est quod in le expeclalur, sed est quod in te impleatur ^ Vous êtes vides de tout, et vous êtes principalement vides de vous-mêmes : « Venez recevoir, vecc nez vous remplir à cette source infmie : » Tarn largo fontivasinane admovendumest. Les autres se réjouissent d'avoir attiré à leur parti les grands et les doctes ; Jésus, d'y avoir attiré les petits et les simples : Confileor tïbi , Pater, Domine coeli et terrœ, quia ahscondisli hœc a sapicntibus et jjrudentihus , et revelasli ea parvulis^. «Je « vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, « de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux (( prudents, et de ce que vous les avez révélées aux plus (( simples. »
Et quel a été le motif d'une conduite qui blesse si fort nos idées ? C'est afin que le faste des hommes soit humilié, et que toute langue confesse que vraiment c'est Dieu seul qui a fait l'ouvrage. Jésus, considérant ce grand dessein de la sagesse de son Père, tressaillit de joie par un mouvement du Saint-Esprit : In ipsa hora exuU tavit Spirilu sancto ■\ C'est quelque chose de grand, que ce quia donné tant de joie au Seigneur Jésus. « Consi-
* À'. Aug., Serm. lxxxvh, n» 12. — ' Matth., xi, 25. — ^ Luc, X, 21.
ce dérez, mes frères , qui sont ceux d'entre vous qui ont « été appelés à la foi ; et voyez qu'il y en a peu de sages « selon la chair, peu de puissants et peu de nobles. Mais « Dieu a choisi ce qu'il y a d'insensé selon le monde, pour « confondre ce qu'il y a de fort. Il a choisi ce qu'il y a (( de vil et de méprisable selon le monde, et qui n'est ccrien, pour détruire ce qui est grand, afin que nul « homme ne se glorifie devant lui^ »
Rien sans doute n'était plus propre à faire éclater la grandeur de Dieu et son indépendance, qu'un pareil choix. A lui seul il appartient de se choisir pour ses œuvres des instruments qui, loin d'y paraître propres, semblent n'ôtre capables que d'en empêcher le succès; parce que c'est lui qui leur donne toute la vertu qui peut les rendre efficaces. 11 est bon, pour qu'on ne puisse douter qu'il a fait tout lui seul, qu'il s'associe des coopérateurs qui, en eux-mêmes, soient absolument inaptes aux grands desseins qu'il veut accomplir par leur ministère. Et comme autrefois, entre les mains des soldats de Gédéon, de faibles vases d'argile cachaient la lumière qui devait jeter l'épouvante dans le camp des Madianites, ici de même ces trésors de sagesse, que Dieu a voul a faire éclater dans le monde pour le salut des uns et la confusion des autres, sont portés dans des vaisseaux très-fragiles*, afin que la grandeur de la puissance qui est en eux soit reconnue venir de Dieu, et non de ces faibles instruments, et qu'ainsi tout concoure à démontrer la vérité de l'Évangile.
Et d'abord admirez, mes frères, les circonstances frappantes que Dieu choisit pour former son Église. Gomme il avait différé jusqu'à la dernière extrémité l'exécution du commencement de sa promesse , de même ici il en
* I. Cor., I, 26. — ^ II. Cor., iv, 7.
prolonge le plein accomplissement jusqu'au moment où tout doit paraître sans ressource. Abraham et Sara se trouvent stériles, lorsque Dieu leur annonce qu'ils auront un fils : il attend la vieillesse décrépite, devenue stérile par nature, épuisée par l'âge, pour leur découvrir ses desseins. C'est alors qu'il envoie son ange, qui les assure de sa part que dans un certain temps Sara concevra. Sara se prend à rire, tant elle est merveilleusement surprise de la nouvelle qu'on lui déclare. Dieu, par cette conduite, veut faire voir que cette race promise est son propre ouvrage. Il a suivi le même plan dans l'établissement de son Église. Il laisse tout tomber, jusqu'à l'espérance : Sperabamus ' ; « Nous espérions, » disent ses disciples depuis sa mort. Quand Dieu veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa main , il réduit tout à l'impuissance et au désespoir; puis il agit. Sperabamus. C'en est fait, notre espérance est tombée et ensevelie avec lui dans le tombeau. Après la mort de Jésus- Christ, ils retournent à la pêche : jamais ils ne s'y étaient livrés durant sa vie: ils espéraient toujours, Sperabamus. C'est Pierre qui en fait la proposition : Vado piscari; venimuSf et nos lecum^ : Retournons aux poissons, laissons les hommes. Voilà le fondement qui abandonne l'édifice, le capitaine qui quitte l'armée : Pierre, le chef des apôtres, va reprendre son premier métier, et les filets et le bateau qu'il avait quittés. Évangile , que deviendrez-vous? Pèche spirituelle, vous ne serez plus. Mais dans ce moment Jésus vient : il ranime la foi presque éteinte de ses disciples abattus ; il leur commande de reprendre le ministère qu'il leur a confié, et les rappelle au soin de ses brebis dispersées : Pasce oves meas. C'en est assez pour leur rendre la paix et relever leur
* Luc, XXIV, 21 — ' Joan., xx, 5.
courage. Rassurés désormais par sa parole, fortifiés par son esprit, rien ne les étonnera, rien ne sera capable de les troubler : ni le sentiment de leur faiblesse, ni la vue des obstacles, ni la grandeur du projet, ni le défaut des ressources humaines, rien ne saurait les ébranler dans la résolution d'exécuter tout ce que leur maître leur a prescrit. Armés d'une ferme confiance dans le secours qui leur est promis, loin d'hésiter, ils s'affermissent par les oppositions mômes qu'ils éprouvent; loin de craindre, ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements , que la seule idée du dessein qu'ils ont formé leur attire; et déjà espérant contre toute espérance, ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers! Quelle folle présomption , ou quelle sublime et céleste inspiration les anime I
En effet, considérez, je vous prie, l'entreprise de ces pêcheurs. Jamais prince, jamais empire, jamais république n'a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain, ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout l'univers les religions établies, et les fausses et la véritable, et parmi les gentils et parmi les Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacrifice, une loi nouvelle; parce que, disent-ils, un homme qu'on a cruciiié en Jérusalem Fa enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité, il est monté auxcieux, où il est le Tout-Puissant. Nulle grâce que par ses mains, nul accès à Dieu qu'en son nom. En sa croix est établie la gloire de Dieu; en sa mort, le salut et la vie des hommes.
Mais voyons par quels artifices ils se concilieront les esprits. Venez, disent-ils, servir Jésus-Christ : quiconque
se donne à lui sera heureux quand il sera mort; en attendant, il faudra souffrir les dernières extrémités. Voilà leur doctrine et voilà leurs preuves; voilà leurs fins, voilà leurs moyens.
Dans une si étrange entreprise , je ne dis pas avoir réussi comme ils ont fait , mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible delà vérité. II n'y a que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé, qu'il soit téméraire, s'il espère, il n'y a point de milieu : ou la vérité le presse , ou la vraisemblance le flatte ; ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le trompe. Ici tout ce qui se voit, étonne ; tout ce qui se prévoit, est contraire; tout ce qui est humain, est impossible. Donc, où il n'y a nulle vraisemblance, il faut conclure nécessairement que c'est la seule vérité qui soutient l'ouvrage. Que le monde se moque tant qu'il voudra : encore faut-il que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre, et dans la chose la plus incroyable, et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, dont le plus hardi a renié lâchement son maitre , ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin, la surprise ne dure pas si longtemps, la folie n'est pas si réglée.
Car enfin, poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. Qu'est-ce qu'ils veulent penser de nos saints pêcheurs ? Quoi ? qu'ils avaient inventé une belle fable, qu'ils se plaisaient d'annoncer au monde ? mais ils l'auraient faite plus vraisemblable. Que c'étaient des insensés et des imbéciles, qui ne s'entendaient pas eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs lois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l'événement même, prouvent le contraire. C'est une chose inouïe, ou que la finesse invente si mal, ou que lafo-
lie exécute si heureusement : ni le projet n'annonce des hommes rusés; ni le succès, des hommes dépourvus de sens. Ce ne sont pas ici des hommes prévenus qui meurent pour des sentiments qu'ils ont sucés avec le lait. Ce ne sont pas ici des spéculatifs et des curieux , qui ayant rêvé dans leur cabinet sur des choses imperceptibles , sur des mystères éloignés des sens , font leurs idoles de leurs opinions, et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous disentpas : Nous avons pensé, nous avons médité, nous avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses, leurs méditations mal fondées, leurs conséquences mal prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu^ nous avons ouï, nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble, ce Jésus-Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que reste-t-il à répondre? S'ils inventent, que prétendent-ils? Quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c'était ou dans cette vie, ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie, ni la haine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis, ni leur propre faiblesse, ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs ; et alors, ou ils attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l'immortalité de leur nom. S*ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde ; et si le monde veut s'imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pêcheurs, je dirai seulement ce mot : Si un Pierre, si un André, si un Jean, parmi tant d'opprobres et tant de persécutions, ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme, et celle que nous leur donnons, je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que
c'étaient des hommes divins^, auxquels et l'Esprit de Dieu, et la force toujours invincible delà vérité, faisaient voir, dans l'extrémité de l'oppression, la victoire très-assurée de la bonne cause.
Voilà ce que fait voir la vocation des pêcheurs : elle montre que l'Église est un édifice tiré du néant, une création, l'œuvre d'une main toute-puissante. Voyez la structure, rien de plus grand : le fondement, c'est le néant même : Vocal ea quœ non sunt\ Si le néant y paraît, c'est donc une véritable création : on y voit quelques parties brutes , pour montrer ce que l'art a opéré. Si c'est Dieu, bâtissons dessus, ne craignons pas. Laissons-nous prendre; et, tant de fois pris par les vanités , laissons-nous prendre une fois à ces pêcheurs d'hommes et aux filets de l'Évangile , « qui ne tuent point ce qu'ils <( prennent, mais qui le conservent; qui font passer à la « lumière ceux qu'ils tirent du fond de l'abîme, et trans- « portent de la terre au ciel ceux qui s'agitent dans cette c( fange : » Apostolica inslrumenla piscandi relia sunl , quœ non caplos perimunly sed reservant; et de profundo ad lumen extrahunt , fluctuantes de infimis ad superna traducunt^.
Laissons-nous tirer de cette mer, dont la face est toujours changeante, qui cède à tout vent, et qui est toujours agitée de quelque tempête. Écoutez ce grand bruit du monde, ce tumulte, ce trouble éternel; voyez ce mouvement, cette agitation, ces flots vainement émus qui crèvent tout à coup, et ne laissent que de l'écume. Ces ondes impétueuses qui se roulent les unes contre les autres, qui s'entre-choquent avec grand éclat, et s'effacent mutuellement, sont une vive image du monde et des passions, qui causent toutes les agitations de la vie
* Bom., IV, 17. — ' S. Ambr., lib. IV, in Luc, n" 72.
humaine; « où les hommes, comme des poissons, se dé- « vorent mutuellement : » Lfbi se invicem homines quasi pisces dévorant^. Voyez encore ces grands poissons, ces monstres marins, qui fendent les eaux avec grand tumulte : il ne reste à la fin aucun vestige de leur passage. Ainsi passent dans le monde ces grandes puissances, qui font si grand bruit, qui paraissent avec tant d'ostentation. Ont-elles passé, il n'y parait plus, tout est effacé, il n'en reste aucune apparence.
Il vaut donc beaucoup mieux être enfermé dans ces rets qui nous conduiront au rivage , que de nager et se perdre dans une eau si vaste, en se flattant d'une fausse image de liberté. La parole est le rets qui prend les âmes. Mais on travaille vainement si Jésus-Christ ne parle pas : In verho tuo laœaho rete : « Sur votre parole, (c Seigneur, je jetterai le filet. » C'est ce qui donne efficace.
Saintes filles, vous êtes renfermées dans ce filet ; la parole qui vous a prises, c'est cet oracle si touchant de la vérité : Quid prodest hominl si mundum universum lucretur, animœ vero suœ detrimentumpaliatur^? a Que sert (( à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son c( âme? » Dès lors pénétrées^ par l'efficace de cette parole, du néant et des dangers d'un monde trompeur, vous avez voulu donner toutes vos affections â ces biens véritables, seuls dignes d'attirer vos cœurs; et pour vous mettre plus en état de les acquérir, vous vous êtes empressées de vous séparer de tous les objets qui auraient pu, par des illusions funestes, égarer vos désirs, et détourner votre application de cet unique nécessaire. Persévérez dans ces bienheureux filets qui vous ont mises à couvert des périls de cette mer orageuse, et gardez-vous
' Aug., Serm. ccLU,n° 2. — ^ Matth., xvi, 26.
CUEFS-D'OELV. DE BOSS. — 1. I. 28
d'imiter ceux qui, par les différentes ouvertures qu'ils ont cherché dans leur inquiétude à faire aux rets salutaires qui les enserraient ;, n'ont travaillé qu'à se procurer une liberté plus déplorable que le plus honteux esclavage.
SECOND l»OINT.
Saint André est un des plus illustres de ces divins pêcheurs, et l'un de ceux à qui Dieu a donné le plus grand succès dans cette pêche mystérieuse. C'est lui qui a pris son frère Simon, le prince de tous les pêcheurs spirituels : Venij et vide \ C'est ce qui donne lieuàHésychius, prêtre de Jérusalem, de lui donner cet éloge ^ : André, le premier-né des apôtres, la colonne premièrenient établie, Pierre devajit Pierre, fondement du fondement même, qui a appelé avant qu'on appelât, qui amène des disciples à Jésus avant que d'y avoir été amené lui-même. « 11 rend ainsi au Verbe ceux qu'il prend par sa parole : » Quosin verho capit, Verho reddit^. Car toute la gloire des conquêtes des apôtres est due à Jésus-Christ : c'est en s'appuyant sur ses promesses qu'ils les entreprennent : In verho tuo laxaho rete'*. « Aussi ne sommes-nous pas « appelés pétriens , mais chrétiens, )) Non petrlanos , sed chrtstianos : « et ce n'est pas Paul qui a été crucic( fié pour nous : » Numquid Paulus crucifixus est pro vohis ^ ?
Bientôt André, rempli de ces sentiments, soumettra à son maître, avec un zèle infatigable et un courage invincible, l'Épire, l'Achaïe, la Thrace, la Scythie, peuples barbares et presque sauvages, a libres par leur in- « docile fierté, par leur humeur rustique et farouche, »
' Joann., I, 46. — » Bibl. Phot., God. 269. — ' S. Ambr. in Luc, lib. IV, n. 78. - * Luc, v, 5. - * I. Cor., i, 13.
omncs iîlœ ferocia Uherœgentes. Tous ces succès sont l'effet de Tordre que Jésus-Christ leur a donné à tous ; Laxale relia : « Jetez vos filets. » Dès que les apôtres se sont mis en devoir de Texécuter, la foule des peuples et des nations convertis se trouve prise dans la parole.
Si nous voulons considérer avec attention toutes les circonstances de la pêche miraculeuse des apôtres , nous y verrons toute Thistoire de TÉglise , figurée avec les traits les plus frappants. Il y entre des esprits inquiets et impatients ; ils ne peuvent se donner de bornes, ni renfermer leur esprit dans Tobéissance : Rumpebalur aulem rete eorumK La curiosité les agite, Finquictudc les pousse, l'orgueil les emporte; ils rompent les rets, ils échappent, ils font des schismes et des hérésies : ils s'égarent dans des questions infinies, ils se perdent dansl'abime des opinions humaines. Toutes les hérésies, pour mettre la raison un peu plus au large , se font des ouvertures par des interprétations violentes : elles ne veulent rien qui captive. Dans les mystères, il faut souvent dire qu'on n'entend pas; il faut renoncer à la raison et au sens. L'esprit libre et curieux ne peut s'y résoudre; il veut tout entendre, l'Eucharistie, les paroles de l'Évangile. C'est un filet où l'esprit est arrêté. On force un passage , on cherche à s'échapper à travers les mauvaises défaites que suggère une orgueilleuse raison. Pour nous, demeurons dans l'Église , heureusement captivés dans ses liens. Il y en demeure des mauvais, mais il n'en sort aucun des bons.
Mais voici un autre inconvénient. « La multitude est « si grande , que la nacelle surchargée est prête à couce 1er à fond : » Impleverunt ambas naviculas , ita ut pêne mergerenlur^ : figure bien sensible de ce qui devait
» Luc, V, 6. — * Luc, V, 7.
se passer dans l'Église , où le grand nombre de ceux qui entraient dans la nacelle a tant de fois fait craindre qu'elle ne fût submergée par son propre poids : Sed mihl cumulus isle suspectus est, ne plenitudine sui naves pêne merganlur\ Mais ce n'est pas encore tout; et ici le danger n'est pas moins redoutable que tous les périls déjà courus. « Pierre est agité d'une nouvelle sollicitude; « sa proie même , qu'il a tirée à terre" avec tant d'efforts^ (( lui devient suspecte; et il a besoin d'un sage discer- (( nement pour n'être pas trompé dans son abondance : » Ecce alla solUcltudo Pétri, cui jam sua prœda suspecta est". Image vive de la conduite que les pèclieurs spirituels ont du tenir à l'égard de tous ces poissons mystérieux qui tombaient dans leurs filets. Faute de cette sage défiance et de ces précautions salutaires, l'Église s'est accrue et la discipline s'est relâchée; le nombre des fidèles s'est augmenté, et l'ardeur de la foi s'est ralentie : Nescio quomodo pugnanle conlra temelipsam tua felicitate , quantum tibiauctum estpopulorum, tantum pêne viliorum; quantum tihi copiœ accessit, tantum disciplina} recessit ; factaque es, Ecclesia, profeclu tuœ
fecunditatis infirmior , et quasi minus valida^. Elle est déchue par son progrès, et abattue par ses propres forces.
L'Église n'est faite que pour les saints. Aussi les enfants de Dieu y sont appelés, et y accourent de toutes parts. Tous ceux qui sont du nombre, y sont entrés : « mais combien en est-il entré par-dessus le nombre! » 3îuliiplicati sunt super numerum''. Combien parmi nous, qui néanmoins ne sont point des nôtres! Les enfants d'iniquité qui l'accablent, la foule des méchants qui
' s. Amb. in Luc, lib. IV, ii" 77. — ' Ibib., 78. — ^ Salviam. adv. Avar., lib. I. — < Psal. xxxix, 6.
Vopprime^ ne sont dans l'Église que pour l'exercer. Les vices ont pénétré jusque dans le cœur de l'Église; et ceux qui ne devaient pas même y être nommés, y paraissent hautement la tète levée : Malediclum , etmendacium, et aduUeriuminundaverunt\ Les scandales se sont élevés; et l'iniquité étant entrée comme un torrent, elle a renversé la discipline. Il n'y a plus de correction, il n'y a plus de censure. On ne peut plus, dit saint Bernard % noter les méchants, tant le nombre en est immense; on ne peut plus les éviter, tant leurs emplois sont nécessaires; on ne peut plus les réprimer, ni les corriger, tant leur crédit et leur autorité est redoutable.
Dans cette foule, les bons sont cachés; souvent ils habitent dans quelque coin écarté, dans quelque vallée déserte : ils soupirent en secret, et se livrent aux saints gémissements delà pénitence. Combien de saints pénitents! Hélas! « à peine dans un si grand amas de pailles c( aperçoit-on quelques grains de froment : » Vîx ibi apparent grana frumenll in lam mullo numéro palearum^. Les uns paraissent, les autres sont cachés, selon qu'il plaît au Père céleste, ou de les sanctifiur par l'obscurité, ou de les produire pour le bon exemple.
Mais dans cette étrange confusion, et au milieu de tant de désordres, souvent la foi cliancelle. les faibles se scandalisent, Timpiété triomphe ; et l'on est tenté de croire que la piété n'est qu'un nom, et la vertu chrétienne qu'une feinte de l'hypocrisie. Rassurez-vous cependant, et ne vous laissez pas ébranler par la multitude des mauvais exemples. Voulez-vous trouver des hommes sincèrement vertueux, et vraiment chrétiens, qui
' 0$., IV, 2. — =* /n Cant. Serm. xxxiii, n° 16. — ^ g 4„g^ ^^^^^ ccLii, n° 4.
VOUS consolent dans ce dérèglement presque universel, V soyez vous-mêmes ce que vous désireriez voir dans (c les autres; et vous en trouverez sûrement, ou qui (f vous ressembleront, ou qui vous imiteront : » Estote taies, et invenietis taies,
TROISIÈME POINT
L'Église parle à ses enfants : ils doivent Técouter avec un respect qui prouve leur soumission, et lui obéir avec une promptitude qui témoigne leur fidélité et leur confiance. Dieu parle aussi, et à sa parole tout se fait dans la nature comme il l'ordonne. Si les créatures inanimées, ou sans raison, lui obéissent avec tant de dépendance, nous, qui sommes doués d'intelligence, lui devons-nous moins de docilité quand il parle? Et, en effet, la liberté ne nous est pas donnée pour hésiter, ni pour disputer contre lui : elle nous donne le volontaire, pour distinguer notre obéissance de celle des créatures inanimées ou sans raison; mais quel que soit notre avantage sur elles, ce n'est pas pour nous dispenser de rendre à Dieu la déférence qui lui est due. Le même droit qu'il a sur les autres êtres, subsiste à notre égard; et il nous impose la même obligation de lui obéir ponctuellement et dans l'instant même. S'il nous laisse notre choix, c'est non pour affaiblir son empire, mais pour rendre notre sujétion plus honorable.
Ceux qui sont accoutumés au commandement, sentent mieux que les autres combien cette obéissance est juste et légitime, combien elle est douce et aimable. Que sert donc de la refuser ou de la contester ? Les hommes peuvent bien trouver moyen de se soustraire à l'empire de leurs semblables; mais Dieu a cela par nature, que rien ne lui résiste. Si la volonté rebelle prétend échapper à
sa domination, en s'en retirant d'un côté elle y retombe d'un autre avec toute l'impétuosité des efforts qu elle avait faits pour s'en affranchir. Ainsi tout invite, tout presse Thomme de se soumettre à son Dieu, et de lui obéir sans contradiction et sans délai.
Quand on hésite, ou qu'on diffère, il se tient pour méprisé ou refusé tout à fait. Lorsque la vocation est claire et certaine , qui est capable d'hésiter un moment, est capable de manquer tout à fait; qui peut retarder un jour, peut passer toute sa vie : nos passions et nos affaires ne nous demandent jamais qu'un délai. C'est pour Dieu une insupportable lenteur que d'aller seulement dire adieu aux siens, que d'aller rendre à son propre père les honneurs de la sépulture. Il faudra voir le testament, l'exécuter, le contester : d'une affaire il en naît une autre, et un moment de remise attire quelquefois la vie tout entière; c'est pourquoi il faut tout quitter en entrant au service de Dieu^ Puisqu'il faudra nécessairement couper quelque part, coupez dès l'abord , tranchez au commencement, afin d'être plus tôt à celui à qui vous voulez être pour toujours.
Et combien n'est-on pas dédommagé de ces sacrifices! et quelle confiance ne donnent-ils pas aux âmes, pour oser tout espérer de la bonté d'un Dieu si généreux et si magnifique! Voyez les apôtres, ils n'ont quitté qu'un art méprisable : Pierre en dit-il avec moins de force : «Nous avons tout quitté, » Reliquimus omnia^'? Des filets : voilà le présent qu'ils suspendent à ses autels; voilà les armes, voilà le trophée qu'ils érigent à sa victoire. Qu'il y a plaisir de servir celui qui fait justice au cœur, et qui pèse l'affection : qui veut à la vérité nous faire acheter son royaume, mais aussi qui a la bonté de
» 5, Chrysost. in Malth. Homil. xxvii. — » Matth., xix, 27.
se contenter de ce que nous avons entre les mains! Car il met son royaume à tout prix , et il le donne pour tout ce que nous pouvons lui offrir : Tantum valet quantum hahes. « Rien qui soit à plus vil prix^ quand on l'achète ; « rien qui soit plus précieux, quand on le possède : » Quid villus, cum emitur ; quid carius , cum possidetur^ ?
Mais ce n'est pas assez de tout quitter, parents, amis, bien, repos, liberté : il faut encore suivre Jésus-Christ, porter sa croix après lui en marchant sur ses traces, en imitant ses exemples, et se renoncer ainsi soi-même tous les jours de sa vie. Cependant qu'il est difficile, quand tout est heureux, quand tout nous favorise, de résister à ces attraits séduisants d'un monde qui nous amollit et nous corrompt en nous flattant ! A qui persuadera-t-on de fuir la gloire , de mépriser les honneurs, de redouter les richesses, lorsqu'ils semblent se présenter comme d'eux-mêmes, et venir pour ainsi dire nous chercher dans notre obscurité? Qui peut comprendre qu'il faille se mortifier dans le sein de l'abondance; faire violence à ses désirs , lorsque tout concourt à les satisfaire; devenir à soi-même son propre bourreau, si les contradictions du dehors ne nous en tiennent lieu; et savoir se livrer à tous les genres de souffrances, pour mener une vie vraiment pénitente et crucifiée? Et toutefois y a-t-il une autre manière de se rendre semblable à Jésus-Christ, et de porter fidèlement sa croix avec lui?
« 0 croix aimable , ô croix si ardemment désirée , et « enfin trouvée si heureusement î puissé-je ne jamais « te quitter, te demeurer tendrement et constamment « attaché, afin que celui qui, en mourant entre tes bras, « par toi m'a racheté, par toi aussi me reçoive, et me
^ s. Gregor. in Ev. Hom. v, n» 2, 3.
K possède éternellement dans son amour : » Ut per te me recipiaty qui per te morlens me redemitl Tels sont les sentiments dont doivent être animés tous ceux qui veulent sincèrement appartenir à Jésus-Christ : point d'autre moyen de se montrer ses véritables disciples.
Quand est-ce que l'Église a vu des chrétiens dignes de ce nom? C'est lorsqu'elle était persécutée, lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences épouvantables contre ses enfants , et qu'elle les voyait à tous les gibets, et dans toutes les places publiques, immolés pour la gloire de l'Évangile. Durant ce temps , mes sœurs , il y avait des chrétiens sar la terre; il y avait de ces hommes forts, qui, nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles, s'étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour l'amour de Dieu. Ils croyaient que c'était trop de délicatesse à des disciples de la croix , que de rechercher le plaisir et en ce monde et en l'autre. Comme la terre leur était un exil, ils n'estimaient rien de meilleur pour eux que d'en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère , parce qu'elle n'était pas encore devenue un art : elle n'avait pas encore appris le secret de s'accommoder au monde, ni de servir au négoce des ténèbres. Simple et innocente qu elle était, elle ne regardait que le ciel, auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étaient les chrétiens de ces premiers temps : les voilà dans leur pureté , tels que les engendrait le sang des martyrs , tels que les formaient les persécutions.
Maintenant une longue paix a corrompu ces courages mâles , et on les a vus ramollis depuis qu'ils n'ont plus été exercés. Le monde est entré dans l'Église. On a voulu joindre Jésus-Christ avec Bélial; et de cet indigne mélange quelle race enfin nous est née ? Une race mêlée et corrompue, des demi-chrétiens, des chrétiens mon-
dains et séculiers ; une piété bâtarde et falsifiée , qui est toute dans les discours et dans un extérieur contrefait. 0 piété à la mode , que je me ris de tes vanteries et des discours étudiés que tu débites à ton aise pendant que le monde te rit ! viens, que je te mette à Tépreuve. Voici une tempête qui s'élève; voici une perte de biens, une insulte, une disgrâce, une maladie. Quoi ! tu te laisses aller au murmure, ù vertu contrefaite et déconcertée! tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement! Va, tu n'étais qu'un vain simulacre de la piété chrétienne; tu n'étais qu'un faux or qui brille au soleil , mais qui ne dure pas dans le feu, mais qui s'évanouit dans le creuset. La piété chrétienne n'est pas faite de la sorte : le feu l'épure et l'affermit. Ah ! s'il est ainsi, chrétiens , si les souffrances sont nécessaires pour soutenir l'esprit du christianisme. Seigneur, rendeznous les tyrans; rendez-nous les Domitien et les Néron. Mais modérons notre zèle , et ne faisons point de vœux indiscrets : n'envions pas à nos princes le bonheur d'être chrétiens, et ne demandons pas des persécutions que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos ancêtres, la matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez d'infirmités, les affaires assez d'épines, les hommes assez d'injustice, leurs jugements assez de bizarreries , leurs humeurs assez d'importunes inégalités, le monde assez d'embarras, ses faveurs assez d'inconstance, ses engagements les plus doux assez de captivités. Que si tout nous prospère, si tout nous rit, c'est à nous à nous rendre nous-mêmes nos persécuteurs , à nous contrarier nous-mêmes.
Pour mener une vie chrétienne, il faut sans cesse combattre son cœur, craindre ce qui nous attire, pardonner ce qui nous irrite, rejeter souvent ce qui nous
DE SAINT ANDRÉ, APOTRE. 4i3
avance, et nous opposer nous-mêmes aux accroissements de notre fortune. 0 qu'il est difficile, pendant que le monde nous accorde tout , de se refuser quelque chose ! Qui , ayant en sa possession une personne trèsaccomplie, qu'il aurait aimée, vivrait avec elle comme avec sa sœur , s'élèverait au-dessus de tous les sentiments de l'humanité? C'est une aussi forte résolution, dit saint Chrysostome^, de ne pas laisser corrompre son cœur par les grandeurs et les biens qu'on possède. Ah ! qu'il faut alors de courage pour renoncer à ses inclinations, et s'empêcher de goûter et d'aimer ce que la nature trouve si doux et si aimable! Sans cesse obligé d'être aux prises avec soi-même, pour s'arracher de vive force à des objets auxquels tout le poids du cœur nous entraine, combien ne s'y sent-on pas plus fortement incliné, lorsque tout ce qui nous environne nous invite et nous presse de satisfaire à nos désirs? C'est dans une si critique situation qu'il faut vraiment , pour se conserver pur, se rendre en quelque sorte cruel à soimême, en se privant d'autant plus des vains plaisirs que la chair recherche , qu'on a plus de moyen de se les procurer. Si l'esprit veut alors acquérir une noble liberté , qu'il tienne les sens dans une sage contrainte , de peur d'en être bientôt maîtrisé, et que, saintement sévère à lui-même , sévère à son corps , il tende , par une bienheureuse mortification de tous les retours de Vamour-propre et de toutes les affections charnelles, à se dégager de plus en plus de tout ce qui 'empêche de retourner à son principe. Peu à peu il trouvera dans les austérités de la pénitence, dans les humiliations de la croix, plus de délices et de consolations, que les amateurs ^du monde ne sauraient en goù-
» In Aiatth., Hom., xi, n' 4.
ter dans toutes les folles joies qu'il leur procure, et dans tous les contentements de leur orgueil. C'est ainsi que , par les différents progrès du détachement et de la pénitence, nous parvenons à être réellement martyrs de nous-mêmes , nous devenons des victimes d'autant plus propres à être consommées en Jésus-Christ, qu'elles sont plus volontaires. Nouveau genre de martyre , où le persécuteur et le patient sont également agréables, où Dieu, d'une même main, anime celui qui souffre et couronne celui qui persécute.
Saintes filles, vous connaissez ce genre de martyre , et depuis longtemps vous l'exercez sur vous-mêmes avec un zèle digne de la foi qui vous anime. Peu contentes de vous être dépouillées, par un généreux renoncement que la grâce vous a inspiré, de tous les objets capables devons affadir, vous avez encore voulu déclarer une guerre continuelle à toutes les affections, à tous les sentiments d'une nature toujours ingénieuse à rechercher ce qui peut la satisfaire; et dans la crainte de céder à ses empressements , vous avez mieux aimé lui refuser sans danger ce qui pourrait lui être permis, que de vous exposer à vous laisser entraîner au delà des bornes, en lui donnant tout ce que vous pouviez absolument lui accorder. Persévérez, mes sœurs, dans cette glorieuse milice, qui vous apprendra à mourir chaque jour à ce que vous avez de plus intime, et qui, vous détachant de plus en plus de la chair, vous élèvera, par une sainte mortification de l'esprit, jusqu'à Dieu, pour trouver en lui cette paix que le monde ne connaît pas, ces délices que les sens ne sauraient goûter, et ce parfait bonheur réservé aux âmes vraiment chrétiennes , que je vous souhaite.
DE
PRONONCÉ DANS l'ÉGLISE DE SAINT-THOMAS DU LOUVRE EN 1668.
Motifs de la résistance de saint Thomas à l'égard de son prince. Sa conduite toujours sage, toujours respectueuse au milieu des violentes persécutions qu'il a à souffrir. Succès de ses combats pour la discipline. Admirable changement que produit sa mort dans ses ennemis; zèle qu'elle inspire à ses frères. Usage que les ecclésiastiques doivent faire de leurs privilèges , de leurs biens et de leur autorité, pour ne pas esposex' l'ÉgJise aux blasphèmes des libertins.
la morte mirabilia operaius est.
Il a fait des choses merveilleuses dans sa mortu Eccl.y XLVIII, 15.
Les mystères de Jésus-Christ sont une chute continuelle; et tant qu'il a vu devant soi quelque nouvelle bassesse, il n'a jamais cessé de descendre. Il se compare lui-même dans son Évangile à un grain de froment qui tombe ^; et en effet, il est allé toujours tombant, premièrement du ciel en la terre, de son trône dans une crèche : de là par plusieurs degrés il est tombé jusqu'à l'ignominie du supplice, jusqu'à l'obscurité du tombeau, jusqu'à la profondeur de l'enfer. Mais comme il ne pouvait tomber plus bas, c'était là aussi le terme fatal de ses chutes mystérieuses ; et ce cours d'abaissements étant rempli, c'est de là qu'il a commencé de se relever couronné d'honneur et de gloire.
Ce que notre chef a fait une fois en sa personne sacrée, tous les jours il l'accomplit dans ses membres; et le mar-
* Joann., xii, 24.
tyr que nous honorons, nous en est un illustre exemple. Saint Thomas, archevêque de Gantorbéry, s' étant trouvé engagé, pour les intérêts de TÉglise, dans de longs et fâcheux démêlés avec un grand roi, avec Henri II, roi d'Angleterre, on la vu tomber peu à peu de la faveur à la disgrâce, de la disgrâce au bannissement , du bannissement à une espèce de proscription, et enfin à une mort violente. Mais la Providence divine, ayant lâché la main jusqu'à ce terme, a fait commencer de là son élévation. Elle a honoré de miracles le tombeau de cet illustre martyr; elle a mené à ses cendres un roi pénitent ; elle a conservé les droits de l'Église par le sang de ce saint évêque, persécuté injustement pour sa cause, et tirant sa gloire de ses souffrances. Elle m'a donné lieu de dire de lui ce que rEcclésiastique a dit d'Elisée, que « sa mort a opéré des miracles : » Jn morte mtrabilia operatus est. Mais afin de vous découvrir toutes ces merveilles , demandons l'assistance du Saint-Esprit par l'entremise de Marie. Ave.
C'est une loi établie, que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants; et que, pour affermir ses droits, il faut qu'elle répande du sang. Son Époux l'a rachetée par le sang qu'il averse pour elle, et il veut qu'elle achète par un prix semblable les grâces qu'il lui accorde. C'est par le sang des martyrs qu'elle a étendu ses conquêtes bien loin au delà de l'empire romain ; son sang lui a procuré et la paix dont elle a joui sous les empereurs chrétiens, et la victoire qu'elle a remportée sur les empereurs infidèles. Il paraît donc qu'elle devait du sang â l'affermissement de son autorité, comme elle en avait donné à l'établissement de sa doctrine; et ainsi la discipline, aussi bien que la foi de l'Église, a dû avoir des martyrs.
C'est pour cette cause ;, messieurs^ que votre glorieux patron a donné sa vie. Nous avons honoré ces derniers jours le premier martyr de la foi ; aujourd'hui nous célébrons le triomphe du premier martyr de la discipline : et afin que tout le monde comprenne combien ce martyre a été semblable à ceux que nous ont fait voir les anciennes persécutions, je m'attacherai à vous montrer que la mort de notre saint archevêque a opéré les mêmes merveilles dans la cause de la discipline, que celle des autres martyrs a autrefois opérées lorsqu'il s'agissait de la croyance.
En effet, pour ne pas vous laisser longtemps en suspens , comme les martyrs qui ont combattu pour la foi ont affermi, par le témoignage de leur sang, cette foi que les tyrans voulaient abolir ; calmé par leur patience la haine publique, qu'on voulait exciter contre eux en les traitant comme des scélérats ; confirmé par leur constance invincible les fidèles, qu'on avait dessein d'effrayer par le terrible spectacle de tant de supplices ; en sorte que, profitant des persécutions, ils les ont fait servir, contre leur nature, à l'établissement de leur foi, à la conversion de leurs ennemis, à l'instruction et à l'affermissement de leurs frères : ainsi vous verrez bientôt , chrétiens, que des effets tout semblables ont suivi la mort du grand archevêque de Cantorbéry ; et la suite 'de cet entretien vous fera paraître que le sang de ce inouveau martyr de la discipline a affermi l'autorité ecclésiastique, qui était violemment opprimée; que sa mort 'a converti les cœurs indociles des ennemis de la discipline de l'Église; enfin, qu'elle a échauffé le zèle de ceux qui sont préposés pour en être les défenseurs. Voilà ce que j'ai dessein de vous faire entendre dans les trois parties de ce discours.
PREMIER POINT
Pour bien entendre le sujet des fameux combats du grand saint Thomas de Cantorbéry pour l'honneur de l'Église et du sacerdoce, il faut considérer avant toutes choses quelques vérités importantes, qui regardent Tétât de l'Église : ce qu'elle est, ce qui lui est dû, et ce qu'elle doit; quels droits elle a sur la terre, et quels moyens lui sont donnés pour s'y maintenir. Je sais que cette matière est fort étendue, et pleines de questions épineuses : mais comme la décision de ces doutes dépend d'un ou deux principes , j'espère qu'en laissant un grand embarras de difficultés fort enveloppées je pourrai vous dire en peu de paroles ce qui est essentiel et fondamental, et absolument nécessaire pour connaître l'état de la cause pour laquelle saint Thomas a donné sa vie. J'avance donc deux vérités qui expliquent parfaitement, si je ne me trompe, l'état de l'Église sur la terre> Je dis qu'elle y est comme une étrangère, et qu'elle y est toutefois revêtue d'un caractère royal , par la souveraineté toute divine et toute spirituelle qu'elle y exerce. Ces deux vérités éclaircies nous donneront par ordre la résolution des difficultés que j'ai proposées.
Et premièrement, l'Église est dans le monde comme une étrangère : cette qualité fait sa gloire. Elle montre sa dignité et son origine céleste, lorsqu'elle dédaigne d'habiter la terre : elle ne s'y arrête donc pas, mais elle y passe; elle ne s'y habitue pas, mais elle y voyage. Ce qu'elle appréhende le plus , c'est que ses enfants s'y naturalisent, et qu'ils ne fassent leur principal établissement où ils ne doivent avoir qu'un lieu de passage. Mais nous comprenons plus facilement cette qualité d'étrangère, si nous faisons en un mot la comparaison de
DE SAINT THOMAS DE CANTORDÉilY. 449
l'É2;-lise de Jésus-Christ avec la Synagocuc ancienne.
Il n'y a personne qui n'ait remarqué que les livres sacrés de Moïse, outre les préceptes de religion, sont pleins de lois politiques, et qui regardent le gouverneliient d'un État. Ce sage législateur ordonne du commerce et de la police, des successions et des héritages, de la justice et de la guerre, et enfin de toutes les choses qui peuvent maintenir un empire. Mais le prince du nouveau peuple, le législateur de l'Église, a pris une conduite opposée. Il laisse faire aux princes du monde l'établissement des lois politiques; et toutes celles qu'il nous donne, et qui sont écrites dans son Évangile, ne regardent que la vie future. D'où vient cette différence entre l'ancien et le nouveau peuple , si ce n'est que la Synagogue devant avoir .sa demeure et faire son séjour sur la terre, il fallait lui donner des lois pour y établir son gouvernement; au lieu que l'Église de Jésus-Christ voyageant comme une étrangère parmi tous les peuples du monde, elle n'a point de lois particulières touchant la société politique; et il suffit de lui dire généralement ce qu'on dit aux étrangers et aux voyageurs, qu'en ce qui regarde le gouvernement, elle suive les lois du pays où elle fera son pèlerinage , et qu'elle en révère les princes et les magistrats : Omnis anima poteslalibus suhllmiorîbus suhdita sit^. C'est le seul commandement politique que le Nouveau Testament nous donne.
Cette vérité étant supposée, si vous me demandez, chrétiens , quels sont les droits de l'Église, qu'attendezvous que je vous réponde, sinon qu'elle a sans doute de grands avantages et des prétentions glorieuses; mais que celui dont elle attend tout, ayant dit que son royaume n'est pas de ce monde % tout le droit qu'elle
Rom., xiii, 1. — » Joann., xvin, 36.
ciiefs-d"oeuv. de EOSS. — T. I.
kbi) PANÉGYRIQUE
peut avoir d'elle-même sur la terre^, c'est qu'on lui laisse, pour ainsi dire, passer son chemin et achever son voyage en paix? Tellement que rien ne lui convient mieux, à elle et à ses enfants, que ces mots de Tertullien : (( Toute notre affaire en ce monde , c'est d'en sortir au « plus tôt : » Nihilnostra refert in hoc œvo,nmdeeo quam celeriler excedere\
Mais peut-être que vous penserez que je représente l'Église comme une étrangère trop faible , et que je la laisse sans autorité et sans fonction sur la terre, enfin trop nue et trop désarmée au milieu de tant de puissances ennemies de sa doctrine, ou jalouses de sa grandeur. Non, mes frères, il n'en est pas ainsi. Elle ne voyage pas sans sujet dans ce monde : elle y est envoyée par un ordre suprême, pour y recueillir les enfants de Dieu, et rassembler ses élus dispersés aux quatre vents. Elle a charge de les tirer du monde ; mais il faut qu'elle les vienne chercher dans le monde : et en attendant, chrétiens, qu'elle les présentée Dieu, maintenant qu'elle voyage avec eux et qu'elle les tient sous son aile , n'est-il pas juste qu'elle les gouverne, qu'elle dirige leurs pas incertains, et qu'elle conduise leur pèlerinage? C'est pourquoi elle a sa puissance , elle a ses lois et sa police spirituelle, elle a ses ministres et ses magistrats, par lesquels elle exerce, dit Tertullien, a une divine cencc sure contre tous les crimes : » Eœhortationes , casligationeSy et censura divina^. Malheur à ceux qui la troublent, ou qui se mêlent dans cette céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre partie! C'est une injustice inouïe de vouloir profiter des dépouilles de cette épouse du Roi des rois, à cause seulement qu'elle estétrangère, et qu'elle n'est pas armée. Son Dieu prendra
' Apolog., no 41. — ' Apolog., 39.
eu main sa querelle, et sera un rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs mains sacrilèges sur Tncche de son alliance. Mais laissons ces réflexions, et éivancons dans notre sujet.
Jusqu'ici l'Église n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes, elle ne tient rien que de son Époux. Mais les rois du monde ont fait leur devoir; et pendant que cette illustre étrangère voyageait dans leurs États, ils lui ont accordé de grands privilèges, ils ont signalé leur zèle envers elle par des présents magnifiques. Elle n'est pas ingrate de leurs bienfaits, elle s'en glorifie par toute la terre. Mais elle ne craint point de leur dire que, parmi leurs plus grandes libéralités, ils reçoivent plus qu'ils :r^ donnent; et enfin , pour nous expliquer nettement, qu'il y a plus de justice que de grâce dans les privilèges qu'ils lui accordpnt. Car, pour ne pas raconter ici les avantages spirituels que l'Église leur communique, pouvaient-ils ref iser de lui faire part de quelques honneurs de leur royaume , qu'elle prend tant de soin de leur conserver ? Ils régnent sur les corps par la force , et peut-être sur les cœurs par l'inclination ou par les bienfaits. L'Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences, en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées , et une partie de sa religion de l'obéissance qui leur est due. Elle va étouffer dans le fond des cœurs, non-seulement les premières pensées de rébellion , mais encore les moindres murmures; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes , elle a enseigné constamment, et par sa doctrine et par ses exemples, qu'il en faut tout souffrir, jusqu'à l'injustice, par laquelle s'exerce secrètement la justice même de Dieu. Après des
services si importants, si on lui accorde des privilèges, n'est-ce pas une récompense qui lui est bien due? et les possédant à ce titre , peut-on concevoir le dessein de les lui ravir sans une extrême injustice?
Cependant Henri II, roi d'Angleterre, se déclare l'ennemi de l'Église. Il l'atl-dque au spirituel et au temporel ; en ce qu'elle tient de Dieu , et en ce qu'elle tient des hommes; il usurpe ouvertement sa puissance. 11 met la main dans son trésor, qui enferme la subsistance des pauvres. Il flétrit Thonneur de ses ministres par l'abrogation de leurs privilèges, et opprime leur liberté par des lois qui lui sont contraires. Prince téméraire et malavisé , que ne peut-il découvrir de loin les renversements étranges que fera un jour dans son État le mépris de l'autorité ecclésiastique, et les excès inouïs où les peuples seront emportés, quand ils auront secoué ce joug nécessaire ! Mais rien ne peut arrêter ses emportements. Les mauvais conseils ont prévalu , et c'est en vain que l'on s'y oppose : il a tout fait fléchir à sa volonté , et il n'y a plus que le saint archevêque de Gantorbéry qu'il n'a pu encore ni corrompre par ses caresses, ni abattre par ses menaces.
A la vérité , il met sa constance à des épreuves bien dures. Qu'on le dépouille, qu'on le déshonore, qu'on le bannisse, il s'en réjouit : mais pourquoi ruiner les siens? C'est ce qui lui perce le cœur. Il n'y a rien de plus insensible ni de plus sensible tout à la fois que la charité véritable. Insensible à ses propres maux, et en cela directement contraire à l'amour-propre , elle a une extrême sensibilité pour les maux des autres. Ainsi le grand apôtre, très-peu touché de tout ce qui le regardait, disait aux fidèles : « J'ai appris à me contenter de l'état c( où je me trouve; je sais vivre pauvrement, je sais « vivre dans l'abondance; j'ai été instruit, en toutes
« choses et en toutes rencontres, à être bien traité et à « souffrir la faim, à être dans Tabondance et à être « dans Findigence : » Scîo et humiliari, scio et ahundare; uhique et in omnibus instilutus sum, et satiari et esurire, et abimdare et penuriam pati *. Et cependant cet homme tout céleste, si indifférent, si dur pour lui-même, ressent le contre-coup de tous les maux, de toutes les peines que peut souffrir le moindre des fidèles. « Qui « est faible, s'écrie-t-il, sans que je le sois avec lui? qui (( est scandalisé sans que je brûle?» Quis infirmatiir , et ego non infirmor? quis scandnUzatur , et ego non uror^? Sa tendresse pour ses frères est si grande qu'il ne peut les voir dans les larmes et dans l'affliction, qu'il n'en soit pénétré d'une vive douleur : « Que faites-vous de « pleurer ainsi, et de me briser le cœur?» Quid facitis (lentes, et affligentes cor meum^ ? C'est en vain que vous me fendez le cœur par vos larmes : « car pour moi je (( suis tout prêt de souffrir non-seulement les chaînes, (( mais la mort même, pour le nom du Seigneur Jésus : » Ego enim non solu7n alUgari, sed et mort paratus sum^. Ce cœur de diamant, qui semble défier le ciel , et la terre, et l'enfer de l'émouvoir, peut souffrir la mort et les plus dures extrémités; il ne peut souffrir les larmes de ses frères. Combien a du être touché saint Thom as devoir les siens affligés et persécutés à son occasion ! Il se souvient de Jésus, qui n'est pas plutôt né, qu'il attire des persécutions à ses parents, qui sont contraints de quitter leur maison pour l'amour de lui. Il a reçu sa loi d'en haut, et ne peut rien faire pour les siens, sinon de leur souhaiter qu'ayant part aux persécutions, ils aient part à la grâce.
' Phil., IV, 12. — » II. Cor.f XI, 29. — ' Grec, comminuentes , conterenies. — * Act., xxi 13.
h^ôk PANÉGYRIQUE
Le prophète Zacharie semble avoir voulu nous représenter Timniuable et éternelle concorde qui doit êtr?; entre Tempire et le sacerdoce : « Celui-là, dit-il, parlant « du prince , sera revêtu de gloire, il sera assis et doc( minera sur son trône; et le pontife sera aussi sur &on « trône, et il y aura un conseil de paix entre ces deux : » fpse portable gloriam, etsedehit, et dominahltur super solio suo; et erit sacerdos super solio suo , et consilium pacis erit inter illosduosK Vous voyez que la gloire, et réclat, et l'autorité dominante, sont dans le trône royal. Mais quoique le Fils de Dieu a-it enseigné à ses ministres qu'ils ne doivent pas dominer à la manière du monde, le sacerdoce néanmoins ne laisse pas d'avoir son trône : car le prophète en établit deux; il reconnaît deux puissances, qui sont, comme vous voyez, plutôt unies que subordonnées : consilium pacis inter illos^ ; et le genre humain se repose à l'ombre de cette concorde.
Saint Thomas a souvent représenté au roi d'Angleterre, par des lettres pleines d'uneforce, d'une douceur et d'une modestie apostolique, que ces puissances doivent concourir et se prêter la main mutuellement, et non se regarder avec jalousie, puisqu'elles ont des fins si diverses, qu'elles ne peuvent se choquer sans quitter leur route et sortir de leurs limites. Il soutient ces charitables avertissements avec toute l'autorité que pouvait donner non-seulement la sainteté de son caractère, mais la sainteté de sa vie, qui était l'exemple et l'admiration de tout l'univers. •
Notre France l'avait connue, puisque, lorsqu'il fut exilé, elle lui avait ouvert les bras; et le roi Louis VII, témoin oculaire des vertus apostoliques de ce grand homme, atoujours constamment favorisé et sa personne,
' Zachar., vi, 13. — 2 Matth., xx, 25, 26.
et la cause quïl défendait ^ par toutes sortes de bons offices. Rendons ici témoignage à l'incomparable piété de nos monarques très-chrétiens. Comme ils ont vu que Jésus-Christ ne règne pas, si son Église n'est autorisée, leur propre autorité ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Église. Cette puissance royale, qui doit donner le branle dans les autres choses, n'a jamais jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans les affaires spirituelles; et un roi de France, empereur, n'a pas cru se rabaisser, lorsque, écrivant aux évoques, il les assure de sa protection dans les fonctions de leur ministère ; afin, dit ce grand roi, que notre puissance royale servant, comme il est convena]>le, à ce que demande votre autorité, vous puissiez exécuter vos décrets : Ut nostro auxUlo siiffultl, quod veslra auctorUas exposcit, famulaîîte, ut decet, polestate nostra, perficere valeatis^. Telles sont les maximes saintes et durables de la monarchie très-chrétienne ; et plût à Dieu que le roi d'Angleterre eût suivi les sentiments et imité les exemples de ses augustes voisins! Saint Thomas ne se verrait pas réduit à la dure nécessité de s'opposer à son prince. Mais comme ce monarque se rend inflexilile, l'Eglise opprimée est contrainte de recourir aux derniers efforts. Vous attendez peut-être des foudres et des anathèmes. Mais, quoique Henri les eut mérités, Thomas, aussi modéré que vigoureux, ne fulmine pas aisément contre une tète royale. Voici ces derniers efforts dont je veux parler : le saint archevêque offre à Dieu sa vie ; et sachant queTÉglise n'est jamais plus forte que lorsqu'elle parle par la voix du sang, il revient d'un long exil avec un esprit de martyr, préparé aux violences d'un roi implacable et de toute sa cour irritée.
' Ludovic. Pins, Cap., ann. 823, cop. iv.
456 PANÉGYRIQU?:
Saint Ambroise a remarqué ^ , dès son temps , que les hommes apostoliques, qui entreprennent d'un grand courage les œuvres de piété et la censure des vices, sont assez souvent traversés par des raisons politiques. Car comme les péclieurs ne peuvent souffrir ceux qui viennent les troubler dans leur faux repos; et comme le monde n'a rien tant à cœur que de voir l'Église sans force, et la piété sans défense, il se plaît de lui opposer ce qu'il a de plus redoutable, c'est-à-dire le nom de César et les intérêts de l'Etat. Ainsi quand Néhémias relevait les tours abattues et les murailles désolées de Jérusalem, les ministres du roi de Perse publiaient partout qu'il méditait un dessein de rébellion^; et comme le moindre soupçon d'infidélité attire des difficultés infinies, ils tâchaient de ralentir l'ardeur de son zèle par cette vaine terreur. Quoique le saint archevêque n'élevât ni des tours ni des forteresses, et qu'il songeât seulement à réparer les ruines d'une Jérusalem spirituelle, toutefois il fut exposé aux mêmes reproches. Henri, déjà prévenu et irrité par les faux rapports, témoigna, avec une aigreur extrême, que la vie de ce prélat lui était à charge. Que de mains furent armées contre lui par cette parole!
Chrétiens, soyez attentifs : s'il y eut jamais un martyre qui ressembla parfaitement à un sacrifice, c'est celui que je dois vous représenter. Voyez les préparatifs : l'évèque est à l'église avec son clergé, et ils sont déjà revêtus. Il ne faut pas chercher bien loin la victime : le saint pontife est préparé , et c'est la victime que Dieu a choisie. Ainsi tout est prêt pour le sacrifice, et je vois entrer dans l'église ceux qui doivent donner le coup. Le saint homme va au-devant d'eux, à l'imitation de Jésus-Christ ; et, pour imiter en tout ce divin modèle, il
^ Serm. contra Aux€nt.,n° 30. — - 11. Esdr., vi, 6, 7.
défend à son clergé tonte résistance^ et se contente de demander sûreté pour les siens. « Si c'est moi que vous ((cherchez, laissez, dit Jésus ^, retirer ceux-ci.» Ces choses étant accomplies, et l'heure du sacrifice étant arrivée , voyez comme saint Thomas en commence la cérémonie. Victime et pontife tout ensemble, il présente sa tête, et fait sa prière. Voici les vœux solennels et les paroles mystiques de ce sacrifice : Et ego pro Deo mori paratus sum, et pro asserlione jusliliœ, et pro Ecclesiœ ïiberiale; dummodo effusionesanguinis nui pacem el liber tatem consequalur : « Je suis prêt à mourir, dit- « il, pour la cause de Dieu et de son Église; et toute ((la grâce que je demande, c'est que mon sang lui (( rende la paix et la liberté qu'on lui veut ravir. )) Il se prosterne devant Dieu; et comme dans le sacrifice solennel nous appelons les saints pour être nos intercesseurs , il n'omet pas une partie si considérable de cette cérémonie sacrée : il appelle les saints martyrs et la sainte Vierge au secours de l'Église opprimée ; il ne parle que de l'Église; il n'a que l'Église dans le cœur et dans la bouche; et abattu parle coup, sa langue froide et inanimée semble encore nommer l'Église.
Mais voici un nouveau spectacle. Après qu'on a dépouillé le saint martyr, on découvre un autre martyre non moins admirable, qui est le martyre de sa pénitence, un cilice affreux tout plein de vermine... Ah! ne méprisons point cette peinture, et ne craignons point de remuer ces ordures si précieuses. Ce cilice lui perce la peau, et il est si attaché à sa peau, qu'il semble qu'il soit une autre peau autour de son corps. On voit que ce saint a été m.artyr durant tout le cours de sa vie; et on ne s'étonne plus de ce qu'il est mort avec tant de force ,
' Joann., xviii , 8.
mais de ce qu'il a pu vivre au milieu de telles souffrances. 0 digne défenseur de l'Église ! voilà les hommes qui méritent de parler pour elle^ et de combattre pour ses intérêts : aussi sa victoire est-elle assurée. Les lois qui l'oppriment vont être abolies; et ce que le saint archevêque n'a pas obtenu vivant^ il l'accomplira par sa mort.
Le ciel se déclare manifestement. Pendant que les politiques raffinent et raisonnent à leur mode, Dieu parle par des miracles si visibles et si fréquents, que les rois mômes, et les plus grands rois, oui, mes frères, nos rois très-chrétiens passent les mers pour aller honorer ses saintes reliques. Louis le Jeune va en personne lui demander laguérison de son fils aîné, attaqué d'une maladie mortelle. Nous devons Philippe-Auguste au grand saint Thomas, nous lui devons saint Louis, nous lui devons tous nos rois et toute la f amil le royale, qu'il a sauvée dans sa tige. Voyez, mes frères, quels défenseurs trouve l'Eglise dans sa faiblesse, et combien elle a raison de dire av^ec l'Apôtre : Cum infirmor, iunc polens sum^. Ce sont ces bienheureuses faiblesses qui lui donnent cet invincible secours , et qui arment en sa faveur les plus valeureux soldats et les plus puissants conquérants du monde, je veux dire les saints martyrs. Quiconque ne ménage pas l'autorité de l'Église, qu'il craigne ce sang précieux des martyrs, qui la consacre et qui la protège. Pour avoir violé ses droits , Henri est mal assuré dans son trône ; sa couronne est ébranlée sur sa tête, son sceptre ne tient pas dans ses mains. Dieu permet que tous ses voisins se liguent, que tous ses sujets se révoltent et oublient leur devoir; que son propre fils oublie sa naissance, et se mette à la tète de ses ennemis. Déjà la vengeance du
' II. Cor., XII, 10.
tiel commence à le presser de toutes parts , mais c'est une vengeance miséricordieuse , qui ne Tabat que pour le rendre humble^ et pour faire d'un roi pécbeur un roi pénitent : c'est la seconde merveille qu'a opérée la mort du saint arcbevêque : In morte mirabilia operatus est.
SECOND POINT
Dans ce démêlé célèbre où les intérêts de l'Église ont engagé saint Thomas contre un grand monarque^ je me sens obligé de vous avertir qu'il ne lui a pas résisté en rebelle et dans un esprit de faction : il a joint la fermeté avec le respect. S'il a toujours songé qu'il était évêque, il n'a jamais oublié qu'il était sujet; et la charité pastorale animait de telle sorte toute sa conduite , qu'il ne s'est opposé au pécheur que dans le dessein de sauver le roi.
11 ne doit pas être nouveau aux chrétiens d'avoir à se défendre des grands delà terre; et c'est une des premières leçons que Jésus-Christ a données à ses saints apôtres. Mais encore que cette instruction nous prépare principalement contre les rois infidèles, plusieurs exemples illustres , et entre autres celui du grand saint Thomas, nous font voir assez clairement que l'Église a souvent besoin de rappeler toute sa vigueur au milieu de sa paix et de son triomphe. Combien ces occasions sont fortes et dangereuses, vous le comprendrez aisément, si vous me permettez, chrétiens, de vous représenter comme en deux tableaux les deux temps et les deux états du christianisme : l'empire ennemi de l'Église, et l'empire réconcilié avec l'Église.
Durant le temps de l'inimitié, il y avait entre l'un et l'autre une entière séparation. L'Église n'avait que le ciel , et l'empire n'avait que la terre : les charges , les
dignités, les magistratures, c'est ce qui, selon le langage de rÉglise, s'appelait le siècle auquel elle obligeait ses enfants de renoncer. C'était une espèce de désertion que d'aspirer aux honneurs du monde; et les sages ne pensaient pas qu'un chrétien de la bonne marque put devenir magistrat. Quand cela fut permis, à certaines conditions , au premier concile d'Arles , dans les premières aimées du grand Constantin, les termes mêmes de la permission marquaient toujours quelque répugnance : Ad prœsidalum prosillre^ ; par un mot qui voulait dire qu'on s'égarait hors des bornes, qu'on s'échappait, qu'on sortait des lignes. Ce n'est pas que les fidèles ne sussent que les puissances de l'État étaiejit légitimes, puisque même saint Paul leur avait appris qu'elles étaient ordonnées de Dieu^ Mais, dans cette première faveur, l'Église respirait tellement le ciel, qu'elle ne voulait rien voir dans les siens qui ne fût céleste; et elle éîait encore tellement remplie delà simplicité presque rustique de ses saints et divins pécheurs, qu'elle ne pouvait accoutumer ses yeux à la pompe et aux grandeurs delà terre.
II faut vous dire, messieurs, l'opinion qu'on avait en ce temps-là des empereurs, sur le sujet de la religion. On ne considérait pas seulement qu'ils étaient ennemis de l'Église; mais Tertullien a bien osé dire qu'ils n'étaient pas capables d'y être reçus. Vous allez être étonnés de la liberté de cette parole : « Les Césars, dit-il, seraient a chrétiens, si le siècle qui nous persécute se pouvait c< passer des Césars, ou s'ils pouvaient être Césars et « chrétiens tout ensemble : Cœsares credidissent super Christo, si aut Cœsares non essent sœculo necessarli; aut si et christiani poluissent esse et Cœsares^. Voilà, direzvous, de ces excès de Tertullien. Et quoi donc! n'avons-
' Concil. Arelat., i , can. vu. — * Rom., xiii, 1, — ^ Apolog., n" 21.
nous pas vu les Césars obéir enfin à l'Évangile^ et abaisser leur majesté au pied de la croix? Il est vrai; mais il faut savoir distinguer les temps. Durant les temps des combats qui devaient engendrer les martyrs, les Césars étaient nécessaires au siècle, le parti contraire à l'Église les devait avoir à sa tête ; et Tertullien a raison de dire que le nom d'empereur et de Gésar^ qui, selon les occultes dispositions delà Providence, était un nom de majesté, était incompatible avec le nom de cbrétien, qui devait être alors un nom d'opprobre. Les fidèles de ce tempslà, regardant les empereurs delà sorte, n'avaient garde de corrompre leur simplicité à la cour : il ne fallait pas craindre que les faveurs des empereurs fussent capables de les tenter; et leurs mains, qu'ils voyaient trempées et encore toutes dégouttantes du sang des martyrs , leur rendaient leurs offres et leurs présents non-seulement suspects, mais odieux. Pour ce qui regardait leurs menaces, il fallait à la vérité beaucoup de vigueur pour n'en être pas ému; mais ils avaient du moins cet avantage, qu'une guerre si déclarée les déterminait à la résistance, et qu'il n'y avait pas à délibérer si on s'opposerait à une puissance qu'on voyait si ouvertement armée contre l'Évangile.
Mais après lapaixde l'Eglise, après que l'empire s'est uni avec elle, les cboses peu à peu ont clé changées. Comme le monde a paru ami, les fidèles n ont plus refusé ses présents. Ces chrétiens sauvages et durs, qui ne pouvaient s'apprivoiser avec la cour, ont commencé à la trouver belle; et la voyant devenue chrétienne, ils ont appris à en briguer les faveurs. Ainsi les douceurs delà paix ont amolli ces courages mâles, que l'exercice delà guerre rendait invincibles; l'ambition, la flatterie, l'amour des grandeurs, se coulant insensiblement dans l'Église, ont énervé peu à peu celte vigueur an-
cieiine^ même dans l'ordre ecclésiastique, qui en était le plus ferme appui; et, comme dit saint Grégoire *, on a cherché l'iionneur du siècle dans une puissance que Dieu avait établie pour l'anéantir.
Dans cet état du cJiristianisme;, s'il arrive qu'un roi clirétieU; comme Henri d'Angleterre, entreprenne contre rEg]ise , ne faudra-t-il pas, pour lui résister, une résolution extraordinaire? Combien a désiré notre saint prélat, puisqu'il plaisait à Dieu qu'il souffrit persécution pour la justice, que Dieu lui envoyât un Néron ou quelque monstre semblable pour persécuteur! 11 n'eût pas eu à combattre tant de fortes considérations qui le retenaient contre un roi, enfant de l'Église, son maitre, son bienfaiteur, dont il avait été le premier ministre. De plus, un ennemi déclaré, à qui le prétexte du nom chrétien n'aurait pas donné le moyen de tromper les évêques par de belles apparences, aurait-il pu détacher tous ses frères les évêques, pour le laisser seul et abandonné dans la défense de la bonne cause? Voici donc une nouvelle espèce de persécution qui s'élève contre saint Thomas ; persécution formidable, à qui la puissance royale donne de la force, à qui la profession du christianisme donne le moyen d'employer la ruse. N'est-co pas en de pareilles rencontres que la justice a besoin d'être soutenue avec toute la vigueur ecclésiastique : d'autant plus qu'il ne suffît pas de résister seulement à ce roi superbe ; mais il faut encore tâcher de l'abattre, mais de l'abattre pour son salut, par l'humilité de la pénitence?
Notre saint évêque n'ignore pas qu'il n'est rien de plus utile aux pécheurs que de trouver des obstacles à leurs desseins criminels. 11 ne cède donc pas à l'iniquité, sous prétexte qu'elle est armée et soutenue d'une main
' Pastor., part. I, cap. viii.
royale : au contraire^ lui voyant prendre son cours d'un lieu éminent^ d'où elle peut se répandre avec plus de force, il se croit plus obligé de s'élever contre, comme une digue que Ton élève à mesure que l'on voit les ondes enflées. Ainsi le désir de sauver le roi l'oblige à lui résister de toute sa force. Mais que dis-je, de toute sa force? Est-il donc permis à un sujet d'avoir de la force contre son prince; et pensant en faire un généreux, n'en ferons-nous point un rebelle? Non, mes frères, ne craignez rien , ni de la conduite de saint Thomas, ni de la simplicité de mes expressions. Selon le langage ecclésiastique, la force a une autre signification que dans le langage du monde. La force, selon le monde, s'étend jusqu'à entreprendre; la force, selonl'Église, ne va pas plus loin que de tout souffrir ; voilà les bornes qui lui sont j^rescrites. Écoutez l'apôtre saint Paul : Nondum usque ad sanguinem restitistis^; comme s'il disait : Vous n'avez pas tenu jusqu'au bout , parce que vous ne vous êtes pa,s défendus jusqu'au sang. Il ne dit pas, jusqu'à attaquer, jusqu'à verser le sang de vos ennemis; mais jusqu'à répandre le vôtre.
Au reste, saint Tliomas n'abuse pas de ces maximes vigoureuses. Il ne prend pas par fierté ces armes apostoliques, pour se faire valoir dans le monde : il s'en sert comme d'un bouclier nécessaire dansTextrcmc besoin de l'Église. La force du saint évéque ne dépend donc pas du concours de ses amis, ni d'une intrigue finement menée. 11 ne sait point étaler au monde sa patience pour rendre son persécuteur plus odieux, ni faire jouer de secrets ressorts pour soulever les esprits. 11 n'a pour lui que les prières des pauvres, les gémissements des veuves et des orphelins. Voilà, disait saint Ambroise^. les défenseurs
' Heb.f xu, 4. — - Senn. contra Auxent., n" 4.
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des évéques; voilà leurs gardes, voilà leur armée. !l est forl, parce qu'il a un esprit également incapable et de crainte et de murmure. 11 peut dire véritablement à Henri, roi d'Angleterre, ce que disait Tertul lien, au nom de toute l'Église, à un magistrat de l'empire, grand persécuteur de l'Église : Non te terremus , qui nec tlmemus^. Apprends à connaître quels nous sommes, et vois quel homme c'est qu'un chrétien : (c Nous ne pensons pas à te « faire peur, et nous sommes incapables de le craindre. » Nous ne sommes ni redoutables ni lâches : nous ne sommes pas redouta]}les , parce que nous ne savons pas cabaler ; et nous ne sommes pas lâches, parce que nous savons mourir.
C'est ce que semble dire le grand saint Thomas, et c'est par ce sentiment qu'il unit ensemble les devoirs de l'épiscopat avec ceux de la sujétion. Non te terremus ; voilà le sujet toujours soumis et respectueiijs : qui nec timemus: voilà Tévcque toujours ferme et inébranlable. Aon te terremus j je ne médite rien contre l'État : qui nec timemus; ie suis prêta tout souffrir pour l'Église. J'ai donc eu raison de vous dire qu'il résiste de toute sa force ; mais cette force n'est point rebelle, parce que celte force, c'est sa patience. Encore n'étale-t-il pas au monde cette patience avec une contenance fière et un air do dédain, pour rendre son persécuteur odieux : au contraire, sa modestie est connue de tous, selon le précepte de l'Apôtre \ C'est par là qu'il espère convertir le roi : il se propose de l'apaiser, du moins en lassant sa fureur. Il ne désire que de souffrir, afin que sa vengeance épuisée se tourne à de meilleurs sentiments. Quoiqu'il voie que ses biens ravis, sa réputation déchirée, les fatigues d'un long exil, l'injuste persécution de tous les siens,
' Ad ScapuL, n^ 4. — =* Philip., iv, 5.
n'aient pu assouvir sa colère, il sait ce que peut le sang d'un martyr; et le sien est tout prêt à couler pour amollir le cœur de son prince. Il n'a pas été trompé dans son espérance : le sang de ce martyr, le sacrifice, sanglant de Thomas, a produit un autre sacrifice d'humilité et de pénitence; il a amené à Dieu une autre victime, victime royale et couronnée.
Je vous ai représenté l'appareil du premier sacrifice : que celui-ci est digne encore de vos attentions ! Là, un évéque à la tête de son clergé; et ici, un roi environné de toute sa cour : là, un évoque nous a paru revêtu de ses ornements; ici, nous voyons un roi humblement dépouillé des siens : là , vous avez vu dès épées tirées , qui sont les armes de la cruauté; ici , une discipline et une haire, qui sont les instruments de la pénitence. Dans le premier sacrifice, si vous avez eu de l'admiration pour le courage, vous avez eu de l'horreur pour le sacrilège : ici, tout est plein de consolation. La victime est frappée ; mais c'est la contrition qui perce son cœur : la victime est abattue; mais c'est l'humilité qui la renverse. Le sang qui est répandu, ce sont les larmes de la pénitence : Quidam sanguis animœ^ ; l'autel du sacrifice, c'est le tombeau même du saint martyr. Le roi se prosterne devant ce tombeau , il fait une humble réparation aux cendres du grand saint Thomas, il honore ces cendres, il baisé ces cendres, il arrose ces cendres de larmes, il mêle ses larmes au sang du martyr, il sanctifie ces larmes par la société de ce sang; et ce sang qui criait vengeance, apaisé par ces larmes d'un roi pénitent , demande protection pour sa couronne. 11 affermit son trône ébranlé, il relève le courage de ses serviteurs; il met leroid'Écosse, son plus grand ennemi, entre ses mains;
' s. Atig., Senn. cccli, n" 7.
CHEFS-lVOKHV. DE BOSS. — T. I. 30
il fait rentrer son fils dans son devoir^, qu'il avait oublié; enfin, en un même jour, il rend la concorde à sa maison , la tranquillité à son État , et le repos à sa conscience. Voilà ce qu'a fait la mort de Thomas, voilà la seconde merveille qu'elle a opérée , la conversion des persécuteurs : la dernière dépend en partie de nous ; c'est, mes frères, que notre zèle pour la sainte Église soit autant échauffé, comme il est instruit par l'exemple de ce grand homme.
TROISIÈME POINT
A la mort de Thomas, le clergé d'Angleterre commença à reprendre cœur : le sang de ce martyr ranima et réunit tous les esprits , pour soutenir, par un saint concours, les intérêts de l'Église. Apprenons aussi à l'aimer, et à être jaloux de sa gloire. Mais, messieurs , ce n'est pas assez que nous apprenions du grand saint Thomas à conserver soigneusement son autorité et ses droits : il faut qu'il nous montre à en bien user, chacun selon le degré où Dieu l'a établi dans le ministère ; et vous ne pouvez ignorer quel doit être ce bon usage que je vous demande , si vous écoutez un peu la voix de ce sang. Car considérons seulement pour quelle cause il est répandu, et d'où vient que toute l'Église célèbre avec tant de dévotion le martyre de samt Thomas. C'est qu'on voulait lui ravir ses privilèges, usurper sa puissance, envahir ses biens; et ce grand archevêque y a résisté.
Mais si l'on ne se sert de ces privilèges que pour s'élever orgueilleusement au-dessus des autres ; si l'on n'use de cette puissance que pour faire les grands dans le siècle; si l'on n'emploie ces richesses que pour contenter de mauvais désirs, ou pour se faire considérer par une
pompe mondaine : est-ce là de quoi faire un' martyr? Etait-ce là un digne sujet pour donner du sang, et pour troubler tout un grand royaume? N'est-ce pas pour faire dire aux politiques impies , que saint Thomas a été le martyr de ravarice ou de Tambition du clergé, et que nous consacrons sa mémoire, parce qu'il nous a soutenus dans des intérêts temporels?
Voilà, direz-vous, un discours d'impie; voilà un raisonnement digne d'un hérétique ou d'un libertin. Je le confesse , messieurs ; mais répondons à cet hérétique , fermons la bouche à ce libertin , justifions le martyre du grand saint Thomas de Gantorbéry : il ne sera pas difficile. Nous dirons que si le clergé a des privilèges, c'est afin que la religion soit honorée ; que s'il possède des biens, c'est pour l'exercice des saints ministères, pour la décoration des autels, et pour la subsistance des pauvres; que s'il a de l'autorité, c'est afin qu'elle serve de frein à la licence, de barrière à l'iniquité, d'appui à la discipline. Nous ajouterons qu'il est peut-être à propos que le clergé ait quelque force même dans le siècle , quelque éclat même temporel quoique modéré , afin de combattre le monde par ses propres armes , pour attirer et réprimer les âmes infirmes par les choses qui ont coutume de les frapper. Cet éclat, ces secours, ces soutiens externes de l'Église, empêchent peut-être le monde de l'attaquer, pour ainsi dire , dans ses propres biens , dans cette divine puissance , dans le cœur même de la religion ; et ce sont , si vous voulez , comme les dehors de cette sainte Sion, de cette belle forteresse de David, qu'il ne faut point laisser prendre ni abandonner, ei moins encore livrer à ses ennemis. D'ailleurs, comme le monde gagne insensiblement, quand saint Thomas n'aurait fait qu'arrêter un peu son progrès, le dessein en est toujours glorieux. Voilà une défense invincible, et
sans dou'te on ne pouvait pas répandre son sang- pour une cause plus juste.
Mais si le monde nous presse encore , s'il convainc un si grand nombre d'ecclésiastiques de faire servir ces droits à Torgueil, cette puissance à la tyrannie, ces richesses à la vanité ouàTavarice; si cette apologie et notre défense n'est que dans notre bouche et dans nos discours, et non dans nos mœurs et dans notre vie : ne dira-t-on pas qu'à la vérité notre origine était sainte , mais que nous nous sommes démentis nous-mêmes, que nous avons tourné en mondanité la simplicité de nos pères , et que nous couvrons du prétexte de la religion nos passions particulières? N'est-ce pas déshonorer le sang du grand saint Thomas, faire servir son martyre à nos intérêts , et exposer aux dérisions injustes de nos ennemis la cause si juste et si glorieuse pour laquelle il a immolé sa vie?
Fasse donc ce divin Sauveur, qui a établi le clergé pour être la lumière du monde , que tous ceux qui sont appelés aux honneurs ecclésiastiques, en quelque degré du saint ministère qu'ils aient été établis, emploient si utilement leur autorité, qu'on loue à jamais le grand saint Thomas de l'avoir si bien défendue ; qu'ils dispensent si saintement, si chastement les biens de l'Eglise, que l'on voie par expérience la raison qu'il y avait de les conserver par un sang si pur et si précieux. Qu'ils maintiennent la dignité de l'ordre sacré par le mépris des grandeurs du monde, et non pour la recherche de ses honneurs ; par l'exemple de leur modestie , plutôt que par les marques de la vanité; par la mortification et la pénitence , plutôt que par l'abondance et la délicatesse des enfants du siècle : que leur vie soit l'édification des peuples; leur parole, l'instruction des simples: leur doctrine, la lumière des dévoyés; leur
vigueur et leur fermeté, la confusion des pécheurs; leur charité, l'asile des pauvres; leur puissance , le soutien des faibles ; leur maison , la retraite des affligés ; leur vigilance, le ^alut de tous. Ainsi nous réveillerons dans Tesprit de tous les fidèles cette ancienne vénération pour le sacerdoce; nous irons tous ensemble , nous et les peuples que nous enseignons , recevoir avec saint Thomas la couronne d'immortalité qui nous est promise, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen .