CUEFS-D'OEUV. DE BOSS. — T. I
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fruits que nous promettait la princesse ^ les a ravagés dans la fleur ; qu'elle a effacé , pour ainsi dire , sous le pinceau même , un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l'histoire qui se commençait le plus noblement : disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie. Et pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n'eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire? La gloire : qu'y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel? quel appât plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes? Considérez la princesse ; représentez-vous cet esprit qui, répandu partout son extérieur, en rendait les grâces si vives : tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité , elle savait estimer les uns sans fâcher les autres; et quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand quelqu'un traitait avec elle , il semblait qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s'apercevait presque pas qu'on parlât à une personne si élevée ; on sentait seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis; par la lumière et la droiture de son esprit, elle les mettait à couvert des vains ombrages, et ne leur laissait â craindre que leurs propres fautes. Très-reconnaissante des services, elle aimait â prévenir les injures par sa bonté; vive à les sentir, facile aies pardonner. Que dirai-je de sa libéralité? Elle
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donnait non-seulement avecjoie^ mais avec une hauteur d'àme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence , elle relevait ses présents; et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, Ta suivie, je le sais ^, jusqu'entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle ? N'allait-elle pas gagner tous les cœurs ? c'est-à-dire Ja seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner : et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour me
' Bossuet fait ici allusion à un trait qui montre jusqu'où cette princesse porta la grâce efc la délicatesse qui lui étaient naturelles , même entre les bras de la mort. Sa première femme de chambre s'étanb approchée pour lui donner quelque chose , elle lu'' '^i*- ^r, anglais , afin que Bossuet ne l'entendît pas : Donnez à M. de Condom, lorsque je serai morte, Vémeraude que j'ai fait faire pour M. (B.)— Louis XIV voulut mettre lui-même cette bague au doigt de Bossuet ; il lui dit qu'il l'invitait à la porter pendant toute sa vie , en souvenir de Madame ; et il ajouta qu'il ne croyait pas pouvoir mieux témoigner son intérêt à la mémoire de cette prhicesse qu'en le chargeant de prêcher son oraison funèbre. On féUcita Bossuet, en lui exprimant seulement quelques regrets de ce que les bienséances de la chaire ne lui permettraient peut-être pas de rappeler dans cet éloge un legs aussi honorable pour la princesse que pour l'orateur. Eh! pourquoi pas ? dit-il dans un premier mouvement de reconnaissance. Trois syllabes suffirent à Bossuet pour retracer avec autant de dignité que de mesure l'histoire généralement divulguée de cette bague , qu'on voyait briller à son doigt : c'est le triomphe des bienséances oratoires i Ces trois mots , je le sais , fondus pour ainsi dire dans une narration où ils ne figurent pas moins par leur précision que par leur clarté , mais dont on ne peut deviner le vrai sens sans être instruit de l'anecdote qui les motive , ces trois mots enfin, si simples et si frappants par un trait sublime de situation unique en éloquence, attendrirent et enthousiasmèrent tout l'auditoire, qui se montra digne de les sentir et de les apprécier, en les répétant plusieurs fois avec un transport unanime. (M.)
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servir des paroles fortes du plus grave des historiens * , (f qu'elle allait être précipitée dans la gloire? » car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore ;, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ! La gloire j il est vrai , les défend de quelques faiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire même? ne s'adorent-elles pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées? Que n'ont-elles pas à craindre de leur amourpropre ! et que se peut refuser la faiblesse humaine , pendant que le monde lui accorde tout? N'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition , à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu? La modération , que le monde affecte, n'étouffe pas les mouvements de la vanité : elle ne sert qu'à les cacher; et plus elle ménage le dehors , plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même; et on dit au fond de son cœur : « Je suis, et il n'y a que moi sur la terre -. » En cet état, messieurs, la vie n'est-elle pas un péril? la mort n'est-elle pas une grâce? Que ne doit on ^ craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses î N'est-ce donc pas un bienlait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame; de l'avoir arrachée à sa propre gloire, avant que cette gloire, par son excès, eût mis en hasard sa modération ! Qu'importe que sa vie ait été si courte? jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plusexactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son
• In ipsam (jloriam prœceps agebatur. (Tacit., Agrîc, n. 41.) ' Ego sum^ et prœler me non est altéra. (Is., XLVii, 10.) ' Pas, qu'ajoutent ici les éditions vulgaires, ne se trouve dans aucune des éditions faites du vivant de Tauteur.
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application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie; ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves y et dans les sentiments les plus purs du christianisme, tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue; mais l'opération de la grâce a été forte ; mais la fidélité de l'àme a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé, de réduire en petit tout un grand ouvrage; et la grâce , cette excellente ouvrière , se plait quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie ^ Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de tels miracles ; mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela n'est pas raccourci , et sa main n'est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde , qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement hbre jusqu'au dernier soupir, qu'afin de faire durer les témoii?na2res de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus; les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix; j'ai vu sa main défaillante ^ chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption : n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice, pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a
^ Rien ne peut mieux faire connaître l'esprit de douceur et de charité chrétienne dont Bossuet fit usage dans les derniers moments de Henriette d'Angleterre , que ce qu'il dit ici lui-même. (B.)
' Fénelon n'est pas plus sensible. Bossuet a employé ici et consacré , pour ainsi dire, ces deux beaux vers de Tibulie, Eleg., I, C3 :
Te spectem, stiprema mihi qiium vcnerit hora. Te teneam morieiis, déficiente manu.
On sait que le pieux et ingénieux Gommire avait placé cette inscription au pied de son crucifix. (V.)
porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles , lui donnera encore son sang dont elle est déjà toute teinte , toute pénétrée , par la participation à ses sacrements, et parla communion avec ses souffrances.
Mais en priant pour son âme , chrétiens , songeons à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous convertir? Et ' quelle dureté est semblable à la nôtre , si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu'au fond de l'âme, ne fait que nous étourdir pour quelques moments? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent , ni que quelqu'un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir^. Car si nous savons nous connaître , nous confesserons, chrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez bien établies , nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe; c'est que les sens nous enchantent; c'est que le présent nous entraine. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper, et des sens , et du présent, et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue , ni de plus près , ni plus fortement , la vanité des choses humaines ? et si nos cœurs s'endui-cissent après un avertissement si sensible , que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste; et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine
' Et , qu'on lit dans les trois premières éditions , paraît nécessaire.
' Une phrase suffit à Bossuet pour étouffer par un trait sublime cette prétention des pécheurs, qui voudraient être favorisés d'apparitions miraculeuses, pour déterminer leur conversion. (M.)
puissance que de la vouloir forcer par des exemples , et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs ' . Qu'y a-t-il donc^ chrétiens ;, qui puisse nous empêcher de recevoir^ sans différer, ses inspirations? Quoi! Je charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune ;, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom , leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force? et quel est notre aveuglement, si toujours avançant vers notre fin , et plutôt mourants que vivants , nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie ^ ? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde; et toutes \qs fois que vous serez dans ces lieux augustes , dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait si bien, vous sentirez qu'elle y manque ; songez que cette gloire que vous
' Var. Première édition : llocevez donc sans différer ses inspirations, et ne tardez pas à vous convertir. Quoi! etc.
" Bossuet , en envoyant TOraison funèbre de la reine d'Angleterre et de madame Henriette à Tabbé de Rancé , lui écrivait : « J'ai laissé ordre M de vous faire passer deux Oraisons funèbres, qui, parce qu'elles font « voir le néant du monde , peuvent avoir place parmi les livres d'un soli- (( taire, et que, en tout cas, il peut regarder comme deux têtes de mort « assez touchantes. » Ces mots , jetés au hasard dans une lettre qui n'était pas destinée à voir le jour, révèlent la pensée habituelle de Bossuet. Jamais la puissance et la grandeur ne venaient se présenter à son esprit qu'il ne vît la mort à côté. (B.)
admiriez faisait son péril en cette vie , et que dans l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux où rien n'a été capable de la rassurer, que cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu , et les saintes humiliations de la pénitence'.
' Voyez page 20, le jugement de M. de Chateaubriand.
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