‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 12 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il n'y a que Dieu ^ui essentiellement et par lui-même ait une légitime autorité pour juger les hommes, parcequ'il n'y a que Dieu qui soit le créateur, et par conséquent le souverain et le maître des hommes ; vérité si incontestable et si universelle, que Jésus-Christ même, en qualité d'homme, n'aurait pas le pouvoir de juger le monde, comme nous apprenons de l'Evangile qu'il doit le juger, si ce pouvoir ne lui avait été donné de son Père. Seigneur, disait David, par un esprit de prophétie, donnez au roi votre jugement ; le texte hébraïque porte, donnez au roi votre puissance pour juger le peuple que vous lui avez confié : Deiis, judicium tuum Régi da (Ps. LXXI) ; comme s'il eût dit : ce jugement, mon Dieu, n'appartient qu'à vous, mais faites-en part à celui que vous avez choisi, et puisque vous l'avez étabU roi, commettez-lui votre justice, aCn qu'il l'exerce en votre nom : et juslitiam tuam fiiio Régis. Je sais, chrétiens, que ces paroles du Psaume peuvent être entendues de Salomon, en faveur duquel David faisait à Dieu cette prière ; mais je sais aussi que tous les Pères de l'Église les ont expliquées de Jésus-Christ, et que les Juifs même, suivant leur tradition, les reportaient à la personne

du Messie, dont Salomon n'était que la figure. Quoi qu'il en soit, dit saint Augustin, il est de foi que jamais le Sauveur du monde ne jugera les vivants et les morts qu'en vertu de la commission qu'il en a reçue : Pater omne judicium dédit Filio (JoAN. V) ; que comme il n'a point pris de lui-même la qualité glorieuse de pontife, aussi ne s'est-il point attribué celle de juge; qu'il a voulu, ou pour parler plus exactement, qu'il a dû être spécialement appelé à cet important ministère, et que sans sa vocation divine, tout grand, tout sage, tout saint qu'il est, il n'en ferait jamais nul exercice ; ainsi lui-même dans l'Écriture s'en déclare-t-il. Or de là, mes chers auditeurs, je tire d'abord un argument invincible contre l'abus des jugements téméraires; car que faisonsnous quand, au mépris de cette règle, nous nous donnons la liberté de juger le prochain ? nous attentons sur l'autorité de Dieu, nous entreprenons sur ses droits, nous nous donnons ou nous prétendons nous donner un pouvoir qu'il s'est réservé et qui lui est propre ; ce que Jésus-Christ ne fera que comme délégué de son Père céleste, nous le 'faisons de notre chef ; ce que Dieu par privilège lui a accordé comme à son Fils, nous l'usurpons impunément et sans titre. Et voilà, dans la doctrine de saint Paul, le premier yirincipe sur quoi est fondée la témérité de la plupart des .jugements des hommes : car qui êtes-vous, disait ce grand apôtre, pour juger et pour condamner le serviteur d'autrui? Tu quis es, qui judicas alienum servum (Rom. XIV) ? S'il tombe ou s'il demeure ferme, ce n'est point à vous d'en connaître, c'est à celui dont il dépend, et qui comme maître est son juge : Domino sua stat aut cadit (Idi.m) : c'est-à-dire selon la paraphrase de saint Ghrysostome, pourquoi jugez-vous de ce qui ne vous regarde pas, et pourquoi vos vues s'étendentelles hors des limites où l'ordre de la Providence et votre condition vous renferment ? cet homme dont vous censurez la conduite, et dont vous condamnez peut-être, non-seulement les actions, mais les intentions, est-il votre sujet? avez-vous dans le monde quelque supériorité sur lui ? Rendezvous compte de sa vie ? en devez- vous répondre à Dieu ? Si

cela est, je consens que vous en jugiez, et mon soin serait alors de vous apprendre la manière dont il y faudrait procéder, l'esprit et la charité qu'il y faudrait apporter, les mesures de prudence qu'il y faudrait garder. Mais puisque vous reconnaissez vous-même qu'il n'est rien de tout cela, et que la personne dont vous formez ces jugements désavantageux n'est point soumis à votre direction, que vous n'en êtes point chargé, et que ni devant Dieu ni devant les hommes vous n'en devez point être responsable, pourquoi de vous-même vous ingérer dans sa cause? Abandonnez-la à son juge naturel, et respectez dans votre frère le droit qu'il a de n'être jugé que de Dieu, ou du moins de ceux que Dieu a commis pour veiller sur lui : s'il fait bien, vous pouvez par là participer à son mérite, et s'il fait mal, le blâme n'en retombera pas sur vous. Mais si vous le condamnez, quoi qu'il fasse, vous vous rendez vous-même criminel ; *car s'il fait bien et que vous en jugiez mal, vous commettez à son égard une injustice; et s'il fait le mal même pour lequel vous le condamnez, vous commettez une autre injustice envers Dieu, parce qu'en le condamnant et en le jugeant, vous vous attribuez le pouvoir de Dieu.

Voilà le grand principe que nous devons suivre, et une des leçons les plus ordinaires que faisait saint Paul aux premiers chrétiens, pourquoi? réflexion importante de saint Chrysostome : c'est qu'un des premiers désordres qui s'éleva dans rÉgUse et qui divisa les chrétiens, fut la liberté de juger. Les fidèles circoncis méprisaient les Gentils qui ne l'étaient pas, et les Gentils convertis tenaient pour suspects les fidèles qui voulaient encore se distinguer par la circoncision : ceux qui s'abstenaient des viandes condamnaient ceux qui en usaient, et ceux qui en usaient censuraient ceux qui s'en abstenaient. De là les dissensions et les troubles; et c'est pour cela même que l'apôtre, animé d'un zèle ardent pour l'unité et pour la paix, leur disait sans cesse : Non ergo amplnis invicem juclicemus (Rom. XIV) ; mes frères, ne nous jugeons donc plus les uns les autres ; et par quelle raison ; point (l'autre que celle-ci ; Omnes enim stabimus aniè tribU'

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nal Christi (Ibidem), parcequ'il y a un tribunal où nous devons tous comparaître, qui est le tribunal de Christ. Quelle conséquence? elle est juste et solide; c'est-à-dire que tous les tribunaux particuliers que les hommes s'érigent de leur autorité propre pour juger le prochain, sont des tribunaux incompétents, des tribunaux sans juridiction, et par conséquent des tribunaux dont Dieu annule et réprouve les arrêts. Ce pouvoir de juger les hommes, surtout de juger les cœurs et les consciences des hommes, n'a été donné qu'à Jésus- Christ seul, et tout autre que Jésus-Christ qui se l'arrogé, lut-il un ange et le plus éclairé d'entre les esprits bienheureux, doit être censé usurpateur. C'est donc une espèce d'attentat contre le Fils de Dieu que de juger voire frère, parce que c'est, dit saint Jérôme, oter à Jésus-Christ la prérogative dont il est en possession : Frairem ergo quisquis jiuhcat, Cliristi palmam assumit [ihEV..). Et en effet, poursuit le même Père, que réservons-nous au jugement de ce Dieu-Homme, s'il nous est permis de juger indifféremment de tout? Si uniisquisque de proximo judicamus, ecquid Domino rcservamus (Ibid.) ?

Yous me direz que le Sauveur du monde s'est engagé à nous solennellement, de nous faire asseoir avec lui sur le tribunal de sa justice, et qu'une des récompenses qu'il nous propose est d'avoir part un jour à ce jugement universel où sa qualité de Rédempteur lui donne droit de présider: Sedebitiset vos jiuUcanies (Mattii. XIX). Or, saint Paul exnhquant cette promesse en a étendu l'effet, non-seulement à tous les hommes apostoliques, mais généralement à tous les chrétiens, et en particulier à ceux qui peuvent se rendre témoignage d'avoir été fidèles à Jésus-Christ: An nescitis quoniam Sancti de hoc mundo judicahun'. (l Cor. VI)? Ne savez-vous pas, disait-il aux Corinthiens, que les saints jugeront le monde? et en pariant ensuite à tous : Nescitis quoniam Angelas judicabimus ; quanto magis sœcularia (Ibid.) ? Ne savezvous pas, mes frères, ajoutait-il, que nous devons juger les anges mêmes? Or, s'il est vrai que nous jugerons les animes, combien plus est-il vrai que nous jugerons Ici homme* du

siècle? Il reconnaissait donc en nous un titre pour juger, et la manière dont il s'exprime, marque qu'il le supposait comme un titre évident et incontestable : Nesciiis quoniam judicahimus ? Voilà ce que saint Augustin s'est opposé à lui-même en traitant ce point de morale ; mais écoutez l'excellente conclusion qu'il en tirait pour confirmer la vérité que je vous prêche. Hé bien, mes frères, disait ce saint docteur, tenonsnous-en au principe de saint Paul : il est vrai que nous serons un jour assis avec Jésus-Christ pour juger; mais cela étant, ne le prévenons donc pas ce souverain juge, ne soyons donc pas plus prompts que lui ; puisque c'est alors qu'il nous communiquera son pouvoir, attendons qu'il nous en ait fait part, et attendons-le avec humihté et avec patience ; en un mot, selon la maxime de l'apôtre même, ne jugeons point avant le temps, ni avant la venue du Seigneur : Nolite ergo anle tempus judicare, quoadusquè veniat Dominus (1 Cor. IV); car il serait bien étrange que nous qui ne sommes que des juges subalternes, nous voulussions juger avant Jésus-Christ qui est le juge supérieur.

Or, prenez garde, reprend admirablement saint Augustin, tant que Jésus-Christ a demeuré sur la terre, quelque souveraineté qu'il eût, il ne l'a jamais employée à juger les pécheurs; il les a excusés, il les a supportés, il les a défendus, il leur a fait grâce, il les a consolés, il les a aimés, mais il ne les a point jugés ; que dis-je, il a même protesté hautement qu'il n'était point venu pour les juger : No7i venit Filius hominis ut judicct mundum {Joan. III). De deux offices, celui de Sauveur et celui de Juge, il a fait le premier, tandis qu'il était parmi nous, et il a remis le second à la fin des siècles, quand il viendra dans l'éclat de sa majesté. Sommes-nous plus autorisés que lui ? Avons-nous une juridiction plus étendue? Contenons-nous donc dans les bornes qu'il a voulu lui-même se prescrire : pendant cette vie aimons nos frères comme il les a aimés, siipportonsles comme il les a supportés, excusons-les comme il les a excusés, défendons-les comme il les a défendus, compatissons à leurs faiblesses comme il y a compati, et puis nous

les jugerons un jour avec lui. Il me semble que cette condition nous doit suffire; mais que nous anticipions le jugement de notre Dieu, que dans un temps où il n'a fait que miséricorde, nous entreprenions indiscrètement de faire justice,, de quelque motif que nous puissions nous flatter, c'est une présomption et un orgueil. Dieu nous dit par la bouche de son prophète : Cùm accepero tempus, ego justilias jiiciicabo (Ps. LXXIII) : Lorsque le temps que j'ai marqué sera venu, alors je jugerai; pour nous faire entendre qu'à son égard même il y a un temps de juger et un temps de pardonner : Tempus judicandi, et tempus miserendi. Et ivous, dit saint Grégoire pape, par une témérité insoutenable, nous voulons juger en tout temps; avant que Dieu ait pris le sii-n, nous prenons le nôtre, et nous le prenons parcequ'il nous plaît, et comme il nous plaît.

Désordre universellement condamné de Dieu, mais spécialement condamnable, lorsque nous nous attaquons aux puissances mêmes, que nous osons juger de ceux mêmes de qui nous dépendons, ceux que Dieu a établis pour nous conduire, ceux qu'il nous a donnés pour maîtres et pour pasteurs, les prélats et les ministres de TÉglise ; pourquoi? parce qu'il y a dans eux un caractère que nous devons singulièrement respecter, et à quoi nous ne pouvons toucher sans blesser Dieu jusque dans la prunelle de son œil, suivant cette parole de Zacharie : Qui tetigerit vos, tanget pupillam ociili mei (Zach. II). C'est pourquoi il nous en fait encore ailleurs une défense si expresse : Nolile tangcre Cliristos meos; et in propheiis mois nolile malignari (Ps. GIV) : Ne touchez point à ceux qui sont les oints du Seigneur, et gardez-vous d'exercer sur eux lamalignitéde vosjugements.Désordreessentiellement opposé à cette subordination dont Dieu est l'auteur, et par conséquent le conservateur et le vengeur, puisque du moment que je censure la vie et la conduite de quiconque est au-dessus de moi, je m'élève au-dessus de lui, je me fais le juge de mon juge, et par là je renverse l'ordre où Dieu m'avait placé, et je m'expose aux suites malheureuses que l'apôtre nous fait craindre d'un tel renversement; désordre qui

affaiblit et qui énerve, disons mieux, qui ruine et qui anéantit l'obéissance des inférieurs; car il est impossible que cette facilité à juger, et à juger mal, ne produise peu à peu un secret mépris de celui même dont on juge, et que ce mépris ne fasse naître les contradictions, les murmures, les révoltes de l'esprit et du cœur : d'où il arrive qu'on n'a plus dans les sociétés les plus réglées qu'une obéissance extérieure, qu'une obéissance politique, qu'une obéissance sans mérite, parce que ce n'est point une obéissance chrétienne.

Je sais, mes chers auditeurs, ce que vous avez coutume de répondre, que ce qui vous engage presque malgré vous à juger de la sorte, ce senties imperfections et les défauts, ou, si vous voulez, les dérèglements et les excès de ceux que Dieu a constitués en dignité; qu'en condamnant leurs actions, vous ne laissez pas d'honorer leur ministère et que vous n'en pensez mal que parcequ'ils se comportent d'une manière à ne pouvoir Oa bien penser. Tel est le langage du monde : mais i^ sais aussi que cela ne vous justifie pas, et que quand Iiieu, dans l'Exode, a prononcé cet oracle en forme de loi : Diis non detrahes (Exod. XXII), vous ne jugerez ni ne médirez point des dieux de la terre, c'est-à-dire des puissances ou spirituelles ou temporelles; il n'a point fait cette précision du ministère et de la personne, parcequ'il prévoyait que le mépris de l'un serait toujours suivi du mépris de l'autre, et que les hommes n'auraient jamais un disernement assez équitable pour respecter sincèrement le ministère et la dignité, tandis qu'ils seraient prévenus contre le sujet qui s'en trouve revêtu. En eflet, de tout temps les personnes élevées aux premières places, les magistrats, les princes, les pasteurs des âmes ont ea leurs vices et leurs passions ; ce sont des hommes qu"il n'a pas plu à Dieu de rendre impeccables; et dont les erreurs et les faiblesses, dans le dessein de sa providence, doivent même servir à l'exercice de notre foi et de notre humilité ; mais pour cela il n'a jamais été permis aux particuliers de s'ériger en censeurs de leur vie, beaucoup moins de leur gouvernement et de leurs ordres : voilà néanmoins

l'abus du monde. Constantin, quoique empereur, ne voulut point, par maxime de religion, juger les évoques sur les accusations et les plaintes qu'on formait contre eux; mais aujourd'hui des hommes sans nom, par un zèle aussi faux qu'il est téméraire, jugent hardiment des évêques et des empe- ^.eurs: ce prince se fit un point de conscience de couvrir, pour ainsi dire, de sa pourpre royale la honte des ministres de Jésus-Christ: maintenant on se pique, je ne dis pas de la remarquer et de la révéler, mais de l'imaginer sur les plus faibles conjectures, de la supposer, de l'assurer comme un fait évident et incontestable. Qu'un homme soit le plus accompli et le plus irrépréhensible, et qu'on le mette comme la lumière sur le chandelier, tout accompli et tout irrépréhensible qu'il peut être, on en jugera, et à force de l'observer, on y découvrira ou l'on croira y découvrir des taches : vous diriez que cette impunité avec laquelle on juge et l'on condamne, soit une espèce de consolation dans la nécessité oii l'on se trouve d'obéir aux grands et d'en dépendre; mais malheur à nous si nous raisonnons ainsi, malheur si nous écoutons un chagrin bizarre qui nous porte toujours à contrôler ceux que Dieu a mis sur nos têtes, au lieu de nous en tenir à la grande règle d'une soumission respectueuse et humble ; car Dieu, pour réprimer cette licence, a des châtiments qu'il sait faire éclater sur les coupables quand sa justice le demande. Marie, sœur de Moïse, l'éprouva, et sentit bien la grièveté du crime qu'elle avait commis dans le jugement qu'elle fit de son frère : la lèpre dont elle fut couverte, l'excommunication dont elle fut frappée, et qui la sépara sept jours entiers du camp des Hébreux, furent les marques authentiques de la colère divine; et plaise au ciel que nous en soyons quittes nous-mêmes pour des peines temporelles! Ne dites point que tous les conducteurs du peuple de Dieu ne sont pas des Moïses, que ce ne sont pas des hommes parfaits dont Dieu prenne également les intérêts et la cause en main; saint Pierre vous répond que Dieu s'intéresse pour tous, et que les imparfaits et les vicieux sont aussi bien sous sa protection contre les censeurs présomptueux de leur conduite, que ceux

dont la vie exemplaire est à couvart de tout reproche; pourquoi? parcequ'en qualité de supérieurs et de maîtres, ce sont les ministres et les lieutenants de Dieu, et que par une suite nécessaire, il nous ordonne de l'honorer lui-même dans eux : Non tantum bonis et modestis, sed etiam discolis (1. Petr. I). J'avoue que, pour les contenir dans leur devoir, Dieu permet cette injuste liberté qu'on se donne de les censurer, c'est un bien pour eux ; mais malheur à celui par qui ce bien arrive, puisque c'est un de ces biens que Dieu, par la disposition de sa sagesse, ne tire que des plus grands maux, et qu'il ne peut contribuer à corriger l'un sans pervertir et dérégler l'autre.

C'est donc ici, chrétiens, qu'il faut nous appliquer cette conclusion du Fils de Dieu : Nolite jiidicare, ut non jiidicemini (Matth. Yll) : Ne jugez point, et vous ne serez point jugés. Est-il vrai, Seigneur, demande saint Bernard, que cela seul prisse nous délivrer de votre redoutable et inflexible jugement? ou plutôt est-il vrai que ce soit assez pour paraître avec confiance devant votre adorable tribunal? Quoi ! ce jugement qui faittremblerles saints,et dont l'idée seule acausé les plus mortelles frayeurs aux Hilarions et aux Jérômes; ce jugement où nous devons être pesés dans la balance rigoureuse du sanctuaire, n'aura pour nous rien de terrible, et il ne tiendra qu'à nous, en observant cette loi, de ne plus craindre les arrêts de votre justice? Après cela plaignons-nous de la sévérité de notre Dieu, et lorsque nous avons Jésus-Christ même pour garant de la promesse qu'il nous fait, seronsnous assez ennemis de nous-mêmes pour en perdre tout le fruit: Nolite judicare, ut non judicemini. Poursuivons; nonseulement on juge sans autorité, mais encore sans connaissance : a-utre défaut dont j'ai à parler dans la seconde partie.

SECONDE rARTlE.

Connaître sans juger, c'est souvent modestie et vertu; mais juger sans connaître, dit saint Ghrysostome, c'est tou-

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jours indiscrétion et témérité. Or, si cela est vrai généralement, beaucoup plus l'est-il en particulier, ajoute ce père : quand il s'agit de mépriser et de condamner le prochain : d'où il s'ensuit que les jugements mauvais et désavantageux que nous faisons du prochain sont presque tous téméraires et criminels ; pourquoi? parce qu'ils n'ont presque jamais ce degré d'évidence et de certitude qui serait nécessaire pour les justifier. En effet, chrétiens, le prophète royal a bien raison de dire que les enfants des hommes sont vains, que leurs balances sont trompeuses, et que par le seul défaut de connaissances, il n'y a dans la plupart de leurs jugements qu'illusion et que mensonge : Verumtamen vani filii hominum; mendaccs filii hominum in stateris, ut decipiant ipsi de vanitatein idipsîim [Ps. LXI). Car pour en venir à la preuve, qu'y a-t-il de plus commun dans le monde que de juger par les apparences, que de juger des intentions par les actions, que de juger sur le rapport d'autrui, ou si Ton juge par soimême, que de juger avec précipitation, que de juger avec une assurance pleine de présomption, que de fai e valoir de simples soupçons comme des démonstrations et des convictions, que d'abuser de ses propres vues en les suivant trop, en les portant trop loin, en les étendant au-delà même de ce qu'elles nous découvrent? tout cela autant de sources des faux jugements que nous formons les uns contre les autres, et qui troublent parmi nous et détruisent absolument la société : ne perdez rien, je vous prie, de ce détail.

On juge des hommes par les apparences; et, comme remarque saint Augustin, il faudrait plutôt juger des apparences par les hommes : car, sans insister sur ce point de morale qui est infini, combien voyons-nous de gens dans la vie, qui par divers principes ne sont rien de ce qu'ils paraissent, et ne paraissent rien de ce qu'ils sont? combien qui par je ne sais quelle négligence produisent peu au-dehors ce qu'ils ont de bon ? et combien au contraire dont toute l'étude va à déguiser le mal qu'il y a dans eux, et à se parer du bien qui n'y est pas? combien dont certains défauts visibles et même choquants sont compensés par un fond de mérite très-

solide, et qui sous un extérieur grossier et méprisable cachent les plus rares vertus? Jugez de ces paroles selon l'apparence, autant d'idées que vous vous en faites, ce sont autant d'injustices : aussi Dieu, par des vues bien ditîérentes des nôtres, réprouve-t-il tous les jours les sujets que nous estimons, et estime-t-il ceux que nous réprouvons, pourquoi ? parce que nos jugements n'ont pour objet que ce qui paraît, au lieu que le jugement du Seigneur est fondé sur ce qu'il y a de plus secret et de plus intime : Homo enim videt ea quœ 'parent; Dominus aulem intuetur cor (1 Reg. XVI). Dieu juge les hommes, belle pensée de saint Augustin, Dieu juge les hommes, et si les hommes sont pécheurs, il les juge pour les condamner; mais comment? faisons-nous une loi de son exemple, et ne craignons point que son exemple soit trop parfait pour nous, puisque, dans la matière que je traite, la perfection même de Dieu doit servir à notre instruction ou à notre confusion. Ce Dieu qui, selon le langage de l'apôtre, est la lumière même, ce Dieu en qui il n'y a point de ténèbres, ce Dieu qui possède la plénitude de la science, quand il veut juger et condamner se contente-t-il d'une vue superficielle qui ne lui représente l'homme que par les dehors? Ah! chrétiens, vous le savez, il entre jusque dans les replis les plus intérieurs de l'âme, il pénètre jusque dans les jointures et dans les moelles, il sonde jusqu'aux plus profonds abîmes du cœur, il examine, il fouille, il recherche : Scrutans corda et renés Deus (Ps. YII). Vous diriez que son œil ne soit pas de lui-même assez clairvoyant ; et afin que Jérusalem, figure d'une âme pécheresse, ne se plaigne pas qu'il l'ait jugée sans connaissance de cause, il prend encore le flambeau : Scrutabor Jérusalem in liicernis (Sophon. 1). Ainsi en use ce Dieu juste et sage ; mais nous, chrétiens, aveugles et inconsidérés, nous jugeons notre frère, nous attaquons la probité de celui-ci, la réputation de celle-là sans autre fondement que des apparences, au lieu de nous souvenir que tel sur qui tombe notre censure, et que nous croyons digne de blâme, est celui peutêtre pour qui nous aurions plus d'estime s'il était connu de nous ; que sous ces apparences qui nous séduisent, il y a peut-

être des trésors de grâce et d'innocence ; que cet extérieur qui nous choque est peut-être un voile d'humilité sous lequel il a plu à Dieu de tenir cachés les plus excellents dons. Combien de fois, pour nous être arrêtés à la surface des choses, n'avons-nous pas confondu la vertu avec le vice ; et quels reproches aurions-nous à nous faire devant Dieu, si nous voulions de bonne foi reconnaître la légèreté, je dis, légèreté criminelle, qui dans nos jugements nous a fait prendre de vrais fantômes pour des vérités.

On juge des intentions par les actions. Vous médirez qu'il est impossible d'en juger autrement, et moi je vous réponds avec saint Jérôme, que c'est pour cela qu'il n'en faut point juger du tout. Changeons la proposition, exprimons-la en d'autres termes. On juge des actions sans en connaître le principe, qui sont les motifs et les intentions; ou plutôt, on devine les motifs et les intentions, pour avoir droit d'interpréter et de censurer les actions. Je vous demande, mes chers auditeurs, s'il est rien de plus téméraire et de plus inique : car de raisonner comme l'homme mondain, à qui saint Augustin fait dire : Attendo quid agat, et intelligo propter quid agat (Auc), j'observe la manière d'agir, et de la manière d'agir je conclus pourquoi l'on agit; c'est un abus, reprend ce saint docteur, puisqu'il est évident que la même chose peut être faite par cent motifs tous différents les uns des autres, et que ces différents motifs en doivent fonder autant de jugements tout opposés. En effet, quand Madeleine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, ce fut par un mouvement de piété, et les apôtres l'accusèrent de prodigalité. Le Sauveur du monde lui-même souffrait auprès de lui les pécheurs, pour les attirer à Dieu, et les pharisiens le soupçonnèrent d'entretenir avec eux de mauvais commerces. Nous voyons, continue saint Augustin, les mêmes actions en substance, louées et condamnées par le Saint-Esprit, selon la diversité des intentions. Pharaon accable les Israélites de travaux insupportables, et Moïse en fait périr une partie dans le désert par des châtiments encore plus terribles : mais dans l'un c'était un esprit de do-

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raination qui l'enflait, et dans l'autre un zèle de religion qui l'animait : Sed ille dominatione inflatiis , iste zelo inflam' maius (Aug.). Les impies commettaient des sacrifices en massacrant les prophètes, et les prophètes faisaient à Dieu des sacrifices en exterminant les impies : Occiderunt impii PropJictas, occiderunt impios et prophetse (Idem). Dieu même aussi bien que Judas, a livré Jésus-Christ aux Juifs ; mais Dieu, en Hvrant son Fils, a fait éclater sa miséricorde ; et Judas, en livrant son maître, s'est rendu coupable de la plus noire perfidie : Et tamen in hac iraditione Deus pius est, et homo reus (Idem). Qu'apprenons-nous de là? ah ! mes frères, cela nous apprend que ce sont les intentions des hommes qui donnent la forme à leurs actions, et que ces intentions d'ailleurs n'étant connues que de Dieu, Discretor cogitalionum et intentionum cordis (Hebr. IV), c'est une extrême témérité, quelque éclairés que nous puissions être, d'en vouloir faire le discernement. Pourquoi vous, qui me jugez, de deux intentions que je puis avoir, m'imputerez-vous celle qui vous plaît, surtout si celle que vous m'imputez est celle que je désavoue? pourquoi de deux intentions, l'une bonne, l'autre mauvaise, prétendez-vous que c'est la mauvaise, à l'exclusion de la bonne, que je me suis proposée? Laissezmoi mon secret, disait Isaïe, puisqu'il est à moi, Secrctum meum mihi (Isai. XXIV), et ne vous exposez pas, en voulant y entrer, à tomber dans des erreurs, dont il sera difficile que votre conscience ne soit pas blessée. En un mot, souvenez-vous de la belle maxime de saint Bernard, que l'homme en mille rencontres est si peu d'accord avec luimême, et que ce qui se passe dans lui est souvent si contraire à ce qui part de lui, que jamais on ne peut bien juger, ni de ses actions par ses intentions, ni de ses intentions pat* ses actions.

On juge sur le rapport d'autrui, et quoiqu'on jugeant de la sorte on juge avec moins d'assurance, on se croit en droit de juger avec plus de liberté, comme si le jugement qu'on forme n'était un péché que pour celui qui l'a formé avant nous, et qui l'a ensuite communiqué aux autres. Nous avons

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sur cela même encore, dans l'exemple de Dieu, de quoi nous confondre. Les abominations de Sodome et de Gomcrrhe étaient devenues publiques, le bruit s'en était répandu par loute la terre, et, selon le langage de l'Écriture, il était monté jusqu'au trône de Dieu? Clamor Sodomorum multiplicatus est (Gen. XVIII). Que fait Dieu? Gondamne-t-il d'abord ces malheureux, et les juge-t-il? Écoutez-le s'en expliquer lui-même, et voyez les mesures que sa sagesse lui fait prendre, non pas pour donner plus de poids à son jugement, mais, dit saint Bernard, pour servir de modèle aux nôtres. Clamor Sodomorum e Gomorrhsd multiplicatus est, et peccatum eorum aggravatum est nimis : descendam et videbo utrum clamorem qui venit ad me opère complevcrint : Le péché de ce peuple crie vengeance au ciel, et j'apprends qu'ils ont mis le comble à leurs iniquités; mais ce n'est point encore assez pour moi, je descendrai, j'irai, je les visiterai en personne, et avant que de prononcer comme juge, je m'éclaircirai par moimême comme témoin. Prenez garde, reprend saint Bernard ; Dieu ne s'en fie pas en quelque sorte à sa providence ordinaire, et pour cela il veut en avoir une connaissance plus distincte et plus immédiate : Descendam et videbo. Pourquoi? parce qu'il s'agit de juger et de condamner. Ah! chrétiens, où en sommes-nous, et sont-ce là les sages mesures que nous prenons? Il se répand dans une ville, dans une cour, des bruits injurieux qui flétrissent telle personne et qui la perdent d'honneur; disons-nous alors comme Dieu, Descendam et videbo, je m'instruirai, je verrai, je démêlerai le vrai d'avec le faux, j'irai à la source des choses, je les approfondirai, et jusque-là je me garderai bien de décider? Est-ce ainsi que nous parlons? Vous le savez; ces bruits, quelque frivoles qu'ils soient, sont favorablement reçus ; une mahgne curiosité nous les fait recueillir, et une pernicieuse crédulité nous les fait trouver probables et vraisemblables : nous donnons créance à des hommes, les uns médisants, les autres légers, ceux-ci peu éclairés, ceux-là peu sincères, et sur leur parole nous hasardons des jugements dont nous ' devons nous-mêmes répondre : ils nous donnent leurs ré-

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flexions pour dos faits, et nous les supposons comme tels; ils nous font une histoire de leurs soupçons, et ces soupçons nous semblent des vérités : tout convaincus que nous sommes qu'il n'est point de canal plus inQdèle que les rapports qui se répandent en secret, et qui bientôt deviennent publics, c'est de cette source que nous tirons mille fausses idées qui nous empoisonnent le cœur, et qui sont les semences fatales des haines et des divisions. Ne nous en tiendrons-nous jamais à cette règle souveraine, Dcscendam et videbo; et la précaution dont Dieu lui-même veut user, ne nous servira-t-elle point de modèle? Précaution surtout nécessaire aux grands et aux princes de la terre : ils veulent tout savoir, et combien de fois arrive- t-il qu'on leur représente les choses sous de noires images qui les défigurent? Cependant un soupçon qu'ils ont conçu, une mauvaise impression qu'ils ont prise, est souvent, selon le monde, la réprobation d'un homme, et quelquefois d'un homme innocent, d'un homme qui n'a rendu que des services et qui n'a mérité que des récompenses. Il faut donc que le prince soit incrédule, obsédé qu'il est de gens qui ne cherchent qu'à le prévenir les uns au désavantage des autres ; il faut qu'il soit difficile à croire le mal, et facile à en être détrompé; autrement, pour peu qu'on s'aperçoive qu'il prête aisément l'oreille à certains discours qui vont à la ruine du prochain, il est exposé à n'avoir autour de lui que des imposteurs : Prviceps qui lihcnler audit vcrba mendacii, omnes ministros habet impios (Prov. XXIX).

Mais, dit-on, je juge pour avoir vu, et il ne dépend pas de moi de voir ou do ne pas voir. Autre abus d'autant plus dangereux et plus déplorable, qu'il est souvent plus incorrigible, parcoqu'il est suivi de l'obstination et de l'entêtement; car qu'y a-t-il de plus ordinaire que de prendre ses conjectures pour des évidences? Qu'y a-t-il en môme temps de plus à craindre qu'un esprit de caractère, qui se fait des évidences de ce qu'il lui plaît, et qui croit avoir vu tout ce qu'il a jugé? Vous n'avez pu ne pas voir ce qui était visible, et ce que vous avez condamné : non, chrétiens; mais il dé-

pendait de vous de ne vous pas appliquer à ces vues souvent imaginaires, mais il dépendait de vous d'en détourner votre esprit, mais il dépendait de vous de vous en défier et de les tenir pour suspectes, mais il dépendait de vous de leur opposer mille erreurs passées, où la présomption d'une évidence prétendue vous a fait tomber. Si vous en aviez usé de la sorte, ces vues qui vous ont donné du mépris pour votre frère, en seraient tout au plus demeurées aux terme? d'un simple doute, sur lequel vous auriez moins appuyé. 11 vous est permis de voir ce que vous voyez; mais quand il s'agit de condamner, il ne vous est pas permis d'aimer à le voir, de chercher à le voir, de vous attacher à le voir. Pourquoi ? Parce qu'avec ces dispositions, il est infaillible que vous verrez souvent ce qui n'est pas, et que vous ne verrez pas ce qui est; parcequ'avec ce désir malin il est sur que vous étendrez vos vues trop loin, que vous grossirez les objets, que vous verrez comme une poutre ce qui n'est qu'une paille et un atome, que vous regarderez comme un vice habituel ce qui n'est qu'une faute passagère, que l'impétuosité de votre esprit vous emportera, que la vraisemblance vous éblouira, que l'apparence vous trompera. Tant de fois peut-être on a jugé de vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu'on n'a jamais vu, et tant de fois vous vous êtes plaint de cos jugements précipités et mal fondés. Pourquoi ne vous dites- vous pas ce que vous avez dit aux autres ? La prudence, la retenue que vous exigez d'eux, pourquoi ne l'exigez-vous pas de vous-même?

Concluons par la pensée, ou plutôt par li prière de saint Augustin : Domine, noverim me, noverim te (Aug.) : Seigneur, disait ce père, que je me connaisse, et que je vous connaisse; car si je m'étudie, comme je dois, à acquérir ces deux connaissances, occupé que je serai de moi-même et de vous, je penserai peu au prochain, ou je n'y penserai que dans l'ordre d'une sainte et discrète charité. Si je vous onnais, ô mon Dieu, je saurai qu'il n'y a que vous à qui le ond des cœurs soit ouvert, et je n'aurai garde ainsi d'y vouloir entrer; et si je me connais, je comprendrai que mon

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propre cœur est un abîme où je trouve assez à creuser sans entreprendre de pénétrer dans les sentiments des autres. Si je vous connais, je respecterai votre loi, qui me défend de juger ; et si je me connais, j'aurai honte de mon ignorance, qui souvent m'a fait mal juger. Si je vous connais, j'adorerai votre divine infaillibilité; et si je méconnais, je rougirai de mes erreurs passées, et j'apprendrai dans la suite à m'en préserver. Achevons : on juge sans autorité, on juge sans connaissance, et on juge enfin sans intégrité; dernier défaut dont il me reste à vous entretenir dans la troisième partie.

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