‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 11 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

>ramais décision de la foi n'a été ni plus authentique m

reçue dans le monde chrétien avec plus de soumission et plus (le respect, que celle où l'Église, iuudruyant autrefois le pélagianisme, établit, disons mieux, déclara la nécessité de la grâce intérieure de Jésus-Christ pour toutes les œuvres du salut ; et jamais conséquence n'a été ni plus infaillible ni plus évidemment tirée de son principe que celle que je tire aujourd'hui de cette décision de l'Église pour prouver la nécessité de la prière. Sans la grâce du Rédempteur, quelque fond de vertu naturelle que je puisse avoir, et quelque bon usage que je fasse de ma raison et de ma liberté, je suis dans une impuissance absolue de parvenir au terme du salut; c'est ce que le grand saint Augustin soutint avec tant de zèle, et ce qui fut enGn solennellement conclu contre l'hérésiarque Pelage. Sans le secours de la grâce, non-seulement je ne puis parvenir à ce bienheureux terme du salut, mais je ne puis même m'y disposer, je ne puis même commencer à y travailler, je ne puis pas même le désirer, je ne puis, pas même y penser; c'est ce qu'ont depuis déûni tant de conciles et tant de papes, pour exterminer le sémipélagianisme, rejeton pernicieux de l'erreur que saint Augustin avait si glorieusement combattue. Or, les mêmes armes dont se servait alors l'Église pour défendre la grâce de Jésus-Christ contre les hérétiques qui l'attaquaient, sont celles qu'elip me fournit encore pour justifier l'indispensable obligation de la prière, contre les mondains et les lâches chrétiens qui la négligent. Car voici, mes chers auditeurs, comment je raisonne, et comment chacun de vous doit raisonner avec moi.

Sans la grâce il n'y a point de salut ; donc il n'y a point de salut sans la prière, parceque hors la première grâce qui est indépendante de la prière, comme étant, dit saint Prosper, le principe de la prière même, il est de la foi que la prière est le moyen efficace et universel par où Dieu veut que nous obtenions toutes les autres grâces, et que toutes les autres grâces, dans l'ordre de la providence et de la prédestination, sont essentiellement attachées à la prière : Petite et accipietis; demandez et vous recevrez. Voilà la règle que Jésus- Christ

nous a prescrite, et qui étant limitée à ce don parfait, à ce don souverain et excellent qui nous vient d'en haut, je veux dire la grâce du salut, n'a jamais manqué. Voilà la clef de tous les trésors de la miséricorde : voilà le divin canal par où tous les biens célestes nous doivent être communiqués. Demandez le royaume de Dieu et sa justice, ou plutôt, demandez sans restriction tout ce qui vous est nécesi?aire pour y arriver, et soyez sûrs que vous l'aurez : Petite et accipielis. Voilà, dis-je, l'oracle de la vérité éternelle, dont il ne nous est pas permis de douter. D'où il faut conclure, reprend le docteur angélique saint Thomas, que nul homme, soit juste, soit pécheur, mais encore moins le pécheur que le juste, n'a droit d'espérer en Dieu qu'en conséquence de ce qu'il le prie, et que toute confiance en Dieu qui n'est pas fondée sur la prière et soutenue, ou, si j'ose ainsi m'exprimer, autorisée du crédit de la prière, est une confiance vaine, une confiance présomptueuse, une confiance même réprouvée de Dieu : et la raison est que Dieu, dit saint Thomas, qui ne nous doit rien par justice, et qui est incapable de nous rien devoir autrement que par la miséricorde, tout au plus par fidélité, ne s'est engagé à nous par ces titres même de fidélité et de miséricorde, que sous condition et dépendamment de la prière. Il peut donc non-seulement sans être injuste, mais sans cesser d'être fidèle et miséricordieux, ne nous point accorder ses grâces, quand nous ne le prions pas. Je dis plus, et dans le cours ordinaire de sa providence, il le doit en quelque façon, parceque des grâces aussi précieuses que les siennes, c'est la réflexion de saint Chrysostome, des grâces aussi importantes que celles qui nous conduisent au salut, méritent bien au moins qu'il nous en coûte de les demander, et de les demander avec empressement et avec ferveur.

Vous me direz qu'indépendamment de nos prières Dieu sait nos besoins spirituels, et sans que nous nous mettions en peine de les lui faire connaître, qu'il y peut pourvoir. Il est vrai, répondait saint Jérôme à Vigilantius, qui préoccupé de son sens, et renversant sous ce prétexte le fondement de la rehgion, voulait conclure de là l'inutilité de la prière : il est

vrai, Dieu connaît par lui-même nos besoins ; mais quoiqu'il les connaisse par lui-même et qu'il y puisse pourvoir sans nous, il veut y être déterminé et engagé par nous ; c'est-à-dire il veut être excité par nos prières à nous accorder les secours qu'il nous a préparés ; il veut que nos prières soient le ressort qui remue sa miséricorde et qui la fasse Agir. Car il est, ajoutait ce saint docteur, le maître de se? biens, et en cette qualité de maître, c'est à lui de nous lea donner et d'en disposer aux conditions qu'il lui plaît. Or, encore une fois, il lui a plu que la prière fût une de ces conditions, et même la principale, et qu'elle entrât dans le pacte qu'il a fait avec nous comme notre Dieu, en nous disant : Petite et accipietis. Il lui a plu, en faisant servir nos besoins à sa gloire, de nous intéresser par là à l'honorer, de nous attacher à son culte par ce sacré lien, de nous tenir par là dans l'exercice de cette continuelle dépendance oii nous devons être à son égard : en un mot, il lui a plu de vouloir être prié et de mettre comme à ce prix les dons de sa grâce, et les effets continuels de sa charité divine. Car c'est ainsi que s'expliquait saint Jérôme, en réfutant l'hérésie des Adamistes, qui consistait à rejeter la prière comme superflue : hérésie que Jovinien avait osé renouveler, et dont Vigilantius était alors l'un des plus zélés partisans. Mais de là, chrétiens, s'ensuivent trois autres vérités, qu'il est du devoir de mon ministère de vous bien faire comprendre, et que vous ne pouvez ignorer sans un préjudice notable de votre religion et de votre foi.

Première vérité. 11 s'ensuit que dans le cours de la vie chrétienne il nous peut arriver et qu'il nous arrive souvent de manquer en effet de certaines grâces pour accomplir le bien auquel nou.^ sommes obligés et pour éviter le mal que la loi de Dieu nous défend, sans que nous ayons droit d'alléguer notre impuissance pour excuse de nos désordres, sans que nous puissions prétexter devant Dieu nulle impossibilité d'obéir à ses commandements, sans que sa loi dans ces occasions nous devienne impraticable ; l'obligation que Dieu Vest faite de nous exaucer autant de fols que nous le prierons

Utilement pour le salut, étant alors contre nous une raison invincible qui nous ferme la bouche, et qui confond ou notre lâcheté ou notre erreur. Ceci mérite votre attention. Il vous est impossible, par exemple, dites-vous, d'aimer sincèrement votre ennemi et de lui pardonner de bonne foi l'injure que vous en avez reçue ; et persuadé que cela vous est impossible, vous prétendez par là vous disculper des sentiments de haine et de vengeance que vous conservez dans le cœur : ainsi le malheureux esprit du monde, qui est un esprit d'infidélité, vous aveugle-t-il ? Mais écoutez les paroles de saint Augustin, bien opposées à ce langage, ou plutôt écoutez toute l'Eghse assemblée dans le dernier concile, et se servant des paroles de saint Augustin : Vous vous trompez, mon frère, dit ce saint docteur cité par le concile, vous vous trompez; Dieu, qui est le meilleur et le plus sage de tous les législateurs, en vous commandant d'aimer votre ennemi, ne vous commande rien d'impossible; mais par ce commandement adorable il vous avertit de faire ce que vous pouvez et de demander ce que vous ne pouvez pas, et il vous aide à le pouvoir : Deus impossibilia nonjubet, sedjubendo mo' net, et facere quoi possis, et petere quod non possis, et adjuvat iitpossis (CoNGiL. ïrid). Voilà en deux mots ou la réfutation de votre erreur, ou la cc:iviction de votre libertinage : vous n§ vous sentez pas encore prévenu de cette grâce toute-puissante qui inspire la charité pour les ennemis même, et cette grâce vous manque, je le veux; mais vous avez une autre grâce qui ne vous manque pas, une autre grâce qui vous tient lieu de celle-là et avec laquelle il ne vous est jamais permis de rien imputer au défaut de celle-là. Quelle est cette autre grâce? la prière que Dieu vous a mise en main comme un instrument avec quoi vous pouvez tout, et qu'il ne tient qu'à vous de mettre en œuvre pour vous attirer cette grâce de la charité héroïque et de l'amour des ennemis que vous n'avez pas. Vous ne pouvez pardonner, mais vous pouvez prier, et le pouvoir de prier est pour vous une assurance et un gage du pouvoir de pardonner : car il suffit que vous puissiez l'un ou l'autre, ou plutôt que vous puissiez l'un

pour l'autre ; et du moment que l'un ou Tautre de ces deux pouvoirs vous est donné, le pardon de l'injure vous est possible. Or, après la promesse de Jésus-Christ, l'un des deux vous est assuré et vous est acquis; autrement saint Augustin ne vous aurait pas dit : Et facere quod possis, et petere quod. non possis, de faire ce que vous pouvez, et de demander ce que vous ne pouvez pas, puisqu'il serait également hors de votre pouvoir et de demander et de faire. Il faut donc que la grâce de faire ne vous manque que parceque vous n'usez pas de celle de prier et de demander; et c'est, mon cher auditeur, le secret que je vous apprends, et ce qui éclaircit parfaitement la théologie des pères de l'Église, quand ils avancent sur cette matière des propositions dures en apparence, mais d'ailleurs d'une connexion admirable entre elles ; car voici le nœud de cette connexion. La grâce nous manque quelquefois : qui en doute et qui peut en disconvenir ? mais nous manque-t-elle parceque Dieu nous la refuse, ou parce que nous ne la demandons pas à Dieu ? nous manque-t-elle par le défaut de celui qui la donne, ou par notre indisposition et notre indifférence à la recevoir ? nous manque-t-elle parceque Dieu ne veut pas nous exaucer, ou parce que nous négligeons de le prier? Voilà, homme du monde, ce qui vous condamnera un jour : jugez-vous, et écoutez-moi. Vous êtes trop faible pour surmonter la passion qui vous domine et pour résister à la tentation et à l'habitude du honteux péché dont vous vous êtes fait esclave ; je le sais et j'en gémis pour vous ; mais avez-vous bonne grâce de vous en prendre à votre faiblesse, tandis qu'il vous est aisé de pratiquer ce qui vous rendrait fort et invincible si vous vouliez y recourir ? Or, telle est la vertu de la prière.

De dire qu'il y a des états où cette prétendue faiblesse s'étend jusqu'à la prière même, des états où l'homme tenté n'a pas même la force de prier, je sais que raisonner ainsi, c'est encore une de ces pensées mahgnes que notre esprit suggère à notre cœur, pour chercher des excuses dans le péché : Ad excusandas excusationes in peccatis (Ps. GXL). Mais, comme remarque saint Chrysostome, si cela était, pour

SUR LA PRIERE. lOa

quoi l'apôtre de Jésus-Christ nous assurerait-il le contraire, et pourquoi ferait-il consister la fidélité de Dieu, en ce que Dieu ne permet point et ne permettra jamais que nous soyons tentés au-dessus de nos forces ? Fidelis Deus, qui non palielur vos tentari supra id quod potestis (l Cor. X). Car s'il y avait des états où nous n'eussions ni la force de vaincre la tentation, ni la force de prier pour ea obtenir la victoire, c'est-à-dire des états où la grâce pour l'un et pour l'autre nous manquât également, il faudrait que saint Paul l'eut mal entendu, et qu'en voulant nous consoler par ce motif de la fidélité de Dieu, il nous eût donné une fausse idée, puisqu'il serait vrai qu'étant trop faible pour prier, aussi bien que pour résister, nous serions évidemment tentés au-delà de ce que nous pouvons, et qu'ainsi Dieu permettrait ce que cet apôtre a soutenu qu'un Dieu fidèle ne pouvait permettre. Mais non, mon frère, poursuit saint Chrysostome, il n'en va pas ainsi : vous êtes faible jusqu'à l'excès; mais vous ne l'êtes que parce que malheureusement vous quittez l'exercice de la prière ; car dans le dessein de Dieu c'était la prière qui devait vous fortifier, qui devait vous fournir des armes, qui devait vous servir de bouclier pour repousser les attaques du démon. Et en effet, par la prière les saints, quoique fragiles comme vous, ont toujours été victorieux, et sans la prière, quoique saints d'ailleurs, ils auraient été comme vous vaincus. Cessez, donc encore une fois d'excuser par là vos chutes : et de l'expérience funeste que vous avez de votre fragilité, ne coTicluez autre chose que la nécessité absolue où vous êtes d'observer le précepte de Jésus-Ghiist qui vous commande de prier, et de prier sans relâche : Oportet semper orare, et non deficere (Luc. XVIII).

Il en est de même de ces chrétiens froids et languissants, peu touchés des devoirs de leur religion, qui se voyant dans la sécheresse et le dégoût, et même dans l'insensibilité et l'endurcissement, se plaignent que Dieu les délaisse, au lieu de s'accuser devant Dieu de leur propre infidélité, et de reconnaître avec gémissements et avec larmes que leur malheur au contraire esc qu'eux-mêmes ils délaissent Dieu, en renon-

çant à la prière, et ne faisant nul usage de cet excellent moyen sur lequel roule toute l'espérance chrétienne. Car c'est encore un autre point de la créance catholique, qui nous est déclaré par le concile, qu'à l'égard de ceux qui sont une fois justifiés ou par la pénitence ou par le baptême, Dieu ne les abandonne jamais, s'ils ne l'ont auparavant abandonné. Deus gratiâ sud semel justi/îcatos nunquam deserit, nisi priùs ab eis deseratur (Goncil. Trident.). Or, il est néanmoins hors de doute que ce serait Dieu qui les abandonnerait le premier, si, lorsqu'il leur fait un commandement, il ne leur donnait pour l'accomplir ni la grâce de la prière, ni, comme parlent les théologiens, la grâce de l'action. Mais il n'est pas moins évident qu'il ne les abandonne qu'après qu'ils l'ont déjà abandonné, quand il ne les prive de la grâce de l'action, que parce* qu'ils ne sont pas fidèles à la grâce de la prière. Quel est donc l'ordre de cet abandon terrible que nous devons craindre? le voici : nous commençons, et Dieu achève ; nous abandonnons Dieu en négligeant de recourir à lui et de nous attirer par la prière sa grâce et son secours; et Dieu qui, selon le prophète, méprise celui qui le méprise, nous abandonne, en nous laissant, par une juste punition, dépourvus de ce secours et de cette grâce. Mais l'abandon de Dieu suppose le nôtre ; et sans le nôtre qui est volontaire, et dont nous nous rendons coupables, nous ne devrions jamais craindre celui de Dieu. Hors de là nous aurions droit de compter sur Dieu, et ce droit ou cette sûreté pour nous serait la prière : mais avec quel front osons-nous nous en prendre à Dieu, et dire qu'il s'éloigne de nous, pendant que nos consciences nous reprochent que c'est nous-mêmes qui le forçons à cet éloignement, et qui par le mépris que nous faisons de la prière, sommes les premiers à nous éloigner et à nous détacher de lui.

Seconde vérité. 11 s'ensuit de là que le plus grand de tous les désordres et en même temps de tous les malheurs où puisse tomber l'homme chrétien, c'est d'abandonner la prière : pourquoi ? parce que abandonner la prière, c'est renoncer au plus essentiel et au plus irréparable de tous les

moyens du salut. Prenez garde, s'il vous plaît. Au défaut de tout autre moyen, quelque avantageux ou même nécessaire qu'il puisse être pour le salut éternel, l'homme chrétien peut trouver des ressources dans la religion. II n'y a point de sacrement dont l'efficace et la vertu ne puisse être suppléée par les dispositions de la personne qui le désire de bonne foi, mais qui ne peut le recevoir : il n'y a point d'œuvre ni méritoire, ni satisfactoire, qu'une autre de pareil mérite et d'égale satisfaction ne puisse remplacer : la contrition pure et parfaite peut tenir lieu de la confession des péchés ; l'aumône, sel(m la doctrine des pères, peut par l'acceptation de Dieu être substituée au jeûne : mais rien ne peut à notre égard être le supplément de la prière, parceque, dans l'ordre du salut et de la justification, la prière, dit saint Chrysostome, est comme la ressource des ressources même, comme le premier mobile qui doit donner le mouvement à tout le reste, et quand tout le reste viendrait à manquer, comme la dernière planche pour sauver du naufrage l'homme pécheur. Si je suis incapable d'agir pour Dieu, si je puis au moins souffrir pour lui ; si l'infirmité de mon corps m'empêche d'exercer sur moi les rigueurs de la pénitence, je puis racheter mes péchés par la miséricorde envers les pauvres : mais dans quelque état que je me suppose, si je cesse de prier, je n'ai plus rien sur quoi je puisse faire fond, et par nul autre moyen je ne puis racheter ni réparer la perte que je fais en me privant du fruit de la prière. Ne priant plus, toutes les ressources de la grâce sont taries pour moi, et mon âme, Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride, qui n'est plus arrosée des pluies du ciel. Ne priant plus, je n'ai plus ni humilité, ni foi, ni patience, parceque, bien loin de m'efforcer à pratiquer ces saintes vertus, je ne me donne pas même la peine de vous les demander. Ne priant plus, je me laisse emporter à mes passions et à mes désirs déréglés, parceque, bien loin de les combattre, je n'ai pas même recours à vous, qui pouvez seul m'aider à les réprimer. Ne priant plus, toute l'harmonie de la vie chrétienne est en moi déconcertée, parce que

la prière, qui en était Tàme, cesse et n'est plus pour moi d'aucun usage. Car c'est à quoi se termine l'indévotion que je remarque et que je déplore dans je ne sais combien de lâches chrétiens.

Cependant, mes chers auditeurs, voilà le désordre du siècle, et tel de vous à qui je parle doit actuellement se dire à soi-même, voilà mon état. C'est un pécheur d'habitude accablé du poids de ses iniquités, mais dont le dernier des soins est de représenter à Dieu sa misère et de s'adresser à lui comme à son libérateur, en s'écriant avec l'apôtre : Qiiis me liberahit de corpore mortis hujus (Rom. Vil)? qui me délivrera de ce corps de mort? C'est une femme mondaine remplie de l'amour d'elle-même et idolâtre de sa personne, mais qui n'a jamais dit à Dieu sincèrement : Seigneur, détruisez en moi cet amour profane, et faites-y régner le vôtre. C'est un homme exposé par sa condition aux occasions les plus prochaines du péché, qui à tous les moments du jour devrait soupirer vers le ciel et implorer l'assistance du Très- Haut; mais qui, tranquille au milieu des dangers les plus présents, passe les années entières sans rendre à Dieu le moindre culte, ni lui offrir le sacrifice d'une humble prière. Voilà, dis-je, ce que j'appelle la désolation du christianisme. Je ne pcirle point de certains pécheurs endurcis qui, rebelles à la loi de Dieu et obstinés dans leurs vices, ont une opposition formelle à la prière, parcequ'ils craindraient d'être exaucés, et que, livres dès cette vie à l'esprit de réprobation, ils ne voudraient pas que Dieu leur accordât la grâce de leur conversion. Il y en a de ce caractère, et Dieu veuille que personne de vous ne se reconnaisse dans la peinture que j'en fais! Je parle de ceux et de celles qui par esprit de dissipation, qui par accablement des soins temporels, qui par attachement aux plaisirs du monde, qui par froideur pour Dieu, qui par indifférence pour le salut, qui par oubli de leur religion, se sont mis dans la position malheureuse de ne plus prier : c'est à ceux-là que je parle, les conjurant par le plus pressant de tous les motifs, d'ouvrir aujourd'hui les yeux et d'avoir compassion d'eux-mêmes. Car que peut-on, mes

frères, espérer de vous, si vous quittez ce qui est la base et l'appui de toutes les espérances des hommes? Destitués du secours de la prière, que devez-vous attendre de Dieu ? Sans la prière, quelle part avez-vous aux mérites de Jésus-Christ? de quel bien êtes-vous capables ? quel mal pouvez- vous éviter? Comment le péché vous a-t-il portés jusque-là, de renoncer à ce qui devrait être votre souveraine et votre unique consolation? est-ce paresse? est-ce endurcissement de cœur? est-ce doute et incrédulité? Si c'est paresse, en fut-il jamais une plus léthargique que celle de se damner et de se perdre, faute de dire à Dieu, sauvez-moi? Si c'est endurcissement, en peut-on concevoir un plus affreux que celui d'être couvert de plaies et de plaies mortelles, manque de dire à Dieu, guérissez-moi? Si c'est incréduhté, y en a-t-il de plus insensée que celle de supposer un Dieu plein de bonté, et de n'en faire jamais l'épreuve, en lui disant, soutenez-moi, fortifiez-moi, convertissez-moi?

Troisième vertu. Il s'ensuit que le comble du malheur pour un chrétien est de perdre absolument l'esprit de la prière. J'entends par l'esprit de la prière une certaine estime que l'on conserve toujours pour ce saint exercice, quoiqu'on ne le pratique pas; j'entends une certaine confiance en ce moyen de conversion et de satisfaction, quoiqu'on néglige de s'en servir; j entends un certain sentiment intérieur du besoin que nous en avons, et un fonds de disposition à l'employer dans les rencontres, quoiqu'actuellement et dans les conjonctures présentes on n'en fasse aucun usage. Car avoir perdu cette estime, cette confiance, ce sentiment, cette disposition secrète, c'est avoir perdu jusqu'aux principes les plus éloignés de la vie de l'âme, et c'est être dans l'ordre de la grâce, ce qu'est dans l'ordre de la nature un arbre dont on a coupé, non point seulement les branches, mais jusqu'à la dernière racine. Tandis qu'on a cet esprit encore, ou qu'on en a quelque reste, tout assoupi qu'il est, il peut dans l'occasion se réveiller, nous exciter à la prière, nous y faire avoir recours, et par l'efficace de notre prière nous pouvons toucher le cœur de Dieu, et impétrer une grâce qui nous touche enfia

nous-mêmes et qui nous ramène à Dieu. Si ce n'est pas aujourd'hui que cet esprit agit, ce sera peut-être dans la suite des années, et le moment viendra où nous éprouverons sa vertu. Mais si cet esprit est absolument éteint, si nous n'avons plus ni estime de la prière, ni confiance en la prière, ni goût pour la prière, ah ! mes chers auditeurs, où en sommes-nous, et quelle espérance y a-t-il que jamais nous nous dégagions des pièges du monde, que nous nous délivrions jamais de l'esclavage de nos passions, que nous surmontions jamais la chair qui nous sollicite sans cesse et qui nous entraîne, que nous revenions de nos égarements et que nous rentrions dans les voies de Dieu? La grâce de la prière ne nous manquera pas pour cela : mais nous manquerons à cette grâce, parce que n'ayant plus nul esprit de prière, nous manquerons de dispositions pour recevoir cette grâce et pour y répondre. Voilà pourquoi le prophète royal regardait comme un des bienfaits de Dieu les plus signalés, et le bénissait de n'avoir point permis que l'esprit de prière lui fût enlevé : Benedictus Deus qui non amovit orationem meam à me (Ps. LXV). Voilà pourquoi Dieu voulant marquer son amour à son peuple, lui promettait de répandre sur lai un esprit de grâce et un esprit de prière : Efpundam super domum David et super habitatores Jérusalem, spiritum gratine et precum (Zach. XII). Et voilà pourquoi nous vous exhortons si fortement, chrétiens, à ne pas dissiper ce précieux talent : or on le perd, en perdant l'habitude de la prière, et en demeurant les semaines entières, les mois, les années, sans nul usage de la prière.

Heureux donc, si ce discours peut rallumer votre zèle pour une pratique si salutaire et si nécessaire! Allons, mes frères, allons nous jeter aux pieds de notre Père céleste, et lui présenter avec foi, avec humilité, avec persévérance, le religieux hommage de nos vœux. Nous ne pouvons ignorer d'une part nos besoins, et de l'autre la parole qu'il nous a donnée de nous accorder son secours, quand nous prendrons soin de l'implorer. Quoique cette parole soit générale, et qu'elle s'étende à tout, aux besoins temporels comme

aux spirituels, à ce qui regarde le corps et la vie présente, comme à ce qui concerne l'âme et le salut éternel, Quodcumque petieritis, souvenons-nous néanmoins de cette autre leçon qu'il nous fait ailleurs, de chercher d'ahord le royaume de Dieu et sa justice, et de nous reposer de tout le reste sur sa providence, qui y pourvoira. Demandons-lui, selon l'ordre que le Fils de Dieu nous a prescrit, que son nom. soit sanctifié, et que nous puissions contribuer nous-mêmes à sa gloire par la sainteté de nos œuvres; que son règne arrive, et que dès ce monde il établisse son empire dans nos cœurs, afin que nous régnions éternellement avec lui dans le séjour bienheureux; que sa volonté soit laite dans le ciel et sur la terre, mais par-dessus tout qu'elle s'accomplisse en nous et que nous lui soyons toujours soumis. Demandons-lui que chaque jour il nous fournisse le pain qui doit entretenir la vie de nos âmes, le pain de sa grâce, ce pain supersubstantiel, pour me servir de l'expression même de l'Évangile ; que tout pécheur que nous sommes, il jette sur nous un regard de miséricorde, et qu'il nous pardonne tant d'offenses dont nous devons nous reconnaître coupables et pour lesquelles nous ne pouvons le satisfaire, s'il ne se relâche en notre faveur de la sévérité de ses jugements. Demandons-lui qu'il nous défende des traits empoisonnés de l'esprit tentateur, et des attaques de ce lion rugissant qui tourne sans cesse autour de nous pour nous surprendre ; qu'il nous défende des charmes trompeurs du monde et de ses prestiges ; mais qu'il nous défende encore plus de nousmêmes et de la malheureuse cupidité qui nous domine. Enfin demandons-lui qu'il nous préserve de toit mal; qu'il nous aide à réparer les maux passés, et à nous relever de nos chutes, à guérir les maux présents et à redresser nos incli-nations vicieuses, à détourner les maux à venir et à éviter le plus affreux de tous, qui est celui d'une éternelle damnation: car si nous sommes éclairés d'une sagesse solidement et vraiment chrétienne, voilà où doivent tendre nos prières, et à quoi elles doivent se réduire ; en voilà le précis et l'abrégé. Mais après avoir vu la nécessité de l'oraison commune, etoî^

dinaire, il me reste à vous faire voir les abus de Toraison particulière et extraordinaire : c'est la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Quand je parle des abus de l'oraison extraordinaire, ne pensez pas, chrétiens, que je prétende ni la condamner ni la combattre, puisqu'il est évident au contraire que de condamner ceux qui en abusent, c'est faire hautement profession de la reconnaître et de l'honorer. Je sais que Dieu, dont la miséricorde est infinie, se communique aux âmes justes par plus d'une voie, et qu'il ne nous appartient pas de limiter ses dons et ses faveurs, beaucoup moins d'entreprendre de les censurer. Je sais, pour me servir des termes de saint Paul, qu'en ce qui regarde ces communications divines, quoique ce soit toujours le même esprit, il y a une diversité de grâces, Divisiones gratiarum sunt, idem autem spiritus (1 Cor. XII), et que de la part même de la créature il y a une diversité d'opérations, quoique ce soit toujours le même Dieu qui opère tout en tous : Et divisiones operationum sunt, idem verà Deiis qui operatur omnia in omnibus (Idem). C'est-à-dire, je sais qu'outre la manière commune de prier, en méditant la loi de Dieu, en contemplant ses mystères, en se remplissant de sa crainte, en s'excitant à son amour, en le remerciant de ses bienfaits, en implorant ses grâces et son secours, qui est le genre d'oraison que pratiquait David et que les saints à son exemple ont de tout temps pratiqué, il y en a un autre différent de celui-là, où Dieu par des impressions fortes, prévenant l'àme et s'en rendant le maître, l'élève au-dessus d'elle-même, tient ses puissances liées et suspendues, la fixe à un seul objet, fait qu'elle agit moins qu'elle ne souffre, lui ôte cette application libre qui ne laisse pas, quoique bonne, d'être un effort pour elle et un travail, l'établit dans un saint repos, lui parle et se découvre à elle, tandis qu'elle est devant lui dans un profond et respectueux silence. Je sais, dis-je, que c'est tout cela qu'on a coutume de comprendre sous le nom d'oraison extraordinaire, et à Dieu ne plaise qu'il

SUR LA PRIKRI-. 213

m'arrive jamais de la critiquer ni de Fimprouver! Mais je veux pour votre instruction et pour votre édification vous en faire connaître les abus, et par là encore une fois, j'en suppose donc pour les âmes prudentes et éclairées le bon usage possible. Je ne prétends pas même vous en faire voiries abus grossiers, tels que sont ceux qui de nos jours ont éclaté à la honte de la religion, et qui ont scandalisé toute l'Église. L'Église animée d'un saint zèle a pris soin elle-même de nous en donner toute l'horreur que nous en devons avoir, et après ce qu'elle a fait, en vain voudrais-je y rien ajouter, persuadé d'ailleurs, comme je le suis, que votre piété n'a nul besoin de ce remède.

Je parle d'abus moins scandaleux, mais toujours très-pernicieux dans leurs conséquences, d'autant plus à craindre qu'ils sont plus ordinaires et qu'on les craint moins. Je parle de ces abus où nous voyons tomber tant d'àmes chrétiennes, qui abandonnant la voie de l'humanité et de sa simplicité, se laissent emporter à suivre des voies plus hautes en apparence, mais fausses et trompeuses. Malheur que l'illustre Thérèse déplorait autrefois devant Dieu ; et nous pouvons dire que Dieu l'avait suscitée pour nous apprendre à nous en préserver, puisqu'il nous a donné dans sa personne l'idée de la plus sage et de la plus solide conduite.. Or je réduis, mes chers auditeurs, ces abus à quatre espèces. La première, de ceux qui par une illusion visible confondent l'oraison extraordinaire avec des choses qui ne sont rien moins qu'oraison, et qui sous ce nom spécieux déshonorent plutôt la religion. La seconde, de ceux qui par erreur et par un défaut de discernement, soit en spéculation, soit en pratique, préfèrent l'oraison extraordinaire à l'oraison commune. La troisième, de ceux qui par un mouvement dfe présomption s'ingèrent d'eux-mêmes, ou du moins tâchent de s'élever à l'oraison extraordinaire, sans y être appelés de Dieu et même contre l'ordre de Dieu. Et la dernière, de ceux qui par un fonds de lâcheté et de paresse, et pour ne vouloir pas se captiver, sous ombre d'oraison extraordinaire, négligent les règles générales auxquelles le Saint-Esprit dans l'Écriture veut que

nous nous assujettissions pour prier saintement et chrétiennement. Ne craignez pas que je m'étende sur aucun de ces quatre articles : j'ai cru pour l'accomplissement de mon ministère, devoir une fois vous les proposer, et je ne m'y suis résolu qu'après qu'une expérience confirmée m'en a fait reconnaître la nécessité ; mais en vous marquant ces abus, j'aurai soin moi-même de ne pas lasser votre patience. Écoutez-moi ; ceci ne sera pas indigne de votre attention.

On se croit dans la voie et dans l'état d'une oraison ex* traordinaire, mais on est dans l'égarement d'une pitoyable illusion : on se croit prévenu des dons du ciel, mais on est, si j'ose le dire, préoccupé de ses imaginations et de ses pensées : on croit avoir part aux communications de Dieu, mais on est livré à son propre sens dans lequel on abonde et qu'on suit uniquement: en un mot, on confond ce que les Pères entendent par oraison sublime, avec des choses qui n'en approchèrent jamais, qui sont de pures visions de l'esprit humain, qui bien souvent en sont les extravagances, qui n'ont nul caractère de solidité et qui ne se trouvent fondées sur aucun des principes de la religion. C'est en quoi je fais consister le premier abus. Car j'appelle oraison chimérique, celle dont l'Évangile ne nous parle point, et que Jésus-Christ ni saint Paul ne nous ont jamais enseignée, n'étant ni vraisemblable ni possible que, dans le dessein qu'ils ont eu de nous apprendre toute perfection, ils nous eussent laissés dans une ignorance profonde de ce qui devait être en matière d'oraison le plus haut degré de la perfection même. Or c'est justement ce qui serait arrivé : car en quel endroit, ou de rÉvangile, ou des autres livres sacrés, paraît-il le moindre vestige de cent choses que le raffinement des derniers siècles a inventées, et qu'on a voulu faire passer dans le monde pour oraison extraordinaire ? J'appelle oraison chimérique celle qui, réduite aux principes, ne se trouve pas à l'épreuve de la plus exacte et la plus sévère théologie : la théologie, dit le savant chancelier Gerson, devant être particulièrement en ceci comme la pierre de touche, pour distinguer le faux et le vrai, ce qui est suspect et ce qui est sûr,

ce qui est vicieux et ce qui est louable et soutenable, et tout ce qui ne s'accorde pas avec cette théologie ne pouvant être que la production d'un esprit trompeur ou trompé. Or vous savez combien de ces manières d'oraison, que la nouveauté ou l'entêtement avaient fait valoir dans le monde, soumises ensuite à la censure des docteurs, et par là au jugement de l'Église, ont été rejetées et réprouvées, non-seulement comme vaines et frivoles, mais comme dangereuses et préjudiciables à la vraie piété. J'appelle oraison cbiméri que celle qui choque le bon sens, et contre laquelle la droitt. raison se révolte d'abord ; ayant toujours été convaincu que le bon sens, quelque voie qu'on suive, doit être de tout, et que là où le bon sens manque, il n'y a ni oraison ni don de Dieu. Or cela seul ne devait-il pas suffire pour discerner la fausseté de tant d'espèces d'oraison qui ont servi de piège aux âmes faibles ? et n'est-il pas étonnant que malgré ce bon sens universel qui a toujours réclamé contre un tel désor-dre, c'est-à-dire, que malgré l'opposition de tous les esprits judicieux et de tous les hommes sages, on n'ait pas laissé de courir après ces fantômes d'oraison, et qu'à la honte du christianisme on ait vu ces fantômes l'emporter souvent sur l'oraison soHde et véritable ? J'appelle oraison chimérique, celle dont les term-es et les expressions même semblent n'êtris propres qu'à décrier la religion et à la faire tomber dans le mépris : la religion, disait Lactance, ne devant rien admettre ni rien autoriser qui ne soit digne de la majesté et de la sainteté du culte de Dieu, et l'oraison pour peu qu'elle se démente de ce caractère, cessant d'être ce qu'elle est, et ne méritant plus le nom qu'elle porte. Or voilà, chrétienne compagnie, ce qui fait le sujet de ma douleur, quand je vois se répandre dans le monde tant de livres sans choix, où sous prétexte d'oraison la religion est toute défigurée, et qui, par un goût dépravé du siècle où nous vivons, ont néanmoins leurs approbateurs. J'appelle oraison chimérique celle qui de la manière qu'on la propose est absolument inintelligible, et où les plus pénétrants et les plus éclairés théologiens ne conçoivent rien. Vous me direz qu'entre Dieu et l'àme il peut sô

passer dans l'oraison des mystères ineffables et inexplicables ; et moi je réponds premièrement que si ces mystères sont inexplicables, on ne doit donc pas entreprendre de les expliquer; que si ces mystères sont inexplicables, il faut donc se tenir dans le silence, et imiter au moins saint Paul, qui, après son ravissement au troisième ciel, avouait humblement l'impuissance où il était de rapporter ce qu'il y avait entendu : Et audivi arca7xa verba qusd non licet homini loqui (2 Cor. XII). Car c'est ainsi qu'en usait ce grand apôtre : mais voici l'abus, mes chers auditeurs ; on se croit plus capable que saint Paul, et ce que saint Paul n'a pas cru lui être permis, on leprésume de soi-même; c'est-à-dire, quelque ineffables et inexplicables que soient ces mystères d'oraison, un homme particulier et sans aveu, s'estime assez habile pour en parler, pour les développer aux autres, pour les réduire en art et en méthode, pour en faire des leçons, pour en donner des préceptes, pour en composer des traités, et pour en discourir éternellement avec des âmes peut-être aussi vaines que lui et souvent séduites par lui ; au lieu de renfermer en soi-même, comme saint Paul, ce que Dieu pourrait lui avoir fait entendre, il produit indiscrètement et inutilement hors de soi ce qu'il a pour l'ordinaire imaginé et ce qu'il n'entendit jamais : combien d'exemples tout récents n'en avons-nous pas? Mais en second lieu, je soutiens que nul genre d'oraison ne doit être approuvé, beaucoup moins admis sous cette notion de mystères élevés, mais inexplicables : autrement il n'y aurait point d'insensé ni de visionnaire qui ne fût reçu à débiter dans l'Église de Dieu, comme mystères d'oraison, ses folies et ses rêveries ; car il n'appartient qu'à saint Paul de pouvoir dire : Audivi arcana verba : dans ce commerce intime avec mon Dieu, j'ai entendu ce que je ne puis exprimer. Quand saint Paul parlait de la sorte, je suis sûr qu'il avait entendu quelque chose de divin, parce qu'étant, comme il était, l'organe du Saint-Esprit, il ne pouvait se rendre à soimême que des témoignages infaillibles. Mais quand tout autre que saint Paul me tient ce langage, j'ai droit et je suis même dans l'obligation de m'en défier; pourquoi? parceque

SUR LA PUIÉRE. *in

sans cela je serais exposé à tous les écueils du mensonge et de l'imposture, et parce qu'il n'y aurait plus d'erreur dont je pusse me garantir. Mais présupposons toujours une espèce d'oraison sublime, exempte d'oraison et de tromperie, et qui soit en effet de Dieu ; ce que je vais dire demande une réflexion toute nouvelle.

On préfère l'oraison extraordinaire à l'oraison commune; c'est le second abus que je combats ; car il est évident, chrétiens, que l'oraison la plus commune est celle dont le Fils de Dieu nous a lui-même prescrit la forme, et que nous appelons pour cela oraison dominicale, et il est d'ailleurs de la loi que cette oraison que nous avons reçue du Seigneur même, quoique la plus commune et la plus simple, est celle qui nous doit être plus vénérable, et à laquelle, préférablement à toute autre, nous devons nous attacher : pourquoi ? non-seulement, dit saint Cyprien, parce que c'est Jésus-Christ qui en est l'auteur, et qui nous l'a apportée du ciel, mais parcequ'en effet toute commune et toute simple qu'elle est, c'est l'oraison la plus parfaite et la plus capable de rendre les hommes parfaits. Qu'il y en ait d'autres plus mystérieuses, et, si vous voulez, d'une plus haute élévation, c'est ce que je vous laisse à décider; mais anathème à quiconque en reconnaîtra une plus sainte et plus sanctifiante. Or selon toutes les maximes de la vraie religion, nous devons préférer, comme chrétiens, l'oraison qui nous sanctifie à celle qui nous élève : il est vrai, celle qui élève l'âme à ces degrés sublimes de contemplation, peut être une grâce et un don de Dieu ; mais prenez garde, s'il vous plaît, que c'est l'une de ces grâces stériles qui, quoiqu'infuses de Dieu, ne rendent l'homme ni plus juste ni plus agréable à Dieu ; l'une de ces faveurs de Dieu qui ne donnent point de mérite; l'un de ws dons qui peuvent être quelquefois les effets de la sainteté, les récompences de la sainteté, les marques de la sainteté, mais jamais ni la cause de la sainteté ni la sainteté même : aa lieu que l'oraison commune, par l'exercice et par les actes des plus méritoires vertus auxquelles elle tient l'àme appliquée, est une source féconde et abondante de toutes les grâces qui font devant Dieu la sanctifica-

Î1«î SERMON

tioii de rhomme. Or pesant les choses dans la balance du sanctuaire, ce qui produit la sainteté, ce qui opère le mérite, ce qui enrichit l'àme de vertus, doit avoir dans notre estime une préférence infinie sur ce qui n'est que pure grâce et que pure faveur : et comme la foi nous enseigne que le moindre degré d'humilité, de charité, de patience est quelque chose selon Dieu de plus estimable que le don de faire des miracles et de ressusciter les morts, parceque le don des miracles est une grâce infructueuse qu'ont eue quelques saints, mais qui n'a point aidé à les faire saints, et sans laquelle il y en a eu d'aussi saints et de plus saints; aussi du même principe devons-nous conclure que le moindre degré de cette oraison, oii l'àme par un usage libre de ses puissances, et fidèle à la grâce de son Dieu, travaille à se purifier et à se perfectionner, qui est l'oraison commune, quoique moins élevée, vaut mieux et est d'un mérite plus grand que toutes les extases et tous les dons imaginables, où Ton suppose l'àme sans action et dans le repos de la contemplation : pourquoi ? parce que Dieu encore une fois ne discerne point les élus par la sublimi h, mais par la fidéhté, et parce que toutes les extases ne sont pas comparables dans l'idée de Dieu à la moindre vertu acquise par le travail d'une humble prière. Désirer donc de parvenir à ces grâces extraordinaires, les rechercher, y aspirer; abus, chrétiens, qu'on ne peut aujourd'hui assez déplorer. Ainsi en usent, pour ne rien dire encore de plus, les âmes ignorantes et imprudentes; mais ce n'est pas ainsi qu'en ont usé les âmes spirituelles et intelligentes; ce n'est pas ainsi qu'en a usé la célèbre Thérèse, qui, dans le moment où Dieu par ces voies extraordinaires se communiqua plus abondamment à elle> lui demandait qu'il modérât l'excès de ses faveurs, qu'il ne relevât pas si haut, qu'il suspendît un peu les effets de ses opérations divines, afin, disait-elle, qu'elle pût dans l'amertume de son cœur pleurer ses fautes passées, et qu'elle n'en perdit pas sitôt le souvenir : Exclamans, petebat beneficiis se in divinis modum imponi, nec céleri oblinone culparum sua* rum memoriam aboleri {Offlc. Egcl. in Fest. S. Tueues.).

Elle concevait donc que l'exercice de pleurer ses péchés, en repassant devant Dieu les années de sa vie, était meilleur pour elle que l'extase et le ravissement, et qu'il lui était plus avantageux de ressentir dans la prière les amertumes d'une componction salutaire, que de goûter les délices d'une oraison plus élevée, mais moins profitable. Et voilà, mes chers auditeurs, ce que je vous prêche : jEmulaminicharismata nieliora{i Cor. XII); à l'exemple de cette grande sainte, entre les dons de Dieu, désirez et enviez les plus excellents; c'est saint Paul qui vous le permet et même qui vous l'ordonne ; mais ne vous aveuglez pas jusqu'à prendre pour les plus excellents ceux qui sont les plus éclatants. Désirez ceux qui "VOUS sont les plus utiles, enviez ceux qui sont les plus propres à vous couvertir, ceux qui vous inspirent plus le zèle de la pénitence, ceux dont l'effet particulier est de vous rendre plus humbles, plus obéissant, plus charitables, plus mortifiés, plus désintéressés ; car ce sont là dans le sens de l'apôtre les plus excellents pour vous : Charismata meliora. Mais souvenez-vous que les dons de ce caractère sont attachés à l'oraison commune, que le Fils de Dieu nous a lui-même pouf cela particulièrement recommandée. Ce n'est pas tout et voici quelque chose de plus essentiel.

On entre dans ces voies extraordinaires sans être appelé de Dieu, et même contre l'ordre de Dieu. Troisième abus qui surpasse tous les autres. Car n'est-ce pas entrer contre l'ordre de Dieu dans l'oraison extraordinaire, de prétendre s'y adonner, quand on a d'ailleurs un évident, un extrême, un pressant besoin de demeurer dans la pratique de l'oraison commune? quand, par exemple, on est rempli de défauts qu'on ne peut espérer de corriger sans le secours de l'oraison commune; quand on est dominé par des passions dont la victoire doit être le fruit, et ne peut être le fruit que de l'oraison commune; quand on a des devoirs à accomplir, auxquels on ne satisfait point, et dont on ne s'instruit jamais que par des réflexions et les lumières de l'oraison commune? Malgré tous ces besoins, abandonner l'oraison commune pour se jeter dans d'autres voies qui ne conduisent à

no SERMON

rien de tout cela, et pour lesquelles par conséquent on n'a ni vocation ni disposition; et au lieu de vaquer à l'étude de soi-même, à la réformation de soi-même, au changement et à l'anéantissement de soi-même, se proposer un genre d'oraison, dont le fond est, pour ainsi dire, une abstraction totale de soi-même et un oubli de toutes les choses dont on devrait être occupé, n'est-ce pas renverser l'ordre de Dieu? Or c'est ce renversement qui me fait pitié, je l'avoue, daus la conduite de je ne sais combien d'âmes censées intérieures. Cur voilà sur ce point l'illusion du siècle : on se pique d'oraison, et d'oraison sublime, et cependant on suit le mouvement de ses passions les plus vives et les plus ardentes, et cependant on ne connaît pas ses imperfections les plus grossières, et cependant on se confirme dans ses plus dangereuses habitudes, et cependant on manque à ses plus importants devoirs. Preuve infaillible, âme chrétienne, que ce n'est point à l'oraison susubhme que vous êtes appelée de Dieu : pourquoi ? parce qu'il est indubitable que l'oraison à laquelle vous êtes appelée de Dieu, doit être proportionnée à votre état. Or il n'y a nulle proportion entre cet état de lâcheté, de dissipation, de désordre où vous vivez, et l'oraison sublime dont vous vous piquez. Ce n'est donc point à vous que cette oraison, dans le dessein de Dieu, peut convenir. Remédier à vos faiblesses, vous détromper de vos erreurs, combattre les passions et les vices qui régnent en vous, voilà à quoi Dieu veut que votre oraison soit employée; si celle dont vous usez ne se rapporte là, quelque subhme qu'elle vous parais-e, ce n'est plus Dieu qui vous attire, c'est votre propre sens qui vous y porte. Or dès là, fût-elle aussi sublime qu'elle vous paraît, quel bien en devez-vous attendre, et quel succès devez-vous en promettre? Il est vrai, cette espèce d'oraison extraordinaire a été saintement pratiquée dans le christianisme ; mais par qui? par des âmes parfaites, qui avaient pour cela toutes les marques de la vocation de Dieu, par des âmes réglées qui, s'acquittant de leurs devoirs, accomplissaient toute justice; par des âmes dont la vie était pure, exemplaire, irrépréhensible, qui par de longues épreuves d'elle-mêmes s'étaient rendues

SUR La prière. 2^1

capables des dons divins, et à l'égard desquelles on pouvait dire avec toute sûreté, que la grâce de l'oraison sublime était la récompense de leur sainteté. Vous, dans l'éloignement cù vous êtes de leur sainteté, vous voulez avoir part à leurs récompenses et v'ous arroger cette grâce ; voilà votre égarement. Car dans la vie imparfaite que vous menez, la grande règle d'oraison pour vous, est qu'au lieu de vous élever, il faut descendre ; qu'au lieu de vous abîmer et de vous perdre dans les communications que vous avez avec Dieu, il faut vous y chercher et vous y trouver, c'est-à-dire, y reconnaître vos obligations, y examiner vos actions, y modérer vos désirs et vos alTecLions, y acquérir le renoncement à vous-même et à vos passions : sans cela plus votre oraison est sublime, et plus elle estvaine: car j'entends par oraison vaine, celle qui Recorrige aucun défaut, celle qui n'est suivie dans lapratique d'aucune réforme, celle en vertu de laquelle on ne renonce à rien et on ne se détache de rien. Or combien n'en a-t-on pas vu servir d'un triste exemple de ce que je dis ! Combien d'âmes présomptueuses qui, en même temps qu'elles faisaient profession de marcher dans ces voies intérieures dont je parle, n'en étaient pour cela ni moins déréglées, ni moins emportées, ni moins aigres, ni moins entières dans leurs sentiments, ni moins hautaines, ni moins dominantes ; en un mot, qui pour être élevées dans l'oraison n'en étaient ni plus saintes devant Dieu, ni plus édifiantes devant les hommes ! Vous me demandez comment elles tombaient dans un abus aussi énorme que celui-là : je vous l'ai dit, chrétiens, par la séduction de l'esprit qui les conduisait ; elles entraient dans ces voies d'oraison par esprit de vanité, de curiosité et de singularité : elles y demeuraient par esprit d'opiniâtreté, d'indépendance, d'indocilité ; éblouies de ces termes de quiétude, de repos, de silence, elles y entretenaient leur oisiveté. Dieu ne les y appelait pas; faut-il s'étonner si elles en abusaient et si, bien loin d'en profiter, elles en étaient encore plus imparfaites?

Enfin, sous prétexte d'oraison extraordinaire, on méprise et on néglige les règles dont le Saint-Esprit nous a fait des

préceptes indispensables pour le saint exercice de la prière, Quatrième et dernier abus, qui mériterait un discours entier. Car dans quelque voie que vous marchiez, fussiezvous de ces âmes du premier ordre que Dieu prévient de ses plus exquises faveurs, c'est à vous, comme au reste des fidèles, qu'a prétendu parler le Saint-Esprit, quand il a dit : Ante orationem prépara animam tuam, et noli esse quasi homo qui tentât Deum (Ecgles. XVIII). Avant la prière préparez votre ame, et ne soyez pas semblable à l'homme qui tente Dieu. C'est à vous, dis-je, comme à moi que ce commandement s'adresse ; et de vous flatter que vous ayez un privilège qui vous en dispense, de vous persuader qu'en qualité d'ame choisie vous n'êtes pas sujette à cette loi, et qu'il vous est permis ensuite, sans aucune préparation, de vous présenter devant Dieu avec un esprit vide de toute pensée, attendant tout de Dieu, mais sans rien faire de votre part qui vous dispose à recevoir ses dons et ses lumières ; de vous figurer que ce qui s'appellerait dans un autre tenter Dieu, soit en vous une perfection, parceque Dieu qui vous a élevé, n'exige plus de vous ni cette dépendance de sa grâce, ni cet assujettissement à ce que sa sainte parole prescrit en termes exprès ; de vous prévenir de ces idées, ce serait un orgueil qui devrait vous faire trembler. Cependant, chrétiens, on en vient là : parcequ'on se croit dans une voie différente des voies communes ; on ne se tient plus obligé à prendre soin de préparer son ame : quelque générale et absolue que soit la loi, on s'en exempte : au hasard de tenter Dieu, on va à l'oraison sans savoir pourquoi l'on y va ; on s'y présente sans aucune vue, sans s'y proposer rien, sans y chercher rien ; on a un entendement capable d'y découvrir et d'y connaître les plus solides vérités, et on se fait un mérite de ne l'y pas appliquer, une volonté capable d'y former les plus saints désirs et d'y concevoir les plus ferventes affections, et on se détermine par avance à s'y tenir oisif et sans action. Or, je vous dis que tout cela est illusion : pourquoi ? parceque, indépendamment des voies que vous suivez, ou plutôt que vous croyez suivre, il faut

que la parole d& Dieu soit observée : Ante oratïonem prœ' para animam tuam. Vous êtes donc grossièrement et visiblement trompé, quand, au préjudice de cette divine loi, vous n'apportez à la prière nulle préparation : de même, sous ombre d'être élevé à un don particulier de communication avec Dieu, on ne demande plus rien à Dieu, et l'on porte l'erreur jusqu'à s'imaginer que le commandement de Jésus-Christ : Petite et accijnetis, demandez et vous recevrez, n'est quo pour les âmes du dernier ordre ; que les âmes élues sont occupées dans l'oraison de quelque chose de plus saint et de plus épuré : et moi, je veux bien déclarer ici que j'aime mieux pour jamais être dans le dernier ordre, en accomplissant le commandement de Jésus-Christ que d'être des âmes privilégiées et distinguées, en ne l'accomplissant pas. Et où en serions-nous, mes chers auditeurs, si, sous ce nom spécieux d'oraison sublime, ou anéantissait un devoir aussi essentiel et aussi inséparable de la religion que celui de demander à Dieu les grâces du salut ? Où en serions-nous si un devoir de ce caractère n'était plus le devoir des parfaits chrétiens, et que pour être élevé dans l'oraison il y fallût renoncer ? Mais qui l'aurait cru, qu'on eût dû se faire dans le christianisme une perfection aussi bizarre que celle-là ?

Ah ! chrétiens, ne tombez pas en de pareilles erreurs, et pour vous en préserver, attachez-vous aux règles que Jésus- Christ et ses apôtres nous ont laissées. Ne croyez pas à toutes sortes d'esprits, disait saint Jean ; mais éprouvez-les, pour connaître s'ils sont de Dieu: Nolite omni spirikii credere (1 Joan. IV). Quand on vous propose des voies extraordinaires, soyez en garde, non-seulement contre ceux qui vous les proposent, mais contre vous-mêmes. Quand on vous dira qu'il paraît un homme de Dieu, dont la conduite dans le gouvernement des âmes est toute nouvelle : Ecce hic est (Matth. XXIV), quelque éloge que vous en entendiez faire, ne suivez pas une ardeur précipitée qui vous y porte : Nolite credere. Attachez-vous à ceux qui vous conduisent par les voies d'une foi soumise et agissante, de

l'humilité, de la mortification, de la pénitence, de toutes les vertus chrétiennes. Dans le choix que \ous ferez, n'oubhez jamais le précepte de Jésus- Christ, Petite et accipietis ; et si quelqu'un vous parle autrement, j'ose vous dire, comme saint Paul, que quand ce serait un ange du ciel, vous le devez traiter d'anathème. Soit que vous soyez pécheurs, soit que vous soyez justes, ce précepte du Fils de Dieu vous convient. Si vous êtes pécheurs, demandez, petite, afin que Dieu vous touche le cœur par des grâces de conversion. Si vous êtes justes, demandez, petite, afin que Dieu verse sans cesse sur vous des grâces de sanctification : surtout demandez, petite, afin d'obtenir de Dieu cette grâce de la persévérance finale qui vous mettra en possession de la gloire éternelle que je vous souhaite, etc.

Colîegerunt pontifices et pharisœi concilium advenus Jesuv). Les princes des prêtres et les pharisiens tinrent un conseil contre

Jésus.

Jean XI .

Sire, Ce sont les princes des prêtres et les pharisiens qui s'assemblent, c'est-à-dire les sages du judaïsme et les dévots de la synagogue ; ce n'est point pour délibérer sur une affaire d'une légère conséquence, puisqu'il ne s'agit pas moins que de porter un arrêt de mort contre un homme accrédité parmi le peuple et connu dans toute la Judée par ses miracles ; ce n'est point en particulier ni chacun selon ses vues qu'ils ont à juger, mais dans un conseil et en 6C

communiquant leurs lumières les uns aux autres. Qui ne croirait donc qu'ils vont former un jugement équitable et conforme aux lois les plus exactes de la justice et de la raison ? cependant ces sages, tout sages qu'ils sont, se laissent aveugler ; ces dévots se laissent prévenir, et ce conseil assemblé prononce enfin la sentence la plus injuste, et trahit la cause de l'innocent. Voilà, mes chers auditeurs, où nous conduit la faiblesse humaine, et ce qui doit servir à notre instruction : nous avons dans nous-mêmes un tribunal secret, et c'est à ce tribunal que nous appelons, comme d'un plein droit, le prochain pour le juger et le condamner ; jugements aussi faux que celui des pbntifes et des pharisiens de notre Evangile ; jugements téméraires, dont on se fait si peu de scrupule dans le monde, et dont je veux aujourd'hui vous représenter le crime, et vous faire craindre les suites funestes, après que nous aurons salué Marie en lui disant : Ave Maria.

Trois choses, dit saint Thomas, sont absolument nécessaires pour soutenir un jugement équitable ; l'autorité, la connaissance, l'intégrité : l'autorité dans la personne du juge, la connaissance dans son esprit, et l'intégrité dans son cœur ; l'autorité, pour pouvoir juger, la connaissance, pour savoir juger, et l'intégrité, pour vouloir bien juger. Si celui qui juge n'a pas un pouvoir et une autorité légitime, son jugemont est chimérique et nul ; s'il n'a pas une juste connaissance de la cause, son jugement est faux et aveugle ; et s'il manque d'intégrité, son jugement est vicieux et corrompu. De là concluons d'abord que les prêtres et les pharisiens, en voulant juger Jésus-Christ, péchaient contre toutes les règles, et toutes les formes qui doivent être observées dans un jugement ; car ils jugeaient sans autorité, puisque ce Fils du Dieu vivant ne dépendait point d'eux : ils jugeaient sans connaissance, puisqu'ils ne savaient pas qu'il était Fils de Dieu ; et ils jugeaient sans intégrité, puisque la passion le.> animait contre lui, et qu'ils agissaient par iitérêt. Trois défauts qui se rencontrent dans les

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jugements désavantageux que nous faisons du prochain, et d'où il s'ensuit que ce sont des jugements injustes et téméraires ; défaut d'autorité, défaut de connaissance, défaut d'intégrité. Appliquez-vous, voici le partage de ce discours. Nous jugeons le prochain, mais nous le jugeons témérairement, pourquoi ? Parceque Dieu ne nous a donné sur lui nulle juridiction, ce sera la première partie : parceque nous ne pouvons pénétrer son cœur, ni le bien connaître, ce sera la seconde : enfin parceque ce sont nos passions qui nous préoccupent, et que notre intérêt propre est le plus ordinaire motif de nos jugements, C3 sera la troisième. Ne jugeons donc point : Nolite judicare (Luc. VI) ; c'est la conséquence que nous tirerons après Jésus-Christ.

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