‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 15 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est l'injustice et la malignité du libertin de prétendre tirer avantage de l'hypocrisie et de la fausse dévoiion ; et si vous voulez savoir en quoi consiste cet avantage, et quel est

là-dessus le secret de la politique, il me suffit pour vous en instruire pleinement, de développer ici la remarque de saint < Ghrysostome dans un excellent discours qu'il nous a laissé sur cette matière, où il ramasse en peu de mots tout ce qu'on en peut dire de plus sensé et de plus solide : car voici comment il raisonne. Le libertin, dit ce grand docteur, ne manque jamais de se prévaloir de la fausse piéié, pour se persuader à lui-même qu'il n'y en a point de vraie, ou du moins qu'il n'y en a point qui ne soit suspecte, et pour affaiblir par là le reproche qu'elle semble lui faire continuellement de son libertinage. Double prétexte, l'un et l'autre très-dangereux, que lui suggère l'esprit du monde, et qui sont en lui autant d'oppositions formelles a l'Esprit de Dieu. Prenez garde, s'il vous plaît. Il veut s'autoriser dans sa vie libertine et déréglée : et parce qu'il voit des gens de bien qui vivent autrement que lui et dont les exemples le condamnent, que fait-il ? 11 en appelle de cette condamnation à son jugement propre, et s'érigeant de plein droit en censeur da prochain, il prononce sans hésiter que toute cette piété qui paraît dans les autr s, n'est qu'hypocrisie et qu'un spécieux fantôme; ou s'il ne va pas jusqu'à porter un arrêt si décisif et si absolu, du moins il tient toute piété qui se montre à ses yeux pour douteuse, comme s'il n'y en avait aucune sur quoi l'on put sûrement compter. Damnables principes, auxquels ils s'attachent d'autant plus volontiers qu'ils sont plus favorables à sa passion et plus capables de le confirmer dans ses dérégbments. Donnons jour encore à ces deux pensées, et tâchez de les bien comprendre. Gomme l'impie est déterminé à être impie, et que la passion à laquelle il s'abandonne, l'engage à vivre dans une déplorable corruption de mœurs, il voudrait qu'en cela même tout le reste des hommes lui ressemblât; et quoiqu'il se reconnaisse pécheur et qu'il fasse profession de l'être, f^a joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre, et. néanmoins très-naturel. Quoi qu'il en soit, de ce sentiment bizarre il se forme une opinion, et se convainc peu à peu que la chose est

en effet de la manière qu'il se la figure, et quMl souhaiterait qu'elle fût ; et parce que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque couleur de vraisemblance, il s'arrête à cette vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires, parce qu'il y a des dévots hypocrites ; il conclut d'abord que tous le peuvent être, et de là passant plus loin, îl s'assure que la plupart et même communément tous le sont. Il s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion que ceux qu'on croit dans le monde mener une vie plus régulière, et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui ; que la différence qu'il y a entmlui et eux, c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés et plus adroits à se cacher, mais qu'ils ont du reste leurs engagements comme il a les siens ; que pour certains vices grossiers que le seul respect humain leur fait éviter, ils en ont d'autres plus spirituels à la vérité, mais qui ne sont pas moins condamnables devant Dieu ; que s'ils ne sont point débauchés, ils sont orgueilleux, ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés : d'oîi vient que malgré leur régularité et son libertinage, il a même l'assurance, je devrais dire l'extravagance, de se croire dans un sens moins coupable qu'eux, parce qu'il est au moins de bonne foi, et qu'il n'affecte point de paraître ce qu'il n'est pas. Voilà les préjugés d'un libertin, qui vont à effacer, autant qu'il est possible, de son esprit toute idée de la véritable piété, et à lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi, n'est qu'une chimère, qu'un nom dont les hommes se font honneur, mais qui ne subsiste que dans leur imagination, qui, dans sa signification propre et rigoureuse, surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce, et qui par conséquent ne se trouve nulle part dans le monde : voilà, dis-je, de quoi il se prévient, et sur quoi il ne veut rien entendre qui le puisse détromper.

Que s'il est après tout forcé de convenir que toute piété n'est pas fausse, du moins prétend-il qu elle est suspecte, et qu'il y a toujours lieu de s'en défier. Or, cela lui suffit. Car il n'y a point de piété qu'il ne rende par là méprisable

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en la rendant douteuse : et tandis qu'on la méprisera, qu'on la soupçonnera, elle sera faible et impuissante contre lui. C'est ce qu'il croit gagner, en faisant de ses ennemis et de ses discours autant de satires de l'hypocrisie et de la fausse dévotion. Car, comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes, comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables ; il est non-seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une, intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci, défigurent celle-là; à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte, et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le hbertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes, et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante, le représentant consciencieux jusqu'à la déhcatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus aus-

tère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans îe fond la plus mercenaire et la plus lâche.

Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphaient. Car ce sont là, chrétiens, les stratagèmes et les ruses dont le démon s'est prévalu, et tout cela fondé sur le prétexte de l'hypocrisie. Le monde est plein de ces hypocrites, disait le libertin; ils sont au milieu de nous, et nous sommes parmi eux; mais nous ne les connaissons pas, et il n'y a que Dieu qui sonde les cœurs, qui puisse les distinguer. Que savons-nous si toutes ces vertus qu'on élève si haut, et qu'on nous propose pour modèles, ne sont point de ces hypocrisies colorées qui n'ont qu'une belle face et qu'un certain brillant? Ainsi, dis-je, raisonnait l'impie, et ainsi raisonne-t-il encore tous les jours : par où, comme je viens de le remarquer, il prétend se défendre du témoignage que la piété rend contre lui, et pense avoir droit de la récuser, puisque du moment qu'elle est suspecte, elle perd toute autorité et n'est plus recevable dans ses jugements. Or, je soutiens, moi, qu'en cela et en tout le reste, le libertin raisonne mal; et pour renverser son raisonnement, j'en attaque tout à la fois et la conséquence et les principes. Redoublez, je vous prie, votre attention. Car je veux bien d'abord convenir avec le libertin des principes qu'il établit, tout injurieux qu'ils sont à la piété ; je veux bien qu'il n'y ait point de vraie piété dans le monde, ou qu'il n'y ait qu'une piété douteuse, peut-il conclure de là ce qu'il conclut, qu'il n'y a donc qu'à demeurer dans sa vie mondaine et déréglée, et que la conduite des autres est une justification de la sienne? Fausse et pernicieuse conséquence: que toute piété soit bannie du christianisme, ou que toute piété qui paraît dans le christianisme soit sujette à de légitimes soupçons; il y a toujours un Dieu qui doit être adoré en esprit et en vérité, et quand tous les hommes lui refuseraient les justes hommages qui lui sont dus, ils ne lui seraient pas moins dus par chacun des hommes, et chacun

des hommes ne serait pas moins criminel en les lui refusant. Il y a toujours une loi qui doit être observée dans tous ses points; et quand tous les hommes la violeraient, chacun des hommes ne serait pas moins obligé de l'accomplir, ni moins coupable en la transgressant. Dieu, en se faisant connaître à nous, ne nous a pas dit : vous m'honorerez à proportion que le reste des hommes m'honorera, et parcequ'il m'honorera; mais vous m'honorerez parce que je mérite de l'être, parce que je suis le Seigneur, parce que je suis votre Dieu : Ego Dominus, et non alius extra me. En nous imposant sa loi, il ne nous a pas dit : vous ferez cela et vous vous abstiendrez de ceci, selon que vous verrez les autres le faire ou s'en abstenir; mais vous le ferez parce que je l'ordonne, vous vous en abstiendrez parceque je le défends, et parce que l'ai pouvoir d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parce que j'ai raison d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parce qu'il est juste que vous fassiez l'un et que vous vous absteniez de l'autre : Mandatum est qitod prœcipio tibi (Deut. VIII). Or, indépendamment de la conduite que tiennent et que peuvent tenir tous les hommes. Dieu est toujours Dieu, et par conséquent toujours maître, toujours adorable, toujours digne de notre culte et de notre obéissance : la loi est toujours loi, l'Évangile toujours Évangile, la raison toujours raison, la justice toujours justice, le bien toujours bien, et le péché toujours péché. D'où il s'ensuit que vous devez toujours l'observer cette loi, que vous devez toujours le suivre cet Évangile, que vous devez toujours l'écouter cette raison, que vous devez toujours la garder cette justice, que vous devez toujours pratiquer ce bien, et toujours vous préserver de ce péché.

Voici donc ce que devrait se dire à lui-même le libertin pour raisonner juste : qu'ai-je affaire de prendre garde à ce que font tels et tels, et que m'importe de savoir si cette piété qu'ils professent est sincère ou affectée ? Leur vie n'est pas ma règle : si ce sont de faux dévots, leur fausse dévotion n'est pas à mon égard un titre pour être mauvais chrétien, pour me livrer impunément à mon ambition, pour

m'abandonner aux mouvements de ma passion, pour négliger tous les devoirs de la religion; chacun répondra pour soi; laissons-les vivre comme ils le voudront, mais nous, vivons comme nous le devons. En effet, mes chers auditeurs, si Dieu, dans son dernier jugement, produit contre nous certains exemples, ce ne sera pas le sujet fondamental de notre condamnation, mais ce n'en sera qu'une circontance. Ce qui décidera de notre éternité bienheureuse ou malheureuse, ce seront nos œuvres; et c'est ce que David avait admirablement compris, et ce qui le soutenait contre la corruption générale de son siècle. En quel état le voyaitil? Dans un dérèglement universel. Tous se sont égarés, s'écriait-il dans l'amertume de son cœur, tous sont sortis des voies de Dieu : Omnes declinavenint (Ps. XIII). Ce n'est partout que licence, qu'impiété, qu'abomination : Corrupti sunt, ahominabiles facti sunt (Ibid.); sous le voile même de vertu le vice s'insinue, et de tous ceux qui paraissent les plus adonnés au bien, i! n'y en a pas proprement un qui le cherche ni qui le pratique : Non est qui fa' ciat bonum, non est usquè ad unum (Ibid). Cependant quelle conclusion tirait-il de là? En devenait-il moins fidèle à Dieu? En était-il moins zélé pour la loi de Dieu? Disait-il, suivons le torrent, et puisqu'il n'y a plus de piété sur la terre, renonçons-y nous-même, et quittons-en tous les exercices ? Ah ! Seigneur, reprenait ce saint roi, que tout le monde se tourne contre vous, et profane vos divins commandements, je m'y attacherai toujours, et je n'oublierai jamais la plus essentielle de mes obligations, qui est de vous servir : Ego autem non dereliqui mandata tua (Ps. XVIIl). Ainsi en usa Tobie au milieu de tout un peuple idolâtre et superstitieux : courait de toutes parts à des veaux d'or pour leur présente Tin encens sacrilège, et par une fausse religion on se prosternait devant ces idoles ; mais lui, se séparant de la multitude, ^ il allait à Jérusalem reconnaître le vrai Dieu et lui offrir ses vœux : Hic solus fugiebat consortia omnium, sed pergebat in Jérusalem ad templum Domini, et ibi adorabat ûomi' num Deum Israël.

Voilà donc la conséquence du libertin détruite; mais si je remonte jusqu'aux principes sur lesquels il s'appuie, je ne le trouve pas mieux établi dans son injuste prétention : car, quoique je sois le premier à déplorer la triste décadence du christianisme, et quoique je déclame si souvent et si hautement contre les désordres qui y régnent et qui se sont glissés jusque dans la pratique de la piété, je n'ai garde néanmoins de confondre le bon grain avec l'ivraie, et convenant avec vous qu'il y a des hypocrites, je n'en suis pas moins persuadé qu'il y a des âmes solidement et vraiment vertueuses. Non, mes frères,. Dieu n'a point tellement abandonné son Eglise qu'il ne se soit réservé de parfaits adorateurs, comme autrefois il s'en réserva parmi les Juifs, lorsque cette aveugle nation tomba dans l'infidélité. Nous voyons encore des hommes tels que la religion le demande, et dont la vie exemplaire nous peut servir de modèle. Nous voyons des femmes, des vierges dont la ferveur nous édifie, et dont la dévotion ardente, charitable, humble, désintéressée, a tous les caractères de la sainteté évangéhque. Outre ceux ou celles que la Providence, par une vocation particulière, a renfermés dans les solitudes et dans les cloîtres, il y en a dans tous les états, il y en a jusqu'à la cour; et si le libertin les méconnaît, ils ne seront pas moins devant Dieu sa condamnation, parcequ'il aflecte de les méconnaître, parcequ'il ferme volontairement les yeux pour ne pas apercevoir ces lumières dont l'éclat l'importune en lui découvrant sa misère; parce qu'il nelâciieà les éteindre, du moins à les obscurcir, qu'afin de se dérober à lui-même la connaissance de son iniquité, ei de s'épargner les remords que cette vue excite malgré lui dans son cœur. S'il était de meilleure foi, il rendrait gloire à Dieu et justice à la vertu, il s'hum;herait, il se confondrait,, et peu à peu cette confusion salutaire se convertirait, mais comme il ne veut ni se confondre et s'humilier, ni changer et se convertir, il conteste ce qu'il y a de plus évident; il l'interprète, non selon la vérité ni selon les apparences, mais selon son gré et son intérêt. Si le public se déclare, il tient seul contre ce jugement pu-

blic, et il imagine des raisons de soupçonner où personne ne forme le moindre doute. Mais, grâces immortelles vous en soient rendues, Seigneur, vous êtes encore connu en Israël, et votre saint nom est encore révéré sur la terre : en vain le pécheur et le mondain s'inscrit en faux contre tout ce qu'on lui rapporte et tout ce qu'il voit : ce qui reste de piété dans le monde, ne porte pas moins témoignagne contre son péché; et de ne vouloir pas céder à la force et à l'évidence de ce témoignage, bien loin de l'excuser, c'est ce qui redouble son crime. Mais que sais-je, dit-il, ce qui se passe dans l'àme, et si l'intérieur répond à ces beaux dehors qui frappent les yeux ? Et moi je lui dis : pourquoi, mon cher auditeur, de deux partis prenez- vous toujours le moins favorable ?. et sans un soupçon vague et sans nulle preuve particulière, pourquoi voulez-vous que ces dehors trompent toujours parcequ'ils trompent quelquefois? Mais ces exemples, ajoute-t-il, de vertus véritables et incontestables sont bien rares. Il est vrai; mais, quoique rares, ce seront toujours des titres convainquants pour justifier l'arrêt que Dieu prononcera contre vous; car il est en votre pouvoir de les imiter; et d'ailleurs le Fils de Dieu vous a fait expressément entendre que le nombre de ses élus est très-petit, et qu'il faut se conformer à ce petit nombre, qu'il faut marcher avec ce petit nombre, qu'on ne peut être sauvé que dans ce petit nombre. Heureux si désormais vous le suivez, et si vous cessez d'en être l'injuste censeur, pour en devenir le fidèle imitateur; heureux qui le suivra comme vous. Mais parlons présentement au chrétien lâche, et montrcns-lui combien il est faible et coupable dans sa faiblesse, quand il se trouble de l'hypocrisie d'autrui, jusqu'à s'éloigner des voies de Dieu; c'est la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Il ne faut pas s'étonner si l'hypocrisie dont les libertins profitent pour se confirmer dans leur libertinage, est aux chrétiens faibles et tièdes un sujet de trouble et une tenta-

tion dangereuse pour les détourner de la vraie piété : le démon, qui est le père du mensonge, étant par la même raison le père de l'hypocrisie, et Dieu, comme nous l'apprenons de l'Evangile, lui permettant de se servir de l'hypocrisie pour perdre même, s'il était possible, les élus, on peut dire qu'il n'y a rien en cela qui ne soit très-naturel : il s'agit seulement de bien établir en quoi consiste cette tentation, afin de la pouvoir détruire, et de bien connaître le mal qu'elle cause, pour y apporter le remède ; et c'est ce que vous attendez maintenant de moi. Or, je trouve que cette tentation a trois pernicieux effets dans les chrétiens faibles; car premièrement elle leur imprime une crainte servile de passer dans le monde pour hypocrites et pour faux dévots, et cette crainte leur est un obstacle à l'accomplissement des plus saints devoirs de la religion. Secondement, elle produit en eux un dégoût de la piété, fondé, disent-ils, sur ce que la piété, quoique solide en elle-même, et estimable devant Dieu, a le malheur d'être sujette à la censure des hommes et à la malignité de leurs jugements. Enfin, ils tombent par là dans un abattement de cœur, qui va souvent jusqu'à leur faire abandonner le parti de Dieu, plutôt que de s'engager à soutenir la persécution : c'est-à-dire à essuyer la raillerie, qu'ils se persuadent que ce reproche odieux, ou même que le simple soupçon d'hypocrisie leur attirerait. De savoir, mes chers auditeurs, si en tout cela ils sont excusables, c'est ce que nous allons examiner; mais auparavant comprenez quel est leur état, ou pour mieux dire, leur désordre; le voici. \ ^ Ils voudraient s'attacher à Dieu, et faire profession de le servir; mais ils craignent de passer pour hypocrites, et cette crainte les arrête. Car voilà ce que nous voyons tous les jours, nous ministres de Jésus-Christ, secrets confidents des âmes et dépositaires de leurs sentiments. Voilà ce qui fait perdre à nos exhortations les plus pathétiques, toute leur vertu, et ce qui rend notre ministère inutile auprès de tant de chrétiens lâches : ils ont du penchant pour la piété, ils connaissent là-dessus leurs obligations, et ils seraient très-disposés à y satisfaire : nous tâchons à les y porter,

nous leur en représentons l'importance et la nécessité; ils nous écoutent, ils goûtent tout ce que nous leur disons, ils en paraissent édifiés, et il semble qu'ils soient déterminés à le mettre en pratique. Mais dès que qu'il faut faire le premier pas, une réflexion survient, et c'est assez pour les retenir. Que pensera-t-on de moi, et à quels raisonnements vais-je m'exposer : croira-t-on que c'est la piété qui me fait agir? On se figurera que j'ai mes vues; et que je tends âmes fins; on empoisonnera mes plus saintes actions, on donnera à mes plus droites intentions un mauvais tour, et l'on en rira. N'est-ce pas ainsi qu'on demeure dans un état de vie d'où l'on souhaiterait de sortir, et que pour éviter une hypocrisie, du moins pour en éviter la réputation et le nom, on tombe, pour ainsi dire, dans une autre? Car, si c'est une hypocrisie d'avoir les dehors de la piété sans en avoir le fond, n'en est-ce pas une d'avoir dans le cœur l'estime de la piété, le désir de la piété, les sentiments de la piété, et d'affecter des dehors tout opposés; de condamner en apparence ce qu'intérieurement on approuve, et d'approuver ce qu'intérieurement on condamne; de se déclarer pour le inonde et d'en suivre les voies corrompues lorsqu'on en connaît la corruption, qu'on en a même une secrète horreur, et qu^on gémit de s'y voir engagé ; de s'éloigner de Dieu et de quitter ses voies lorsqu'on juge que ce sont les plus droites et les plus sûres, et qu'une heureuse inclination, soutenue de sa grâce, nous y attire ; en un mot, de s« montrer tout autre qu'on n'est en efTet ? Quoi qu'il en soit, voilà où en sont réduits une multitude infinie de chrétiens ; voilà l'esclavage où leur lâcheté les tient asservis. Au lieu de prendre l'esprit de saint Paul, cet esprit généreux et saintement libre, cet esprit supérieur au monde et à tous ses discours, cet esprit élevé et indépendant ; au lieu de dire comme cet apôtre : Mihi autem pro minimo est, ut à vobis judicer aut ab humano die (1 Cor. IV) ; pour moi je suis peu en peine de quelle manière vous parlerez, ou quelque homme que ce soit, quand il s'agit de ce que je dois à mon Dieu ; accusez-moi, tant qu'il vous plaira, de déguisement

et d'hypocrisie; pourvu que j'en sois innocent devant celui qui est mon juge, je me consolerai, et de votre jugement j'en appellerai au sien : Qui autem judicat me, Dominus est (Ibid.), Au. lieu d'entrer dans cette disposition vraiment chrétienne, ils se laissent prévenir des fausses idées d'une prudence toute charnelle, et vivent dans une servitude plus honteuse mille fois que tous les mépris dont ils se font de si vains fantômes^

Ce n'est pas tout. De cette crainte dont les serviteurs mêmes de Dieu ne sont pas exempts, suit le dégoût de la piété, et la raison en est évidente. Car, comme a remarqué saint Chrysostome, n'y ayant rien dans le monde de plus méprisable ni de plus méprisé que l'hypocrisie, et un certain amour-propre qui subsiste en nous jusque dans les plus saints états, se trouvant blessé du seul soupçon de ce vice, nous devons aisément et naturellement nous dégoûter de ce qui Jïous expose à ce soupçon. Or, à moins d'une grâce forte qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, et qui guérisse sur ce point notre faiblesse, nous nous imaginons et nous croyons même en avoir l'expérience, que c'est le sort de la piété, et qu'il est presque impossible de l'embrasser et de la pratiquer, sans avoir tous les jours cette peine à soutenir; c'est-à-dire sans être tous les jours, sinon condamnés, au moins soupçonnés d'hypocrisie : et parce qu'un tel soupçon est en luimême très-humiliant, et que la délicatesse de notre orgueil ne le peut souffrir, de là vient qu'ébranlés, ou, si vous voulez, que, fatigués de cette tentation, nous perdons peu à peu la joie intérieure, qui est un des plus beaux fruits de la piété; que nous nous rebutons de ses pratiques ; que nous devenons tièdes, languissants, pusillanimes sur tout ce qui regarde le culte de Dieu ; que nous n'accomplissons plus les obUgations du christianisme qu'avec cet esprit de chagrin qui, selon saint Paul, en corrompt toute la perfection et t^ut le mérite.

Mais si la persécution du monde se joint à cela, je veux dire, si ce dégoût de la piété vient encore à être excité par les paroles piquantes et par les insultes, on succombe enfin, en se relâche, on se dément. Cette persécution de la piété

SUR L»HYPÔCRISIE. 287

sous le nom d'hypocrisie, se présentant à l'esprit, on s'en fait un monstre et un ennemi terrible; en se consultant soimême, on n'y croit pas pouvoir résister, on désespère de ses forces, on se défie même de celles de la grâce, on quitte entièrement le parti de Dieu; et plutôt que d'être traité d'iiypocrite, on devient impie et libertin. Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, les trois déplorables effets de cette tentation dont je voudrais aujourd'hui vous préserver. Or, je prétends que ce scandale est très-déraisonnable, et qu'à l'égard d'un homme chrétien, il ne peut être justifié dans aucun de ces trois chefs ; suivez ceci, s'il vous plaît.

Je soutiens qu'un chrétien n'a jamais de sujet légitime pour craindre qu'on le mette au rang des hypocrites et des faux dévots : pourquoi ? parce qu'il lui est aisé, pour peu qu'il fasse de réflexion sur sa conduite, de se garantir de cette tache, parce qu'il sait fort bien comment il peut servir Dieu de telle sorte que le monde même soit convaincu de sa droiture ; parcequ'il ne tient qu'à lui d'allier, quand il voudra, l'exercice d'une piété sohde devant Dieu, et la réputation d'une parfaite sincérité devant les hommes. Car, quoiqu'en matière de religion il y ait en tout temps de l'artifice; qu'il suit vrai que les apparences sont trompeuses ; quoique le discernement soie quelquefois difficile, et que les hommes s'y laissent assez souvent tromper, il faut après tout convenir que la vraie vertu a certains traits éclatants par où elle se fait bientôt connaître. C'est une lumière, dit saint Augustin, qui, en découvrant toutes choses, se découvre encore mieux elle-même ; c'est un or pur qui se sépare sans peine de tous les autres métaux ; c'est un modèle qui ne peut être si bien contrefait, qu'il ne se distingue toujours de ses copies. J'avoue que la sainteté a des caractères équivoques, capables de séduire; mais aussi en a-t-elle d'infaillibles, qui lui étant uniquement propres, ne peuvent être suspects. Une humilité sans affection, une charité sans exception et sans réserve, un esprit de douceur pour autrui et de sévérité pour soi-même, un désintéressement réel et parfait, une égahté uniforme dans là pratique du bien, une soumission paisible dans la

souffrance, tout cela est au-dessus des jugements mauvais, et l'on ne s'avise point de donner à tout cela le nom d'hypocrisie. Nous avons donc tort de prétexter pour excuse de nos relâchements dans la voie de Dieu, cette malignité du siècle, qui, en fait de dévotion, confond le vrai avec le faux. La malignité du siècle ne va point jusque-là : soyons humbles, renonçons à nous-mêmes, marchons simplement et de bonne foi, et le monde, tout injuste qu'il est, nous fera justice : tenons-nous dans le rang où Dieu nous a mis, par un saint attachement à ses ordres, et on ne nous confondra point avec ceux qui falsifient ou qui altèrent son culte : faisons luire, selon la règle de l'Évangile, cette lumière de notre foi par l'édification de nos œuvres ; et les hommes glorifiant Dieu aans nous, seront les premiers à nous en rendre le témoignage. Que jamais donc une crainte vaine d'être pris pour ce que nous ne sommes pas, j'entends pour hypocrites, ne nous empêche d'être constamment ce que nous devons être, je veux dire chrétiens.

Il en est de même de deux autres effets du scandale que je combats : vous dites que le malheur de la piété, d'être exposée au soupçon de l'hypocrisie, est ce qui vous en fait naître le dégoût, et moi je vous réponds avec saint Jérôme, que c'est ce qui vous en doit inspirer le zèle, et que s'il y a une raison qui vous oblige indispensablement de prendre à cœur ses intérêts, c'est cette même iniquité des hommes dans la liberté qu'ils se donnent de soupçonner et de juger ceux qui la professent : pourquoi cela? Parce que c'est à vous de vous opposer à cette iniquité, de détruire ces soupçons, de réfuter ces jugements, et de montrer par votre vie, que, quoi qu'en pense le monde, Dieu ne manque point encore de vrais serviteurs. C'est à vous, dis-je, d'en être une preuve, et d'en convaincre le libertinage ; car qui le fera, si ce n'est vous qui connaissez Dieu, et qui par l'expérience des dons de sa grâce, savez combien il est honorable et avantageux d'être à lui ? Mais comment le ferez-vous, si vous vous dégoûtez de son service, et si, par votre délicatesse, ou plutôt par votre lâcheté, vous vous éloignez de la piété par

la raison même qui vous engage à être encore plus zélé pour elle, et à vous y attacher avec plus d'ardeur ? Ainsi, ce que vous alléguez pour justifier ce dégoût, est justement ce qui le rend criminel. En effet, chrétiens, il est hors de doute que dans les temps où l'hypocrisie règne le plus, c'est alors que les véritables fidèles ont une obligation plus étroite de s'intéresser pour Dieu et pour la pureté de son culte, et comme nous pouvons dire, à notre honte, que le siècle où nous vivons est un de ces siècles malheureux, puisqu'il est certain que jamais l'abus de la dévotion apparente et déguisée n'a été plus grand qu'il l'est aujourd'hui, de là je conclus que jamais Dieu n'a exigé de nous plus de ferveur, et que ce qu'il y a parmi nous de vrais chrétiens, bien loin de s'affliger et de se refroidir dans cette vue, doivent s'enflammer d'un feu tout nouveau pour la loi de Dieu, s'en déclarant tout haut comme ce brave Macchabée, et y attirer les autres par leur exemple. Omnis qui habet zelum legis exeat post me (Macch. II). :

Mais pour cela, direz-vous, il faut se résoudre à être persécuté du monde. Eh bien ! mon cher auditeur, quelle conséquence tirez-vous de là ? Quand il s'agirait d'être persécuté, devriez-vous renoncer au parti de Dieu ? Faudrait-il abandonner la piété, parce que le monde lui est contraire ? Ces persécutions que le libertinage vous susciterait, auraientelles quelque chose de honteux pour vous ? En pourriezvous souhaiter de plus glorieuses ? La seule consolation de les endurer pour une si digne cause, ne devrait-elle pas, non-seulement vous remplir de force, mais de joie ? Ah ! chrétiens, quels sentiments doivent produire en nous ces paroles du Sauveur : Qui me eruhuerit et meos sermones, hune Filius hominis erubescet cum veneril in majestate sua (Luc. IX). Si quelqu'un rougit de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père. Une telle déclaration qui a inspiré tant de hardiesse et tant de courage aux confesseurs de la foi, ne suffit-elle pas pour détruire au moins dans votre esprit le scandale de votre propre faiblesse ? Et si "VOUS y succombiez que pourriez- vous répondre à Jésus-

Christ, je ne dis pas dans le jugement exact et rigoureux que vous aurez un jour à subir, mais dès à présent et dans le secret de votre conscience ? Seriez-vous bien reçus ou bien recevables, à dire que vous n'avez pu consentir qu'on vous traitât d'hypocrites, et que cela seul a ralenti votre zèle, et vous a empêchés de rien entreprendre ni de rien exécuter pour Dieu ? Et qu'auriez-vous donc fait, mon cher auditeur, si vous aviez été aussi rudement attaqué que les martyrs ? Gomment auriez-vous soutenu les affreuses épreuves par où ils ont passé ? Comment auriez-vous résisté jusqu'à l'effasion de votre sang, si vous ne tenez pas contre une légère contradiction ? Voilà ce que je pourrais vous répondre. Mais je n'ai pas même besoin encore de tout cela, pour vous faire voir combien ce prétendu scandale que vous cause l'hypocrisie, est mal fondé. La seule erreur où vous êtes, que le monde, sous le nom d'hypocrisie, persécute la vraie piété, est ce qui vous a fait prendre jusqu'ici de si fausses mesures. Vous vous trompez, chrétiens ; le monde, tout impie qu'il est, ne persécute point absolument la vraie piété : autant qu'il a de peine à en convenir et à la recon^ naître pour vraie, autant, dès qu'il la connaît telle, est-il déterminé à l'honorer. C'est un hommage qu'il lui rend, et dont il ne peut se défendre ; et quoiqu'on la respectant il se condamne lui-même, aux dépens de lui-même il la respecte jusqu'à sa propre condamnation. Pratiquez la piété avec toutes les conditions que je vous ai marquées, le monde que vous craignez vous donnera les justes éloges qui vous seront dus. Ainsi vous n'aurez nul prétexte de vous scandaliser par faiblesse de l'hypocrisie d'autrui, et il ne vous restera plus qu'à ne vous y laisser pas surprendre par sim* phcité ; c'est le sujet de la troisième partie.

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