‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 17 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quelque liberté que Dieu ait donnée à l'homme en le laissant, comme parle l'Écriture, entre les mains de son conseil, c est une maxime générale fondée sur tous les principes de

^là religion, qu'il n'y a point d'état dans la vie où il soit permis-à l'homme chrétien d'entrer sans vocation de Dieu; point de condition dont la première et l'essentielle règle ne soit d'y être appelé de Dieu ; point de rang ni d'emploi qui ne deviennent dangereux quand on s'est engagé sans avoir consulté Dieu. En cela, dit saint Chrysostome, consiste le droit de souveraineté que Dieu s'est réservé sur la créature raisonnable et intelligente : et moi je dis, en cela consiste le bienheureux engagement qu'a la créature raisonnable et intelligente, à n'user de sa liberté et de ses droits que dépendamment de Dieu son Seigneur et son souverain, puisqu'il n'y a rien qui se trouve si étroitement lié avec le salut que ce que nous appelons vocation.

En effet, mes chers auditeurs, toute notre prédestination

?roule presque sur ce point, je veux dire sur le choix des états que nous embrassons. De là dépend presque uniquement le bonheur ou le malheur de notre éternité; et en voici la raison : parce que la prédestination, disent les théologiens, n'est rien autre chose de la part de Dieu, qu'un certain enchaînement de grâces qui nous sont préparées, et de notre part qu'une suite d'actions sur quoi est appuyé le jugement décisif que Dieu fait de nous ; or, la plupart des grâces que nous recevons sont des grâces déterminées à notre état, et presque tous les péchés que nous commettons viennent des tentations et des dangers oii nous expose notre état. Combien de réprouvés dans l'enfer auraient vécu sur la terre comme des saints, s'ils avaient suivi la voix de Dieu, en embrassant

l'état où Dieu les appelait? et combien de saints dans le ciel auraient été sur la terre des impies et des libertins, s'ils avaient choisi telle condition où Dieu ne les appelait pas?

C'est le raisonnement que tout chrétien doit faire en prenant les choses dans leur source primitive, qui est l'adorable Providence : or, quoique ce principe soit universel, et qu'il convienne également à tout ce qui peut être dans la vie un sujet de délibération et d'élection, il faut néanmoins reconnaître qu'il doit être surtout appliqué à ce qui regarde les honneurs du siècle et notre agrandissement dans le monde : je veux dire, que pour parvenir sûrement et irréprochablement aux honneurs du siècle, il faut une vocation plus expresse, plus certaine, plus infaillible. Car c'est ainsi que l'apôtre l'a hautement déclaré, en publiant cette loi si solennelle, que l'ambition des hommes a toujours affecté de contredire, mais que la parole de Dieu lui opposera éternellement, savoir que nul ne doit s'attribuer l'honneur à lui-même, mais qu'il est uniquement pour celui à qui Dieu le destine ; "Nec quisquam sumit sibi honorem sed qui vocatur à Deo (Hebr. V). Règle également fondée et sur l'intérêt de Dieu et sur l'intérêt de l'homme : intérêt de Dieu, puisque c'est à lui que l'honneur appartient, et par conséquent à lui seul qu'il appartient aussi de le donner comme il lui plaît, quand il lui plaît, et à qui il lui plaît ; car s'il est de son droit et de sa grandeur d'ordonner de tout dans le monde, n'est-il pas à plus forte raison de cette même grandeur et de ce même droit de régler à son gré et selon ses vues ce qu'il y a dans le monde de plus distingué? Intérêt de Thomme,, puisqu'on peut dire en général qu'il n'y a rien do plus dangereux pour le salut de l'homme que l'élévation : mais si toute élévation est dangereuse, combien l'est celle où l'on s'est porté de soimême et selon les désirs de son cœur.

Quoi qu'il en soit, chrétiens, voilà la règle que nous devons suivre; mais est-ce la règle que nous suivons? Ah! c'est ici que votre attention m'est nécessaire, et je n'aurais qu'à consulter l'expérience pour vous convaincre de ce que j'ai maintenant à vous reprocher ou à déplorer avec vous.

Les honneurs du monde sont dans les principes de la prédestination éternelle autant de vocations de Dieu ; mais lo scandale du christianisme est de les voir aujourd'hui traités comme les choses les plus profanes : car, au mépris de saint Paul et de sa règle, on y entre sans vocation ; on les obtient par brigue et ^par' artifice, de quelque nature qu'ils soient; on les regarde comme dus à sa naissance, on les poursuit comme des récompenses de ses services, on en fait des établissements de famille et de maison ; on les mesure par le plus ou le moins d'intérêt, le plus ou le moins de profit qui en revient; on en fait des commerces sordides et honteux; et tout cela sans remords, sans inquiétude, parce qu'on s'autorise d'une prescription imaginaire et d'un faux usage ; comme si le dérèglement de notre conduite pouvait jamais devenir un titre contre les droits de Dieu. Sur quoi gémironsnous, si ce n'est pas sur de semblables abus ? Venons au détail, et quelque confusion qu'il nous en

,/^***"/ coûte, ne craignons point de découvrir nos plaies, dans lané- ' cessité pressante et extrême où nous sommes de les guérir. On se pousse aux honneurs du siècle sans vocation ; et je n'en suis pas surpris, puisque l'erreur va jusqu'à supposer qu'il ne faut point pour ces sortes d'états de vocation. Il faut une grâce de vocation pour embrasser une vie humble dans le cloître ; on en convient : mais pour s'élever aux premiers rangs, mais pour être assis sur les tribunaux, mais pour se charger des affaires publiques, mais pour exercer àes emplois où l'on a entre les mains les intérêts de toute une

J ville, de toute une province, de tout un royaume ; mais pour occuper les places qui demanderaient, s'il était possible, la sainteté des anges, l'ambition d'un homme et sa cupidité suffit, c'est à lui-même d'être l'auteur de sa destinée, et il n'a qu'à s'en rapporter à son propre témoignage ou plutôt à sa présomption. Le Fils de Dieu a beau dire dans notre Evangile, que ces places ne sont que pour ceux à qui son Père les a destinées : Sed quibus paratum est à Pâtre meo (Matth. XX) ; cette destination du Père céleste est un mystère inconnu à l'ambitieux. En vain saint Chrysostome lui

remontre-t-il que ces emplois ont des engagements nécessaires avec la conscience, et par conséquent qu'ils doivent être, si j'ose ainsi parler, du domaine de la grâce ; ce domaine de la grâce qui l'incommode et qui bornerait ses projets, lui paraît chimérique. En vain saint Bernard lui fait-il entendre que plus ces honneurs sont relevés et distingués, plus ils demandent une vocation qui les sanctifie : l'habitude qu'il s'est faite de n'y procéder que par les vues d'une prudence charnelle le rend insensible à tout. Pour les dignités même de l'Église, quel égard a-t-on aujourd'hui à la vocation divine? y engager ses enfants encore incapables d'être appelés, les y faire entrer avant qu'ils soient en état de les connaître ; et quand cette connaissance leur est enfin venue, les forcer, au hazard de leur damnation, à s'en tenir là, estce agir dans la pensée que ces dignités ecclésiastiques sont d'un ordre spirituel, et qu'il n'appartient qu'à Dieu même d'en disposer ?

Ce n'est rien encore : car si le mérite et la vertu suppléaient en quelque manière au défaut de la vocation et de la grâce, quoiqu'il y eût toujours, selon saint Grégoire, pape, de l'indécence à s'attirer par ces voies-là mêmes les honneurs du siècle, encore pourrait-on dire qu'ils ne seraient pas absolument profanés. Mais. quand, à l'exclusion du mérite, on voit, comme il n'arrive que trop, remuer tous les ressorts de l'intrigue, de la cabale, de l'intercession, de la faveur; quand le crédit et l'amitié s'en mêlent et qu'ils y ont la meilleure part, quand on y emploie la ruse et la fraude, qu'on y joint l'importunité, et qu'à l'exemple de la mère des deux disciples, on joue toute sorte de personnages, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client, Adorans et petens (Matth. XX) : quand on ne se cache pas même d'user de tels moyens, mais qu'on s'en déclare, qu'on s'explique ouvertement de ses prétentions, qu'on se fait une politique d'en venir à bout, et qu'après n'y avoir épargné ni souplesse, ni bassesse, on se glorifie encore du succès, comme d'un trait d'habileté; le dirai-je ? quand on s'introduit aux honneurs par la porte de l'infamie, et que pour s'en ouvrir le

chemin, on corrompt celui-ci par promesses, celle-là par présents, cet autre par menaces ; enfin, quand pour y réussir plus sûrement, on s'appuie du vice même et de l'iniquité dont on recherche la protection : quand tout cela, dia-je, à force d'être commun passe même pour innocent, pour légitime, pour honnête, que peut-on conclure ? sinon que toutes les idées de l'honneur, j'entends celles que Dieu nous avait imprimées, s'effacent tous les jours de nos esprits, puisque nous n'envisageons plus ces honneurs du monde comme des rangs marqués par la Providence, mais comme des objets de nos passions, ou comme des dons de la fortune, exposés aux entreprises des plus hardis.

Écoutez-moi toujours, chrétiens, et ne perdez rien d'une morale si étendue. On poursuit les honneurs même les plus saints, comme dus à sa naissance, autre prévarication ; et sans nul fondement que celui-là, on se croit bien étabh, et même en droit de prétendre à tout. C'est assez d'avoir de la quahté, pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père opulent, pour se pousser aux plus grandes charges. C'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel, pour que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le père. Avec cela, quelle que soit son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne : il. jugera, il condamnera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes, il sera, comme dit l'Évangile, sur le chandelier, lorsqu'il devrait être caché sous le boisseau. Moïse, remarque Philon le juif, se voyant sur le point de mourir, n'osa jamais nommer un de ses proches pour lui succéder dans l'honorable commission qu'il avait reçue de conduire le peuple : pourquoi ? parcequ'il ne crut pas, ajoute le même auteur, qu'un choix de cette conséquence lui appartînt, ni qu'il lui fût permis d'appeler les siens à un ministère oii lui-même n'était parvenu que par une vocation expresse de Dieu : Aut quia non putaiiit rem tantam ad suum pertinere judicium , aut quia ipse non potuerat nisi Deo vacante principatum siiscipere (Philon.). Ainsi raisonna ce

saint législateur. Mais l'ambitieux bien plus éclairé, 'ou bien moins scrupuleux que Moïse, se destine, sans hésiter, pour successeur à qui il lui plaît, et fait valoir, aussi bien que les enfants de Zébé iée, la proximité du sang, pour venir à bout de tous les desseins que Jui suggère son ambition. H n'est pas jusqu'aux dignités les plus sacrées, dont certains esprits du monde, esprits intéressés et avares, ne continuent à dire aujourd'hui, mais avec bien plus de scandale, ce que disaient déjà du temps de David, les premiers du peuple d'Israël : allons, possédons le sanctuaire de Dieu comme notre héritage : Omnes principes eùr-mn^ qui dixeruni : fiœreditate possideamiis sanctuarium Dei (Ps. LX XXII) : c'est un bénéfice qui depuis tant d'années est dans notre maison, et qu'il y faut conserver. Mais moi je réponds avec le même prophète : Deiis meus, po7ie illos ut rotam, et sicut stipulam antefaciem venti (Ibid.). Faites-les , mon Dieu, tourner comme une roue, dissipez-les comme le vent dissipe la paille ; c'està-dire, humiliez-les, détruisez-les, anéantissez-les, et puisque dans ce qui concerne même votre culte ils ont si peu d'égard à vous, n'ayez que des malédictions pour eux. Et en effet, rien de plus fatal ni de plus sujet à des suites malheureuses, que ces possessions héréditaires du sanctuaire de Dieu.

Mais j'ai rendu, dites-vous, des services considérables, et cette place qui vient de vaquer et que je poursuis, est une récompense qui me regarde naturellement? Hé bien, reprend saint Bernard, que concluez-vous de ces services tant vantés par vous-même ? Pour avoir rendu des services, qui n'ont communément ni rapport ni proportion avec la place que vous ambitionnez, en êtes- vous plus capable de la remplir ? Cette place est-elle faite pour reconnaître des services, tels que ceux dont vous voulez vous prévaloir? Est-il juste, par exemple, que le sacerdoce et ce qui lui est annexé, soit la récompense d'un service temporel e^ mondain ? y aurait-il simonie plus visible et plus condamnable que celle-là? faut-il, parce que vous avez servi, qu'un pouvoir de mal faire et de vous perdre vous soit mis en main ?

Ayez servi avec tout le zèle, avec toute la fidélité qu'on pouvait attendre de vous, cette fidélité doit-elle être récompensée dans votre personne, souffrez que je m'exprime ainsi, par la prostitution de l'autorité ? n'y a-t-il point pour ces prétendus services que vous mettez à un si haut prix, d'autre justice à vous rendre, que de vous faire monter à un degré où Dieu ne veut pas ?

Cependant, mes chers auditeurs, tel est l'aveuglement de notre cupidité : contre toutes les vues de Dieu, des honneurs où l'on doit être appelé par la vocation du ciel, on se fait, par une indigne profanation, des établissements pour la terre. Combien de pères et même de pères chrétiens, ou plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens, tiennent le langage de cette mère de notre Évangile : Die ut sedeant hi duo filii mei (Matth. XX), placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'ils aient, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, les plus hauts ministères de votre royaume. S'il y en a quelques-uns assez retenus pour ne s'en pas déclarer si grossièrement, où sont ceux qui dans le cœur ne se le disent pas à eux-mêmes ? Car c'est là un des articles sur quoi je soutiens que la morale de Jésus-Christ, dont nous nous glorifions tant quelquefois, ne nous a point encore réformés. Tant de dévotion, tant de régularité qu'on le voudra sur tout autre point, on y consent, on s'en pique; mais on veut voir sa famille honorablement établie, je dis honorablement selon les maximes du monde. On veut voir ses enfants pourvus, et pourvus avantageusement selon les idées du monde ; c'est-à-dire, les uns dans l'Église avec tout le faste du monde, les autres dans le monde avec tout le luxe du paganisme ; les uns riches des dépouilles des peuples, les autres du patrimoine de l'autel ; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne, les aut' es dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable, et parceque la corruption des mœurs suit presque infailliblement de làjjes uns et les autres déréglés et scandaleux dans leur état: Die ut sedeant hi duo filii mei (Matth. XX). Malédiction qui par un juste, mais terrible jugement.de Dieu, sem-

ble être de nos jours attachée à toutes les familles des grands. Vous diriez même que cet abus ait désormais passé en loi, et que Dieu avec toute la supériorité de sa sagesse et de sa grâce soit obligé de s'y assujettir. 11 suffit que ce jeune homme soit le cadet de sa maison, pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables d6 pasteur des âmes; si les choses changeaient de face, sa vocation changerait de même : tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera, et cela, dit-on, parce que pour l'intérêt de la famille il faut que l'un des deux s'avance par là. Disons mieux et plus simplement; et cela, parce que la fin qu'on se propose, et que se proposent même bien des pères dévots, est de faire des familles puissantes, et non de faire des familles chrétiennes.

Je ne parle point d'un autre désordre, qui se trouve joint à celui-ci, et qui faisait autrefois gémir Salvien, ce saint prêtre de Marseille ; savoir que dans ce département de conditions, fait par des parents aveugles et prévenus de l'esprit du monde, si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'ÉgUse sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a plus l'inclination du père et de la. mère, dès là il en faut faire un bénéficier. 0 impiété, s'écriait ce grand homme ! comrne si de n'avoir pas les qualités nécessaires pour tout le reste, c'était une vocation pour la maison de Dieu ; et que les autels dussent être pourvus des rebuta du monde : At vero nunc nulli Deo magis voventur, quàm qiios parentum pietas minus respicit ; et qui indigni censen^ tur hœreditate, digni judicantur consecratione (Salv.). Pouvait-il s'énoncer en des termes plus forts et plus propres pour nous? mais maintenant, dit-il, on ne donne point d'enfants plus volontiers à Dieu que ceux qui ont moins de part à la bienveillance paternelle; et quand on les juge indignes de soutenir l'honneur de leur naissance, on les estime capables d'être les ministres de*Jésus-Ghrist et les dispensateurs de ses mystères.

Faut-il s'étonner après cela, chrétiens, si Dieu, juste ven-

geur de sa providence et de ses droits, s'élève contre nous ? De quel œil peut-il voir une telle profanation ? serait-il ce qu'il est, c'est-à-dire, serait-il un Dieu sage, un Dieu saint, un Dieu parfait, s'il souffrait tranquillement de pareils abus! Mais surtout, faut-il s'étonner si toutes les conditions du monde sont si avilies, si elles se trouvent remplies de tant d'indignes sujets, si l'on voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant de juges corrompus, tant de grands sans conscience et même sans religion? ne serait-ce pas une espèce de miracle, si cela n'était pas ainsi? Gomment voulez-vous que des gens qui n'ont ni grâce ni vocation pour un état y soient fidèles à leurs devoirs, et qu'ils ne s'y perdent pas ? que la même cupidité, la même ambition qui les y a fait entrer, ne les porte pas à mille autres désordres ? Ah ! Seigneur, je prêche une morale toute raisonnable, toute solide, toute chrétienne : mais où est-ce que je la prêche ? au milieu de la cour, et jlevant des auditeurs appliqués à m'écoutej, mais peu disposés à me croire. Ce sont des mondains, et qui, parmi ces mondains, comprendra ce langage ou le voudra comprendre? Domine, quis credidit auditui nostro (IsAÏ. LUI)? Mais au moins. Seigneur, si le monde n'est pas touché de ces maximes^ s'il ne les reçoit pas, elles lui auront été annpncées, il en aura été instruit, il ne se prévaudra pas contre votre loi , de son ignorance, et vos ministres par leur silence ne laisseront pas l'ambition prescrire contre votre Evangile. Car ce que je dis, je le redirai toujouxSj et toujours je rendrai contre le monde ce témoignage à la vérité, que les honneurs du siècle doivent être de votre part autant de vocations, et que ce sont encore par rapport au prochain de vrais, assujettissements et des engagements à le servir, comme nous Talions voir, dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Il n'y a que Dieu, chrétiens, qui soit grand absolument et par lui-même : tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes, ne l'est qu'avec dépendance, et que par rap-

âlO SERMON

pori au prochain, je veux dire, pour le bien et pour l'utilité du prochain; et il n'est rien dans le monde de plus odieux ni de plus injuste qu'une fortune qui devient Gère à mesure qu'elle s'élève, et qui se prévaut de ce qu'elle est, puisque ce qu'elle est, bien loin de lui inspirer un esprit de hauteur et d'orgueil, doit être pour elle-même un fond de modestie, de condescendance, de charité et d'humanité. En effet, dit excellemment saint Ambroise, dominer pour dominer, c'est le privilège de l'être de Dieu ; mais le propre de la créature est de dominer pour servir, et autant de fois qu'il arrive à l'homme de séparer ces deux choses, en s'attribuant ce qu'il n'a pas, il détruit même ce qu'il a : pourquoi ? parceque la domination de l'homme, prise dans les desseins de Dieu, n'étant qu'un véritable ministère, du moment qu'il en ôte l'esprit de zèle et de charité pour le prochain, il en ôte la partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit.

De savoir si ce point de morale a été connu dans le paganisme, ou si c'est une obligation nouvelle que l'Evangile nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point d'examiner ; cependant il semble que ce soit une différence que l'Evangile de ce jour mette entre les païens et nous. Car les grands parmi les païens, dit le Fils de Dieu, traitent les petits avec empire; au lieu que parmi vous les petits doivent être traités des gramls avec amour, et même, selon les règles de la foi, avec un sentiment de respect : Scitis quia principe gentium dominantur eorum (iMatth XX). Ainsi parlait ce divin maître : mais saint Jérôme remarque fort bien que le Sauveur du monde en pariant ainsi, supposait l'usage des nations infidèles comme un désordre, et non pas comme une légitime possession; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un fondement tout contraire, c'est-à-dire, à nous faire un engagement de charité de ce qui nous élève audessus des autres, et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur commander, il ne nous a point donné d'autre loi que celle même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison, mais que les ténèbres du péché avaient

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obscurcie, et qui avait besoin des lumières de sa sainte doQtrinë'pour être mise dans un plein jour. ~Non, mes chers auditeurs, il n'est point nécessaire de recourir à TÊvàngile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme, eT il la comprenait néanmoins, quand il disait que les rois dans ce haut degré d'élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont après tout que des hommes faits pour les autres hommes, et que ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois, mais pour les peuples. Or, si cela est vrai de la royauté, nul de vous ne jn'accusera de porter à son égard trop loin la chose, si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde, ni s'élever, quoique par des voies droites et légitimes, aux honneurs du monde que dans la vue de s'employer, de s'intéresser, de se consacrer, et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de nous; qu'un homme, par exemple, revêtu d'une dignité, n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un certain nombre de personnes à qui il doit ses soins ; qu'un particulier qui prend une charge, dès là n'est plus à soi, mais au public; qu'un . supérieur, qu'un maître n'a l'autorité en main que parcequ'il doit être utile à toute une maison, et que sans autorité il ne le peut être. Prœes, disait saint Bernard, écrivant à un grand du monde, et lai mettant devant les yeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition : Prœes, non ut de subdïtis crescas , sed ut ipsi de te (Bernar.) : vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse : mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre onéreux, et que vous êtes prévaricateur, si vous ne la faites servir tout entière au profit de ceux qui vous la doivent.

De là je conclus que s'il se trouve un chrétien (or combien ne s'en trouve-t-il pas ?) qui par le rang que lui donne ou sa fortune ou sa naissance, ayant sous soi des vassaux et des sujets, ne les considère que pour soi-même,, que pour ses intérêts propres, que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige, sans se mettre en peine

de pourvoir à leurs avantages, et de leur procurer les biens solides qu'ils ont droit d'attendre de lui, dès lors sans autre crime, il mérite d'être reprouvé de Dieu. Pourquoi ?, Parcequ'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a fait lês~grands que pour les petits, et les puissants et les forts que pour les faibles : ainsi l'a décidé saint Augustin, raisonnant sur les principes généraux de la Providence.

Je sais que le christianisme a bien encore enchéri sur cela, et que l'exemple du Fils de l'homme, qui' n'est pas venu pour être servi, mais pour servir les autres, a rendu ce devoir beaucoup plus indispensable. Car ne serait-il pas honteux, dit saint Chrysostome, que dans une religion où nous reconnaissons Jésus-Christ pour maître et pour maître souverain, il y eût des hommes qui voulussent exercer un empire plus absolu que lui? Pensée touchante pour un chrétien. N'est-il pas juste que le Verbe de Dieu ayant pris la qualité de serviteur, que l'ayant ennoblie, l'ayant comme divinisée dans sa personne, elle soit honorée parmi nous? Et n'est-ce pas, ajoute saint Chrysostome, à quoi Dieu sagement a pourvu, lorsque lui-même a assujetti la quahté de maître; et que pour rendre hommage aux humiliations de son Fils, il nous ordonne, à quelque degré de supériorité que nous ayions été élevés, de nous y regarder, et surtout de nous y comporter comme des serviteurs et des ministres : en sorte qu'on puisse nous appliquer cette parole de l'apôtre : Omnes simt quasi administralorii spiritus (Hébr. I)? Tout cela est vrai, chrétiens ; mais ma douleur est que la foi nous donnant sur ce point des vues si hautes et si parfaites, à peine dans la pratique l'on s'en tienne aux simples vues de la raison. Si je vous disais que cet assujettissement et ce devoir va, selon l'esprit de l'Evangile, jusqu'à répondre du prochain et de son salut, c'est-à-dire que tout homme revêtu de l'autorité, suivant la mesure de cette autorité même, est garant de la conduite du prochain, est chargé devant Dieu des désordres et des crimes du prochain, est responsable de la perte et de la damnation du prochain, et cela toujours sur le modèle de Jésus-Christ, qui n'a été le Maître

des maîtres que pour travailler à la rérlemption et à la sanctification de plusieurs. Non ministrari, scd minisirare, et animam suam dure in redemptionem pro multis (Matth. XX); en vous parlant de la sorje, je vous ferais trembler. Mais quoi qu'il en soit de cette importante obligation, qui seule demanderait un discours entier, voilà, grands du monde, reprend saint Bernard, voilà le plan que vous devez suivre, et la forme de vie que vous trace votre religion : Forma evangelica hœc est ; dominatio vobis interdicilur , indicitur ministratio (Bern.). En qualité de chrétiens, plus vous êtes grands, plus vous devez être charitables et bienfaisants; toute domination vous est interdite, et votre fonction est de servir. Voilà l'abrégé de cette morale jévan^élir, (^ue qui doit sanctifier votre état. "^ "^

T3e là vient que saint Augustin, sans se laisser éblouir de sa prélaturé, trouvait dans sa dignité même sa confusion, et dans sa grandeur de quoi s'humilier et s'instruire : Quod mim christiani sumus propter nos est, quod prœpositi propter vos (AuGUST.). Car c'est pour vous, mes frères, disait-il aux fidèles qu'il conduisait, c'est pour vous que Dieu m'a fait évêque dans son Eglise, comme c'est pour moi-même qu'il m'a fait chrétien : et si je pensais à me glorifier de mon sacerdoce, ce serait assez pour attirer sur moi ses vengeances. Or, par là, concluait admirablement ce saint docteur, Dieu a trouvé le secret de tempérer l'inégalité des conditions de la vie, d'ôter aux petits tout sujet de se plaindre dans leur abaissement, et aux grands tout droit de s'enfler dans leur élévation. Je suis quelque chose dans le monde; mais l'avantage que j'ai d'être quelque chose dans le monde n'est qu'un engagement à n'y être rien pour moi-même, afin ti'y être tout pour les autres; car s'il y a des services qu'ils me doivent, il y en a aussi que je leur dois ; si d'une manière ils me sont sujets, je leur suis sujet de l'autre, et je ne leur rends pas justice si je ne m'emploie pas encore plus pour eux qu'ils ne doivent s'employer pour moi.

L'entendez-vous, mes chers auditeurs, et puis-je espérer i^Q dans la corruption du siècle vous goûtiez une maxime

si chrétienne et si sainte ? il s'agit de savoir si vous la faites entrer dans la conduite de votre vie, et si vos sentiments sont conformes là-dessus et aux exemples et aux instructions de votre Dieu. Car enfin Jésus-Christ l'a dit, que ce serait la marque qui nous distinguerait des païens; et c'était à vous-mêmes et de vous-mêmes qu'il parlait' en défendant à ses apôtres d'être de ces hommes vains et superbes qui cherchent à dominer : Non ita erit intcr vos (Matth. XX). Voyons donc si parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve point de ces âmes païennes, qui abusent de leur condition, et qui joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent également impérieuse et insupportable. Voyons si dans le christianisme, malgré l'exemple d'un Dieu humiUé et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer; qui usant de toute la force, et souvent même de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de l'apôtre, l'onction et la douceur de la charité. L'esprit de domination que je combats, ne manquera pas de prétextes pour se justifier; mais la parole que je prêchOj aura encore plus d'efficace pour le confondre. AppUquezvous.

On se flatte, parce qu'on est élevé, d'Un prétendu zèle de faire sa charge, de soutenir ses droits, de garder son rang : on va plus loin, et quelquefois même on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir, tant l'amour-propre est ingénieux à nous déguiser les vices les plus grossiers, sous l'apparence des plus pures vertus. Mais, répond saint Bernard, si c'est un zèle de faire sa charge et un vrai zèle, pourquoi ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres, et lorsqu'il est question d'abaisser les autres, et de prendre l'ascendant sur eux? pourquoi dans tout le reste devient-il si paresseux et si lent? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre du moment que l'ambition est satisfaite? Car quelque subtils que nous soyons à nous tromper nous-mêmes, voici.

chrétiens, le sujet de notre honte, et il faut que nous en convenions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, labo- '■ rieuse, de pure charité et de nul éclat, ce zèle de faire sa^ charge et de maintenir son rang nous inquiète peu : mais qu'il y ait une préséance à disputer, une soumission à exiger, une loi à imposer,, c'est là qu'il se réveille et qu'il se réveille tout entier. Il était assoupi, et sur toute autre chose il le serait encore; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et qui le ranime. Or est-ce là seulement ce qui doit piquer et animer un zèle chrétien? De plus, poursuit saint Bernard, est-ce faire sa charge que d'en rendre le joug fâcheux, pesant, et presque insoutenable à ceux qui le doivent porter? est-ce faire sa charge, que d'irriter les esprits, au lieu de les gagner, que de révolter les cœurs, au heu de les soumettre, que d'accabler les uns de chagrin, de jeter les autres dans le désespoir, d'insulter à ceux-ci, cle rebuter et de désoler ceux-là, d'exciter mille murmures, et de renverser toute la subordination en voulant l'établir et la rendre trop exacte ? Car voilà à quoi aboutit ce zèle, dont l'ambition se^pare; à ne rien faire pour vouloir trop faire, et à détruire au lieu d'édifier. On s'entête de certains droits qu'on veut soutenir; et parce qu'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il faut les soutenir, ces droits, soit réels, soit prétendus, à quelque prix que ce puisse être : il faut, quelque plaie qu'en reçoive la charité, et quoi qu'il en doive coûter au prochain, les faire valoir dans toute leur étendue, les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre, n'entendre à nul accommodement, à nulle composition, pourquoi ? parce qu'on est possédé de cet esprit d'empire et de domination, qui souvent même, par le plus déplorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité se fait une vertu et une justice.

Jalousie d'autorité, ah! tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes- tu pas tous les jours les hommes ? combien de scandales as-tu causés ? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés ? de quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n'as-tu pas

mille fois arrêtés? Si l'humilité, telle que notre Évangile nous la propose, servait à cette passion de correctif et de remède, Dieu en tirer^t sa gloire ; et ces droits qui nous touchent si sensiblement ne seraient que mieux m^ntenus : mais parce qu'on ne sait rien ménager, et que pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition, il faut que pour un droit souvent trèsfrivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinées, l'innocence opprimée, la patience outrée, que le dépit et la haine s'emparent des cœurs, et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent, doit moins convenir. Des gens ^ui de leur fonds ne 'sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez ; des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels recours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus?

Tel est, mes chers auditeurs, le cours du monde, et sur quoi nous ne pouvons assez gémir ; tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois, ni dans le monde profane, qu'on se laisse enfler de la sorte, et qu'on aime à exercer son pouvoir et de le faire sentir. Rien de plus commun, ô opprobre de notre siècle, disons mieux, ô opprobre de tous les siècles! non, rien déplus commun dans l'Église même, dans cette Église fondée néanmoins sur l'hwmilité de Jésus-Christ. Contre l'avis que

nous donne l'.Hpôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé, Neque ut dominentes in devis (l Petr. V), on envisage les plus saintes dignités par les respects, par les hommages qu'elles attirent, et non point par le travail qui en doit être inséparable : on oublie qu'on est père, qu'on est pasteur,, et l'on se souvient seulement qu'on est maître : on réduit l3s âmes dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que l'on traite les serviteurs comme ses frères, et l'on traite ses frères comme des esclaves : on a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci; on se vante comme d'un succès d'avoir humiUé ceux-là, on s'en glorifie, on en fait trophée : on veut que tout plie, que tout se soumette dès qu'on a prononcé une parole, et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève, et de plier sous une juste domination. Qu'on eût une semblable autorité, on saurait bien la faire valoir : mais qu'on y soit sujet, on ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu? sont-celà les enseignements que Jésus -Christ nous adonnésf est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde? Ah! chrétiens, tenons-nous toujours et en toujt à la belle maxime du Sauveur des hommes : Qui major est inter vos, fiât sicut minister (Matth. I) . Plus votre rang vous distingue des autres, plus devez-vous vous en approcher; plus devez-vous, pour user de cette expression, vous humaniser; plus devezvous avoir de douceur, de modération, de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle au peuple, mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent : mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois leur dire ce qu'ils doivent aux peuples.'Honneurs du siècle, vocatio.ns de Dieu ; assujettissements à servir le prochain ;-énfîn honneurs du siècle, engagement à travailler et à souffrir, c'est la troisième partie.

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