PREMIÈRE PARTIE
A considérer en elle-même, et selon les vues du monde, la condition du pauvre, nous y trouvons trois désavantages bien remarquables et trois grandes disgrâces. La première est cette inégalité de biens qui le distingue du riche ; en sorte que l'un, dans l'opulence et dans la fortune, se voit abondamment pourvu de toutes choses, tandis que l'autre, sans revenus et sans héritages, a les mains vides et ne possède rien, ni ne peut disposer de rien. La seconde est la nécessité où le pauvre languit et les besoins qu'il souffre, en conséquence de cette même inégalité qui se rencontre entre lui et le riche ; tellement qu'il endure toutes les misères de rindigence, pendant que le riche goûte toutes les douceurs d'une vie aisée et commode. Enfin, la troisième est l'état de dépendance où la disette réduit le pauvre, et les mépris qu'il est souvent obUgé d'essuyer dans le rang inférieur où
le met sa pauvreté, au lieu que tous les honneurs et toutes les grandeurs du siècle sont pour le riche. Or voilà, mes chers auditeurs, à quoi la providence de notre Dieu a suppléé par la loi de la charité, et en particulier par le précepte de l'aumône ; et c'est ce qui me la fait regarder, dans ce divin commandement, comme une providence miséricordieuse et bienfaisante à l'égard des pauvres. J'en donne les preuves, et vous en allez être pleinement convaincus.
Je l'ai dit, et vous le voyez, le malheur du pauvre, j'entends son malheur temporel, c'est d'abord ce partage si inégal de facultés et de biens, qui le dépouille de tout, et qui comble au contraire le riche de trésors. Selon la première loi de la nature, remarque saint Ambroise, tous les biens devaient être communs : comme tous les hommes sont également hommes, l'un, par lui-même et de son fonds, n'a pas des droits mieux établis que ceux de l'autre, ni plus étendus; ainsi, il paraissait naturel que Dieu les ayant créés, et voulant, après le bienfait de la création, leur fournir à tous par celui de la conservation, l'entretien et la subsistance nécessaire, leur abandonnât les biens de la terre pour en recueillir les fruits, chacun selon ses nécessités présentes, et selon que les différentes conjonctures le demanderaient. Mais cette communauté de biens, si conforme d'une part à la nature et à la droite raison, ne pouvait d'ailleurs, par la corruption du cœur de l'homme, longtemps subsister chacun ; emporté par sa convoitise, et maître de s'attribuer telle portion qu'il lui eût plu, n'eût pensé qu'à se remplir aux dépens des autres, et de là les divisions et les guerres. Nul qui volontairement et de gré se fût assujetti à certains ministères pénibles et humiliants ; nul qui eût voulu obéir, qui eût voulu servir, qui eût voulu travailler et agir, parce que nul n'y eût été forcé par le besoin ; d'où vous jugez assez quel renversement eût suivi dans le monde, livré par là, si j'ose ainsi m'exprimer, à un pillage universel et à tous les maux que la licence ne manque point de traîner après soi.
Il fallait donc qu'il y eût une diversité de conditions, et surtout il fallait qu'il y eût des pauvres, afin qu'il y eût dans
la société humaine de la subordination et de l'ordre : c'est une infortune, il est vrai, pour les pauvres, que cette variété d'états oiî ils se trouvent si mal partagés et qui le prive des avantages accordés aux riches. Mais, providence de mon Dieu, que vous êtes aimable et bienfaisante, lors même que vous semblez plus rigoureuse et plus sévère, et que vûns savez bien rendre, par vos soins paternels, ce que vous ôiez selon les conseils de votre adorable sagesse ! En effet, chrétiens, qu'a fait Dieu en faveur du pauvre ? il a établi le précepte de l'aumône ; il a dit au riche ce que saint Paul, son interprète et son apôtre, disait aux premiers fidèles : vous ferez part de vos biens à vos frères, car, dès que ce sont vos frères, vous devez vous intéresser' pour eux, et je vous l'ordonne, non pas que je vous oblige de leur donner tout, ou la meilleure partie de ce que vous avez reçu de moi. Je n'entends pas que vous alliez jusqu'à vous appauvrir vous-mêmes pour les enrichir, ni qu'ils soient par vos largesses dans l'abondance et vous dans la peine : Non ut aliis sit remissio, vobis aiitem tribulatio (2 Cor. VIII) : mais vous mesurerez les choses de telle manière, qu'il y ait entre eux et vous une espèce d'égalité : Sed ex xqualitate. Comme riches, vous avez non-seulement ce qu'il vous faut, mais au delà de ce qu'il vous faut, et le pauvre n'a pas même le nécessaire : or, pour le pourvoir de ce nécessaire qu'il n'a pas, vous emploierez ce superflu que vous avez, si bien que l'un soit le supplément de l'autre : Vestra ahuri' dantia illcrum inopiam suppléai (Ibid.). Par cette compensation, tout sera égal : le riche, quoique riche, ne vivra point dans une somptuosité et une mollesse aussi pernicieuse pour lui-même que d< mmageable au pauvre, ni le pauvre, quoique pauvre, ne périra point dans un triste abandon; chacun aura ce qui lui convient. Ut fiât œqualitas sicut scriptum est : qui multum, non abundavit ; et qui modicum, non minoravit (Inm.).
Voilà, dis-je, riches du monde, la règle inviolable que Dieu vous a prescrite dan« le commandement de l'aumône. Ce Père commun s'est souvenu qu'il avait d'autres enfants
que vous dont sa providence était chargée : si, pour de solides considérations, il ne les a pas traités aussi favorablement que vous, ce n'est pas qu'il ait prétendu les délaisser ; et si vous avez eu le partage des aînés, si vous êtes les dépositaires de ses trésors, c'est pour les répandre et les dispenser avec équité, et non pour les retenir et vous les réserver par une avare cupidité : comme ils sont à lui, puisque tout lui appartient, il les donne à qui il lui plaît, et de la manière qu'il lui plaît : or, c'est ainsi qu'il lui a plu de les donner aux pauvres, et qu'il les leur a destinés. De là, conclut saint Ghrysostome, quand le riche fait l'aumône, qu'il ne se flatte pas en cela de libéralité ; car cette aumône, c'est une dette dont il s'acquitte, c'est la légitime du pauvre, qu'il ne peut refuser sans injustice. Je le veux; il honore Dieu par son aumône; mais il l'honore comme un vassal qui reconn?ît le domaine de son souverain, et lui rend l'obéissance qui lui est due ; il l'honore comme un fidèle économe qui administre sagement les biens qu'on lui a confiés, et les distribue, non point en son nom, mais au nom du maître : Fidelis dispensator et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam, ut det illis in tempore tritici mensuram (Luc. XII). ^renez garde à ces paroles, dont vous n'avez peut-être jamais pénétré tout le sens ; c'est un dispensateur, mais Dieu est le Seigneur, Fidelis servus : il a l'intendance sur toute la maison, il la conduit et il la gouverne, mais c'est le Seigneur qui l'a constitué pour cela : Quem constituit Dominus super familiam suam. Les pauvres font partie de cette maison de Dieu, et il y a assez de biens pour tous les membres qui la composent : il doit donc, dans une juste compensation, les leur communiquer à tous : Ut det illis. Mais, du reste, tous les besoins n'étant pas les mêmes, il est de sa prudence d'y faire attention, et d'examiner l'état de chacun, afin de lui donner une mesure proportionnée: Ut det mis trilici mensuram. Et parcequ'il y a des temps où les uns sont plus pressés et les autres moins, c'est encore un devoir pour lui d'y avoir égard et d'y veiller, augmentant ou diminuant les secours, selon les diver»
changements qui arrivent et dont il est instruit : Ut det illis in "..nipore iriiici mensuram. Voilà le secret de cette égalité que Dieu, dans la loi qu'il a portée pour le soulagement des pauvres, a eu en vue de remettre parmi les hom mes ; voilà ce qui justifie sa providence. Car quand les biens, selon l'intention et Tordre de Dieu, seront ainsi appliqués, il n'y aura plus proprement ni riches ni pauvres, mais toutes les conditions deviendront à peu près semblables : le pauvre qui n'a rien, aura néanmoins de quoi subsister, parce que le riche le lui fournira : Tanquam nihil hahentes et omnia possidentes (Cor. VI) ; et le riche qui a tout, n'aura pourtant rien au delà du pauvre, parce qu'il lui sera tributaire de tout ce qu'il se trouvera avoir de trop, et qu'en effet il s'en privera : Ut et qui habent, tanquam non hahentes sint (l Cor. VII).
Mais allons plus avant, et admirons toujours les charitables desseins de cette providence dont je parle, et le soiu qu'elle a pris des pauvres dans le précepte de l'aumône. Un malheur attire un autre malheur ; et du premier désavantage du pauvre, qui est l'inégalité des biens, laquelle le rabaisse au-dessous du riche, s'ensuit conséquemment un second, je veux dire l'état des souffrances et les désolantes extrémités où expose la pauvreté. Vous en êtes témoins, mes chers auditeurs, et je puis bien là-dessus en appeler à vos propres connaissances : vous savez ce que souffrent tant de misérables qui se présentent tous les jours à vos yeux; et si vous vouliez l'ignorer, leurs seules figures, malgré -vous, vous l'apprendraient ; leurs visages exténués, leurs corps décharnés vous le donneraient à connaître ; leurs plaintes, leurs cris, leurs gémissements, et souvent leurs désespoirs, vous -le feraient assez entendre. Et que serait-ce, si je pouvais, outre ce que vous voyez, vous découvrir encore tant de calamités secrètes qui vous sont cachées ? Que serait-ce, si tant de malades sans assistance, si tant de prisonniers sans consolation, si tant de familles obérées, ruinées sans ressource, et tombées dans la dernière mendicité, dont elles rossentent toutes les suites, et quelles suites ! si, dis-je,
tous, et tout à coup ils venaient s'offrir à votre vue, et vous tracer l'affreuse peinture' des maux dont ils sont accablés ? N'est-ce pas là, mon Dieu, à en juger selon les premières idées que fait naître dans l'esprit un si pitoyable et si douloureux spectacle, n'est-ce pas le scandale le plus apparent de votre providence? Hé, Seigneur, les avez- vous donc formés, ces hommes sortis de votre sein, et leur avez- vous donné l'être pour les abandonner à leur infortune, et pour les laisser périr de faim, de soif, de froid, d'infirmités, de chagrins ? Qu'ont-ils fait ? et par où se sont-ils rendus devant vous assez coupables pour mériter une telle destinée ? Je sais, mon Dieu, que vous ne leur devez rien ; mais, après tout, je sais que vous êtes Père, et que, comme vous ne haïssez rien de tout ce que vous avez créé, surtout entre les créatures raisonnables, vous n'avez rien aussi créé pour le perdre, même temporellement. Non, sans doute, répond à cette difficulté saint Chrysostome, la providence d'un Dieu si sage et si bon n'a point prétendu manquer à tant d'hommes qui tiennent de lui la vie ; et si nos pauvres périssent dans la nécessité et le besoin, ce n'est point à lui qu'il s'en faut prendre, mais à ceux qu'il a mis en pouvoir de les assister, et à qui il a commandé, sous des peines si grièves, d'en être, par leurs charités, après lui les conservateurs. Parce qu'en conséquence de l'inégalité de qualités et de forlunes qu'il a autorisées pour le règlement du monde, il était infaillible que plusieurs, dans leurs conditions, se trouveraient destitués de tous moyens pour se sustenter et pour subsister, il a bien su, en le prévoyant, y pourvoir ; par oii ? par son précepte ; et quiconque comprendra toute la force et toute l'étendue de ce commandement, sera forcé de rendre gloire à la miséricorde et à la vigilance du maître qui l'a porté. Car, pour en venir à un détail qui contient de si importantes leçons pour vous, mes chers auditeurs, faisons, s'il vous plaît, ensemble quelques réflexions sur ce commandement, si peu connu de la plupart des chrétiens, et de là si mal pratiqué. Prenez garde : Dieu, touché de zèle pour le pauvre, en qui il voit sa ressemblance, et qu'il aime
comme l'ouvrage de ses mains, ne conseille pas seulement au riche de l'entretenir et de le nourrir, ne l'y exhorte pas seulement, mais le lui enjoint et lai en fait un devoir rigoureux : il use pour cela de toute son autorité; et, afin de donner encore plus de poids à sa loi, il transporte au pauvre tous ses droits sur les biens du riche ; il le choisit, si j'ose le dire, pour être comme son trésorier, c'est à lui ^ qu'il assigne toutes les contributions qu'il peut exiger légitimement, et que le riche est indispensablement tenu de lui payer. Ce n'est pas assez, mais, joignant à l'ordre la menace, et la plus terrible menace, il annonce au riche qu'il y va de son âme, de sa damnation, de son salut; que celui qui dans le temps n'aura point exercé la miséricorde, n'a point de miséricorde à espérer dans l'éternité ; qu'il sera le vengeur du pauvre, le vengeur de la veuve et de l'orphelin, s'ils ont été négligés, et qu'il n'emploiera point d'autre titre pour condamner tant de riches, et pour les frapper de toute sa malédiction. Cela même encore ne lui suffit pas pour assurer aux pauvres le soutien qu'il leur a ménagé; mais voulant prévenir les fausses interprétations qui pourraient servir de prétexte et de retranchement à l'avarice, et ne bornant point l'obUgation de son précepte à certaines nécessités extrêmes et rares, il l'étend aux besoins communs, aux besoins présents, tant il est sensible aux intérêts de ses pauvres, et tant il paraît avoir à cœur qu'ils soient aidés et secourus.
C'est donc ici qu'usant des paroles du Saint-Esprit, je dois m'écrier : Tua, Pater , Providcntia gubernat (Sap. XXIV). Oai, Seigneur, quelque sévère que semble d'ailleurs votre conduite envers le pauvre, il est évident qu'il y a dans le ciel une providence qui pense à lui, qui veille sur lui/ qui travaille pour lui, et si les soins de cette Providence demeurent inutiles et sans effet, ah! mes frères, c'est ce qui doit vous faire trembler, parceque c'est votre crime, et que ce sera le sujet de votre réprobation : car, dit saint Ambroise, si c'est incontestablement un crime digne de la haine de Dieu et de ses vengeances éternelles, que d'en-
lever au riche ce qu'il possède, ce n'est pas une moindre injustice devant Dieu de refuser au pauvre ce qu'il attend de vous, et ce que vous pouvez lui procurer.
Quoi qu'il en soit de cette comparaison, et sans examiner le plus ou le moins, ce que j'avance avec une certitude entière, et ce que vous ne devez jamais oublier, c'est qu'au jugement de Dieu vous rendrez compte de l'un aussi bien que de l'autre. Et qu'aurez-vous à répondre, mon cher auditeur, quand Dieu, vous montrant cette foule de misérables dont sa providence vous avait chargés, et dont les voix plaintives retentissaient à vos oreilles, sans pénétrer jusqu'à votre cœur, il vous reprochera cette inflexible dureté que rien n'a pu amollir, et qu'il vous en demandera raison ? Quand il vous dira : je voulais que celui-là fût vêtu, et vous avez sans humanité et sans compassion retenu la robe qui le devait couvrir ; je voulais que celui-ci fût nourri, et vous avez détourné le pain qui devait être son aliment : je a'OUlais que ce débiteur insolvable par le désordre de ses affaires, et languissant dans une obscure prison, fût encouragé, fût consolé, fût délivré, et vous n'avez ni fait un pas pour le visiter, ni ouvert une fois la main pour le racheter : je voulais leur adoucir à tous leur état, et vous leur en avea laissé ressentir toutes les disgrâces et tous les malheurs. Or, est-ce là ce que je vous avais prescrit? est-ce ainsi que je l'avais arrêté dans mes décrets et que je l'avais marqué dans ma loi? Mais surtout est-ce ainsi que je vous avais traité vous-même? Et puisque vous jouissiez si abondamment de mes dons, et que j'avais été si libéral pour vous, comment.étiez-vous si resserré et si insensible pour vos frères? Nonne opportuit et te misereri conservitiii (Matth. X.\ni)? Je le répète, chrétiens, et je vous le demande ; que répondrez-vous à ces reproches ? qu'alléguerez-vous pour votre excuse? et qui vous mettra à couvert de ce foudroyant arrêt : Retirez-vous de moi, maudits; Discedite à me, maledicti (Matth. XXV).
Ce n'est pas là néanmoins encore tout le bienfait du Seigneur, et je prétends que par le précepte do l'aumône
il a pleinement remédié à une dernière disgrâce du pauvre, qui sont les rebuts et les mépris où l'expose ordinairement sa condition vile par elle-même et abjecte. C'est l'injustice du monde de n'estimer les hommes que par un certain extérieur qui brille, que par le faste et la splendeur, que par l'équipage et le train, que par la richesse des ornements et la magnificence des édifices, que par les trésors et les dépenses. Tout cela répand sur les opulents et les grands de la terre je ne sais quel éclat dont le vulgaire est ébloui, et dont ils ne se laissent que trop éblouir eux-mêmes. De là qu'arrive-t-il ? Accoutumés à ces honneurs qu'ils reçoivent partout, et à cette pompe qui les environne, quand ils voient les pauvres dans l'abaissement et l'humiliation, de quel œil les regardent-ils, ou, pour mieux dire, les daignentils même regarder? Il semble que ce ne soient pas des hommes comme eux; et si quelquefois ils les gratifient d'une légère et courte aumône, il faut que ce secours leur soit porté par des mains étrangères, parce qu'il se n'est pas parmis au pauvre de les approcher, parce que la personne du pauvre leur inspirerait du dégoût, parce qu'ils se feraient ou une peine ou une confusion de traiter avec le pauvre, de converser avec lui. Divin Maître, que nous adorons, Sauveur des hommes, vous êtes né pauvre, vous avez vécu pauvre, vous êtes mort pauvre; et voilà parmi des chrétiens, c'est-à-dire parmi vos disciples, oii en est réduite cette pauvreté que vous avez consacrée.
Mais sans recourir à l'exemple de cet Homme-Dieu, cette loi doit aujourd'hui me suffire pour confondre tous les jugements humains sur le sujet des pauvres, et pour nous apprendre à les respecter : car puisque c'est par l'estime de -Dieu que nous devons régler la nôtre, des hommes s; chers à Dieu, des hommes qu'il a estimés jusqu'à faire dé«^ pendre d'eux et de leur soulagement le salut du riche, jusqu'à récompenser d'un royaume éternel la moindre assistance qu'ils auront reçue de nous, comment et avec quels sentiments la foi que nous professons et qui nous les représente sous de si hautes idées, nous oblige-t-elie de les envi-
sager? Le mondain, orgueilleux et aveugle par son o.^'-'ml, rougirait de leur appartenir; mais le Fils même de Dieu ne rougit point, en nous les recommandant, de les appeler ses frères, et de les reconnaître pour les membres de son corps mystique ; il ne rougit pas d'être spécialement à eux et dans eux, d'y être par l'étroite liaison qui les unit à lui comme rà leur chef, d'y être comme dans ses images vivantes, qui le retracent à nos yeux avec ses caractères les plus marqués; il ne rougira point, à la face de l'univers, d'en faire la déclaration publique, et de se substituer en leur place, quand il dira aux réprouvés: j'ai eu faim, Esurivi (Matth. XXV); j'étais pressé de la soif, Sitivi; j'étais sans demeure, exposé aux injures de l'air, nu, infirme et souffrant, Hospes eram , nudiis, infirmus (Ibid.). Mais, Seigneur, en quel temps et où vous avons-nous vu dans tous ces états? Vous m'y avez vu, lorsque vous y avez vu ce pauvre, parce que, tout pauvre qu'il était, je le regardais comme une portion de moi-même, ou plutôt -comme un autre moi-même, Quamdiù non fecistis uni de minoribus his, nec mihi fecistis (iBm.). Or, voilà tout ce qui est exprimé dans le précepte de Jésus-Christ, et l'un des plus ftuiides fondements dans le christianisme sur quoi il est appuyé.
Après cela, chrétiens, je ne suis pas surpris que l'esprit de l'Évangile nous fasse considérer les pauvres avec tant de vénération ; je ne m'étonne plus de la règle que nous donne saint Ghrysostome, d'écouter la voix des pauvres comme la voix de Jésus-Christ même, de les honorer comme Jésus-Christ, de les recevoir comme Jésus-Christ. Je n'ai plus de peine à comprendre une autre parole de ce saint docteur, savoir, que les mams des pauvres sont aussi respectables et en quelque sorte plus respectables pour nous que les autels, parce que sur les autels on sacrifie Jésus-Christ, et que dans les mains des pauvres on soulage Jésus-Christ. J'entre aisément dans les vues toutes saintes de la religion, lorsqu'elle a tant de fois humilié, et qu'elle humilie encore aux pieds des pauvres les monarques et les
nnforitats : nous en voyons renouveler chaque année la pieuse cérémonie : toute la grandeur du siècle rend hommage dans leurs personnes à Jésus-Christ, je dis à Jésus-Christ pauvre, et ncn point à Jésus-Christ glorieux et triomphant; les têtes couronnées s'inclinent profondément en leur présence, et des mains royales sont employées à le servir. Enfin, je reconnais comi.">ent les saints ont toujours témoigné tant de zèle pour les pa.^'vres, les prévenant, les recherchant, les appelant auprè- d'eux et les accueillant avec une distinction digne du maitre dent ils portent le sacré sceau et les plus précieuses livrées; en tout cela, dis-je, je ne trouve rien que de convenable, rien qte de juste, rien qui ne leur soit légitimement dû.
C'est donc ainsi, pauvre.-, que votre condition est relevée ; et s'il a plu à la providei.^.e de votre Dieu de vous faire naître dans les derniers rangs, c'est ainsi qu'il a su, par son précepte et par les termes dans lesquels il l'a énoncé, vous dédommager de cette bassesse ap^^arente. Qui vous méprise, le méprise, et par l'affinité qu'il y a entre lui et vous, tous les outrages qui vous sont faits lui deviennent personnels : ils ne demeurent pas impunis ; mais le temps viendra oii •vous en aurez une satisfaction pleine et authentique. Quel est-il ce temps? vous n'y pouvez faire, mes chers auditeurs, une trop sérieuse réflexion : c'est ce grand jour oiî le riche et le pauvre seront cités devant le tribunal de Dieu; ce jour où tant de riches présomptueux et si fiers à l'égard des pauvres qu'ils éloignaient, qu'ils rejetaient avec dédain, à qui même quelquefois ils insultaient, seront à leur tour, et par la plus affreuse révolution, couverts eux-mêmes d'ignominie et d'opprobre. Que penseront-ils et que diront-ils, lorsque, placés -à la gauche, vils restes de la nature et sujets d'horreur, ils verront à la droite et sur leurs têtes ces pauvres qu'ils laissaient ramper dans la poussière, ces pauvres autrefois si petits, mais alors comblés de gloire et si hautement exaltés ? Hi sunt quos hahuimus aliquando in desiriim et in similitiidinem improperii (Sap. V). Sont-ce là ces hommes à qui nous faisions si peu d'attention, pour qui nous avions si
peu de ménagements, qui nous semblaient si fort au-dessous de nous, envers qui nous étions si indifférents, si impérieux, si absolus? Quel retour et quel changement! les voilà parmi les enfants de Dieu, parmi les élus de Dieu, héritiers du royaume de Dieu, pendant qu'il nous fait sentir toute son indignation, et qu'il nous frappe des plus rudes coups de sa justice. Ecce qiiomodo computati sunt inter Filios Dei, et inter sanctos sors illorum est (Ibid.). C'est à vous, chrétiens, d'éprendre garde, de concevoir d'autres sentiments pour les pauvres, de seconder les vues de la Providence sur eux, de faire ainsi pour vous-mêmes, du précepte de l'aumône, un moyen de sanctification et de salut. Car la même Providence, qui dans l'établissement de ce précepte s'est montrée si bienfaisante envers le pauvre, ne l'est pas moins envers le riche, comme vous le verrez dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
De quelque manière qu'en juge le monde, et quelque adroit que soit l'amour-propre à séduire le cœur de l'homme, en lui donnant de fausses idées de tout ce qui flatte ses désirs ;pour peu qu'un riche chrétien ait de religion, trois choses, dit saint Ghrysostome, doivent réprimer en lui l'orgueil secret que la possession des richesses a coutume d'inspirer aux âmes mondaines. Cette opposition qui se rencontre entre l'état des riches et celui de Jésus-Christ pauvre; ce choix que Jésus-Christ a fait pour soi-même de la pauvreté préférablement aux richesses ; ce caractère de malédiction qu'il semble avoir attaché aux richesses, en béatifiant et en canonisant la pauvreté, c'est la première. Cette espèce de nécessité qui engage presque inévitablement les riches en toutes sortes de péchés, cette facilité qu'ils trouvent à satisfaire leurs passions les plus déréglées, ce pouvoir do faire le mal, c'est la seconde. Enfin, cette affreuse difficulté, ou, pour me servir du terme de l'Évangile, cette impossibilité morale où sont les riches de se sauver, c'est la troisième. Car malgré les préventions du monde, et malgré le? avantages que peut
procurer aux hommes la jouissance des biens temporels, s'ils veulent raisonner selon les principes du christianisme, il n'est pas possible qu'un état si différent de l'état du Dieu-Homme qui les a sauvés, et qu'ils regardent comme le modèle de leur prédestination; qu'un état exposé et comme hvré à tout ce qu'il y a sur la terre de plus contagieux et de plus contraire au salut, qu'un état qui de lui-même conduit à une éternelle damnation; il n'est pas, dis-je, possible qu'un tel état, bien loin de les enfler d'une vaine complaisance, ne les saisisse de frayeur, ne les trouble, ne les désole, et du moins ne les oblige à prendre toutes les précautions nécessaires pour marcher sûrement dans la voie de Dieu.
Il était, ajoute saint Ghrysostome, de la providence et de la bonté de Dieu, de donner aux riches du siècle quelque consolation dans cet état, et c'est ce qu'il a prétendu, lorsque, par une conduite bienfaisante, il les a mis en pouvoir de pratiquer la miséricorde chrétienne par le soulagement des pauvres, et qu'il leur a imposé le précepte de l'aumône. Car si le riche peut, dans sa condition, non-seulement diminuer, mais entièrement corriger l'opposition de son état avec celui de la pauvreté de Jésus-Christ; si le riche peut réparer tant de péchés et tant de désordres oii le plonge l'usage du monde, surtout l'usage des biens du monde, et si le riche par conséquent peut se promettre quelque sûreté pour le salut et contre une malheureuse réprobation, tout cela doit être le fruit de sa charité, c'est le seul fondement solide qui reste à son espérance.
La première vérité est évidente; car du mor^ient, chrétiens, que vous partagez vos biens avec Jésus-Christ dans la personne des pauvres, dès là vos biens, sanctifiés par ce partage, n'ont plus de contrariété avec la pauvreté de cet Homme-Dieu, puisque cet Homme-Dieu entre par là comme en société de biens avec vous : et voilà l'admirable secret, ou plutôt l'artifice innocent dont le riche miséricordieux se sert pour mettre Jésus- Christ dans ses intérêts, et pour en faire d'un juge redoutable un protecteur; voilà par où il se garantit de ces anathèmes fulminés dans l'Évangile contre
les riches. En effet, remarque saint Chrysostome, Jésas- Ghrist est trop fidèle pour donner sa malédiction à des richesses dont il reçoit lui-même sa subsistance, et qui contribuent à le nourrir en nourrissant ceux qui le représentent en ce monde. Cette seule considération ne devrait-elle pas nous suffire, et que faudrait-il davantage pour nous rempUr d'une sainte ardeur dans l'accomplissement du précepte de l'aumône ?
Mais la seconde n'est pas moins touchante, et c'est que Dieu par le moyen de l'aumône a pourvu les riches d'un remède général et souverain contre tous les péchés oii les expose leur condition, et dont il est si rare qu'ils se préservent. Car n'est-ce pas une chose bien surprenante, poursuit toujours l'éloquent avocat des pauvres , dont j'emprunte si souvent dans ce discours les pensées et les paroles, n'est-il pas bien étonnant de voir en quels termes l'Écriture s'exprime, quand elle parle du pouvoir de l'aumône et de sa vertu pour effacer le péché ? Jamais elle n'a rien dit de plus fort, ni de l'efficace des sacrements de la loi nouvelle, ni du sang même du Rédempteur, qui en est la source ; et nous ne lisons rien de plus décisif en faveur du baptême, que ce qui est écrit au chapitre onzième de saint Luc, à l'avantage de l'aumône : Date eleemosynam, et ecce omnia munda sunt voUs (Luc. XI) ; faites l'aumône, et tout, sans exception, vous est remis. D'inférer de là que l'aumône autorise donc la liberté de pécher, et que de satisfaire à ce seul devoir est une espèce d'impunité à l'égard de tout le reste, c'est la maligne conséquence que voudraient tirer quelques mondains peu instruits de leur religion. Mais non, mes frères, répond làdessus saint Augustin dans le Uvre de la Cité de Dieu ; il n'en est pas ainsi, et cette doctrine, que toutes les Écritures nous prêchent, ne favorise en nulle manière la Hcence des mœurs ; pourquoi ? parce que si l'aumône remet le péché, ce n'est qu'en disposant Dieu à écouter vos prières, qu'il aurait autrement rejetées ; à accepter vos sacrifices, dont il n'eût tenu nul compte et qu'il aurait rebutés, à être tou-
SUR L'AUMONE. 34i
ché de vos larmes, qui ne l'auraient point fléchi ; ce n'est qu'en vous attirant les grâces de la pénitence, et d'une -véritable conversion, que vous n'auriez sans cela jamais obtenues ; ce n'est qu'en satisfaction à la justice divine, qui se fût endurcie contre vous et rendue inexorable. Propter hoc ergo eleemosxjnsd faciendœ, ut de prœteritis compunganlur, non ut in eis persévérantes malè vivendi licentiam comparemus (August.). C'est pour cela et par là que l'aumône est toute-puissante, et que le pécheur peut sans témérité faire fond sur elle, parce que c'est par elle qu'il trouve grâce devant Dieu, pour mériter le pardon de son péché, pour le pleurer, pour l'expier, et non pas pour avoir droit d'y persévérer.
Or, supposé cette vertu de l'aumône dans le sens que je viens de l'expliquer, admirez avec moi, chrétiens, la douceur de la Providence envers le riche, et reconnaissez-la en trois points dont je me contente de vous donner une simple idée. Premièrement, quelle providence du Seigneur, et combien est-elle aimable d'avoir établi pour les riches pécheurs un moyen de justification si conforme à leur état, si proportionné à leur faiblesse, si aisé par rapport à eux dans la pratique, et néanmoins si infaillible ? Car voilà sans doute un des plus beaux traits, non-seulement de la miséricorde, mais de la sagesse de Dieu. Gomme chaque condition a ses péchés qui lui sont propres, aussi Dieu a-t-il voulu que chaque condition eût ses ressources particulières pour la pénitence. Le pauvre satisfait Dieu par les souffrances, et le riche par ses charités. La satisfaction du riche paraît plus douce que celle du pauvre ; ainsi a-t-il plu au Seigneur, qui, d'ailleurs dans l'ordre de la grâce, avait assez privilégié le> pauvre au-dessus du riche. A peine aurait-on pu espérer du riche qu'il se fût soumis aux autres remèdes plus violents, ordonnés contre le péché. Hé bien ! lui dit Dieu, en voici un que j'ai choisi pour vous : vous n'aurez nul prétexte pour vous en défendre, car il dépendra toujours de vous : ni la délicatesse de votre complexion, ni vos infirmités ne vous en dispenseront jamais ; car il ne consistera
point en des exercices pénibles et incommodes ; il ne vous exposera point à la censure du monde, puisque le monde, tout perverti qu'il est, ne pourra vous refuser ses éloges, quand il voas le verra mettre en œuvre : il vous coûtera peu ; mais avec ce peu il n'y aura rien que vous ne gagniez. Divina res eleemosijna, s'écrie saint Cyprien, res posita in potestale facientis, res grandis et facilis sine periculo persecutionis Gypr.).
Pourquoi pensez-vous que Daniel, suivant l'inspiration qu'il avait reçue d'en haut, et déclarant au roi de Babylone que le ciel était irrité contre lui, et qu'il était temps qu'il pensât à l'apaiser, ne lui proposa point d'abord de prendre le sac et le cilice, de se couvrir de cendres, de jeûner et de macérer son corps, mais seulement de racheter ses crimes par l'aumône : Quamobrem, rex, consilium meum placeat tibi, et peccata tua eleemosynis redime, et iniqiiitates tuas misericordiis pauperum (Dan. IV). Ah ! chrétiens, il en usa de la sorte par une prudence qui ne fut ni humble ni lâche, et qui ne ressentit point le courtisan, mais le prophète ; car il ne voulut point plaire à son prince qu'autant qu'il le pouvait sans blesser les intérêts de son Dieu, et il ne voulut sacrifier la satisfaction qui était due à son Dieu, qu'autant que le permettait la fidélité qu'il devait à son prince. Il jugea donc et avec raison que l'aumône était de toutes les œuvres sanctiQcatoires celle qui serait plus au goût de ce prince déjà touché, mais non encore converti, et il savait que celle-là serait suivie de toutes les autres et de sa conversion même. D'où vient qu'il se contente de lui dire : agréez, Seigneur, le conseil que je vous donne, et rachetez vos péchés par vos largesses envers les pauvres. Sur quoi saint Ambroise fait une observation aussi vraie qu'elle est ingénieuse, quand il dit que cette facilité qu'a le riche d'expier ainsi les désordres de sa vie, nous est excellemment figurée par le miracle qu'opéra le Fils de Dieu dans la personne d'un malade dont parle saint Luc. 11 était pa' ralytique d'une main, et Jésus-Christ ne fit autre chose que de lui commander d'étendre cette main qui dans le moment
même se trouva saine : Extende manum tuara, et restituta est (Matth. XII). Le remède était aisé, mais ce qui fut alors un etîet visible de la puissance du Sauveur, est ce qui se passe tous les jours spirituellement et intérieurement dans la personne du riche ; car Dieu lui dit : Extende manum tuam, étendez, par un effet de charité, cette main si longtemps resserrée par une criminelle avarice, et vous sentirez la vertu de Dieu qui agira en vous ; étendez-la, et cette seule action sera le principe de la guérison de votre ame : Benè dicitur, extende^ ce sont les paroles de saint Ambroise, quia nihil ad curandum plus proficit quàm eleemosyna largitas (Ambr.).
Autre trait de la providence, j'entends toujours d'une providence favorable au riche dans l'établissement de l'aumône; les richesses qui avaient été l'instrument du péché, deviennent la matière de la réparation Ciu péché même, pour nous faire comprendre ce que dit saint Paul, que tout contribue au bien de ceux qui cherchent Dieu ou qui retournent à Dieu. Nous voyons dô3 plantes dont le suc est pour l'homirs êïï poison mortel, mais nous admirons en même temps rautoGV de la nature, en ce qu'elles ne croissent jamais qs'accaiapagnées d'une autre plante qui leur sert de csstre-poison. L*auoiône fait quelque chose de plus ; car elle i'POU^S le remède du mal dans la cause même du mal ; ce sont vos richesses qui vous ont perdu, continue saint Ambroise, parlant à un riche avare, et ce sont vos richesses qui vous sauveront : Pecuniâ tua venundatus es, redime te pecuniâ tua (Ambr.).
Ajoutons encore un nouveau trait de cette conduite de Dieu si bienfaisante à l'égard du riche : le voici. Qu'est-cf queJe riche dans l'état du péché ? c'cât un sujet disgracié de Dieu, qui ne peut point par lui-même avoir d'accès auprès de Dieu, dont les actions les plus louables ne sont de nul mérite devant Dieu, à qui la porte de la miséricorde de Dieu semble être fermée, et qui, livré à sa justice rigoureuse, n'aurait plus d'autre parti à prendre que celui du désespoir. Mais que fait Diev. ? en lui donnant de quoi être
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charitable, il lui donne de quoi se ménager de puissants intercesseurs, qui par reconnaissance, qui par devoir, qui par intérêts, soient obligés à solliciter et à demander grâce pour lui -, et ces intercesseurs, ce sont les pauvres : ces pauvres, amis de Jésus-Christ ; et selon l'Évangile : devenus les siens: Facile vobis amicos de mammonâ iniquitalis (Luc. XVI) : ces pauvres, dont les vœux s'élèvent jusqu'au trône de Dieu, et que Dieu exauce : Iste pauper clamavit, et Dominus erauclivit eum (PsAM. XXXIII) : ces pauvres, circonstance Lien remarquable, ces pauvres dont le crédit auprès de Dieu ne dépend ni de leur mérite ni de leur innocence; car ils intercèdent pour ceux qui les soulagent sans parler, sans agir, sans y penser, et même sans le vouloir : c'est assez qu'ils paraissent revêtus de vos aumônes, afin que Dieu les entende, et qu'en leur considération il s'adoucisse pour vous : pourquoi cela? la raison en est belle, et c'est la réflexion do saint Augustin, parce que, dans le langage de l'Écriture, ce n'est pas proprement le pauvre, mais l'aumône faite au pauvre qui intercède pour le riche : Conclude eleemosynam in corde pauperis, et hœc pro te exorahit (Eggl. XXIX); mettez votre aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous. Le Saint-Esprit ne dit pas : et ipse exorahit pro le ; comme si c'était ce pauvre que vous avez secouru, qui fût devant Dieu votre patron : il dit que l'aumône, indépendamment de lui, parle en votre faveur, plaide votre cause, mais d'une voix si éloquente et si forte que Dieu, quoique indigné et courroucé, ne peut néanmoins lui résister : Et hase pro te exorahit.
Voilà ce que la foi nous apprend, et de là s'ensuit cette dernière et consolante vérité, que si le riche peut avoir quelque assurance de sa prédestination éternelle, et quelque préservatif contre cette malheureuse réprobation dont il est menacé, c'est par l'aumône. Ah! mes chers auditeurs, combien de riches sont heureusement parvenus au port du salut, après avoir marché bien des années dans les voies corrompues du monde ! A voir les égarements où ils se laissaient emporter en certains temps de leur vie, qui jamais eût espéré pour eux
une telle fin? Qù'ont-ils dit à Dieu lorsqu'ils sont entrés dans sa gloire ; et conservant le souvenir de leurs désordres passés, combien ont-ils béni et béniront-ils éternellement ce Père des miséricordes qui les a ramenés, qui les a sanctifiés, qui les a éclairés, qui les a touchés, qui les a couronnés ? Mais que leur a-t-il répondu, et que leur répondra-t-il pendant toute l'éternité, où ils auront sans cesse devant les yeux ce mystère de grâce? Eleemosynœ tux ascenderunt in conspectic Dei. Il est vrai, vous méritez mes châtiments les plus sévères, et ma justice en mille rencontres devait éclater contre vous, mais vous lui avez opposé une barrière qui l'a arrêtée, ce sont vos aumônes. Au milieu de vos dérèglements, vous aviez toujours un cœur libéral et compatissant pour les pauvres, et c'est ce qui m'a désarmé ; tout le bien que vous avez fait à vos frères, j'étais engagé à vous le rendre; je l'avais promis, et je l'ai exécuté : ma providence a eu pour cela de secrets ressorts qu'elle a fait agir, et qui vous ont fait agir vous-même, afin que ma parole s'accomplît : donnez, et on vous donnera. Date et dabitur vobis.
Mais du reste, chrétiens, ne vous y trompez pas, et ne pensez pas compter sur vos aumônes, si elles n'ont toute l'étendue et toute la mesure nécessaire. Et quelle est pour vous cette mesure? Observez ceci, et imprimez-le fortement dans vos esprits. Quand un riche du siècle serait exempt devant Dieu de tout péché et de toute satisfaction, le superflu de ses biens, ainsi que je l'ai dit, devrait toujours être employé pour les pauvres comme leur patrimoine et leur partage : or, de là concluez qnelle est donc l'obligation d'un riche pécheur, d'un riche criminel. Je prétends qu'alors le nécessaire même de l'état, ou du moins qu'une partie de ce nécessaire ne doit pas être épargnée, et je me fonde sur l'autorité des Pères, qui tant de fois ont obligé les riches pénitents à diminuer la dépense de leur maison, à se vêtir avec plus de modestie, à vivre avec plus de frugalité, à rabattre non-seulement de leur luxe immodéré, mais de l'éclat honnête et raisonnable où selon leur condition ils auraient pu d'ailleurs paraître, et à convertir en aumône pour l'acquit de leurs
dettes auprès de Dieu, et pour l'expiation de leurs péchés, ce. qu'ils retranchaient à leurs aises et à leurs commodités. Aussi est-il juste qu'il en coûte davantage à celui qui se trouve plus redevable : et c'est un renversement bien étrange dans le christianisme, que ce soient les plus innocents et les plus saints qui fassent les aumônes les plus abondantes ; et au contraire les plus grands pécheurs qui se dispensent plus aisément d'un devoir si essentiel, ou qui l'accomplissent plus imparfaitement ! Profitez, mes frères, du talent que vous avez dans les mains ; c'est votre rançon, et si vous ne vous en servez pas, à quoi vous exposez-vous ? Vous vivrez dans l'esclavage du péché et vous y mourrez pour en ressentir éternellement le regret et la peine. Comme pécheurs, vous êtes ennemis de Dieu, et il faut vous réconcilier avec lui. Ce n'est pas une petite affaire à traiter entre lui et vous, que cette réconciliation ; mais, tout importante qu'elle est, vous pouvez la terminer en peu de temps et à peu de frais. Présentez à Dieu le sacrifice de vos aumônes, et il fera descendre sur vous les trésors de sa grâce. Hâtez-vous, et ne différez pas : car le Seigneur n'est pas loin, et son bras peut-être va bientôt s'appesantir sur vous : il le tient encore suspendu; mais s'il vient enfin à frapper, le coup sera sans remède. Plaise au ciel que cet avertissement vous soit salutaire, et que par la charité du prochain vous fassiez revivre dans vos cœurs la charité de Dieu, afin de le retrouver dans cette vie et de le possède)* dans l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.