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nos vues, et ce qui demande toute la soumission et toute l'obéissance de notre foi; mais aussi es'-ce dans ce grand mystère que notre foi a triomphé du monde : Et hxc est Victoria quâ vicit mundum, fides nostra. Il est vrai, chrétiens, Jésus-Christ a souffert, il est mort; mais en vous parlant de sa mort et de ses souffrances, je ne crains pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe, si les paroles de mon texte ne vous avaient disposés à l'écouter avec respect, et je prétends que Jésus-Christ a souffert, et qu'il est mort en Dieu ; C'est-à-dire, d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Dieu, d'une manière tellement propre de Dieu, que saint Paul, sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux Gentils : oui, mes frères, ce crucifié que nous vous prêchons, cet homme dont la mort vous scandalise, ce Christ qui vous parut au calvaire frappé de la main de Dieu et réduit dans la dernière faiblesse, est la vertu de Dieu même : ce que vous méprisez en lui, c'est ce qui nous donne de la vénération pour lui; il est notre Dieu, et nous n'en voulons point d'autre marque ni d'autre preuve que sa croix. Voilà le précis de la théologie de saint Paul, que vous n'avez peut-être jamais bien comprise et que j'entreprends de vous développer. Entrons, chrétiens, dans le sens de ces divines paroles : Christum crucifixum Dei virtutem, et tirons-en tout le fruit qu'elles doivent produire dans nos âmes pour notre édification.
Je dis que Jésus-Christ est mort d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Homme-Dieu ; la seule exposition des choses va vous en convaincre. En effet, un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort; un homme qui meurt en faisant actuellement des miracles, et les plus srands miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumain et de divin dans sa mort; un homme dont la mort bien considérée est elle-même le plus grand de tous les miracles, puisque bien loin de mourir par défaillance, comme le reste des hommes, il meurt au contraire par un effort de sa toute-puissance ; mais ce qui surpasse tout le reste.
un homme qui par l'infamie de sa mort parvient à la plus haute gloire, et qui, expirant sur la croix, triomphe par sa croix même du prince du monde, dompte par sa croix l'orgueil du monde, érige sa croix sur les ruines de l'idolâtrie et de l'infidélité du monde; n'est-ce pas un homme qui meurt en Dieu, ou si vous voulez, en Homme-Dieu? Et voilà sur quoi s'est fondé l'apôtre, en disant que cet homme mort sur la croix était, non pas le ministre de la vertu de Dieu, mais la vertu même de Dieu incarnée : Christum crucifixum Dei virtutem. Ne séparons point ces quatre preuves, et vous avouerez qu'il n'y a point d'esprit raisonnable, ni même d esprit opiniâtre, qui n'en doive être touché. Venons au détail.
Non, chrétiens, il n'appartient qu'à un Dieu de pénétrer dans l'avenir jusqu'à l'avoir absolument dans sa puissance, et jusqu'à pouvoir dire infailliblement et en maître : cela sera, quoique la chose dépende d'une infinité de causes libres qui y doivent concourir ; il n'appartient qu'à un Dieu de connaître distinctement et par soi-même le fond des cœurs et d'en révéler les plus intimes secrets ; les intentions les plus cachées, jusqu'à savoir mieux ce qui est, ou ce qui sera dans la pensée et dans la volonté de l'homme, que l'homme même : or, c'est ce qua fait Jésus-Christ à l'égard de sa passion et de sa mort; je m'explique. A l'entendre parler de sa passion, longtemps après sa passion même, et sans que les Juifs eussent encore formé nul dessein contre lui, on dirait qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé, et dont il raconte l'histoire, tant il est exact à en marquer jusqu'aux moindres circonstances ; et à le voir, le jour de sa mort, subir les différents supplices qu'il endure, on croirait que les bourreaux qui le tourmentent sont moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa personne, que de ses prédictions. Enfin, disait-il à sps apôtres, pour les préparer à ce douloureux mystère, nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été dit du Fils de l'homme va s'accomplir, car ce Fils de l'homme (c'était la qualité qu'il se donnait), ce Fils de l'homme que vous voyez, et qui
vous parle, sera livré aux Gentils; il sera outragé, insulté, fouetté, crucifié; on lui crach ra au visage, il mourra dans l'opprobre, et il ressuscitera le troisième jour. Prenez garde, chrétiens, à la réflexion que fait ici saint Chrysostome. Il y avait déjà des siècles entiers que les prophètes, qui furent dans l'ancienne loi les précurseurs du Messie, avaient publié toutes ces particularités : comme l'obstacle principal qui devait un jour détourner les esprits mondains de croire en Jésus-Christ, était le prétendu scandale que leur causerait l'ignominie de sa mort, Dieu, par une singulièie providence, avait révélé aux prophètes que la mort, quoique ignominieuse, de ce Messie, serait dans la plénitude des temps le souverain remède du péché, la réparation solennelle du péché, l'excellent moyen du salut et de ia rédemption du monde, afin que la prophétie, témoignage invincible de la divinité, rendît les ignominies mêmes de cette mort, nonseulement vénérables, mai-s adorables, et que les hommes dans cette vue, bien loin de s'en scandaUser, fussent persuadés qu'il n'y avait rien dans la passion du Sauveur qui ne fut au-dessus de l'homme; car voilà, dit saint Chrysostome, quel était le dessein de Dieu, lorsque dans l'Ancien Testament il faisait parler Isaïe des souffrances de Jésus-Christ avec autant de certitude, et dans des termes aussi précis que les Évangélistes en ont ensuite parlé dans le Nouveau. Mais ce dessein de Dieu était encore bien plus sensible, et la preuve beaucoup plus convaincante et plus touchante dans la prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ luimême; car c'est moi, disait-il à ses disciples en les entretenant de sa mort prochaine, c'est moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaïe; c'est moi qui vais remplir jusqu'à un point tout ce qui en est écrit; nous voici arrivés au terme de la consommation. des choses, et vous en allez être les spectateurs et les témoins; mais il m'importe que dès maii;tenant vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n'en soyez pas troablés.
Aussi tout ce que cet adorable Sauveur leur avait marqué des livres de Moïse et des prophètes, comme se rapportait à
lui, s'exécuta-t-il bientôt après et à la lettre, dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Ce fut en conséquence et en vertu de ces divines prophéties, dont il était personnellement le sujet, que les Juifs, au lieu de le juger selon leur loi, puisqu'il était Juif, le livrèrent h Pilate qui était Gentil; que les soldats, contre toutes les formes de la justice, ajoutant à ce que portait l'arrêt de sa condamnation, l'insulte et l'inhumanité, lui crachèrent au visage et le meurtrirent de soufflets; que jusqu'aux moindres circonstances, du prix auquel il devait être vendu, de l'emploi qu'on devait faire de cet argent, du partage de ses habits et de sa robe jetée au sort, du fiel qu'on lui présenta, les Écritures qu'il s'était lui-même appliquées, furent, à ce qu'il semble, la règle de tout ce que ses ennemis attentèrent contre lui, comme s'il n'eût souflèrt que pour justifier ces oracles prononcés tant de siècles avant qu'il eût paru au monde: Ut adiniplereniur scriptursd : impleretur sermo quem dixerai (Matïh. XXVI; JoAN. XIII); argument si sohde et si fort, qu'il n'en fallut pas davantage pour la conversion de ce fameux Eunuque, trésorier de la reine d'Ethiopie, dont il est parlé au livre des Actes, et à qui saint Philippe Diacre expliqua la merveille que je vous prêche. Toutes ces prophéties, et bien d'autres, littéralement et ponctuellement vérifiées dans la passion de Jésus-Christ, l'obligèrent à reconnaître ce Messie promis de Dieu et envoyé dans la plénitude des temps. Nous, mes chers auditeurs, nous, revêtus du caractère de chrétiens, en serions-nous moins touchés? et ce qui a suffi pour convaincre un homme que la lumière de l'Evangile n'avait point encore éclairé, serait-il trop faible pour nous confirmer dans la foi que nous professons? Je dis le même du secret des cœurs, dont Jésus-Christ, dans sa passion, fit bien voir qu'il était le maître : il prédit à ses apôtres qu'un d'entre eux le trahirait, et Judas y pensait actuellement et le trahit; il orédit à saint Pierre qu'il le renoncerait, et saint Pierre le renonça en eflet; il lui prédit que, malgré sa chute, sa foi ne manquerait point, et la foi de saint Pierre n'a point manqué; il lui prédit qu'après sa conversion il affermirait ses frères
et sa conversion dans la suite les affermit tous; il prédit à Madeleine que l'action qu'elle venait de faire, en répandant sur sa tète un parfum précieux, serait louée et prêchée dans tout le monde, et dans tout le monde on en parle encore aujourd'hui; il prédit à Jérusalem, en pleurant sur elle, qu'elle serait détruite et ruinée de fond en comble, et Jérusalem fu: affligée, pillée, renversée par les Romains, sans qu'il en restât pierre sur pierre. Cette science des choses futures et des secrets les plus impénétrables, n'était-elle pas évidemment la science d'un Dieu : Scriitans corda et renés Deus (Ps. ^\i)'i et un homme qui mourrait de la sorte, révélant et manifestant ce qui n'était ni ne pouvait être connu que de Dieu, n'avait-il pas la toute- puissance et toute la vertu de Dieu même? Christum crucifixum Dei virlutem.
Mais ce que j'ajoute doit faire encore plus d'impression sur vous: il meurt cet homme-Dieu, faisant des miracles; et quels miracles? Ah! chrétiens, y en eut-il jamais et jamais y en aura-t-il de plus éclatants? tout mourant qu'il est, il fait trembler la terre, il ouvre les sépulcres, il ressuscite, les morts, il déchire le voile du temple, il obscurcit le soleil ; prodiges aussi surprenants qu'inouïs, prodiges doni les soldats furent tellement émus qu'ils s'en retournèrent convertis ; mais au reste, remarque saint Augustin, convertis par l'efficace du même sang qu'ils avaient répandu : Ipso redempti sanguine quem fuderunt (Aug.). Que dire-je, que saint Matthieu n'ait pas rapporté en termes exprès? Viso terrœ motu et his qux fichant, limuerunt valdè. dicentes : Verè filius Dei erat iste (Matth. XXVII). Je sais qu'il s'est trouvé jusque dans le christianisme, des impies plus ennemis de Jésus- Christ que les Juifs et les païens mêmes, qui n'ont point eu honte de contester la vérité de ces miracles, prétendant qu'ils pouvaient être supposés; que, par un dessein formé, les évangélistes avaient pu s'accorder entre eux pour les publier à la gloire de leur maître. Mais c'est ici que l'impiété, pour me servir du terme de l'Écriture, se confond ellemême, et qu'en s'élevant contre Dieu, elle fait paraître autant d'ignorance que de malignité ; car, sans examiner
combien ce doute est téméraire, puisqu'il n'a point d'autre fondement que la prévention et l'esprit du libertinage, il faudrait montrer, dit saint Augustin, quel intérêt auraient eu les évangélistes à publier ces miracles de Jésus-Christ, s'ils eus* sent été persuadés que c'étaient de faux miracles. N'est-il pas évident que tout le fruit qu'ils en devaient attendre et qui leur en revint, fut la haine publique, les persécutions, les fers, les tourments les plus cruels ? Bien loin de croire qu'ils eussent pris plaisir à inventer et à débiter ces miracles, dont ils auraient connu la fausseté, il faudrait plutôt s'étonner que, les ayant même connus pour vrais, ils eussent eu assez de force pour en rendre, aux dépens de leur propre vie, le témoignage qu'ils en ont rendu. De plus, poursuit saint Augustin, le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de Jésus-Christ et de sa passion, leur simplicité, leur naïveté, ne marquant ni indignation contrôles Juifs, ni compassion pour leur maître, parlant de lui, comme en auraient parlé les hommes du monde les plus indifférents et moins intéressés dans sa cause, racontant ses faiblesses dans le jardin ; ses dégoûts, ses ennuis, ses frayeurs, lesanglant affront qu'ils ont à essuyer dans le palais d'Hérode, et le mépris que ce prince lui témoigna, les traitements indignes qu'on lui fit chez Anne, chez Gaiphe, chezPilate, et les racontant avec plus d'exactitude et plus au long que ses miracles mêmes ; cette sincérité, dis-je, fait bien voir qu'ils n'écrivaient pas en hommes passionnés etprévenus, mais en témoins fidèles et irréprochables de la vérité, dont ils furent les martyrs jusqu'à l'eff'usion de leur sang. Ce n'est pas tout; car si ces miracles étaient supposés, les Juifs à qui il importait tant de découvrir l'imposture, et qui nemanquaientpas alors d'écrivains célèbres, n'eussent-ils pas pris soin d'en détromper le monde? ne se fussent-ils pas inscrits contre? et c'est néanmoins ce qu'ils n'ont jamais fait et ce qu'ils ne font pas même encore, puisque leurs propres auteurs, et Josèphe entre les autres, les démentiraient. Cette éclipse universelle arrivée contre le cours de la nature, eut quelque chose de si prodigieux et de si remarquable, que Tertullien, deux siècles après, en parlait encore aux païens, magistrats de Rome, comme
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d'un fait dont ils conservaient la tradition dans leurs archives : Cùm mundi casum relatum habctis in arcJiivis vestris (Tertull.)- Ce fait même qu'on regardait comme un fait constant et avéré surprit tellement Denis l'Aréopagit*?, ce sage de la gentilité, mais devenu un des plus fermes appuis et des plus grands ornements de notre religion, que tout éloigné qu'il était de la Judée, et plus encore de la connaissance de nos mystères, il en fut frappé, jusqu'à reconnaître luimême que ces ténèbres avaient été pour lui comme une source de lumière, ou l'avaient au moins disposé à recevoir avec soumission les vérités de la foi et les divines instructions de saint Paul. Que dirai-je de ce fameux criminel crucifié avec Jésus-Christ, et tout à coup converti par ce même Sauveur? ce changement si subit,quid'un scélérat fit un vaisseau d'élection et de miséricorde, pouvait-il être l'effet d'une persuasion humaine? et ne partait-il pas visiblement d'un principe surnaturel et divin? si Jésus-Christ n'eût agi en Dieu, eùt-il pu, mourant sur la croix, se faire connaître à ce malheureux et confesser sa divinité? et ce miracle de la grâce ne sert-il pas encore à confirmer tous les prodiges de la nature, dont le ciel et la terre, comme de concert, honorèreni ce Dieu agonisant et expirant?
Mais, me direz-vous, les pharisiens, malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité. J'en conviens, mes chers auditeurs; mais sans entrer sur ce point dans la profondeur et dans l'abîme des jugements de Dieu, toujours justes et saints, quoique terribles et redoutables, vous savez quelle fut l'envie des pharisiens contre Jésus- Christ, et vous n'ignorez pas ce que peut une telle passion pour aveugler les esprits et pour endurcir les cœurs. Quelque inconcevable qu'ait été l'obstination des pharisiens, peut-être encore aujourd'hui trouverait-on dans le monde,, et dans le monde chréiien, des hommes aussi incrédules, s'ils voyaient leurs ennemis faire des miracles, et qui plutôt attribueraient ces miracles à l'enfer, comme les pharisiens attribuaient ceux du Sauveur du monde au prince des ténèbres, que de renoncer à leurs préjugés et à leur haine.
SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST. 3o
Quoi qu'il en soit, reprend saint Ghrysostome, c'est par là même que commença la réprobation des pharisiens, et ce mystère de la prédestination et de la réprobation divine parut en ce que les mêmes miracles qui convertirent les soldats et une grande foule de peuple, ne servirent qu'à rendre les pharisiens plus indociles et plus opiniâtres. Mais c'est encore à cette diâérence que nous devons reconnaître dans Jésus-Christ mourant la toute-puissante vertu dont nous parlons; car, comme raisonne saint Ghrysostome, mourir en suivant les uns et en réprouvant les autres, en éclairant les aveugles qui vivaient dans les ténèbres de l'infidélité, et en aveuglant les plus éclairés qui abusaient de leurs lumières, convertissant ceux-là par miséricorde, et laissant périr ceux-ci par justice, n'était-ce pas faire éclater jusque dans sa mort les glorieux et même les plus essentiels attributs de Dieu ?
Il n'y eut qu'un miracle que Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion; c'était de se sauver lui-même comme lui proposaient ses ennemis, l'assurant qu'ils croiraient en lui s'il descendait de la ( roix: Si rex Israël est, descendat nunc de cruce, et credemus ei (Matth. XXVII). Mais pourquoi ne fit-il pas ce miracle? on en voit aisément la raison, dit saint Augustin, et c'est que ce seul miracle eût détruit tous les autres et arrêté le grand ouvrage qu'il avait entrepris, et à quoi tous les autres miracles se rapportaient comme à leur fin : savoir, l'ouvrage de la rédemption des hommes qui devait être consommé sur la croix : d'ailleurs, ses ennemis, préoccupés de leur passion, auraient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare ; car si l'évidence du fait qui les obligea de convenir que Lazare, mort et enseveli depuis quatre jours, était incontestablement ressuscité, au lieu de les déterminer à croire en Jésus-Christ, leur fit prendre la résolution de le perdre, parce que ce n'était plus la raison, mais la passion qui présidait à leurs conseils, peut-on juger que le voyant descendre de la croix ils eussent éié de meilleure foi et plus disposés à lui rendre la gloire qui lui était due? Mais, saas
m'arrêter aux pharisiens, répondez-moi, mes chers auditeurs, et dites-moi : Jésus-Christ, dans la conjoncture où je le considère, pouvant, comme il est indubitable, se sauver luimême, et ne le voulant pas, n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme que s'il l'eût en effet voulu? Miracle pour miracle (appliquez-vous à ceci, que vous n'avez peut-être jamais bien pénétré, et qui me paraît plus édifiant), miracle pour miracle, la douceur avec, laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne après les avoir renversés par terre en se présentant seulement à eux, et leur disant cette parole : C'est moi, ego sum; la réprimande qu'il fait à saint Pierre sur l'indiscrétion de son zèle, le blâmant d'avoir tiré l'épée contre un domestique du grand prêtre, lui faisant entendre qu'il n'avait qtfà prier son père, et que son père lui enverrait des légions d'anges qui combattraient pour sa défense; et afin de le convaincre qu'il ne parlait pas en vain, guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avait blessé; ce silence si admirable et si constamment soutenu devant ses juges, surtout devant Pilate qui, convaincu de son innocence, ne l'interrogeait que pour avoir lieu de l'absoudre; ce refus de contenter la curiosité d'Hérode, dont il lui était si facile de s'attirer la protection; cet abandonnement de sa propre cause, et par conséquent de sa vie ; cette tranquillité et cette paix, au milieu des insultes les plus outrageantes; cette détermination à supporter tout sans en demander justice, sans prendre personne à partie, sans former la moindre plainte; cette charité héroïque qui lui fit excuser en mourant ses persécuteurs; tout cela, je dis tous ces miracles de patience dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'était-il pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux, et qu'il se fût détaché de la croix ? Christum crucifixum Dei viriutem (1 Cor. I).
Il n'est donc mort que parce qu'il l'a voulu, et même encore de la manière qu'il l'a voulu; ce qui n'appartient, dit saint Augustin, qu'à un Homme-Dieu, et ce qui marque
dans la mort môme la souveraineté et l'indépendance de Dieu. Or, voilà, chrétiens, sur quoi j'ai fondé celte autre proposition, que la mort de Jésus-Christ, considérée en ellemême, avait été non-seulement un miracle, mais le plus singulier de tous les miracles; pourquoi? parce qu'au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse, meurent par violence, meurent par nécessité, il est mort, je ne dis pas précisément par choix et par une disposition libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance. En sorte que jamais il n'a fait, comme Fils de Dieu et comme Dieu, un plus grand effort de cette puissance absolue que dans le moment où il consentit que son âme bienheureuse fût séparée de son corps, et les théologiens en apportent deux raisons ; comprenez-les premièrement, disent-ils, parce que Jésus-Christ ayant été exempt de tout péché et absolument impeccable, il devait être et il était naturellement immortel; d'où il s'ensuit que son corps et son âme, unis hypostatiquement à la divinité, ne pouvaient être séparés sans un miracle. Il fallut donc que Jésus-Christ, pour faire cette séparation, forçât, pour ainsi dire, toutes les lois de la proviidence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avait donné, pour détruire cette belle vie qui, quoique humaine, était toutefois la vie d'unDieu. Secondement, parce que Jésus-Christ, en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avait que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu h sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la victime qui y était destinée. Or, cette victime, c'était son corps; nul autre que lui no devait donc l'immoler ce corps, nul autre que lui n'avait le pouvoir pour cela nécessaire, les bourreaux qui le crucifiaient étaient bien les ministres de la justice de Dieu; mais ils n'étaient pas ies prêtres qui devaient sacriûer cette hostie à Dieu: il fallait un pontife qui fût saint, qui fût innocent, qui fût revêtu d'un caractère particulier. Or, ce caractère ne pouvait convenir qu'à Jésus-Christ, d'où saint Augustin concluait que Jésus-Christ, par l'effet le plus merveilleux, avait éié tout ensemble et le prêtre
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et l'hostie de son sacrifice : Idem sacerdos et hoslia (Aug.).
Ce fut donc lui-même qui se sacrifia, lui-môme qui exerça sur sa propre personne cette fonction de prêtre et de pontife, lui-même qui détruisit, au moins pour quelques jours, cet adorable composé d'un corps souffrant et d'une âme glorieuse, en un mot lui-même qui se fit mourir; car ce ne furent point les bourreaux qui lui ôtèrent la vie, mais il la quitta de luimême : Nemo tollit animam meam à me, sed ego pono eam à meipso. Il est mort sur la croix, dit saint Augustin ; mais, à parler proprement et dans la rigueur, il n'est pas mort par le supplice de la croix ; et pour vous le faire comprendre, il est certain, par le témoignage même des Juifs, que le supplice de la croix, ou plutôt que ce qui faisait mourir les criminels condamnés à la croix, n'était pas simplement d'y être attachés, mais d'y être rompus vifs. Or, selon la prophétie, Jésus-Christ avait déjà rendu le dernier soupir lorsqu'on voulut lui briser les os ; d'oii vient que Pilate s'étonna qu'il fût sitôt mort : Pilatus autem mirahatur si jam obiisset (Marc XV) : et ce qui montre qu'il n'était point mort par défaillance de la nature, c'est qu'en expirant il poussa un grand cri vers le ciel : Jésus autem emissâ voce magnâ expiravit (lem.) : chose si extrordinaire, qu'au rapport de i'évangéliste le centenier qui l'observait de près, et qui le vit expirer de la sorte, protesta hautement qu'il était Dieu et vrai Fils de Dieu : Videns autem ceniurio qui ex adverso stabat, quia sic damans expirasset, ait : VerèFilius Dei erat iste. Si ce centenier eût été un disciple du Sauveur et qu'il eût ainsi raisonné, peut-être son raisonnement et son témoignage pourraient-ils être suspects; mais c'est un infidèle, c'est un païen, qui de la manière dont il voit mourir Jésus-Christ, conclut, sans hésiter, qu'il meurt par miracle, et qui de ce miracle tire immédiatement la conséquence qu'il est donc vraiment le Fils de Dieu : Yidens quia sic sxpirassei, sii : Verè Filius Dei erat iste. En faut-il davantage pour justifie! la parole de l'apôtre : Ghristum crucifixum Dei virtutem?
Il est vrai que ce Sauveur mourant a eu ses langueurs et ses faiblesses, et je pourrais répondre d'abord avec Isaïe que
les langueurs et les faiblesses qu'il fit paraître dans sa mort n'étaient pas les siennes, mais les nôtres, et que le prodige est qu'il ait porté seul les faiblesses et les langueurs de tous les hommes : Verè languores nostros ipse tiilit, et dolores nostros ipse portavit (Isaie LUI). Mais parce que cette pensée, quoique solide, serait peut-être encore trop spirituelle pour ces esprits mondains et incrédules, je réponds autrement avec saint Ghrysostome, et je dis : oui, ce Sauveur mourant a eu ses faiblesses; mais le prodige est que ses faiblesses même, que ses langueurs même, que ses défaillances même aient été dans le cours de sa passion comme autant de miracles; car, s'il sue en priant dans le jardin, c'est d'une sueur de sang et si abondante que la terre en est baignée ; si, quelques moments après sa mort, on lui perce le côté, par un autre effet également miraculeux, il en sort du sang et de l'eau ; et celui qui le rapporte assure qu'il l'a vu et qu'il en doit être cru : Et qui vidit tesiimonium perhibuit (JoAN. XIX). On dirait qu'il ne souffre et qu'il ne meurt que pour faire éclater dans sa personne la vertu de Dieu : Chris^ tum criiciflxum Dei virlutem.
Concluons par une dernière preuve, mais essentielle, c'est de voir un homme que l'ignominie de sa mort, que la con^ fusion, l'opprobre, l'humiliation infinie de sa mort, élève à toute la gloire que peut prétendre un Dieu; tellement qu'à son seul nom, et en vue de sa croix, les plus hautes puissances du monde fléchissent les genoux et se prosternent pour lui faire hommage de leur grandeur : Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad moriem, mortem autem crucis; propter quod et Deus exaltavit illum, ut in nomine Jesu omne genu flectatur, cœlestium, terrestrium et infernorum (PmL. II).
Voilà ce queDieurévélaitàsaintPaul, dans un temps(remarquebien importante), dans un temps où tout semblait s'opposer à l'accomplissement de cette prédiction, dans un temps oii, selon toutes les vues de la prudence humaine, cette prédiction devait passer pour chimérique, dans un temps oii le nom de Jésus- Christ était en horreur. Toutefois ce qu'avait dit l'apôtre est
arrivé ; ce qui fut pour les chrétiens de ce temps-là un point de foi, a cessé en quelque façon de Têtre pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose, et qu'il ne faut pas captiver nos esprits pour la croire. Les puissances de la terro fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié; les princes et les plus grands de nos princes, sont les premiers à nous en donner l'exemple; et il n'a tenu qu'à nous, les voyant en ce samt jour au pied de l'autel adorer Jésus- Christ sur la croix, de nous consoler et de nous dire à nous-mêmes : Voilà ce que m'avait prédit saint Paul, et ce que du temps de saint Paul jaurais rejeté comme un songe, c'est ce que je vois et de quoi je ne puis douter. Or un homme, mes chers auditeurs, dont la croix, selon la belle expression de saint Augustin, a passé du lieu infâme des supplices sur le front des monarques et des empereurs : A locis suppliciorum ad frontes imperatoriim (August.) ; un homme qui, sans autre secours, sans autres armes, par la vertu seule de la croix, a vaincu l'idolâtrie, a triomphé de la superstition, a détruit le culte des faux djeux, a conquis tout l'univers, au lieu que les plus grands rois de l'univers ont besoin, pour les moindres conquêtes, de tant de secours ; un homme qui, comme le chante l'Eglise, a trouvé le moyen de régner par où les autres cessent de vivre, c'est-à-dire par le bois qui fut l'instrument de sa mort : Quia Dominus regnavit à ligno ; et ce qui est encore plus merveilleux, un homme qui pendant sa vie avait expressément marqué que tout cela s'accomplirait, et que du moment qu'il serait élevé de la terre, il attirerait tout à lui, voulant, comme l'observe l'évangéliste, signifier par là de quel genre de mort il devait mourir : Et si ego exaltalus fuero à terra, omnia traham -ad meipsum; hoc autem dicebat, significans quâ morte esset moriturus (Joan. XII) ; un tel homme n'est-il pas plus qu'homme ? n'est-il pas homme et Dieu tout ensemble? quelle vertu la croix oîi nous le contemplons n'a-t-eile pas eue pour le faire adorer des peuples? combien d'apôtres de son Évangile, combien d'imitateurs de ses vertus, combien d'âmes saintes dévouées à son culte, combien de disciples zélés pour sa gloire : disons mieux,
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combien de nations, combien de royaumes, combien d'empires n'a-t-il pas attirés à lui, par le charme secret, mais lout-puissant de cette croix ? Christum cruciflxum Dei vir^ tutem.
'f Ah! mes frères, les Pharisiens voyaient les miracles de ce Dieu crucifié, et ils ne se convertissaient pas, c'est ce que nous avons peine à comprendre. Mais ce qui se passe dans nous est-il moins incompréhensible? Car nous voyons actuellement un miracle de la mort de Jésus-Christ, encore plus grand, un miracle subsistant, un miracle avéré et incontestable, je veux dire le triomphe de sa croix ; le monde converti, le monde devenu chrétien, le monde sanctifié par sa croix : Et ego si exallatus fuerro à terra, omnia traham ad meipsum. Nous le voyons, et notre foi, malgré ce miracle, est toujours languissante et chancelante. Voilà ce que nous devons pleurer, et ce qui nous doit faire trembler. Mais pour profiter de ce mystère, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle, tremblons et pleurons dans l'esprit d'une salutaire componction. Jésus- Christ mourant a fait des miracles; il faut qu'il en fasse encore un qui doit être le couronnement de tous les autres, et c'est le miracle de notre conversion : il a fait fendre les pierres, il a ouvert les tombeaux, il a déchiré le voile du temple; il faut que la vue de sa croix fasse fendre nos cœurs, peut-être plus durs que les pierres : il faut qu'elle ouvre nos consciences, peut-être jusqu'à présent fermées comme des tombeaux; il faut qu'elle déchire notre chair, cette chair de péché, par les saintes rigueurs de la pénitence; car pourquoi ce Dieu mourant ne nous convertira-t-il pas, puisqu'il a bien converti les auteurs de sa mort? et quand nous convertira-t-il, si ce n'est en ce grand jour où son sang coule avec abondance pour notre salut et notre sanctification.
Pécheurs qui m'écoutez, voilà ce qui doit vous remplir de confiance, tandis que vous êtes pécheurs, vous' êtes en qualité de pécheurs les ennemis de Jésus-Christ, vous êtes ses persécuteurs ; le dirai-je? mais puisque c'est après saint
Paul, pourquoi ne le dirais-je pas? vous êtes même ses bourreaux; car autant de fois qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché, vous crucifiez tout de nouveau ce Sauveur dans vous-mêmes. Mais souvenezvous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer le péché même des Juifs qui l'ont répandu : Ghristi sanguis sic effusus est ut ipsum peccatum potuerit delere quo fusus est (AuG.). C'est en cela, dit saint Augustin, qu'a paru la vertu toute divine delà Rédemption de Jésus-Christ, c'est en cela qu'il a para Sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés, de ses persécuteurs il a fait des saints ; tout pécheurs que vous êtes, quel droit n'avez-vous donc pas de prétendre à ses miséricordes? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés, avec des cœurs soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles et susceptibles de toutes les impressions de l'esprit céleste. Car tel est le miracle que ce Dieu Sauveur veut, par la vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous : votre retour à Dieu, et un retour parfait après de si longs égarements, votre pénitence, et une pénitence exemplaire après tant de désordres et de scandales, la profession que vous ferez, et une profession haute et publique de vivre en chrétiens après avoir vécu en libertins, voilà le miracle qui prouvera que Jésus-Christ crucifié est lui-même personnellement la force et la vertu de Dieu. Ah ! Seigneur, serais-je assez heureux pour obtenir que ce miracle s'accomplît visiblement dans mes auditeurs, comme il s'accomplit en effet dans les soldats qui furent présents à votre mort, et dont plusieurs s'attachèrent à vous comme à l'auteur de leur salut? donnerez- vous pour cela, Seigneur, à ma parole assez de bénédiction, et puis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent, il y en aura d'aussi touchés que le centenier, c'est-àdire qui sortiront de cette prédication, non-seulement baignés de larmes, mais commençant à glorifier Dieu par leurs œuvres ; non-seulement persuadés, mais sanctifiés et pénétrés des sentiments chrétiens que cette première vérité a dû leur imprimer? Que le Juif infidèle se scandahse de la croix;
Jésus-Christ mourant est la puissance et la force de Dieu incarné : Christum crucifixum Dei virtutem : vous l'avez vu. Que le Gentil s'en moque, et qu'il traite la croix de folie; Jésus-Christ mourant est la sagesse de Dieu même : Christum crucifixum Dei sapientiam ; vous l'allez voir dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Quelque juste, quelque saint, quelque irrépréhensible que Goit Dieu dans toutes ses vues et dans toute sa conduite, il ne faut pas s'étonner que l'homme, par un effet de son ignorance et de son orgueil, ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Seigneur, et qu'il soit assez téméraire pour s'en scandaliser ; les pensées de l'homme et celles de Dieu, comme dit l.'Écriture, aussi opposées qu'elles le sont depuis le péché, ce scandale était d'une suite en quelque sorte nécessaire ; ce qui doit plus nous surprendre, c'est que par un aveuglement extrême, l'homme se soit scandalisé contre Dieu des bontés même de Dieu, des prodiges même de l'amour de Dieu, de l'abondance même et de l'excès des miséricordes de Dieu. Car voilà, chrétiens, l'affreux désordre que déplorait saint Grégoire, pape, dans ces excellentes paroles de l'homélie sixième sur les Évangiles : Inde homo adversùs Salvatorem scandalum sumpsit, unde ei magis debitor esse debuit (Gregor.) : voilà le désordre oij tomba l'hérésiarque Marcion, lorsque, sous prétexte d'un faux zèle pour le Fils de Dieu, il ne voulut pas croire, nique ce Fils de Dieu eût vraiment souffert sur la croix, ni qu'il y fût vraiment mort; comme si la croix et la mort eussent été absolument indignes de la majesté et de la sainteté d'un Dieu. Erreur contre laquelle Dieu suscita Tertullien, qui la combattit hautement, et qui devint par là le défenseur des souffrances et de la passion de Jésus-Christ; erreur, qui, malgré l'établissement du christianisme, n'est peut-être encore aujourd'hui que trop commune, et contre laquelle il est de mon devoir d'employer ici toute la force de la parole de Dieu. Renouvelez,
s'il vous plaît, toute votre attention. Le mystère d'un Dieu crucifié paraît aux mondains aussi bien qu'aux Gentils une ïoVie, Gentibus stultitiam : et saint Paul prétend, au contraire, qu'à l'égard des prédestinés et des élus, c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu : Ipsis autem vocatis C/mS' tum crucifixum, Dei sapientiam. Or, voyons qui des deux en a mieux jugé, ou l'apôtre, ou le mondain : l'apôtre, après en avoir été instruit d'une manière toute miraculeuse par le Sauveur même; le mondain qui n'en sait et qui n'en connaît que ce que la chair et le sang lui en ont révélé. Voyons si dans ce mystère de la croix si élevé, à ce qu'il semble, audessus de notre raison, il y a quelque chose en effet qui blesse notre raison : car aujourd'hui Dieu veut bien même ne pas rejeter le jugement de notre raison; et pourvu que notre raison ne soit ni prévenue ni opiniâtre, il ne refuse pas de l'admettre dans le conseil de la sagesse, et de lui répondre sur les difûcaltés qu'elle peut former.
De qui s'agissait-il, chrétiens, dans le grand mystère que nous célébrons ? De deux choses, dit saint Léon pape, également difficiles et nécessaires : de satisfaire Dieu offensé et déshonoré par le péché de l'homme, et de réformer l'homme perverti et corrompu : voilà pourquoi Jésus-Christ était envoyé, et à quoi se terminait la mission qu'il avait reçue. Or, je vous demande, pour parvenir à ces deux fins, pouvaitil, tout Dieu qu'il est, prendre un moyen plus puissant, plus efficace, plus infaillible que la croix? et nous-mêmes avec toute notre prétendue raison, en pouvons-nous imaginer un autre où les proportions fussent, je ne dis pas plus exactement, mais aussi exactement gardées? Allons au Calvaire et, témoins de' ce qui s'y passe, étudions notre religion, dont voici tout ensemble la hauteur et la profondeur, que saint Paul souhaitait tant de pouvoir comprendre : Sublimitas et pi\ fandiim (Ephes. III). Il fallait satisfaire à Dieu, et nul autre ne le pouvait qu'un Homme-Dieu ; c'est de quoi la raison même est obhgée de convenir. Qu'a fait cet Homme-Dieu? Ah! chrétiens, quen'a-t-il pas fait? dans la vue d'acquitter nos dettes, quel soin n'a-t-il pas eu de
SUR LA PASSION DE JÉSUS- CHRIST. Oï
choisir ce qui pouvait uniquement et souverainement remplir la mesure des satisfactions que Dieu attendait et qu'i( avait droit d'attendre? en quoi consistait l'offense de Dieut en ce que l'homme s'oubliant lui-même avait aiïecté d'être semblable à Dieu : Eritis siciit dii. Et moi, dit l'Homme- Dieu, moi non-seulement semblable à Dieu, mais égal et consubstantiel à Dieu par un oubli de moi-même bien d'Iférent, je m'abaisserai au-dessous de tous les hommes, je deviendrai l'opprobre des hommes, je serai un ver de terre (\ non pas un homme : car c'est en propres termes ce que b prophète lui fait dire sur la croix : Ego autem sum vennis et non homo (Ps. XXI). Concevons-nous et pouvons-nou? concevoir une réparation plus authentique? L'homme, en se révoltant contre Dieu, avait secoué le joug de l'obéissancb et violé le commandement de son souverain ; et moi, dit l'Homme-Dieu, tout indépendant que je suis par moi-même, je me réduirai dans la plus pénible et la plus humiliante sujétion, je me ferai obéissant : Factus obediens (Philip. II), et obéissant jusqu'à mourir, iisque ad mortem, et jusqu'à mourir sur la croix, mortem autem crucis : non-seulement j'obéirai à Dieu, mais aux hommes, mais aux plus criminels, mais aux plus vicieux, mais aux plus sacrilèges de tous les hommes, qui sont mes persécuteurs et mes bour reaux; non-seulement j'obéirai aux arrêts du ciel tou*jours équitables et sages, mais à ceux de la terre, pleins d'injustice et de cruauté; non-seulement j'obéirai à des puissances qui n'ont nulle autorité légitime sur moi, mais à des puissances liguées contre moi, à des puissances qui m'oppriment; et par cet assujettissement volontaire, j'abolirai le crime de l'homme rebelle à la loi de son Créateur. C'est pour cela même, dit saint Bernard, qu'il ne voulut point descendre de la croix, ayant mieux aimé, remarque ce père, laisser les Juifs dans leur incrédulité, que do les convaincre par un miracle de sa propre volonté, et préférant d'accomplir l'ordre de son Père et d'obéir, plutôt que de les convertir et de les sauver en n'obéissant pas. L'homme, par une intempérance criminelle, en goûtant du IVuit de
l'arbre, avait accordé à ses sens un plaisir défendu : et moi, dit l'Homme-Dieu, qui pourrais ne me rien refuser des délices de la vie, je me présenterai à mon Père comme un homme de douleurs, comme une victime de la pénitence, comme un agneau destiné au sacrifice le plus sanglant. Car ce fut dans sa sainte passion, qu'animé d'un zèle ardent pour la gloire et les intérêts de Dieu, il conçut ce dessein, et qu'il l'exécuta : Hostiam et oblationem noluisti, corpus, aiitem aptasti mihi ; holocautomata pro peccato non tibi placuerunt; tune dixi : ecce venio (Heb. X). Vous n'avez plus voulu, ô mon Dieu, dit-il, dans le secret de son cœur, au moment qu'il fut crucifié, comme il l'avait dit, selon le témoignage de saint Paul, en entrant dans le monde ^remarquez ces paroles, chrétiens, qui expriment si bien le fond et l'intérieur de ce mystère), vous n'avez pas voulu d'oblation ni d'hostie, mais vous m'âvez formé un corps : les sacrifices des animaux ont cessé de vous agréer; c'est pourquoi j'ai dit : me voici, je viens, je m'immole : paroles vénérables qui, selon la lettre même, doivent être entendues de ce qui se fit au Calvaire, puisque c'est là que Jésus- Christ, en qualité de grand-prêtre, termina les sacrifices de l'ancienne loi par la consommation du sacrifice de la loi de grâce; là que la croix lui servant d'autel, il présenta solennellement sa personne divine; là qu'il offrait, non plus le Aang des boucs et des taureaux, mais son propre sang; et pour parler en des termes plus simples et plus précis, là qu'il se mit en état de satisfaire à Dieu, non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de lui-même. Or, c'est ce que j'appelle l'ouvrage de la sagesse d'un Dieu.
Ce n'est pas encore assez, car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a fait parfaitement comprendre ce qui de soimême était incompréhensible, et ce que nous aurions sans lui éternellement ignoré; et quoi? ce que c'est que Dieu, ce que c'est que le péché, ce que c'est que le salut; trois choses auxquelles se doit rapporter toute la sagesse de l'homme, et dont la connaissance et pour vous et pour moi était
essentiellement attachée au mystère de Jésus-Christ mourant sur la croix. Qu'est-ce que Dieu ? un être pour la gloire duquel il a fallu qu'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusqu'à la croix. Voilà l'idée que je m'en forme aujourd'hui, tout le reste ne me fait point suffisamment connaître Dieu, tout ce que j'en découvre dans la nature, tout ce que m'en dit la théologie, tout ce que les Écritures m'en apprennent, tout ce que la lumière de gloire m'en révélera, ce ne sont proprement que des omhres; c'est au calvaire, où la foi, comme dans un plein jour, me fait paraître ce Dieu aussi grand qu'il est, parce que j'y vois un Homme-Dieu immolé pour reconnaître ce qu'il est, et Dieu lui-même, l'oserai-je dire, n'a point d'idée plus sublime de la divinité de son être, que de mériter d'être glorifié par la croix d'un Homme-Dieu : je dis plus, que de ne pouvoir être autrement satisfait que par la croix d'un Homme-Dieu. Qu'est-ce que le péché? un mal pour l'expiation duquel il a fallu qu'un Homme-Dieu se fît anathème et devînt un sujet de malédiction : Factus pro noMo maledictum (Ga- LAT. IH) : voilà ce que le mystère de la croix me prêche. Je ne concevais pas comment le péché pouvait attirer sur nous des châtiments si terribles, et m'érigeant en censeur des arrêts de Dieu, je lui demandais raison de cette affreuse éternité de peines que la justice prépare aux âmes réprouvées dans l'enfer.^Mais mon ignorance venait de n'avoir pas bien considéré le mystère de Jésus-Christ mourant; car la mort d'un Dieu, ordonnée comme un moyen nécessaire pour l'abolition du péché, me fait comprendre plus que je ne veux, quelle proportion il y a entre le péché, qui est l'offense de Dieu, et l'éternité malheureuse, qui est la peine de la créature. Supposé l'un, je ne trouve plus de difficulté dans l'autre ; et convaincu par le raisonnement de Jésus- Christ même : Si in viridi ligno hœc faciunt, in arido quid fiet (Luc. XXHl), si le fils et l'innocent est ainsi traité, que sera-ce de l'esclave et du coupable? je ne m'étonne plus de la rigueur des jugements de Dieu, ni de l'excès de ses vengeances, mais je m'étonne de mon propre étonne-
ment. Qu'est-ce que le salut de riiomme? un bien qui seul a coûté la vie à un Dieu, et pour lequel un Homme-Dieu n'a point cru trop donner ni être prodigue que de se sacri- Oer soi-même : voilà la grande leçon que me fait ce divin maître expirant sur la croix. Je comptais ce salut pour rient je le négligeais, je l'exposais, je le risquais; un vain intérêt, un faux honneur, un moment de plaisir, et du plus infâme plaisir, me le faisait abandonner; mais approche, me dit par la voix de son sang ce Dieu crucifié, approche, et aux dépens de ce que je souffre, instruis-toi du mérite de ton âme : tu t'estimes toi-même, mais tu ne t'estimes pas encore assez : contemple-toi bien dans moi, tu verras ce que tu es, et ce que tu vaux : c'est par moi que tu dois te mesurer, car je suis ton prix, et ce salut à quoi tu renonces en tant de rencontres, n'est rien moins que ce que je suis moi-même, puisque je me livre moi-même pour te l'assurer. C'est ainsi, dis -je, qu'il me parle : or, cela seul me suffirait pour conclure avec saint Paul, que le mystère de la croix est donc le mystère de la sagesse divine; car, comme raisonne saint Chrysostome, un mystère qui me donne de si hautes idées de Dieu, un mystère qui m'inspire une horreur infinie pour le péché, un mystère qui me fait priser mon salut préférablement à tous les autres biens passés, présents, futurs, et même possibles, de quelque côté que je le regarde, doit être pour moi un mystère de sagesse. Des sentiments si raisonnables, si élevés, si sublimes, ne peuvent partir d'un principe trompeur et faux ; il n'y a que la sagesse, et que la sagesse d'un Dieu, qui puisse me les donner : et voilà pourquoi l'apôtre des Gentils, pénétré de la foi de ce mystère, faisait profession, mais une profession ouverte, de vouloir ignorer tout le reste, hors Jésus, et Jésus crucifie : Non enim jiidicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum et hune crw'ifixum (1 Coa. II) : car dans ce Jésus cruciOé, il trouvait excellemment et en abrégé tout ce qu'il devait savoir, et tout ce qu'il avait intérêt de savoir, c'est-à-dire, la science éminente de Dieu, et la science salutaire de soi-même; or, avec ces deux sciences, il croyait,
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et avec raison, pouvoir se passer de toute autre scionce ; Non enim judicavi me scire aliquid inter vos, nui Jesum Christum, et hune cruciftxiim.
Mais approfondissons une vérité si édifiante, et développons le second motif de la mission de Jésus-Christ et de sa fonction de Sauveur. Après avoir satisfait à Dieu, il était question de réformer l'homme, qui non-seulement était tombé dans le désordre, mais dans l'extrémité et dans l'abîme de tous les désordres. Ce désordre de l'homme, dit le bien-aimé disciple saint Jean, venait de trois sources, de la concupiscence des yeux, de la concupiscence de la chair, et de l'orgueil de la vie; c'est-à-dire, d'une insatiable avidité des biens temporels, d'une recherche passionnée des honneurs du siècle, et d'un attachement excessif aux plaisirs des sens. Il s'agissait de nous guérir de ces trois grandes maladies; et voici les remèdes, que le Fils de Dieu nous a apportés du ciel, et qu'il nous présente aujourd'hui dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt, contre l'amour des richesses et la cupidité qui nous brûle; les abaissements prodigieux où il se réduit, contre les projets de l'ambition qui nous dévore; les austérités d'une chair virginale, ensanglantée et déchirée de coups, contre la mollesse et la sensualité ui nous corrompt ; remèdes infaillibles et sûrs, remèdes qu'i ne tient qu'à nous de nous appliquer, dont il ne tient qu'à nous de profiter, et où paraissent toute la providence et toute la sagesse du médecin qui nous les a préparés. Ne nous préoccupons point, et faisons-nous une ibis justice pour la faire éternellement à notre Dieu. N'est-il pas évident, mes chers auditeurs, que le mystère de la croix a une opposition essentielle à ces trois principes qui causent tous les dérèglements de votre vie? n'est-il pas évident que ce seul mystère condamne toutes vos injustices, toutes vos violences, toutes vos haines, tous vos commerces scandaleux, toutes vos dissolutions, toutes vos débauches? et de là ne s'ensuit-il pas que c'est un mystère où la sagesse de Dieu a présidé? ce qui modère nos désirs, ce qui règle nos passions, ce qui confond notre orgueil, ce qui arrache de notre cœur l'amour de nous-
mêmes, en un mot, ce qui corrige tous nos vices, et ce qui nous tient dans l'ordre, peut-il n'être pas un effet de l'ordre, et par conséquent de cette suprême sagesse qui est en Dieu? Que serait-ce, disait le savant Pic de la Mirande, si les hommes d'un consentement unanime s'accordaient entre eux à vivre selon les exemples que Jésus-Christ leur a donnés, et les leçons qu'il leur a faites dans sa passion, en sorte que ce Dieu crucifié fût, dans la pratique, la règle universelle par où le monde se gouvernât? à quel degré de perfection le monde, aujourd'hui si corrompu, ne se trouverait-il pas tout à coup élevé ? cette vue que l'on aurait toujours présente et à laquelle on se fixerait, cette vue de la croix, dans quelle modestie ne contiendrait-elle pas les grands, et quelle soumission n'inspirerait-elle pas aux petits ? les riches abuseraient-ils de leurs richesses ? et les pauvres se plaindraient-ils de leur pauvreté ? ceux qui souffrent se tourneraient-ils contre Dieu dans leurs souffrances ? et les prétendus heureux du siècle oublieraient-ils Dieu en s'oubliant eux-mêmes dans leur prospérité ? verrait-on dans la société humaine des vengeances et des trahisons? l'esprit d'intérêt y régnerait-il? la jalousie et l'ambition y causeraient-elles des divisions et des troubles ? la bonne foi et la probité en seraient-elles bannies ? autant que les hommes sont maintenant déréglés, autant leur conduite serait-elle sage et droite, et leur vie innocente et pure.
Mais pourquoi fallait-il que Jésus-Christ, sans être sujet à nos maux, en éprouvât les remèdes dans sa personne? Ah! mes frères, répond saint Augustin, ces remèdes étant aussj amers qu'ils le sont, pouvait-il rien faire de mieux que de les éprouver dans sa personne, pour nous les adoucir et pour nous en persuader l'usage? sans cela les aurions-nous jamais pu goûter, et pour nous engager à les prendre, ne fallait-il pas l'exemple d'un Dieu? Supposons que cet Homme-Dieu au lieu de la croix eût choisi, pour nous sauver, les douceurs de la vie, quel avantage notre amour-propre, source de toute corruption, n'aurait-il pas tiré de là, et jusques à quel point ne s'en serait-il pas prévalu? aurais-je eu bonne grâce alors
de vous demander, comme je fais aujourd'hui, la mortification des sens, le crucifiement de la chair, le renoncement à vous-mêmes, l'humilité de la pénitence? m'écouteriez-vous? et cette seule idée de votre Dieu dans l'éclat des honneurs et dans le plaisir ne serait-elle pas un préjugé insurmontable contre toutes mes raisons? mais quelle force aussi cet exemple d'un Dieu mourant sur la croix ne donne-t-il pas à mon ministère et à ma parole? et avec quelle autorité ne vous disje pas qu'il faut que vous soyez humbles, mortifiés, détachés da monde, ce que je n'aurais dit qu'en tremblant et désespérant d'en être cru? Or, ce n'était pas une sagesse à Dieu, de fournir aux ministres de Jésus-Christ et aux prédicateurs de son Évangile de quoi vous f3riner Id bouche quand ils vous prêchent les devoirs les plus difficiles de votre religion, et de vous mettre dans l'impuissance de leur répondre quand ils vous reprochent l'opposition extrême que vous marquez à les pratiquer?
Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès? les excès de l'homme par les excès d'un Dieu? et moi je dis : quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection : des excès d'iniquité par des excès de sainteté, des excès d'ingratitude par des excès d'amour? Pour retirer l'homme de l'extrémité des vices où il s'était porté, ne fallait-il pas le faire pencher vers l'extrémité des vertus contraires? aurait-il pu, dans la violence de sa passion, tenir toujours le miUeu? et n'était-il pas nécessaire, pour éteindre en lui le feu de l'avarice, de l'ambition, de l'impureté, de lui faire aimer la pauvreté, l'humiliation, l'austérité; car encore une fois, pour nous sauver d'une manière parfaite, il ne suffisait pas à Jésus-Christ de nous venir dire que ces trois concupiscences nous perdaient; il fallait qu'il vînt dans un état qui nous engageât à les combattre, à les contredire, à les arracher de nos coeurs : elles ne nous perdaient qu'autant qu'elles séduisaient notre raison et qu'elles infectaient notre cœur; et si nous en eussions conservé toujours l'amour et l'estime, nous n'étions sauvés qu'à demi : il fallait donc que les vertus opposées à ces concupiscences malheureuses nous
devinssent non-seulement supportables, mais aimables, mais précieuses et vénérables. Or, pour cela, que pouvait trouver de plus merveilleux le Verbe de Dieu, que de les consacrer dans sa personne, afin, comme dit excellemment Saint Augustin, que l'humilité de l'homme eût, dans l'humilité d'un Dieu, sur quoi s'appuyer et de quoi se soutenir contre les atteintes et les insultes de l'orgueil. Ut humilitas humana contra insuUantem sibi svperbiam divinsd humilitatis patrocinio fiilciretur (Aughst.).
En voilà trop, chrétiens, je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu ; et plaise au ciel que ce jugement de Dieu où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue, ne soit pas déjà commencé pour nous; car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession de juger le monde, et la croix a été le premier tribunal sur lequel il a paru, prononçant contre les hommes ou en faveur des hommes des arrêts de vie ou de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété m'inspire, mais une vérité que la foi m'enseigne, quand je vous dis que le jugement du monde commença au moment même que commença la passion de Jésus-Christ, puisque c'est ainsi que lui-même il s'en explique à ses apôtres : Nunc judicium est mundi (Joan. XII), Ce ne sont point de vaines terreurs qu'on veut nous donner, quand on nous dit que la croix oii cet Homme-Dieu fut attaché, sera produite à la fin des siècles pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes : Tune parebit signum Filii hominis (Matth. XXI); pensée terrible pour un mondain ! c'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera, cette croix si ennemie de mes passions, cette croix que je n'ai honorée qu'en spéculation, et que j'ai toujours eue en horreur dans la pratique, cette croix dont jo n'ai jamais fait aucun usage, et dont à mon égard j'ai anéanti tous les mérites : c'est cette croix qui me sera confrontée : Tune parebit signum Filii hominis ; tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme portera le caractère et le sceau de la roj)robation. Or, quels traits de ressemblance puis-je décou-
vrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et ma vie sensuelle ? Ah ! Seigneur, serais-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits et par le gage même de mon salut? et ce qui devait me réconcilier avec vous ne servira-t-il qu'à me rendre devant vous plus criminel et plus odieux ? Mais au contraire, pensée consolante pour une âme fidèle et juste, c'est la croix de Jésus-Christ qui décidera de mon sort, cette croix en qui j'ai mis toute ma confiance, cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encore tous les jours dans mes peines, cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, mais dont je veux être moi-même une image vivante. Dieu crucifié, recevez mes hommages, agréez les sentiments de mon cœur, et faites que votre croix, après avoir été le sujet de ma vénération et plus encore l'objet de mon imitation, soit éternellement pour moi un signe de bénédiction.
Tradîtus est propter delicta\ nostra, et resurrexit propter justificationern nostram,
lia été livré pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification.
Rom. IV.
Sire,
C'est sur ce témoignage de saint Paul que s'est fondé saint Bernard, quand il a dit que la résurrection du Fils de Dieu, qui est proprement le mystère de sa gloire, avait été au même temps la consommation de sa charité envers les hom-
mes, il n'en faut point d'autre preuve que les paroles de mon texte, puisqu'elles nous font connaître que c'est pour notre intérêt, pour notre salut, pour notre justification, que ce Sauveur adorable est entré en possession de sa vie glorieuse, et qu'il est ressuscité : resurrexit yropier jusiificaiionem nostram. A en juger selon nos vues, on croirait d'abord que les choses devaient être au moins partagées, et que Jésus-Christ ayant achevé sur la croix l'ouvrage de notre rédemption, il ne devait plus penser qu'à sa propre grandeur, c'est-à-dire qu'étant mort pour nous, il devait ne ressusciter que pour lui-même. Mais non, chrétiens, son amour pour nous n'a pu consentir à ce partage : c'est un Dieu, dit saint Bernard, mais un Dieu Sauveur, qui veut nous appartenir entièrement, et dont la gloire et la béatitude ont dû par conséquent se rapporter à nous, aussi bien que ses humiliations et ses souffrances : Totus in usus nostros extensus (Bernard). Tandis que ses humiliations nous ont été utiles et nécessaires, il s'est humilié et anéanti : tandis que pour nous racheter il a fallu qu'il souffrît, il s'est hvré aux tourments et à la mort ; du moment que l'ordre de Dieu exige que son humanité soit glorifiée, il veut que nous profitions de sa gloire même : car s'il ressuscite, poursuit le même saint Bernard, c'est pour établir notre foi, pour affermir notre espérance, pour ranimer notre charité; c'est pour ressusciter lui-même en nous, et pour nous rendre capables de ressusciter spirituellement avec lui; en un mot, comme il est mort, pour nos péchés, il est ressuscité pour notre sanctification : Et resurrexit p' opter justificalionein nostram.. Toilà le mystère que nous célébrons, et dont TÉgUse universelle fait aujourd'hui le sujet de sa joie; mystère auguste et vénérable, sur lequel roule non-seulement toute la religion chrétienne, parce qu'il est le fondement de notre foi, mais toute la piété chrétienne, parce qu'il doit être la règle de nos mœurs : c'est ce que j'entreprends de vous montrer, après que nous aurons imploré le secours de la mère de Dieu, et que nous l'aurons féhcitée de la résurrection de son fils. Begina cœîi.
Pour entrer d'abord dans mon sujet, je présuppose ici, chrétiens, ce que la foi nous enseigne, et ce que nous devons regarder comme un point essentiel de notre religion; savoir, que Jésus-Christ en mourant nous a parfaitement justifiés, et que, pour nous remettre en grâce avec Dieu, rien n'a manqué au mérite de sa mort : mais outre ce mérite, il nous fallait, dit saint Ghrysostome, un exemplaire et un modèle sur qui nous puissions nous former, et que nous eussions sans cesse devant les yeux, pour travailler nous-mêmes à l'accomplissement de ce grand ouvrage de notre justification, ou, si vous voulez, de notre conversion, à laquelle, selon l'ordre de Dieu, nous devions coopérer; et c'est à quoi le Sauveur du monde a divinement pourvu par sa résurrection glorieuse.
Vous le savez, chrétiens, et vous ne pouvez l'ignorer, puisque c'est un article de la foi même que vous professez : le péché du premier homme fut une présomption téméraire qui le porta jusqu'à s'élever au-dessus de lui-même, jusqu'à vouloir se mesurer avec Dieu, être éclairé comme Dieu, ressembler à Dieu : Eritis sicut dix (Gex. III) : mais vous savez aussi la sage conduite que Dieu a tenue à l'égard de l'homme, lorsque, par un secret bien surprenant de sa providence, il lui a ordonné pour remède ce qui semblait avoir été la cause de son mal, et qu'il l'a obligé à se sanctifier; par ce qu'il l'avait rendu criminel; je veux dire, lorsque ce Dieu de gloire s'incarnant et s'humiliant, s'est mis luimême dans des états, où non-seulement il est permis à l'homme de vouloir ressembler à son Dieu, mais où son j)lus grand désordre est de ne le vouloir pas, et en effet de Tie lui ressembler pas. Or, quel état surtout l'Écriture nous marque-t-elle où le Fils de Dieu ait prétendu que nous dussions lui être semblables, et où ce ne fût plus un crime, mais un mérite et un devoir de nous conformer à lui? l'état de sa tésurrectiori.
Car c'est pour cela, dit expressément le grand apôtre, qu'il est ressuscité d'entre les morts, afin que sanctifiés par son exemple nous prenions une nouvelle vie : Vt quomodo
Chrisim surrexit à mortuis, ita et non in novitate vitx ambU' lemus (Rom. VI). Au reste, mes frères, ajoute saint Chrysostomp, ces paroles ne sont pas une simple instruction de l'apôtre, mais un oracle du Saint-Esprit, qui nous révèle et qui nous fait comprendre le dessein de Dieu; d'où il s'ensuit que nonseulement la résurrection du Sauveur a eu d'elle-même toutes les qualités requises pour nous servir de modèle dans notre conversion, mais que Dieu a prétendu nous la proposer comme un modèle, et que c'est particulièrement dans cette vie qu'il a voulu que Jésus-Christ ressuscitât : Ut quomodo Christus surrexit, ita et nos ambulemus ; ce qui faisait dire à Tertullien que les pécheurs convertis et réconciliés par la grâce sont des abrégés et comme des copies de la résurrection de Jésus-Christ, Appendices resurrectionis (Tertull.): car c'est ainsi qu'il les appelait : pourquoi? parceque tout pécheur qui se convertit et qui change de vie, doit exprimer en soi-même, par une parfaite imitation, les caractères et les traits qui conviennent à l'humanité de Jésus-Christ dans l'état de sa résurrection. Voici donc quels ont été ces caractères; et par la comparaison que nous en allons faire, reconnaissons aujourd'hui ce que nous devons être devant Dieu. Surrexit Dominus verè et apparuit Simoni (Luc. XXIV) : le Seigneur est vraiment ressuscité, disaient les disciples du Sauveur, parlant de leur maître, et il s'est fait voir à Pierre. Voilà les deux règles que nous pouvons suivre, et en quoi consiste cette conformité qu'il doit y avoir entre Jésus-Christ et nous : il est vraiment ressuscité, pour nous donner l'idée d'une conversion véritable; et il a paru ressuscité, pour nous donner 1 idée d'une conversion exemplaire. Il est vraiment ressuscité afin que nous nous convertissions véritablement et solidement; c'est la première partie : et il a paru ressuscité, afin que, si nous sommes convertis, nous le paraissions, pour la gloire de notre Dieu, librement et généreusement ; c'est la seconde partie. L'un sans l'autre, dit saint Augustin, est défectueux, car paraître converti et ne l'être pas, c'est imposture et hypocrisie; et ne le paraître pas ou plutôt craindre de le paraître, c'est faiblesse et respect
humain : il faut donc l'être et le paraître : Surrexit et appamit; l'être en esprit et en vérité, par une conversion de mœurs, qui se soutienne devant Dieu : Surrexit verè, Je paraître avec une sainte liberté, en sorte que cette conversion soit encore, suivant l'Évangile, comme une lumière qui luise devant les hommes, et apparuit. Serai-je assez heureux, chrétiens, pour vous bien persuader ces deux importantes obligations ? elles feront tout le partage de ce discours; commençons.