‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 7 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est saint Paul qui l'a dit, et je n'ai rien moins prétendu dans la première proposition que j'ai avancée, que d'établir un principe de religion dont il ne nous est pas permis de douter ; Jésus-Christ est vraiment ressuscité, et sur ce modèle Dieu veut que nous soyons vraiment convertis; mais j'ajoute, comme la suite naturelle de ce principe, que Jésus-Christ, après être sorti du tombeau, n'a plus vécu en homme mortel, mais en homme céleste et ressuscité, et que c'est une loi pour nous qu'après notre conversion nous ne vivions plus en hommes charnels et mondains, mais d'une vie toute spirituelle et conforme au bienheureux état où se trouvaient élevés par la grâce des hommes sincèrement et solidement convertis; deux pensées auxquelles je réduis ces admirables paroles de l'épître aux Romains, dont je fais toute la preuve des vérités que je vous prêche : Consepulti sumus cum Christo per baptismum in mortem, ut quomodo surrexit à mortuis, ita et nos in novitate vitx ambulemus (RoM. VI) : Nous sommes, mes frères, ensevelis avec Jésus- Christ par le baptême, pour mourir au péché, afin que, comme ce Dieu Sauveur est ressuscité par sa vertu toute-puissante, nous soyons animés du même esprit et intérieurement ressuscites, pour mener cette vie nouvelle qui est l'effet d'une véritable conversion : appliquez-vous, chrétiens, et ne perdez rien d'une instruction si nécessaire. Surrexit Dominus verè <Luc. XXIV). : le Seigneur est vraiment ressuscité : prin-

cipe encore une fois auquel vous et moi nous devons nous attacher d'abord, pour nous former une juste idée de la conversion du pécheur. Ne vous étonnez pas, mes chers auditeurs, que Jésus-Christ, selon le rapport des évangélistes, s'intéressât tant à prouver et à prouver par lui-même sa résurrection ; les apôtres étaient saisis de frayeur en le voyant, parcequ'ils croyaient voir un esprit : Conturbati et conterriti existimabant se spiritum videre (Luc XXIV) ; et il ne pouvait souffrir qu'ils demeurassent dans cette incertitude et dans ce trouble: Non, leur disait-il pour les rassurer, ce n'est point •un esprit, c'est moi-même; regardez mes pieds et mes mains, touchez mes plaies, et vous apprendrez que je ne suis point un fantôme, mais un corps solide et réel. Pourquoi, demande saint Chrysostome, ce soin si exact de leur faire connaître la vérité de sa résurrection? Ah! mes frères, répond ce saint docteur, c'est qu'outre les autres raisons qu'il avait d'en user ainsi, il savait bien la loi qui nous était dès lors imposée, et l'engagement où nous devions être en qualité de pêchers, de ressusciter à la vie de la gloire : Ut quomodo siirrexit ita, et nos in novitate vitse ambulemus. Or, il était à craindre que cette résurrection spirituelle de nos âmes, au lieu d'être une vérité, ne fût une pure fiction, et que passant pour des hommes convertis, nous ne fussions rien moins au dedans que ce que nous paraissions au dehors. De là vient qu'il n'omettait rien pour convaincre ses disciples qu'il n'était pas seulement ressuscité en apparence, mais en effet : voulant que cette résurrection véritable nous servît de modèle et d'exemple.

L'entendez-vous, chrétiens, et aviez-vous jamais pénétré la conséquence de cette parole, surrexit verè ? Voilà néanmoins à quoi elle se rapporte : à condamner tant de conversions imaginaires, qui n'ont d'une vraie conversion que l'extérieur et le masque, sans en avoir le fond et le mérite ; car permettez-moi de faire i "^ une réflexion toute semblable à celle que faisait saint Paul, instruisant les Corinthiens sur la résurrection des corps : Ecce mysterium vobis dico; omnes qui-' dem resurgemus, sed non omnes immutàbimur (1 Cor. XIII) •

voici, mes frères, leur disait-il, un important secret que je vous déclare ; nous ressusciterons tous à la fin des siècles, mais nous ne serons pas tous changés. Il voulait par là leur faire entendre que quoique les réprouvés dussent avoir part •à la résurrection future aussi bien que les élus, leurs corps n'y seraient pas transformés comme les corps des élus, ni rendus semblables au corps glorieux de Jésus-Christ : différence terrible sur laquelle insistait l'apôtre, pour donner aux •fidèles une crainte salutaire du jugement de Dieu. Mais quelque terrible que doive être cette différence des réprouvés et des élus dans le jugement de Dieu, en voici une autre qui, pour être plus intérieure, n'en est pas moins fatale au pécheur, et qui, sans attendre la fin des siècles, se trouve aujourd'hui dans le christianisme selon les ditlérentes dispositions des chrétiens de cette fête. Nous avons tous célébré la résurrection de Jésus-Christ ; mais je ne sais si nous avons tous éprouvé ce bienheureux changement que cette sainte solennité, par une grâce qui lui est propre, devait opérer dans nos âmes : en recevant l'adorable sacrement du Sauveur, nous avons tous paru spirituellement ressuscites, maiè peut-être s'en faut-il bien que nous ayons tous été renouvelés, et que dans ce grand jour nous puissions tous également nous rendre ce témoignage devant Dieu, que nous ne sommes plus les mêmes hommes. Voilà le mystère, mais le redoutable mystère que je vous annonce, et sur lequel chacun de nous doit s'examiner : Omnes quidem resurgemus, sed non om^ nés immutabimur (1 Cor. XIII).

Car, avouons-le de bonne foi, et puisqu'une expérience malheureuse nous force aie reconnaître, ne nous en épargnons pas la confusion. Le désordre capital qu'on ne peut assez déplorer, ni trop vous reprocher, c'est que dans cette solennité de Pâques, abusant de la pénitence, qui, selon les pères, est le sacrement de la résurrection des pécheurs, nous mentions souvent au Saint-Esprit, nous imposions au monde, et nous nous trompions nous-mêmes. Oui, mes frères, jusque dans le tribunal de la pénitence nous mentons au Saint-Esprit, en détestant de bouche ce que nous aimons de cœur, en disant

que nous renonçons au monde, et ne renonçant jamais à ce qui entretient dans nous l'amour du monde ; en donnant à Dieu des paroles que nous ne comptons pas garder, et que nous ne sommes pas en effet bien déterminés à tenir, ayant a\'ec Dieu moins de bonne foi que nous n'en avons avec un '"^me, et même avec le dernier des hommes : nous en imposons au monde par je ne sais quelle fidélité a nous acquitter dans ce saint temps du devoir public de la religion par l'éclat de quelques bonnes œuvres passagères; par une ostentation de zèle sur des points oiî, sans être meilleurs, on en peut avoir ; par quelques réformes dont nous nous parons et à quoi nous nous bornons, tandis que nous ne travaillons pas à vaincre nos habitudes criminelles, et à mortifier les passions qui nous dominent : nous nous trompons nous-mêmes en confondant les inspirations et les grâces de conversion avec la conversion même; en nous figurant que nous sommes changés, parce que nous sommes touchés da désir de l'être; et sans qu'il nous en ait coûté le moindre combat, en nous flattant d'avoir remporté de grandes victoires: et parce qu'en fait de pénitence, tout cela n'est qu'illusion et que mensonge, atout cela l'Évangile oppose aujourd'hui cette seule règle, surrexit verè, il est vraiment ressuscité, et par cette règle nous donne à juger combien nous sommes éloignés des voies de Dieu, puisqu'entre notre vie nouvelle et la vie glorieuse de Jésus- Christ, il y aune opposition aussi monstrueuse que celle qui se trouve entre l'jipparent et le réel, entre le vide et le solide, entre le faux et le vrai. Ah ! mes chers auditeurs, combien de fantômes de conversion, ou, pour user du terme de saint Bernard, combien de chimères de conversion ne pourrais-je pas vous produire ici, s'il m'était permis d'entrer dans If» secret des cœurs et de vous en découvrir le fond? combien de conversions purement humaines, combien de politiques, combien d'intéressées, combien de forcées, combien d'inspirées par un autre esprit que celui qui nous doit conduire quand il s'agit de retourner à Dieu ; conversions, si vous voulez, fécondes en beaux sentiments, mais stériles en effet; magnifiques en paroles, mais pitoyables dans la pratique; capables d'éblouir,

mais incapables de sanctifier. Combien de consciences se sont présentées devant les autels comme des sépulcres blanchis, et sous cette surface trompeuse cachent encore la pourriture et U corruption? Sont-ce là les copies vivantes de cet homme- Dieu, qui renaît du sein de la mort, pour être, comme dit saint Paul, l'aîné d'entre plusieurs frères : Ut sit ipse primogenitus in multis fratribus? Non, non, chrétiens, ce n'est point par là qu'on a le bonheur et la gloire de lui ressembler; il faut quelque chose de plus, et sans une conversion véritable on n'y peut prétendre. Or, qu'est-ce qu'une véritable conversion (comprenez ceci, s'il vous plaît), c'est-à-dire une conversion de cœur et sans déguisement, une conversion surnaturelle dont Dieu soit le principe, l'objet et la fin? Que ne m'est-il permis de développer ces deux articles importants dans toute leur étendue!

Conversion sincère et sans déguisement : car, dit saint Bernard, pourquoi nous contrefaire devant Dieu, qui nous ayant fait ce que nous sommes, voit mieux que nous-mêmes ce qui est en nous et ce qui n'y est pas ? et pourquoi feindre devant les hommes, dont l'estime ne nous justifiera jamais, et dont l'erreur sur ce point sera même un jour notre confusion ? N'est-ce pas pour cela que saint Paul représentant aux chrétiens, comme autant d'obligations, les conséquences qu'ils devaient tirer de ce mystère, en revenait toujours à cette loi : que Jésus-Christ notre agneau pascal avait été immolé pour nous, et que nous devions célébrer cette fête, non avec le vieux levain, avec ce levain de dissimulation et de malice dont peut-être nos cœurs jusqu'à présent avaient été infectés : Non in fermenta veteri, neque in fermenta maliiice etnequitix (1 Cor. V), mais dans un esprit de sincérité et de vérité, sedin azymis sinceritatis et veritatis ; pourquoi ? parce que le Seigneur même avait dit que cette sincérité de conversion était la condition essentielle qui devait nous donner avec Jésus-Christ ressuscité une sainte ressemblance.

Et effet, ce qui nous perd devant Dieu, et ce qui nous empêche de ressusciter en esprit comme Jésus-Christ ressuscita selon la chair, c'est communément un levain de

Jiùi^Sl

péché que nous fomentons dans nous, et dont nous ne travaillons pas à nous défaire : je m'explique. On se réconcilie avec son frère et l'on pardonne à son ennemi, mais il reste néanmoins toujours un levain d'aigreur et de chagrin qui diffère peu de l'animosité et de la haine ; on rompt une attache criminelle, mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve, pour ainsi dire, certains droits à quoi Ton prétend que la loi de Dieu n'ohlige pas en rigueur de renoncer, certains commerces que l'honnêteté et la bienséance semblent autoriser, certaines libertés que l'on s'accorde en se flattant qu'on n'ira pas plus loin : voilà ce que saint Paul appelle le levain du péché : Neque in fennento malUix et neqiiitisB. Or il faut, mes frères, ajoutait l'apôtre, vous purifier de ce levain, si vous voulez célébrer la nouvelle Pâque : il faut vous souvenir que comme un peu de levain, quand il est corrompu, suffit pour gâter toute la masse, aussi ce qui reste d'une passion mal éteinte, quoiqu'amortie en apparence, peut détruire et anéantir tout le mérite de notre conversion; Expurgate velus fermentum, ut sitis nova conspersio (1 Cor. V).

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu ; car que peuvent tous les respects humains et toutes les considérations du monde, quand il s'agit de nous faire revivre à Dieu et de reproduire en nous tout de nouveau l'esprit de la grâce après que nous l'avons perdu ? On nous dit que le désordre où nous vivons peut être un obstacle à notre fortune, que cette attaché nous rend méprisables, que ce scandale nous rend odieux, et sur cela précisément nous nous corrigeons ; on nous fait entendre que la piété pourrait servir à notre établissement, et pour cela nous nous réformons : qu'est-ce qu'une telle conversion, eût-elle d'ailleurs tout l'éclat de la plus exacte et de la plus sincère régularité? On s'éloigne du monde par un dépit secret, par l'impuissance d'y réussir ; par désespoir de parvenir à certains rangs que l'ambition y cherche ; on se détache de cette personne, parcequ'on en est dégoûté, parcequ'jn en a découvert la perfidie et l'infidélité; on cesse de pécher, parce que l'occa-

SUR LA RÉSURRECTION 'DE JÉSUS-CHRIST. ?i3

sion du péché nous quitte, et non parce que nous quittons l'occasion du péché : tout cela, ombres de conversion. Il faut qu'un principe surnaturel nous anime ; comme Jésus- Christ ressuscita par une vertu divine, il faut que sur le modèle de Jésus-Christ, qui dans sa résurrection, selon le beau mot de saint Augustin, parut entièrement Dieu, in resurrcctione totus Deiis (August.), parce qu'en vertu de ce mystère, l'humanité fut toute absorbée dans la divinité, aussi dans notre conversion il n'y ait rien qui ressente l'homme, rien qui tienne de l'imperfection de l'homme, rien qui participe à la corruption de l'homme, que l'intérêt n'y entre point, que la prudence de la chair ne s'en mêle point, et que si la créature en est l'occasion, le Créateur en soit le motif. Ainsi le pratiquait l'apôtre, quand il disait : loin de moi cette fausse justice, que je pourrais trouver dans moi, et qui serait de moi, parce que Dieu dès lors n'en serait pas l'objet ni le principe ; il ne me suffit pas même d'avoir cette justice imparfaite qui vient de la loi, mais f] me faut celle qui vient de Dieu par la foi, celle qui me fAi connaître Jésus-Christ et la vertu de sa résurrection, afin que je parvienne, s'il est possible, à cette résurrection bienheureuse qui distingue les vivants d'avec les morts, c'est-àdire les pécheurs justifiés d'avec ceux qui ne le sont pas : Ut inveniar in illo, non hahens meam justitiam quœ ex lege est, sed illam quœ ex fide est ChiHsti Jesu, ad cognoscendum illunif et virtutem resurrectionis ejus : si quo modo occurram ad resurrectionem qux est ex mortuis (Phil, III). Ainsi après l'apôtre en ont usé tous les vrais pénitents en se convertissant à Dieu ; ils ont fermé les yeux à tout le reste, ils n'ont consulté ni la chair ni le sang, ils ont foulé le monde aux pieds, ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes; et pourquoi? parce qu'ils cherchaient, dit saint Paul, une résurrection plus solide et plus avantageuse que celle qui nous est figurée dans la conversion prétendue des mondains : Ut meliorem invenireni resurrectionem (Hebr. XI). Car encore une fois, il y a maintenant une diversité de conversions, comme à la fin des siècles il y aura une diversité de résurrection * ?t comme.

selon l'Évangile, les uns sortiront de leurs tombeaux pour ressusciter à la vie, les autres pour ressusciter à leur con* dananation et à la mort : Et jrrocedenl qui bona feceruntf in resurrectioneni vits : qui verô mata egerunt, in rcsumc^ iioneni judicii (Joan. V) ; de même voit-on des pécheurs sortir du tribunal de la pénitence, les uns vivifiés par la grâce et réconciliés avec Dieu, les autres par l'abus du sacrement encore plus endurcis dans le péché et plus ennemis de Dieu. Heureux, conclut le Saint-Esprit dans l'Apocalypse, heureux et saint quiconque aura part à la première résurrection ! il parle de la résurrection des justes : Beatus et sanctus qui habet partem in resurrectione prima : (Apoc. XX) : je dis par la même règle, heureux et saint quiconque a eu part à la première résurrection, heureux et saint celui qui ressuscitant avec Jésus-Christ, selon la maxime de l'apôtre, n'envisage dans sa conversion que les choses du ciel, détourne sa vue de tous les objets de la terre, ne cherche point les prospérités, s'élève au-dessus des adversités, est content de posséder Dieu, et s'attache à Dieu pour Dieu même ! Or c'est cette conversion, chrétiens, que Dieu vous demande aujourd'hui, et dont il vous propose le modèle dans la personne de son fils.

Cependant n'en demeurons pas là ; j'ai dit que le Sauveur du monde, après être sorti du tombeau, n'avait plus vécu en homme mortel, mais en homme céleste et ressuscité, et que c'est une loi pour nous de mener après notre conversion une vie nouvelle et conforme à l'heureux état où sont élevés par la grâce des hommes vraiment convertis : Ut quomodo surrexit à mortuis, Ha et nos iii novitate mt3d ambulemus (Rom. VI). Mais en quoi consiste cette nouvelle vie? retournons à notre modèle; le voici. Jésus- Christ en qualité d'homme était composé d'un corps et d'une âme : mais son corps au moment qu'il ressuscita, par un merveilleux changement, de matériel et de terrestre qu'il était dans sa substance, devint un corps tout spirituel dans ses qualités ; et son âme, en vertu de la même résurrection, ue trouva par un autre prodige parfaitement séparée du

SUR LA RÉSURRECTIOiN DE JÉSUS-CHRIST. 85

inonde, quoiqu'elle fût encore au milieu du monde: deux traits de ressemblance que Jésus-Christ ressuscité doit nous imprimer, pour faire en nous ce renouvellement, qui est la preuve nécessaire, mais infaill'ble de notre conversion. Il avait un corps, et ce corps, revêtu de gloire, semblait être de la nature et de la condition des esprits : vérité si constante que saint Paul, envisageant le mystère que nous célébrons, ne craignait point de dire aux Corinthiens : Itaqite, etsi cognovimus secundùm carnem Christum, sed nunc jam non novimus (2 Cor. V) ; c'est pourquoi, mes frères, quoique autrefois nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant qu'il est ressuscité d'entre les morts, nous ne le connaissons plus de la même sorte, ni selon cette même chair. Que dites-vous, grand apôtre, reprend là-dessus saint Chrysostome ? quoi, vous ne connaissez plus votre Dieu, selon cette chair adorable dans laquelle il a opéré votre salut? cette chair formée par le Saint-Esprit, conçue par une Vierge, unie et associée au verbe divin ; cette chair qu'il a immolée pour vous au Calvaire, qu'il vous a laissée pour nourriture dans son sacrement, et qui doit être un des objets de votre béatitude dans le ciel, vous ne la connaissez plus ? Non, répond l'apôtre sans hésiter, depuis que cet Homme- Dieu, dégagé des liens de la mort, a pris possession de sa vie glorieuse, je ne le connais plus selon la chair : Elsi cogno' vimus secundùm carnem Christum, sed nunc jam non novimus. Ainsi le disait le maître des Gentils, et n'en faites-vous pas d'abord l'application? c'est-à-dire que si vous êtes vraimenî convertis, il faut que l'on ne vous connaisse plus o^ plutôt que vous ne vous connaissiez plus vous-mêmes se'^n la chair; que vous ne cherchiez plus à satisfaire les désirs déréglés de la chair; que vous ne soyez plus esclaves de cette chair qui vous a jusqu'à présent dominés ; que cette chair, purifiée par la pénitence, ne soit plus désormais sujette à la corruption du péché ; et que nous, les ministres du Seigneur, qui gémissions autrefois de ne pouvoir vous regarder que comme des hommes sensuels et charnels, maintenant nous ayons la consolation, non-seulement de ne vous

plus connaître tels que vous étiez, mais de vous connaître là-dessus divinement changés et transformés; en sorte que nous puissions dire de vous par proportion : Eisi cognovimiis vos secundùm carnem, sed nunc jam non novimiis.

Car c'est par là, mes chers auditeurs, que nos corps, selon la doctrine de saint Paul, participent dès cette vie à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. C'est par là qu'ils deviennent spirituels, incorruptibles, pleins de vertu, de force, d'honneur; mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout ce.a qu'autant que nous y coopérons; et que, par une pleine cor'8spondance, nous travaillons, selon la règle du Saint- Esr rit, à en faire des hosties pures et agréables aux yeux dç Dieu. Les corps glorieux possèdent toutes ces qualités par une espèce de nécessité ; mais ces qualités ne conviennent aux nôtres que dépendamment de notre liberté. C'est ce qui fait sur la terre notre mérite ; mais c'est aussi ce qui doit redoubler notre crainte, et se qui demande toute notre vigilance. Car, quelque affermis que nous puissions être dans le bien, nous ne sommes point inébranlables; les grâces qui nous ont fortifiés dans notre conversion, ne sont point des grâces à fomenter notre paresse, beaucoup moins à autoriser notre présomption. Quelque confiance que nous devions avoir dans la miséricorde et dans le secours de Dieu, il est toujours vrai que nous pouvons nous démentir de nos plus fermes résolutions, et que nos infidélités peuvent nous faire déchoir de cet état de pureté où la pénitence nous a rétablis. Que faut-il donc faire, et comment devons-nous vivre désormais dans le monde? comme Jésus-Christ après sa résurrection : il était dans le monde, mais sans y être, c'est-àdire sans prendre part aux atîaires du monde, aux intérêts du monde, aux assemblées et aux conversations du monde, ne s'entrctenant qu'avec ses disciples, et ne leur parlant que du royaume de Dieu. Vous donc, mes frères, concluait saint Paul, et je le conclus après lui, si vous êtes ressuscites avec Jésus- Christ, Si consiirrexistis cum Cliristo (Coloss. III), n'ayez plus désormais de goùt que pour les choses du ciel : Quœ sursùm sunt sapit,c; ne cherchez plus désormais que les

choses du ciel : Quœ sursùm sunt qvœrite. Séparez- vous du inonde, vivez hors du monde, non pas toujours en sortant du inonde, puisque votre condition vous y retient, mais n'y soyez ni d'esprit ni rie cœur : surtout si vous vous montrez dans le monde, que ce soit pour l'édifier par votre changement. Etre converti, c'est le premier devoir, et c'a été le sujet de le première partie. Paraître converti, c'est l'autre devoir, dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE

C'est un mystère, chrétiens, mais ce n'est point un mystère obscur ni difficile à pénétrer, savoir pourquoi Jésus-Christ, après sa résurrection, voulut encore demeurer parmi les hommes durant l'espace de quarante jours. Dans l'ordre naturel des choses,, du moment qu'il était ressuscité, le ciel devait être son séjour, et la terre n'était plus pour lui qu'une demeure étrangère : pourquoi donc di(îère-t-il cette ascension triomphante, qui le devait mettre en possession d'un royaume dû à ses mérites; et pourquoi suspend-il en quelque sorte cette félicité consommée, qui lui était si légitimement acquise et par tant de titres? Pourquoi? une raison supérieure le fait consentir à ce retardement : la voici, mes chers auditeurs, prise de l'Évangile même : c'est qu'il veut soutenir toujours son caractère de Sauveur, et rapporter à notre justification aussi bien les mystères de sa gloire que ceux de ses humiliations et de ses souffrances, afin qu'il soit vrai de dire en toute manière : Traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter jiistificationem nostram. Or, pour cela, dit saint Chrysostome, il ne se contente pas d'être ressuscité, mais il veut paraître ressuscité; il veut se faire voir au monde dans l'état de cette nouvelle vie où il est entré; il veut par ses apparitions répandre au dehors les rayons de cette divine lumière dont il vient d'être revêtu. Voilà, disje, pourquoi il emploie quarante jours à se montrer, tantôt à tous ses disciples assemblés, tantôt à quelques-uns en particuher, tantôt dans une pêche miraculeuse, tantôt dans

un repas mystérieux, tantôt sous la forme d'un jardinier, tantôt sous cell d'un voyageur, agissant, parlant, se communiquant et donnant partout des preuves du miracle opéré en sa personne et de son retour d'entre les morts. Excellente leçon pour nous, chrétiens, si nous en savons profiter ; tout ceci nous regarde et nous apprend que comme ce n'est point assez de paraître convertis, si nous ne le sommes pas en effet, aussi ne suffit-il point de l'être et de ne le pas paraître. Car pour développer cette importante morale, ce sont, mes cliers auditeurs, deux obligations différentes que d'être converti, et de paraître converti; et notre erreur est de ne les pas assez distinguer. Comme ce sont deux espèces de désordres que d'être impie et de paraître impie (car être impie, disait Tertullien, c'est un crime, et le paraître, c'est un scandale) ; aussi devons-nous être Lien persuadés qu'il y a deux préceptes dans la loi divine, dont l'un nous oblige à nous convertir, et l'autre à donner des marques extérieures de notre conversion ; en sorte que d'obéir à l'un de ces deux préceptes, sans se mettre en devoir d'accomplir l'autre, ce n'est qu'une justice imparfaite. En effet, si Jésus-Christ, après être sorti du tombeau, s'était tenu caché dans le monde, et qu'il n'eût point paru ressuscité, il n'aurait, si j'ose le dire, exécuté qu'à demi le dessein de son adorable mission, il aurait laissé notre foi dans le trouble, et par rapport à nous, la religion qu'il voulait établir n'aurait point eu de solide fondement : de même, si nous négligeons après notre conversion, ou si nous craignons de paraître convertis, nous ne faisons qu'imparfaitement l'œuvre de Dieu, et bien loin de lui plaire, nous encourons la malédiction prononcée par l'apôtre saint Jacques, quand il dit que quiconque viole un commandement, quoiqu'il en observe un autre, est censé coupable comme s'il avait transgressé toute la loi : Qui peccat in uno, factus est omnium reus (Jag. II). Je dis plus, être et paraître converti sont tellement deux obligations différentes, qu'elles sont néanmoins inséparables, et qu'à prendre la chose dans la rigueur, il est impossible de s'acquitter de la première sans satisfaire à la seconde, parce qu'il est constant.

comme l'ange de l'école, saint Thomas, l'a judicieusement remarqué, que paraître converii est une partie de la conversion même : je m'explique. Vous avez pris enûn, dites-vous, la résolution de changer de vie et de renoncer à votre péché ; mais vous avez du reste, ajoutez-vous, des mesures à garder, et vous ne voulez pas qu'on s'aperçoive de votre changement : mais moi je soutiens qu'il y a de la contradiction dans ce que vous vous proposez, parce qu'une des circonstances les plus essentielles de ce changement de vie, qui doit faire votre conversion, est qu'on s'en aperçoive et qu'il paraisse; je dis que tandis qu'il ne paraîtra pas, et qu'on ne s'en apercevra pas, quelque idée que vous en ayez, c'est un changement équivoque et suspect, ou même chimérique et imaginaire ; pourquoi ? parce qu'une conversion, pour être complète, doit embrasser sans exception tous les devoirs de l'homme chrétien : or, un des devoirs de l'homme chrétien est de paraître ce qu'il est, et s'il a été pécheur et rebeUe à Dieu, un de ses devoirs les plus indispensables est de paraître obéissant et soumis à Dieu. Je dis que ce devoir est fondé sur l'intérêt de Dieu que vous avez offensé, sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé, sur votre intérêt propre, j'entends l'intérêt de votre âme et de votre salut que vous avez ouvertement abandonné ; trois preuves invincibles de la vérité que je vous prêche, et dont je puis me promettre que vous serez touchés.

Obligation de paraître converti, prise de l'intérêt de Dieu qu'on a offensé ; autrement, chrétiens, quelle réparation ferez-vous à Dieu de tant de crimes, et comment lui rendrez-vous la gloire que vous lui avez ravie en les commettant? Quoi, pécheur qui m'écoutez, vous avez outragé mille fois ce Dieu de majesté, et vous rougirez maintenant de paraître humilié devant lui ? vous avez méprisé hautement sa loi, et vous croirez en être quitte pour un secret repentir ? votre libertinage qui l'irritait, a été public, et votre pénitence qui doit l'apaiser, sera obscure et cachée? est-ce traiter Dieu en Dieu? Non, non, mes frères, dit saint Chrysostome, en user ainsi, ce n'est point proprement se con-

vertir ; quana nous n'aurions jamais péché, et que nous aurions toujours conservé l'innocence de notre baptême, Dieu veut que nous nous déclarions; et en vain lui protestonsnous dans le cœur qu'il est notre Dieu ; si nous ne sommes prêts à nous en expliquer devant les hommes, et même devant les tyrans, par une confession libre et généreuse : Qui^ cumque confessus fuerit me coram hominihus (Luc XII). Telle est la condition qu'il nous propose, et sans laquelle il nous réprouve comme indignes de lui : or, si le juste même, quoique juste, reprend saint Chrysostome, est sujet à cette condition, combien plus le pécheur qui se convertit, puisqu'il s'agit pour lui non-seulement de confesser le Dieu qu'il sert et qu'il adore, mais de faire justice au Dieu qu'il a déshonoré? et commentla lui fera- t-il cette justice, si ce n'est par une conversion qui édifie, par une conversion dont on voie les fruits, par une conversion aussi exemplaire qu'elle doit être de bonne foi et sincère ? Il faut donc, conclut saint Chrysostome, que la vie de ce pécheur dans l'état de sa pénitence soit désormais comme une amende honorable qu'il fait à son Dieu ; il faut que son respect dans le lieu saint, que son attention à l'adorable sacrifice, que son assiduité aux autels, que sa fidélité aux observances de l'Église, que ses discours modestes et religieux, que sa conduite régulière, que tout parle pour lui et réponde à Dieu de la contrition de son âme; pourquoi? afin que Dieu soit ainsi dédommagé, et que ceux qui, voyant autrefois cet homme dans les désordres d'une vie impure et libertine, demandaient où était son Dieu et doutaient presque qu'il y en eût un, non-seulement n'en doutent plus, mais le glorifient d'une conversion si visible et si éclatante : Nequanclà clicant gentes, ubi est Deus eorum (Ps. CXIII) ! car voilà co que j'appelle l'intérêt de Dieu.

En effet, quand saint Pierre, après la résurrection du Sauveur, paraissait dans les synagogues et dans les places publiques, prêchant le nom de Jésus-Christ avec une sainte liberté, d'où lui venait surtout ce zèle ? de la pensée et du souvenir de son péché : j'ai trahi mon maître, disait-il dans l'amertume de son cœur, et mon infidélité lui a été plus sensible

que la cruauté des bourreaux qui l'ont crucifié : il faut donc qu'aux dépens de tout je fasse voir maintenant ce que je lui suis, et que je me sacrifie moi-même pour effacer de mon sang une tache si honteuse; voilà ce qui l'excitait, ce qui le déterminait à tout entreprendre et à tout souffrir pour cet Homme-Dieu qu'il avait renoncé. Or, c'est dans ce sentiment, mon cher auditeur, que vous devez entrer aujourd'hui; comme le prince des apôtre?, vous reconnaissez, et vous êtes obligé de reconnaître, qu'en mille occasions oii le torrent du monde vous entraînait, vous avez renoncé votre Dieu ; vous confessez que votre vie, si je puis parler de la sorte, a été un sujet perpétuel de confusion pour Jésus-Christ: n'est-il donc pas juste que vous vous mettiez en état de lui faire honneur, et que par une vie chrétienne vous effaciez au moins les impressions que votre impiété a pu donner contre sa loi ? n'estil pas juste (autre pensée bien touchante), n'est-il pas juste que vous honoriez la grâce même de votre conversion ? Car savez-vous, chrétiens, quel sentiment la grâce de la pénitence vous doit inspirer ? savez-vous ce que vous devez être dans le monde en conséquence de cette grâce, si vous y avez répondu ? Je dis que vous devez être dans le monde ce que furent les apôtres et les premiers disciples après la résurrection du fils de Dieu. L'Écriture nous apprend que leur principal, ou plutôt leur unique emploi fut de lui servir de témoins dans la Judée, dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre ; Eritis mihi testes in Jérusalem et in omni Judœa et Samaria (Act. I). Ainsi, mes frères, devez- vous être persua» dés, qu'en qualité de pécheurs convertis et réconciliés avec Dieu par la grâce de son sacrement, Dieu attend un témoignage que vous pouvez rendre, un témoignage qui lui doit être glorieux ; comme s'il vous disait aujourd'hui : Ouï, c'est vous que je choisis pour être témoins irréprochables, non plus dans la Samarie ni dans la Judée, mais dans un lieu où il m'est encore plus important d'avoir des disciples qui soutiennent ma gloire, mais à la cour oii ce témoignage que je vous demande m'est beaucoup plus avantageux : Eritis mihi testes; y OM^, 'hommes du monde, qui vous êtes livrés

aux passions charnelles, mais en qui j'ai créé un cœur nouveau, vous à qui j'ai fait sentir les impressions de ma grâce, vous que j'ai tirés de l'abîme du péché, c'est vous qui me servirez de témoins; et où? au milieu du monde et du plus grand monde; car c'est là surtout qu'il me faut des témoins fidèles : Eritis miJti testes. Il est vrai, vous avez jusqu'à présent vécu dans le désordre; mais bien loin que les désordres de votre vie affaiblissent votre témoignage, c'est ce qui le fortifiera et ce qui le rendra plus convaincant; car en vous comparant avec vous-mêmes, et voyant des désordres si. publics suivis d'une conversion si édifiante, le monde, tout impie qu'il est, n'en pourra conclure autre chose, sinon que ce changement est l'ouvrage de la grâce, et un miracle de la main toute-puissante du Très-Haut : Eritis mihi testes. Et en effet, chrétiens, si vous aviez toujours vécu dans l'ordre, quelque gloire que Dieu en tirât d'ailleurs, il n'en tirerait pas le témoignage dont je parle; vous seriez moins coupables devant lui, mais aussi seriez-vous moins propres à faire connaître l'efficace de sa grâce : pour lui servir à la cour de témoins, il fallait des pécheurs comme vous, et c'est ainsi qu'il vous /ait trouver dans votre péché même de quoi l'honorer.

Obligation de paraître converti, fondée sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé; car, comme disait saint Jérôme, je me dois à moi-même la pureté de mes mœurs, mais je dois aux autres la pureté de ma réputation : Mihi debeo meam vitam, aliis debeo meam famam (Hieron.)- Or, ce sentiment convient encore plus à un pécheur qui se convertit : je me dois à moi-même ma conversion, mais je dois aux autres les apparences et les marques de ma conversion; et pourquoi les apparences? pour réparer par un remède proportionné les scandales de ma vie : car ce qui a scandalisé mon frère, peut-il ajouter, ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Je ne fais donc rien si je n'oppose à ces apparences criminelles de saintes apparences, et je me flatte si je me contente de détester intérieurement le péché, et que je n'en retranche pas les dehors. Il faut, mon cher auditeur, que ce prochain pour qui vous avez été un su-

jet de chute, profite de votre retour, et qu'il soit absolument détrompé des idées qu'il avait de vous; il faut qu'il s'aperçoive que vous n'êtes plus cet homme dmt les exemples lui étaient si pernicieux, que vous n'entretenez plus ce commerce; que vous ne fréquentez plus cette m lison, que vous ne voyez plus cette personne, que vous n'assistez plus à ces specîacles profanes, que vous ne tenez plus ces discours lascifs, en un mot, que ce n'est plus vous; car d'espérer, tandis qu'il vous verra dans les mêmes sociétés, dans les mêmes engagements, dans les mêmes habitudes, qu'il vous croie sur votre parole, un homme changé et converti, ce serait à lui simplicité de le penser, et c'est à vous une présomption de le prétendre. Ne sortons point de notre mystère : la résurrection du Fils de Dieu, que nous avons devant les yeux, sera pour vous et pour moi une preuve sensible de ce que je dis.

Pourquoi Jésus-Christ a-t-ii paru ressuscité? ou plutôt à qui a-t~il paru ressuscité? ceci mérite votre attention. Il a paru ressuscité, dit saint Augustin, aux uns pour les consoler dans leur tristesse, aux autres pour les ramener de leurs égarements, à ceux-là pour vaincre leur incrédulité, à ceuxci pour leur reprocher l'endurcissement de leur cœur. Madeleine et les autres femmes qui l'avaient suivi, pleurent auprès du sépulcre, pénétrées de la vive douleur que leur cause le souvenir et i'image encore toute récente de sa mort : il leur apparaît, dit l'Evangéliste, pour les remplir d'une sainte joie, et pour faire cesser leurs larmes. Les disciples faibles et lâches l'ont abandonné et ont pris la fuite le voyant entre les mains de ses ennemis: il leur apparaît pour les rassembler comme des brebis dispersées, et pour les faire rentrer dans le troupeau. Saint Thomas persiste à être incrédule, et à ne vouloir pas se rendre au témoignage de ceux qui l'ont vu : il lui apparaît pour le convaincre et pour ranimer sa foi presque éteinte. Les autres, quoique persuadés de la vérité, sont encore froids et indifférents; il leur apparaît pour leur reprocher leur indifférence, et pour réveiller leur zèle. Encore une fois, modèle divin, sur quoi nous devons nous former; car c'est ainsi que nous devons paraître convertis pour la conso-

lation des justes, pour la conversion deo pécheurs, pour la conviction des libertins. Reprenons.

Pour la consolation des justes : car dans l'état de votre péché, mon cher auditeur, vous étiez mort, et combien d'âmes saintes pleuraient sur vous? quelle douleur la charité qui les pressait, ne leur faisait-elle pas sentir à la vue de vos désordres ? avec quel serrement, ou si vous voulez, avec quel épanchement de cœur n'en ont-elles pas gémi devant Dieu? par combien de pénitences secrètes n'ont-elles pas tâché de les expier? et depuis combien de temps ne peut-on pas dire qu'elles étaient dans la peine, demandant grâce à Dieu pour vous et soupirant après votre conversion? Dieu enfin les a exaucées, et selon leurs vœux, vous voilà spirituellement ressuscité, mais on vous dit que l'étant, elles ont droit d'exiger que vous leur paraissiez tel, afin qu'elles s'en réjouissent sur la terre, comme les anges bienheureux en triomphent dans le ciel, que c'est une justice que vous leur devez; que comme votre péché les a désolées, il faut que votre retour à Dieu les console. Gela seul ne doit-il pas vous engager à leur en donner des preuves, mais des preuves assurées, qui d'une part les comblent de joie^ et qui de l'autre mettent comme le sceau à l'œuvre de votre salut? Pour la conversion des pécheurs. Il y a de vos frères dans le monde qui se perdent, et qui, sortis des voies de Dieu, vivent au gré de leurs passions et ne suivent plus d'autre voie que celle de l'iniquité; il est question de les sauver, en les ramenant d'une manière douce, mais efficace, au vrai pasteur de leurs âmes, qui est Jésus-Christ, et c'est vous, vous dis-je, pécheur converti, qui devez servir à ce dessein. Pourquoi vous? je le répète, parcequ' après vos égarements, vous avez, pour y réussir, un don particulier que n'ont pas les justes qui se sont toujours maintenus justes. Aussij remarque Origène, saint Pierre fut-il singulièrement choisi pour ramener au fils de Dieu les disciples que la tentation avait dissipés : Et tu aliquandà coiiversus, confirma fratrès tuos (Luc. XXII) : Et vous, Pierre, lui dit le Sauveur du monde, ayez soin d'affermir vos frères, quand vous serez une fois converti vous-même. Il ne donna pas cette commission à

SUR LA RÉSURREGTÏON DE JÉSUS-CHRIST. 9o

saint Jean, qui s'était tenu inséparablement attaché à sa personne, ni à Marie qui l'avait accompagné jusqu'à la croix, mais à saint Pierre qui l'avait renoncé; pourquoi cela? ado- Table conduite de la Providence ! parce qu'il fallait, dit Origène, au disciple pécheur pour attirer d'autres pécheurs, et parceque le plus grand pécheur de tous était le plus propre à les attirer tous. Ah ! chrétiens, combien de conversions, votre exemple senl ne produirait-il pas, si vous vous regardiez, comme saint Pierre, chargés de l'honorable emploi de gagner vos frères à Dieu? Et tu aliquando conversus, confirma fratres tiios. Cet exemple épuré de toute ostentation et soutenu d'un zèle également humble et prudent, quel succès merveilleux n'aurait-il pas, et que pourraient faire en comparaison tous les prédicateurs de l'Évangile? quel attrait surtout ne serait-ce pas pour certains pécheurs découragés et tentés de désespoir, lorsqu'ils se diraient à eux-mêmes : voilà cet homme que nous avons vu dans les mêmes débauches que nous ; le voilà converti et soumis à Dieu ; y aurait-il un charme plus puissant pour les convertir eux-mêmes? et quand il ne s'agit pour cela que de paraître ce que vous êtes, ne craignez-vous point en y manquant d'encourir la malédiction dont Dieu par son prophète vous a menacés? Sanguinem autem ejus de manu tua requiram (Ezech. III).

Pour la conviction des libertins et des esprits incrédules. L'apôtre saint Thomas, devenu fidèle, eut une grâce spéciale pour répandre le don de la foi; et s'il n'eût jamais été incrédule, c'est la réflexion de saint Grégoire, pape, sa prédication en eût été moins touchante ; mais la merveille était de voir un homme non-seulement croire ce qu'il avait opiniâtrement combattu, mais l'aller publier jusque devant les tribunaux, et ne pas craindre de mourir pour en confirmer la vérité; voilà ce qui persuadait le monde. Son incréduUté toute seule, dit saint Chrysostome, nous aurait perdus, sa foi toute seule ne nous aurait pas suffi; mais son infidélité suivie de sa foi, ou plutôt sa foi précédée de son infidélité, c'est ce qui nous a faits ce que nous sommes. J'en dis de même, chrétiens, en vous appliquant cette pensée : si vous à qui

je parle, ne vous étiez jamais égarés, peut-être le monde aurait-il du respect pour vous; mais à peine le monde, dans le libertinage de créance où il est aujourd'hui plongé, tirerait-il de vous une certaine conviction dont il a particulièrement besoin. Ce qui touche les impies, c'est d'entendre un impie comme eux, surtout un impie sage d'ailleurs selon le monde, sans autre intérêt que celui de la vérité qu'il a connue, dire : Je suis persuadé, je ne puis plus résister à la grâce qui me presse, je veux vivre en chrétien et je m'y engage; car cette déclaration est un argument sensible qui ferme la bouche à l'impiété, dont les âmes les plus libertines ne peuvent se défendre.

Enfin obligation de paraître converti, fondée sur notre intérêt propre; car cette prudence charnelle qui nous fait trouver tant de prétextes pour ne nous pas déclarer, n'est qu'un artifice grossier dont se sert l'ennemi de notre salut pour nous tenir toujours dans ses liens, au moment même que nous nous flattons d'être rentrés dans la liberté des enfants de Dieu. En effet, on ne veut pas qu'il paraisse à l'extérieur qu'on ait changé de conduite; pourquoi? parce qu'on sent hien que si ce changement venait une fois à éclater, on serait obligé de le soutenir, qu'on ne pourrait plus s'en dédire, et que l'honneur même venant au secours du devoir et de la religion, on se ferait de la plus difficile vertu, qui est la persévérance, non pas un simple engagement, mais comme une absolue nécessité. Or, en quelque bonne disposition que l'on se trouve, on veut néanmoins se réserver le pouvoir de faire dans la suite ce que l'on voudra; quoiqu'on renonce actuellement à son péché, on ne veut pas se lier ni s'interdire pour jamais l'espérance du retour; cette nécessité de persévérer paraît affreuse, et l'on en craint les conséquences : c'est-à-dire, on ne veut pas être inconstant, mais on veut, s'il était besoin, le pouvoir être, et parce qu'en donnant des marques de conversion, on ne le pourrait plus, ou qu'on ne le pourrait qu'aux dépens d'une certaine réputation dont on est jaloux, on aime mieux dissimuler et courir ainsi les risques de son inconstance, que de s'assurer

de soi-même en s'ôtant une pernicieuse liberté ; car voilà, mes chers auditeurs, les illusions du cœur de l'homme. Mais je raisonne tout autrement, et je dis que nous devons regarder comme un avantage de paraître convertis, puisque, de notre propre aveu, le paraître et l'avoir paru est une raison qui nous engage indispensablement à l'être et à l'être toujours. Je dis que nous devons compter pour une grâce d'avoir trouvé par là le moyen de fixer nos légèretés, en faisant même servir les lois du monde à l'établissement solide et invariable de notre conversion : mais si je retombe par une malheureuse fragilité dans mes premiers désordres,, ma conversion, au lieu d'édifier, deviendra la matière d'un nouveau scandale. Abus, chrétiens; c'est à quoi la grâce de Jésus-Christ nous défend de penser, sinon autant que cette pensée nous peut être salutaire, pour nous donner des forces et pour nous animer. Je dois craindre mes faiblesses, prévoir le danger ; mais je ne dois pas porter trop loin cette prévoyance et cette crainte; elle me doit rendre vigilant, mais elle ne me doit pas rendre pusillanime ; elle doit m'éloigner des occasions par une sainte défiance de moi-même, mais elle ne doit pas m'ôter 1? confiance en Dieu, jusqu'à m'empêcher de faire des démarches pour mon salut, sans lesquelles la résolution que j'ai prise d'y travailler sera toujours chancelante. Si je me déclare, on jugera de moi, on en parlera : eh bien, ce sera un secours contre la pente naturelle que j'aurais à me démentir, de considérer que j'aurai à soutenir les jugements et la censure du monde : on m'accusera de simpliciié, de vanité, d'hypocrisie, d'intérêt; je tâcherai de détruire tous ces soupçons ; celui de la simplicité, par ma prudence; celui de l'orgueil, par mon humilité; celui do l'hypocrisie, par la sincérité de ma pénitence; celui de rin-» térêt, par un détachement parfait de toutes choses. Du reste, disait saint Augustin, le monde parlera selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes; si le monde est juste, s'il est chrétien, il approuvera mon changement, et il en profitera; s'il ne l'est pas, je dois le mépriser lui-même, et l'avoir en horreur.

Quoi qu'il en soit, être et paraître converti, être et paraître fidèle, être et paraître ce qu'on doit être, voilà, mes chers auditeurs, la grande morale que nous prêche Jésus-Christ ressuscité : heureux, si je vous laisse, en finissant ce discours, non-seulement instruits, mais persuadés et touchés de ces deux importantes obligations. Après cela, quelque indigne que je sois de mon ministère, peut-être pourrai-je dire aussi bien que saint Paul, quand il quitta les chrétiens d'Ephèse, et qu'il se sépara d'eux, que je suis pur devant Dieu et innocent de la perte des âmes, si parmi ceux qui m'ont écouté il y en avait encore qui dussent périr : Quapropler contes tor vos quia munclus sum à sanguine omnium (AcT. XX); et pourquoi? parce que vous savez, ô mon Dieu, que je ne leur ai point caché vos vérités, mais que j'ai pris soin de les leur représenter avec toute la liberté, quoique respectueuse, dont doit user un ministre de votre parole : quand vous envoyiez autrefois vos prophètes pour prêcher dans les cours des rois, vous vouliez qu'ils y parussent comme des colonnes de fer et comme des murs d'airain, c'est-à-dire, comme des ministres désintéressés, généreux, intrépides : Ego quippe dedi te liodiè in columnam ferream, et in murum œreum, regihus Juda (Jer. I). Mais j'ose dire. Seigneur, que je n'ai pas même eu besoin de ce caractère d'intrépidité pour annoncer ici votre Evangile, parce que j'ai eu l'avantage de l'annoncer à un roi chrétien, à un roi qui honore sa religion, qui l'honore dans le cœur et qui fait au dehors une profession ouverte de l'honorer, en un mot, à un roi qui aime la vérité. Yous défendiez à Jérémie de trembler en présence des rois de Juda : Ne formides à fade eonim (Jer. I); et moi j'aurais plutôt à me consoler de ce que la présence du plus grand des rois, bien loin de m'inspirer de la crainte, a augmenté ma confiance ; bien loin d'affaibhr mon ministère, l'a fortifié et autorisé ; car la vérité que j'ai prêchéeàlacour, n'a jamais trouvé dans lecoeurde ce monarque qu'une soumission édifiante et qu'une puissante protection.

Voilà, Sire, ce qui m'a soutenu ; mais voilà ce qui élève Votre Majesté, et ce qui doit être pour elle un fonds de

mérite que rien ne détruira jamais, l'amour et le zèle qu'elle a pour la vérité. L'écriture nous apprend que ce qui sauve les rois, ce n'est ni la force, ni la puissance, ni le nombre des conquêtes, ni la conduite des affaires, ni l'art de commander et de régner, ni tant d'autres vertus royales qui font les héros, et que les hommes canonisent : Non sahatur rex per multam virtutem (Psalm. III) : il a donc été de la sagesse de votre majesté et de la grandeur de son âme, de n'en pas demeurer là, mais de se proposer quelque chose encore de plus solide. Ce qui sauve les rois, c'est la vérité, et Votre Majesté la cherche, et elle se plaît à l'écouter, et elle aime ceux qui la lui font connaître, et elle n'aurait que du mépris pour quiconque la lui déguiserait; et bien loin de lui résister, elle se fait une gloire d'en être vaincue; car rien, dit saint Augustin, n'est plus glorieux que de se laisser vaincre par la vérité : c'est, Sire, ce que j'appelle la grandeur de votre âme, et tout ensemble votre salut. Nous estimons nos princes heureux, ajoutait le même saint Augustin, si pouvant tout ils ne veulent que ce qu'ils doivent; si, élevés par leur dignité au-dessus de tous, ils se tiennent par leur bonté redevables à tous; s'ils ne se considèrent sur la terre que comme les ministres du Seigneur; si, dans les honneurs qu'on leur rend, ils n'oublient point qu'ils sont hommes; s'ils mettent leur grandeur à faire du bien; s'ils font consister leur pouvoir à corriger le vice; s'ils sont maîtres de leurs passions aussi bien que de leurs actions; si, lorsqu'il leur est aisé de se venger, ils sont toujours portés à pardonner; s'ils établissent leur religion pour règle de leur politique; si, se dépouillant de la majesté, ils offrent tous les jours à Dieu dans la prière, le sacrifice de leur humilité : portrait admirable d'un roi vraiment chrétien, et que je ne crains pas d'exposer aux yeux de Votre Majesté, puisqu'il ne lui représente que ses propres sentiments, et que ce qui doit être le sujet de sa consolation. C'est vous, ô mon Dieu, qui donnez à votre peuple des hommes de ce caractère pour le gouverner, vous qui tenez dans vos mains les cœurs des rois, vous qui présidez à leur salut, et qui vous glorifiez dans

l'Écriture d'en être spécialement l'auteur : Qui das salutem regihus (Ps. GXLll) : montrez, Seigneur, montrez que vous êtes en effet le Dieu du salut des rois, en répandant sur notre invincible monarque l'abondance de vos bénédictions et de vos grâces, mais particulièrement la grâce des grâces, qui est celle du salut éternel. Quand nous vous prions poui la conservation de sa personne sacrée, pour la prospérité de ses armes, pour le succès et la gloire de ses entreprises, quoique ces prières soient justes et d'un devoir indispensable, elles ne laissent pas d'être en quelque sorte intéressées; car nos fortunes, nos vies étant attachées à la personne de ce grand roi, notre gloire étant la sienne, et ses prospérités les nôtres, nous ne pouvons sur cela nous intéresser pour lui sans faire autant de retour vers nous. Mais quand nous vous conjurons de verser sur lui ces grâces particulières qui font le salut des rois, c'est pour lui que nous vous prions, puisqu'il n'y a rien pour lui ni pour tous les rois du monde, de personnel et d'essentiel que le salut. Tel est. Sire, les sentiments que Dieu inspire au dernier de vos sujets pour votre auguste personne; tel est le souhait que je forme tous les jours, et le souhait le plus sincère et le plus ardent : Dieu l'écoutera, et après vous avoir fait régner avec tant d'éclat sur la terre, il vous fera régner encore avec plus de bonheur et plus de gloire dans le ciel, où nous conduise, etc.

SUU LA PROVIDENCE. 40V

Cim svUevasset oculos Jésus y et vidisset quia multitudo maxima venit ad eum, âicit ad Philippum : Unde ememus panes, ut vinnducent hi? Hoc auiem dkebat tentans eum ; ipse enim sciebat quid esset facturus.

Jésus levant les yeux, et voyant qu'une grande foule de peuple venait à lui, dit à Pliilippe : D'où pourrons-nous acheter assez de pain pour donner à manger à tout ce peuple ? Or il disait ceci pour l'éprouver ; car il savait bien ce qu'il allait faire.

Jean VI.

Sire,

Si ce qu'a dit saint Augustin est vrai, que les miracles sont la voix de Dieu, et qu'autant de fois qu'il fait paraître ces signes visibles de sa toute-puissance, son intention est de nous parler, de nous instruire et de nous découvrir quelque importante vérité; il est aisé de reconnaître ce que le Sauveur du monde a voulu nous faire entendre par ce grand miracle de la multiplication des pains. Car que voyons-nous dans ce miracle, et que nous représente notre Évangile ? tout un peuple qui s'abandonne à la conduite de Jésus- Christ, des milliers d'hommes qui, sans provision, sans subsistance, quittent leurs maisons pour le suivre; un Dieu touché de compassion pour eux, un Dieu qui pourvoit luî- ^ême à leurs besoins, un Dieu qui lui-même leur distribue ses dons libéralement, simplement, magnifiquement; et cette nombreuse multitude enfin nourrie et rassasiée au milieu d'une solitude : tout cela ne nous prêche-t-il pas hautement la providence divine et l'obligation indispensa-

ble de nous «reposer sur ses soins et de nous confier en elle? Jnierrogemus, ce sont les paroles de saint Augustin, ipsa Christi miracula; habent enim, siintelligantur, linguam suam (Augustin). Interrogeons les miracles de Jésus-Christ, écoutons-les, et rendons-nous-y attentifs; car comme Jésus- Christ est substantiellement le verbe de Dieu, il n'y a rien dans lui qui ne parle, et ses actions même ont pour nous leur langage et leur expression. Or, ce que nous dit en particulier le miracle de ces pains si promptement et si abondamment multipliés c'est qu'il y a une providence qui gouverne le monde, une providence à laquelle nous devons tous nous soumettre, non pas comme le reste des créatures par une soumission de nécessité, mais comme des créatures raisonnables par un libre consentement de notre volonté. Voilà, mes frères, la voix de Dieu, et ce qu'elle nous apprend. Cependant, quelque intelligible et quelque éclatante que soit cette voix, il y a encore des hommes qui ne veulent pas l'entendre. Il y e" a qui, pour l'avoir entendue, n'en sont pas plus dociles ni plus soumis» : et c'est pour cela que je joins à cette voix du miracle de Jésus-Christ celle de la prédication qui, fortifiée et soutenue par la grâce intérieure que ie Saint-Esprit répandra dans nos cœurs, y produira, comme je l'espère, tout le fruit que j'attends de ce discours. Adressons-nous à Marie, et disons-lui, Ave Maria.

Deux choses, selon saint Augustin, sont capables de toucher l'homme, et de faire impression sur son cœur, le devoir et l'intérêt; le devoir, parce qu'il est raisonnable; et l'intérêt, parce qu'il s'aime lui-même. Voilà les deux ressorts qui le font communément agir. Mais il faut, ajoute saint Augustin, que ces deux ressorts soient remués tout à la fois pour avoir dans le cœur de l'homme un plein effet. Car le devoir sans l'intérêt est faible et languissant, et l'intérêt sans le devoir est bas et honteux. L'un et l'autre, joints ensemble, ont une vertu presque infaillible, et une efficace à laquelle il est comme impossible de résister. J'entreprends aujourd'hui, chrétiens, de vous inspirer une parfaite sou-

mission à la providence de Dieu : j'entreprends de vous représenter l'indispensable obligation que nous avons tous de. nous attacher à cette providence souveraine, de nous confier en elle, de nous conformer à ses ordres, et d'en faire la règle de notre vie. Or, pour nous y engager, je veux vous faire voir le désordre et le malheur de l'homme lorsqu'il refuse à Dieu cette soumission : le désordre de l'homme par rapport à son devoir, et le malheur de l'homme par rapport à son intérêt : son désordre inséparable de son malheur, puisqu'il en est évidemment et infailliblement la source : son malheur inséparable de son désordre, puisque, selon les lois de Dieu, il en est, comme vous verrez, la juste punition. En deux mots, rien de plus criminel que l'homme du siècle, qui ne veut pas se soumettre à la providence, c'est la première partie. Rien de plus malheureux que l'homme du siècle, qui ne veut pas se conformer à la conduite de la providence, c'est la seconde. Mais; aussi par deux conséquences toutes contraires, rien de plus sage que l'homme chrétien qui prend pour règle de toutes ses actions la foi de la providence : rien de plus heureux que l'homme chrétien qui fait consister tout son appui dans la foi de la providence. Deux vérités édifiantes et touchantes qui vont partager ce discours.

premièrC partie.

Pour corriger un désordre, il faut d'abord s'appliquer à le connaître, et pour le connaître il en faut chercher et découvrir le principe. Je parle ici, chrétiens, d'un homme du monde qui vit dans un profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le joug de Dieu, qui s'est fait comme une habibitude et un état de se rendre indépendant de Dieu; enfin qui, sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par la malheureuse possession où il s'est établi d'agir selon son gré et en libertin, est devenu, si j'ose m'exprimer ainsi, un déserteur, ou si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable, mais effet le plus com-

mim de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le dérèglement : voici comme je le conçois. Quiconque renonce à la providence et veut se soustraire à l'empire de Dieu, ne le peut faire qu'en Tune ou en l'autre de ces deux manières : savoir, par un esprit d'infidélité, parcequ'il ne reconnaît pas cette providence et qu'il ne la croit pas ; ou par une simple révolte de cœur, parce qu'en la croyant même et en la supposant, il ne veut pas se soumettre à elle; or, examinons ces deux principes, et voyons dans lequel des deux l'aveuglement de Timpie est plus grossier et plus criminel.

Si c'est par un esprit d'infidélité, et parce qu'il ne croit pas la providence, je vous demande quel désordre est comparable à celui-là, de ne pas croire ce qui est sans contestation la chose non-seulement la plus croyable, mais le fondement de toutes les choses croyables ; de ne pas croire ce qu'ont cru les païens les plus sensés par la seule lumière de la raison; de ne pas croire ce qu'indépendamment de la foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse, ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvements de la nature; mais surtout de ne pas croire la plus incontestable vérité par les raisons mômes qui l'établissent et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or, tel est l'état du mondain, qui ne veut pas reconnaître la providence. Suivons ceci de point en point et instruisons-nous.

Car le mondain s'aveugle, dit saint Cbrysostome, dans la source même dos lumières qui est l'être de Dieu, puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tire de l'être de Dieu ou de l'existence de Dieu, c'est qu'il y a une providence. D'où il s'ensuit qu'en renonçant à cette providence, ou bien il ne connaît plus de Dieu; affreuse impiété ! ou bien il fait un Dieu monstrueux, c'est-à-dire un Dieu qui n'a nul soin de ses créatures ; un Dieu qui ne s'intéresse ni à leur conservation, m à leur perfection ; un Dieu qui n'est ni juste, ni sage, ni bon, puisqu'il ne peut rien être

SUR LA PROVIDENCE. i05

de tout cela sans providence. De là il se réduit, ajoute saint Ghrysostome, à être plus que païen dans le christianisme, ou, tout chrétien qu'il est, à prendre parti avec ce qu'il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus corrompu; car à peine s'est-il trouvé des sectes païennes qui aient nié la providence, ou qui en aient douté, sinon celles qui, par leurs abominablesmaximes, portaient les hommes aux plus infâmes excès et aux plus sales voluptés, celles pour qui il était à souhaiter qu'il n'y eût dans le monde ni Dieu, ni loi, ni châtiment, ni récompense, ni providence, ni justice.

Ce n'est pas assez : comme le mérite de la foi est de nous faire espérer contre l'espérance "même, contra spem, in spem (Rom. IV), le crime du mondain sur le sujet de la providence est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison même. Car enfin le mondain lui-même, suivant le seul instinct de sa raison, admet, sans l'apercevoir, une providence à laquelle il ne pense pas. Comment cela ? Je m'explique. Il croit qu'un État ne peut être bien gouverné que par la sagesse et le conseil d'un prince; il croit qu'une maison ne peut subsister sans la vigilance et l'économie d'un père de famille; il croit qu'un vaisseau ne peut être bien conduit sans Tattention et l'habileté d'un pilote; et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume dans l'ordre et dans la paix, il conclut sans hésiter qu'il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l'égard du monde entier; et il veut que sans providence, sans prudence, sans intelligence, par un pur effet du hasard, ce grand et vaste univers se maintienne dans l'ordre merveilleux où nous le voyons.. N'est-ce pas aller contre ses propres lumières et contredire sa raison ? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles que le mondain, sans sortir hors de lui-même, trouve dans lui-même, mais sur lesquelles son obstination l'aveugle et l'endurcit. Car il n'y a point d'homme qui, repassant dans son esprit les années de sa vie, et rappelant le souvenir de tout ce qui lui est arrivé, ne doive s'arrêter à certains points fixes, je veux dire à cer-

taines conjoncLures où il s'est trouvé, à certains périls d'où il est échappé, à certains événements heureux ou malheureux, mais extraordinaires et singuliers, qui l'ont surpris et frappé, et qui sont autant de signes visibles d'une providence. Or, si cela est vrai de tous les hommes sans exception, beaucoup plus encore l'esl-il de ceux qui font quelque figure dans le monde, de ceux qui ont part aux intrigues du monde, de ceux qui entrent plus avant dans le commerce et dans le secret du monde; et plus enfin de ceux qui vivent dans le centre du monde, qui est la cour. Car qu'est-ce que le monde, disait Gassiodore, sinon le grand théâtre et la grande école de la providence, où pour peu que Von fasse de réflexion, l'on apprend à tous moments qu'il y a dans l'univers une puissance et une sagesse supérieure à celle des hommes, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs destinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, qui mortifie et qui vivifie, qui dispose de tout comme l'arbitre suprême de toutes choses. 11 n'y a donc point d'hommes dans le monde qui, selon les règles ordinaires, dussent croire d'une foi plus ferme la providence, que ceux qui se piquent d'avoir la science du monde et d'être les sages du monde : mais par un secret jugement de Dieu, il n'y en a point qui soient communément plus infidèles, touchant la providence, et qui semblent plus la méconnaître. Et comme il n'y aura jamais d'homme sur la terre, et qu'il n'y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la providence qu'au patriarche Joseph, après les miracles éclatants que Dieu avait opérés dans sa personne, aussi ces prétendus sages du monde sont-ils plus coupables, en rejetant la providence, de refuser à Dieu l'hommage d'un attribut dans la connaissance duquel Dieu prend plaisir, pour ainsi dire, à les élever.

Leur aveuglement va encore plus loin, et il consiste en ce qu'ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la providence un aveu qu'ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde, chrétiens, ce mondain qui oublie Dieu et

la providence, tandis qu'il est dans la prospérité et que tout lui succède selon ses désirs, est le premier à murmurer contre cette même providence et contre Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu'il n'avait pas prévue ; comme si c'était un soulagement pour lui d'avoir à qui s'en prendre dans son malheur, il en accuse Dieu, et par la plus étrange contradiction il l'attribue à cette providence même qu'il niait par une fière et orgueilleuse impiété. Or qu'y a-t-il de plus bizarre que de ne vouloir pas reconnaître une " providence pour lui obéir i% pour se conformer à elle, et d'en reconnaître une pour l'outrager? Voici quelque chose encore de plus surprenant ; c'est que souvent le libertin veut douter de la providence par les raisons même quiprouvent invinciblement la providence, et qui seules devraient suffire pour la lui persuader. Car sur quoi fonde-t-il ses doutes touchant la providence d'un Dieu? sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres ; et c'est pour cela même, dit saint Chrysostome, qu'il doit conclure néces sairement qu'il y a une providence. En effet, pourquoi ces désordres dont le monde est plein, sont-ils des désordres ? et pourquoi lui paraissent-ils désordres, sinon parce qu'ils sont contre l'ordre et qu'ils répugnent à l'ordre ? Or qu'est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la providence? il se fait donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, et il devient infidèle par ce qui devait raffermir sa foi. Mais s'il y avait, dit-il, une providence, arriverait-il dans la société des hommes tant de choses, dont les hommes eux-mêmes sont scandalisés ? Et moi je réponds : mais de ce que les hommes eux-mêmes en sont scandalisés, n'est-ce pas une preuve authentique de la providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles passent et qu'elles aient toujours passé pour scandaleuses ? Si les hommes ne se scandalisaient plus de . rien, c'est alors que l'on pourrait peut-être douter qu'il y eût une- providence, et que peut-être l'impie pourrait dire dans son cœur, qu'il n'y a point de Dieu : mais tandis qu'on se scandalise de l'insolence du vice, tandis que la censure même du monde condamne le libertinage, tandis qu'on abhorre

i08 SERMON

l'impiété^ tandis que la haine publique s'élève contre l'iniquité, la providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or on se scandalisera toujours de tout cela, parce qu'il y aura toujours un Dieu et une providence. [1 est vrai, on mettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires, des trahisons lâches; mais ces crimes ne seront honteux, que parce qu'il y a une providence qui y attache un caractère de honte et qui nous le fait voir; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies, que parce qu'il y a une providence qui fait aimer la bonne toi; ces trahisons ne seront réputées lâches, que parce qu'il y a une providence qui met en crédit Thonneur et la probité. On fera des actions dont on rougira, qu'on se reprochera, qu'on désavouera ; mais ces désaveux, ces remords, cette confusion, seront dans ces actions-là même autant d'arguments en faveur de la providence. Au contraire, quel avantage contre elle l'impie ne tirerait-il pas, si l'on ne les désavouait plus, si l'on ne s'en cachait plus, si l'on n'en rougissait plus ? Voilà le désordre de celui qui renonce à la providence par un esprit d'incréduUté.

Mais supposons qu'il le fasse sans préjudice de sa foi, et par une simple révolte de cœur: autre désordre encore moins soutenable, de croire une providence qui préside au gouvernement du monde, et de ne vouloir pas se soumettre à elle, de ne vouloir pas se régler par elle, ni agir de concert avec elle; d'être assez téméraire, ou plutôt assez insensé, nonseulement pour affecter de s'en rendre indépendant, mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu'on se propose, et venir à bout de ses entreprises par d'autres moyens que ceux qu'elle a marqués. Tel est néanmoins le désordre où conduit insensiblement l'esprit du monde. En croyant même une providence, on vit dans le monde comme si on ne la croyait pas. Car on croit une providence (appliquez-vous, mon cher auditeur, et reconnaissez-vous ici), on croit une providence et toutefois on agit dans les affaires du monde avec les mêmes inquiétudes, avec les mêmes empressements, avec les mêmes impatiences, avec le même oubU de Dieu dans les succès, avec le même

SUR LA PaOVIDENCE. 109

abattement dans les afflictions, avec la même présomption dans les entreprises, que si cette providence était un nom vide et qu'elle ne décidât de rien, ni n'eût part à rien. En effet, si la foi de la providence entrait dans la conduite de notre vie autant qu'elle y devrait entrer, c'est-à-dire, si nous ne perdions jamais cette providence de vue, et si chacun de nous ne se regardait que comme un sujet né pour exécuter ses ordres, dès là il n'y aurait rien dans nous que de raisonnable : nous ne serions ni passionnés, ni emportés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni ingrats envers Dieu, ni injustes envers les hommes ; soumis à cette providence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement, des prétentions sans ambition, des avantages sans orgueil ; nous n'abuserions ni des biens ni des maux, et nous conserverions en toutes choses cette sainte modération de sentiments et de désirs, qui, selon la maxime de saint Paul, nous rendrait modestes dans la propriété et patients dans l'adversité. Pourquoi ? parceque tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j'appelle la subordination ou la soumission d'une âme fidèle à la providence de Dieu. Mais parce que l'esprit du monde qui prédomine en nous, nous fait abandonner cette providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous recevons de Dieu des bienfaits sans les reconnaître, et des châtiments sans en proGter: ce qui nous devrait nous convertir, nous endurcit ; et ce qui devrait sanctifier, nous irrite etnous désespère :nousnous élevons où il faudrait nous humilier, et nous nous troublons où il faudrait bénir Dieu etnous consoler : des succès d'autrui nous nous faisons par envie de honteux chagrins, et des chagrins d'autrui de malignes joies. Il n'y a pas un mouvement de notre cœur qui ne soit point, pour ainsi parler, hors de sa place ; et cela parceque ce n'est plus du premier mobile, je veux dire de la foi d'une providence que nous recevons l'impression. Or, dès là, Seigneur, comment ne serions-nous pas de toutes vos créatures les plus criminelles puisqu'en nous retirant d'une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre, il ne nous reste plus que des voies trompeuse

et détournées où nous faisons autant de chutes que de pas .

Prenez garde, chrétiens; et pour bien comprendre la vérité que je vous prêche, remarquez que cet homme du siècle, qui se détache de la providence pour ne plus dépendre d'elle, ne le fait, ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune, dont le torrent entraîne toutes les âmes faibles, ou que pour se gouverner selon les vues de la prudence humaine, dont les sages du monde prennent le parti. Or, je soutiens que l'un et l'autre est pour Dieu l'outrage le plus sensible, et il n'y a personne de vous qui n'en doive convenir avec moi ; car de n'avoir plus d'autre principe de sa conduite que la fortune, et d'en vouloir suivre le cours, n'est-ce pas tomber dans l'idolâtrie des païens, qui, comme l'observe saint Augustin, au lieu d'adorer les conseils de Dieu dans les événements du monde, aimèrent mieux se faire une divinité bizarre, qu'ils appelèrent Fortune, jusqu'à lui ériger des temples, jusqu'à l'invoquer dans leurs besoins, jusqu'à lui offrir des sacrifices pour l'apaiser, jusqu'à lui rendre des actions de grâces quand ils supposaient qu'elle leur était favorable ? Idolâtrie dont les sages même du paganisme ne pouvaient supporter l'abus. Quelle indignité, disait un d'entre eux, de voir aujourd'hui la fortune adorée partout, invoquée partout, et au mépris des dieux même, révérée partout comme la divinité du inonde ? Quid enim est quod nunc toto orbe locisque omnibus fortuna invocatur, una cogitatiir, una nominalur, una colitur (Plin.) ?

Et n'est-ce pas aussi, chrétiens, ce que Dieu reprochait aux Israélites, quand il leur disait par la bouche d'Isaïe; Et vos qui dereliquistis Dominum, et obliti estis montem sanctum meum, qui ponitis fortunœ mensam, et libatis super eam; numerabo vos in gladio (Is. LXV). Pour vous qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la fortune, et qui par une apostasie secrète lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or, ce sacrilège n'a pas seulement été le crime des juîfs et des païens; on le voit encore au

SUK LA PROVIDENCE. Hi

milieu du christianisme, surtout à la cour, et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi, l'idole de la cour, c'est la fortune, c'est à la cour qu'on l'adore; c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut ; c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous ; ses vices nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire ? qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'encens. Mais que ce même homme qu'on idolâtrait, vienne à déchoir et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparaissent, et sont les premiers à l'oublier : pourquoi ? parceque cette idole de la fortune qu'on respectait en lui ne subsiste plus. Je sais qu'en tout cela l'on se regarde soi-même; mais c'est justement le désordre, de se regarder et de se rechercher ailleurs soi-même qu'en Dieu et dans sa providence. Il n'y a pas jusqu'aux gens de bien et aux spirituels, qui ne se laissent surprendre à l'éclat d'une fortune mondaine, et qui n'aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas, après tout, qu'il soit absolument défendu de se servir de ceux qui sont en crédit, pourvu qu'on les considère comme les ministres de la providence; mais alors on ne s'appuie sur eux que selon les vues de Dieu; et l'on ne les emploie pas, ainsi que nous le voyons tous les jours, pour opprimer l'un, pour supplanter l'autre, pour soutenir l'injustice et pour faire triompher l'iniquité.

H semble que le parti de ceux qui abandonnent la providence pour se conduire selon la prudence humaine, devrait être exposé à moins de désordres; mais c'est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans de la fortune il y a plus de témérité ; mais dans ces sages du monde il y a plus d'orgueil. Or, rien n'offense plus Dieu que l'orgueil; et n'est-ce pas ici qu'il paraît évidemment ? CaC quel orgueil qu'un

homme faisant fond sur soi-même, s'assurant de soi-même, ne comptant que sur soi-même, se croie suffisamment éclairé pour se gouverner soi-même, et pour avoir droit ensuite de s'appiaudir à soi-même de ses avantages, jusqu'à dire intérieuremenl, comme ces impies dans l'Écriture : Manus noslra excelsa, et non Dominiis fecit hœc omnia (Deu- TER, XXXIl); c'est moi qui me suis fait ce que je suis ; c'est par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu là : l'établissement de ma maison, le succès de mes affaires, le rang que je tiens, tout cela est l'ouvrage de mes mains et non de la main du Seigneur. Quel orgueil, que n'ayant pas assez de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes, nous pensions en avoir assez pour n'être pas obligés de consulter Dieu? et afin de réduire cette vérité à quelque espèce particulière, quel désordre, par exemple, qu'un père, suivant les seules maximes de la sagesse mondaine, s'estime capable de disposer souverainement de ses enfants, de déterminer leur vocation, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices, de leur faire prendre telle ou telle route, sans examiner si ce senties voies de Dieu ? A quoi s'expose-t-il par là, et quelles en sont pour lui, aussi bien que pour ses enfants, les affreuses conséquences; puisque tout cela, et pour ses enfants et pour lui-même, a de si étroites liaisons avec le salut? Car enfin, du moment que l'homme entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu, il se charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont malheureuses, il en prend sur lui le crime; et comme la prudence humaine, même la plus raffinée, est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur les autres, dont il faudra rendre compte un jour au souverain juge ? Quand j'ai recours à Dieu, c'est-à-dire quand après avoir mûrement délibéré selon l'esprit de ma religion, et tâché de bonne foi ù connaître l'ordre de Dieu, je viens à décider et à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque. Dieu suppléera à mon défaut : que si je m'égaro, Dieu aura d'autres voies pour me redresser, et

qu'il ne m'imputera pas mon égarement; pourquoi? parcequ'autant qu'il était en moi, j'ai suivi les règles c^e la prudence chrétienne, en le priant de m'éclairer, et usant des moyens qu'il m'a donnés pour m'instruire de sa volonté. Mais quand je veux moi-même me conduire, je dois répondre de moi-même et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon orgueil n'est pas dans la disposition de me faire grâce. De là en quels abîmes vais-je me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu'un père dispose de ses enfants selon les idées de cette damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu'arrive-t-il? vous le savez : pour en élever un, il sacrifie tous les autres; par prédilection pour ceux-ci, il ne fait à ceux-là nulle justice : il destine à l'Eglise ceux qui pouvaient utilement servir l'Eglise; et parce qu'il est néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un enchaînement presque infaillible avec leur prédestination éternelle, en pensant les établir tous, il les damne tous, et lui-même se damne avec eux et pour eux. Sil s'était, en père chrétien, adressé à Dieu, il se fût préservé de tous ces désordres : mais il n'en a voulu croire que lui-même, et n'en croyant que lui-même, il s'est perdu, il a perdu ses enfants, et s'est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne.

Yoilà pourquoi le plus sage des hommes, Salomon, faisait à Dieu cette excellente prière : Da mihi sedium tuariim assistricem sapientiam, ut mecum sit, et mecum laborel, et sciam quod acceptum sit apud le. Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin qu'elle travaille avec moi, que sans me tromper jamais elle m'apprenne comment je dois agir et ce qui vous est agréable. Prière, mes chers auditeurs, que nous devons faire, chacun dans nos conditions, tous les jours de notre vie : prière que Dieu écoutera, parce que ce sera un hommage que nous rendrons à sa providence : prière qui fera descendre sur nous les plus abondantes bénédictions du ciel, parce qu'en honorant Dieu elle engagera Dieu à s'intéresser pour nous.

Sans cela, sans cette soumission à la providence de uotm Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels, mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE

C'est un sentiment de sanit Augustin qui ne peut être contesté, et qui me paraît aussi propre à nous imprimer une haute idée de Dieu, qu'à nous donner une connaissance parfaite de nous-mêmes : savoir, que Dieu ne serait pas Dieu, si hors de lui nous pouvions trouver un bonheur solide, et que la preuve la plus convaincante et la plus sensible qu'il est notre dernière fin et notre souveraine béatitude, est qu'en nous éloignant de lui par le péché nous devenons malheureux : Jiissisti, Domine, et sic est, ut omnis animus inordinatus pœnâ sit ipse sihi (August.). Vous l'avez ordonné. Seigneur, disait ce grand homme faisant à Dieu l'humble confession de ses misères et les déplorant, vous l'avez ainsi ordonné, et l'arrêt s'exécute tous les jours, que tout esprit qui se dérègle et qui l-eat sortir des bornes de la sujétion et de la dépendance en se séparant de vous, trouve sa peine dans lui-même. Or, c'est là justement, chrétiens, la seconde proposition que j'ai avancée, et c'est assez de l'sivoir conçue pour en être persuadé : le plus grand malneur de l'homme est de se détacher de Dieu, et de vouloir se soustraire aux lois de sa providence; pourquoi cela? en voici les raisons. C'est qu'en renonçant à cette providence adorable, l'homme demeure, ou sans conduite, ou abandonné à sa propre conduite, source infaillible de tous les maux. C'est qu'en quittant Dieu, il oblige Dieu pareillement à le quitter, et à retirer de lui cette protection paternelle qui fait, selon l'Écriture, toute la félicité des justes sur la terre. C'est qu'il se prive par là de la plus douce, ou plutôt de l'unique consolation qu'il peut avoir en certaines adversités, oii la foi seule de la providence le pourrait soutenir Enfin c'est que ne voulant pas dépendre de Dieu par une

soumission libre et volontaire, il en dépend mali:ré lui par une soumission forcée; et que, refusant de se captiver sous une loi d'amour, il ne peut éviter d'être assujetti aux lois les plus dures d'une rigoureuse justice. Quatre raisons qui demanderaient autant de discours pour être traitées dans toute leur étendue et toute leur force, mais dont l'exposition simple et courte servira pour vous convaincre et pour vous toucher.

Imaginez-vous donc d'abord, disait saint Ghrysostome, un vaisseau en pleine mer, battu des vents et des tempêtes, bien équipé néanmoins et bien pourvu de tout le reste, mais qui n'a ni pilote ni gouvernail : tel est l'homme dans le cours du monde, quand il n'a plus Dieu pour règle de sa conduite. A défaut de la providence, sur quoi peut-il faire fond, et à quoi peut-il s'attacher? S'il trouvait hors de cette providence quelque chose de stable qui l'arrêtât et qui le fixât, son état peut-être serait moins à plaindre; mais il faut qu'il convienne avec moi, qu'en renonçant à la providence et en secouant le joug de Dieu, il ne lui reste que l'un ou l'autre de ces deux partis, je veux dire, ou de mettre son appui dans les hommes, ou d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même. Or, des deux côtés sa condition est également déplorable; et quoi qu'il fasse, il est inévitablement et incontestablement malheureux. Car d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même, qu'y a-t-il, à le bien prendre, de plus terrible? et pour peu que l'homme se connaisse, est-il rien qui soit plus capable de le désolei et de le consterner? Si je me trouvais seul et sans guide dans une solitude affreuse, exposé à tous les risques d'un égarement sans retour, je serais dans des frayeurs mortelles. Si dans une pressante maladie je me voyais abandonné, n'ayant que moi-même pour veiller sur moi, je n'oserais plus compter sur ma guérison. Si dans une affaire capitale, où il s'agirait pour moi non-seulement de ma fortune, mais de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquait, je me croirais perdu et sans espérance. Gommeni donc au milieu du monde, de tant d'écueils et de pièges qui m'en-

Ht) SERMON •

vironnent, de tant de périls qui me menacent, de tant d'ennemis qui me poursuivent, de tant d'occasions où je puis périr, sans autre secours que moi-même, pourrai-je vivre en paix et n'être pas dans de continuelles alarmes? Aussi, chrétiens, ce qui fait tous les jours le malheur de l'homme, c'est l'homme môme obstiné à ne vouloir dépendre que de luimême : ce qui rend l'homme malheureux, ce n'est point ce qui est hors de lui, ni ce qui est au-dessus de lui, ni ce qui paraît même plus déclaré cont:e lai; mais il est luimême la source dé ses peines, parcequ'il veut être lui-même la règle de ses actions. Et il faut par nécessité que cela soit ainsi. Car comme, selon l'Écriture, les pensées des hommes sont incertaines, confuses, timides, surtout à l'égard de ce qui le touche, cogitationcs mortalium timidse, si l'homme réduit à lui-même ne suit que ses propres vues, dès lors le voilà dans l'inquiétude, dans l'irrésolution, dans le trouble, ne pouvant plus s'assurer de rien, obligé de se déûer de tout, livré à ses caprices, à ses inégalités, à ses inconstances, esclave d'une imagination qui le joue, sujet aux altérations d'uo. tempérament qui le domine. Comme il est rempli de passions, et de passions toutes contraires, il doit s'attendre à en être déchiré; et s'il se renferme dans lui-même,dès lors le voilà selon les différentes situations accablé de tristesse, saisi de crainte, envenimé de haine, infatué d'amour, dévoré d'une ambition démesurée, desséché des plus malignes envies, transporté de colère, outré de douleur, trouvant en lui-même, non pas un supplice, mais un enfer.

Je sais, chrétiens, qu'il y a une raison supérieure à tout cela, dont il peut et dont il doit s'aider : mais si d'une part elle lui est de quelque secours, que ne lui fait-elle pas souffrir de l'autre? A quoi lui sert, dit saint Augustin, cette raison non soumise à Dieu et bornée à ses faibles lumières, sinon à le rendre encore plus malheureux, à lui découvrir des biens auxquels il ne peut parvenir, à lui représenter des maux qu'il ne saurait éviter, à exciter en lui des désirs qu'il ne contente jamais, à lui causer des repentirs qui le tourmentent toujours, à lui donner du dégoût pour ce qu'il

a, à lui faire sentir la privation de ce qu'il n'a pas, à lai faire apercevoir dans le monde mille injustices qui le désespèrent et mille indignités qui le révoltent? Il raisonne surtout, mais ses raisonnements l'affligent: il prévoit tout, mais ses prévoyances le tuent; il aiïecte d'être prudent et sage, mais n'est-ce pas de cette prudence même et de cette vaine sagesse que naissent ses amertumes et ses chagrins? S'il se laissait conduire à Dieu, la seule vue d'une Providence occupée à veiller sur lui, fixerait ses pensées, bornerait sa cupidité, adoucirait ses passions, fortifierait sa raison; et dans ce calme de toutes les puissances de son âme, il serait heureux : mais parcequ'il veut l'être sans Dieu et par lui-même^ il ne trouve hors de Dieu et dans luimême que misère et affliction d'esprit

Que fera-t-il donc! convaincu de son insuffisance et ne voulant pas s'attacher à Dieu, mettra-t-il sa confiance dans les hommes? Ah! mes chers auditeurs, autre misère encore plus grande : car, dit le Saint-Esprit, malheur à celui qui s'appuie sur l'homme et sur un bras de chair : Maledictus qui confiait in homine^ et ponit carnem brachium s^um Jer. XVII). Et, en effet, sans parler du reste, à quelle servitude cet état n'engage-l-ilpas? quelle bassesse en secouant le joug de Dieu, de s'imposer le joug de l'homme, c'est-àdire, de ne plus vivre qu'au gré de l'homme, de ne plus subsister que par son crédit, de n'avoir plus d'autres volontés que les siennes, de ne plus faire que ce qui lui plaît, d'être obligé sans cesse à le prévenir, à le ménager, à le flatter; d'être toujours en peine si l'on est dans ses bonnes grâces ou si Ton n'y est pas, s'il est content ou s'il ne l'est pas? est-il un esclavage plus ennuyeux et plus fatigant? Mais dépendre de Dieu, dont je suis sur que la providence ne me peut manquer, voilà ce qui fait ma félicité, et ce qui faisait celle de saint Paul, quand il disait : Scio cui c.edidi (2 Tim.), je sais à qui j'ai confié mon dépôt. Au contraire, quand ; pense qu'au défaut de Dieu sur qui je ne veux pas me reposer, je confie ce dépôt, c'est-à-dire, ma destinée et mon sort, à des hommes volages, à des hommes intéressés, à des hommes amateurs d'eux-mêmes, qui ne me considèrent

il8 SERMON

que pour eux-mêmes, et qui compteront pour rien de m'abandonner dès que je commencerai de leur être à charge, ou que je cesserai de leur être utile : ah ! chrétiens, pour peu que j'aie de sentiments, il faut que j'avoue qu'il n'est rien de comparable à mon malheur. Et certes, dit saint Chrysostome, si cette providence aimable d'un Dieu pouvait être suppléée à notre égard par la protection des hommes, ce serait surtout par celle des princes, que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs ministres et de leurs favoris qui nous semblent tout-puissants dans le monde. Or, ce sont justement là ceux sur qui l'Écriture nous avertit de ne pas établir notre espérance, à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux : Nolite confidere inprinnipibus (Ps. XLV) : et afin que l'expérience nous rendît sensible ce point de foi, ce sont ceux dont la faveur opiniâtrement recherchée et inutilement entretenue, par une juste punition de Dieu, fait tous les jours plus de misérables, plus d'hommes trompés, délaissés, sacrifiés, et par conséquent plus de témoins de cette grande vérité, que dans les enfants des hommes, je dis même selon le monde, il n'y a point de salut : In filiis homimim, in quihus non est salus (Ibidem).

Cependant, chrétiens, voici le comble de l'aveuglement du siècle; quelque persuadé que fon soit d'une vérité dont on a tant de preuves et qu'il nous est si important de bien comprendre, on s'obstine à la combattre, et l'on aime mieux être malheureux en dépendant de la créature, que d'être heureux en s'assujettissant au créateur. Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence, de la dureté, de l'insensibilité de ces fausses divinités de la terre, par une espèce d'enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles, qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde ce qui se passe en eux, et voyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une

perpétuelle captivité. N'est-ce pas ainsi qu'ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités? Mais quand après bien des intrigues, leur politique vient à échouer, et que par une disgrâce imprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés : ah ! mes frères, s'écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils rendent un hommage solennel à cette providence dont ils n'ont pas voulu dépendre : et c'est alors même aussi que Dieu a son tour, et que par une espèce d'insulte que lui permet sa justice, et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt Du eorum in quibus habebant Muciam ? Surgant, et opitulentur vobis (Deuter. XXXII). Où sont ces Dieux dont vous vous teniez sûrs et qui devaient vous maintenir, ces dieux dont la protection vous rendait si fiers, où sont-ils ? Surgant, et in necessitate vos protegant (Ibidem) : qu'ils paraissent maintenant et qu'ils viennent vous secourir; c'étaient vos dieux, et vous faisiez plus de fond sur eux que sur moi : hé bien ! adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous êtes; et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu'ils vous tirent de l'abîme et qu'ils vous relèvent : Surgant et opitulentur vobis.

De là, chrétiens, quelle consolation pour un homme ainsi abandonné de Dieu, après qu'il a lui-même abandonné Dieu? quelle consolation, dis-je, surtout en certains états de la vie où la foi seule d'une providence nous peut soutenir? Car tandis que cette foi m'éclaire, et que je suis bien persuadé de ce principe, qu'il y a un Dieu dispensateur des biens et des maux, en sorte qu'il ne m'arrive rien que par son ordre et que pour mon salut et pour sa gloire, j'ai dans moi un soutien contre tous les accidents. Quelque indocile, quelque révolté même que je sois, selon les sentiments naturels, je ne laisse pas au moins dans la partie supérieure de mon âme, et suivant les vues que me donne la foi, de me dire à moi-même : j'ai tort de murmurer et de me plaindre : Dieu l'a ainsi ordonné; et puisque c'est sa volonté, je dois m'y soumettre. Or, en me condamnant de la sorte, je

me console et cette pensée me fortifie : quoique je ne la goûte pas peut-être d'abord, il suffit que je l'approuve et que j'y puisse revenir quand il me plaira, pour qu'elle me soit une ressource toujours présente dans ma douleur. Mais quand j'ai une fois effacé de mon esprit cette idée de la providence, s'il me survient une affliction de la nature de celles où la raison de l'homme est à bout, et qui ne peuvent recevoir de la part du monde aucun soulagement, où en suis-je, et que me reste-t-il, sinon de boire tout le calice et de le boire tout pur, comme les pécheurs, sans tempérament et sans mélange? Verumtamen fœx ejus non est exinaniia, bibent omnes peccatores terrœ (Ps. LXXIV). Or, dans le cours de la vie et des révolutions qui y sont si ordinaires, il n'est rien de plus commun que ces sortes d'états ; et Dieu le permet, chrétiens, pour nous convaincre encore plus sensiblement de la nécessité où nous sommes de nous attacher à sa providence, et pour nous faire voir la différence de ceux qui se confient en elle, et de ceux qui refusent de marcher dans ses voies : car de là vient qu'un juste affligé, persécuté, et si vous voulez opprimé, demeure tranquille, possède son âme dans la patience et dans une paix qui, selon l'apôtre, surpasse tout sentiment humain, tire de ses propres maux sa consolation; pourquoi? parcequ'il envisage dans l'univers une providence à qui il se fait un plaisir de se conformer : Dominus dédit, Dominus abstulit; sicut Domino placuit ita factum est (Job. I). C'est le Seigneur qui m'avait donné ces biens, c'est lui-même qui m'en a dépouillé, que son nom soit à jamais béni. Au lieu que l'impie frappé du coup qui l'atterre, fait, pour ainsi dire, le personnage d'un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux pur la terre, accusant ses amis, plein de fureur contre ses ennemis, se désespérant, et dans son désespoir n'ayant pas même, noa plus que le riche de l'enfer, une goutte d'eau, c'est-à-diro, d'onction et de consolation; pourquoi? parce que c'était dans le sein de la providence qu'il la pouvait puiser, et que cette source est tarie pour lui; ce qui faisait dire à saint Ghrysostome, que quiconque combat la provi-

dence, combat son bonheur, parceque le grand bonheur de l'homme est de croire une providence dans >le monde, et de lui être soumis.

Que dis-je, chrétiens ? et le mondain, tout rebelle qu'il est, n'est-il pas encore sous le domaine de la providence? Oui, il y est, et malgré lui il y sera; mais c'est cela même qui achève son malheur; car de deux sortes de providences qiK.' Dieu exerce sur les hommes, l'une de sévérité et l'autor de bonté, l'une de justice et l'autre de miséricorde, au même temps qu'il se soustrait à cette providence favorable en qui il devait chercher son repos, il se trouve livré à cette providence rigoureuse qui le poursuit pour lui faire sentir son empire le plus dominant; comme si Dieu lui disait : Tu n'as pas voulu te ranger sous celle-ci, tu souffriras de cellelà; car je les ai substituées l'une à l'autre par une loi éternelle et irrévocable; et dans l'étendue que je leur ai donnée, rien ne peut être hors de leur ressort. La providence de mon amour n'a pu t'engager; ce sera donc désormais la providence de ma justice qui te contiendra, qui te réprimera; qui par des vengeances tantôt secrètes, tantôt éclatantes, se fera sentir à toi; qui tantôt par des humiliations, tantôt par des afflictions, tantôt par des prospérités dont tu seras enivré, tantôt par des adversités dont tu seras accablé, tantôt par des douceurs qui t'empoisonneront le cœur, tantôt par des amertumes qui t'aigriront, qui te soulèveront et ne te corrigeront pas, te réduira malgré toi dans la dépendance. Et voilà comment Dieu tant de lois en a' usé envers certains pécheurs de marque; voilà comment il a traité un Pharaon^ un Nabuchodonosor, un Antiochus, et bien d'autres. Ils n'ont pas voulu le reconnaître comme père; ils ont été forcés à le reconnaître comme juge; ils n'ont pas voulu servir à glorifier sa providence aimable et bienfaisante; ils ont servi à glorifier sa providence souveraine et toute-puissante : Ponam te in exemplum (Nah. lil). Je ferai un exemple de toi. disait-il, par son prophète à un libertin, et c'est ce qu'il a fait et ce qu'il fait encore du peuple juif. Miracle subMstant de la providence d'un Dieu irrité : miracle qui seul peut

convaincre les esprits les plus incrédules, qu'il y a un premier maître et un Dieu dans le monde, devant lequel toute créature doit s'humilier et à qui il est juste que tout homme mortel obéisse. Si donc, mes frères, nous avons quelque égard à notre devoir ou à notre intérêt, soumettons-nous à 'ui et à sa providence. Soumettons-lui toutes nos entreprises; et sans négliger les moyens raisonnables qu'il nous permet d'employer pour les faire réussir, sans y épargner nos soins, du reste reposons-nous tranquillement et absolument sur lui du succès. Bénissons-le également, et dans les biens et dans les maux : dans les biens, en les recevant avec reconnaissance : dans les maux, en les supportant avec patience. Demandons-lui sans cesse que sa volonté s'accomplisse en nous; qu'elle s'accomplisse sur la terre et qu'elle s'accomplisse dans le ciel : sur la terre, où il veut nous sanctifier; et dans le ciel, où il veut nous couronner. C'est ce que je vous souhaite, etc.

Responderunt Jesu quidam de Scribis et Pharisœis dicentes : Magister, volumus à te signum videre. Qui respondens, ait il/ia : Gèneratio mala et adultéra signum quœrit^ et signum non dabitur ei nisi signum Jonœ PropJtetœ.

Quelques-uns des Scribes et des Pharisiens dirent à Jésus : Maître, nous voudrions bien voir quelque prodige de vous. Jésus leur répondit : Cette nation méchante et adultère demande un prodige, et il n'y en aura point d'autre ponr elle que celui du pi-ophèto Jonas.

Matth. XII

MADAiME *,

Ce fut une curiosité, mais une curiosité présomptueuse, une curiosité captieuse et maligne, qui porta les Pharisiens à faire cette demande au Sauveur du monde. Curiosité présomptueuse, puisqu'au lieu d'engager le Fils de Dieu par une humble prière, à leur accorder comme une grâce ce qu'ils demandaient, ils parurent l'exiger, comme s'ils n'eussent eu qu'à le vouloir pour être en droit de l'obtenir : Magister, volumus. Curiosité captieuse, puisque, selon le rapport d'un autre évangéliste, ils ne lui firent cette proposition que pour le tenter et que pour lui dresser un piège : Tentantes eum, signum de cœlo quxrebant (Luc llj. Curiosité maligne, puisqu'en cela même ils n'avaient point d'autre dessein que de le perdre, déterminés qu'ils étaient à tourner contre lui ses miracles mêmes, dont ils lui faisaient autant de crimes, et dont enfin ils se servirent pour le calomnier et pour l'opprimer. Car de là vint que le Fils de Dieu ne leur répondit qu'avec un zèle plein de sagesse

* La Reine.

d'une part, mais de l'autre plein d'indignation; qu'il ne satisfit à leur curiosité que pour leur reprocher au même temps leur incrédulité ; qu'il les traita de nation méchante et infidèle, Generatio mala et adultéra; enfin qu'il les cita devant le tribunal de Dieu, parcequ'il pi é voyait bien que le prodige qu'il allait leur marquer, mais auquel ils ne se rendraient pas, ne servirait qu à les confondre : Viri Ninivitœ iurgent in judicio adversùs generationem istam (Matth. XII). Voilà, mes chers auditeurs, le précis de notre Évangile, et dans l'exemple des pharisiens, ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous. Je m'explique. Nous vou' Lirions que Dieu nous fît voir des miracles pour nous confirmer dans la foi ; et Dieu nous en fait voir actuellement dont nous ne profitons pas, à quoi nous sommes insensibles ; et qui, par l'abus que nous en faisons, rendent notre endurcissement d'autant plus criminel qu'il est volontaire, puisqu'il ne procède, aussi bien que celui des pharisiens, que de notre perversité et de la corruption de nos cœurs. Or c'est ce que notre divin Maître condamne aujourd'hui dans ces prétendus esprits forts du judaïsme, et ce qui doit, si nous tombons dans leur infidélité, nous condamner nousmêmes. Tertullien a dit un beau mot, et qui exprime parfaitement le caractère de la profession chrétienne ; savoir, qu'après Jésus-Christ la curiosité n'est plus pour nous de nul usage, et que désormais elle ne nous peut plus être utile, beaucoup moins nécessaire; parceque depuis la prédica:iun de i'Évangile le seul parti qui nous reste est celui de croire et de soumettre notre raison, en la captivant, sous le joug de la foi : Nobis curiositale opus non est post Christum, ncc inquisilione post Evangelium (Tertull.). C'est ainsi qu'il s'en expliquait. Mais pour moi j'ose enchérir sur sa peiisée, et j'ajoute que qumd il no s se ait permis dans le christianisme de faire de n!)uvelles recher.hes, quand nous ..urions droit de raisonner sur notre foi et sur les mystères qu'elle nous révèle, nous trouvons dans Jésus-Ghri-t et dans son Évangile, non-seulement de quoi convaincre nos esprits, mais de quoi contenter pleinement notre curiosité : peur-

SUR t\ RELIGION CHRÉTIENNE. 125

quoi? parceque Jésu^-Ciirist nous a fait voir dans sa personne des prodiges si éclaiants et d'une telle évidence que nul esprit raisonnable n'y peut ré-ister, et que si nous n"en sommes pas touchés, cène peut être que l'effet d'une mauvaise dispo.^ition, dont nous serons responsables à Dieu, et qui ne suffira que trop pour attirer sur n«?us toutes les rigueurs de son jugement.

C'est l'importmte matière que f:ii entropris de traiter dans ce discours : et le puis-je faire, Madame, avec plus d'avantage qu'en présence de Votre Majesté, dont les sentiments et les exemples doivent être pour tout cet auditoire autant de preuves sensibles et convaincantes de ce que je veux aujourd'hui lui persuader? Car quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne, que de sanctifier au milieu de la cour et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde? et cela seul ne doit-il pas déjà nous faire conclure que cette religion est nécessairement l'ouvrage de Dieu, et non pas des hommes ? Plaise au ciel, chrétiens, qu'un tel miracle ne serve pas un jour de témoignage contre nous ! mais ne puis-je pas bien vous f ire la même menace que nous fait à tous le Fils de Dieu <:lans notre Évangile, en nous proposant Texemple d'une reine ? Regina surget injudi- CIO (Matth. XII). Le Sauveur du monde parlait d'une reine infidèle, et je parle d'une reine toute chrétienne. Cette reine du midi n'e.-t tant vantée, que pour être venue entendre la sage se de Salon on : Quia venil audire sapienliam Salomonis (Matt. XII) : mais, Madame, outre que vou- écoutez ici la sagesse même de Jésus-Christ et sa parole, que n'aurais-je point à diie de la pureté de votre foi, de l'anJeur de voire zèle pour les intérêts de Dieu, de la tendresse de votre amour pour le^ peuples, des soins vigilants et empressés de votre charité pour les pauvres, de ces fe ventes prières au pied des autels, de ces longues oraisons dans le secret de l'oratoire, de tant de saintes pratiques qui partagent une si belle vie, et qui font également le sujet de notre admiration et de notre édification ? Cependant, Madame, Votre Majesté n'attend point aujourd'hui de moi de justes éloges, mais une instruc-

m SERMON

tion salutaire ; et c'est pour seconder sa piété toute royale, que je m'adresse au Saint-Esprit, et que je lui demande par l'intercession de Marie les >umières nécessaires. Ave, Maria.

Ce n'est pas sans raison que /es pharisiens de notre Évangile, dans le dessein, quoique peu sincère, de connaître Jésus-Christ et de savoir s'il était Fils de Dieu, lui demandèrent un prodige qui vînt de lui, et dont il fût l'auleur : Magister, volumus à te signiim videre. Car il faut convenir, dit ?aint Augustin, qu'il y a des prodiges de deux différentes espèces ; les premiers qui viennent de Dieu, et les seconds qui viennent de l'homme ; les uns qui excitent l'admiration, parceque ce sont les témoignages visibles de l'absolue puissance du Créateur, et les autres qui ne causent que de l'horreur, parceque ce sont les tristes eflets du dérèglement de la créature ; ceux-là que nous révérons et que nous appelons miracles, et ceux-ci que nous regardons comme des monstres dans l'ordre de ia grâce. Faites-nous voir un prodige qui vienne de vous, disent les pharisiens à Jésus-Christ. Que fait ce Sauveur adorable ? Ecoutez-moi ; en ceci consiste tout le fond de cette instruction. De ces deux genres de prodiges ainsi distingués, il leur en fait voir un qui n'avait pu venir que de Dieu, et qui fut un miracle évident et incontestable ; je veux dire la foi des Ninivites convertis par la prédication de Jonas. Mais au même temps il leur en découvre un autre bien opposé et qui ne pouvait venir que d'eux-mêmes, savoir, le prodige ou le désordre de leur infidélité. Or nous n'avons, mes chers auditeurs, qu'à nous appliquer ces deux sortes de prodiges, pour nous reconnaître aujourd'hui dans la personne de ces pharisiens, et pour être obligés, par la comparaison que nous ferons de leur état et du nôtre, d'avouer que le reproche du Fils de Dieu ne nous convient peut-être pas moins qu'à ces faux docteurs de la loi; que dans le sens qu'il l'entendait , peut-être ne sommesnous pas moins qu eux une nation corrompue et adultère, et qu'il pourrait avec autant de raison nous appeler à ce jugement redoutable, où il les cita en leur adressant ces pa-

rôles : Viri Ninivitœ surgcnt in judicio cum generatione istâ. Car je prétends, et en deux propositions, voici le partage de ce discours, comprenez-les : je prétends que Jésus-Christ, dans rétablissement de sa religion, nous a fait voir un miracle plus authentique et plus convaincant que celui des Ninivites convertis, et c'est le grand miracle de la conversion du monde et de la propagation de l'Évangile, que j'appelle le miracle de la foi : ce sera le premier point. Je prétends que nous opposons tous les jours à ce miracle un prodige d'infidélité, mais d'une infidélité bien plus monstrueuse et plus condamnable que celle même des pharisiens : ce sera le second point. Deux prodiges encore une fois; l'un surnaturel et divin, c'est le monde sanctifié par la prédication de l'Évangile; l'autre trop naturel et trop humain, mais néanmoins prodige, c'est le désordre de notre infidélité. Deux titres de condamnation que Dieu produira contre nous dans son jugement, si nous ne pensons à le prévenir, en nous jugeant dès à présent nous-mêmes. Miracle de la foi : prodige d'infidélité. Miracle de la foi, que Dieu nous a rendu sensible, et que nous avons continuellement devant les yeux : prodige d'infidéUté, dont nous n'avons pas soin de nous préserver et que nous tenons caché dans nos cœurs. Miracle de la foi, qui vous remplira d'une confusion salutaire, en vous faisant connaître l'excellence de la grandeur de votre religion : prodige d'infidélité, qui peut-être, si nous n'y prenez garde, après avoir été la source de votre corruption, sera le sujet de votre éternelle réprobation. L'un et l'autre demande une attention particuUère.

Page 1