HENRI DE LA TOUR-D'AUVERGNE
TICOMTB DB TUREMIfB *
Ptevenmt eum omnit pofuhu Itratl planetm magtu) . •< lugebant diei muUotf tt dixê- Tunt : Qu(nM^ ceeidit pottnt, çui »al9um faciêbat populum ItraMl? (I HaCh., 9 .)
Tout le peuple le pleura amirement; et, après avoir plearé durant plosienn jours, Us s*6erièreat : Gomment est mort cet homme poissant, qui sanyait le penple d1sra£l T
Je ne puis, Messieurs, vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens tous entretenir, qu'en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l'Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée^ : cet homme, qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre; qui couvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis avec Tépée; qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits , dont la mémoire doit être étemelle.
Cet homme qui défendait les villes de Juda, qui domptait l'orgueil des enfants d'Ammon et d'Ésaû, qui revenait chargé des dépouilles de Samarie , après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères; cet honune que Dieu
4. Ce Ait pendant la seconde année dn règne de Lonis XIH qne Tnrenne vint au monde, le il de septembre 1611 ; il était le second fils de Henri de la Tonr^l'Au?ergne, duc de Bouillon, prince souTtrain de Sedan, et d*£lisabeth de Nassau , illle de Goillanme l«r de Nassau , prince dX)range.
Cette oraiaon a été prononcée à Paris, dans Féglise de Saint-Snstache, le dixième joor de janTierl676.
t. I Mac, m, 4, 5, etc.
ORAISON FUNÈBRE DE M. DE TURENNE. d5
avait mis autour d'Israël , comme un mur d'airain où se brisèrent tant de fois toutes les forces de TAsie, et qui, après avoir débit de nombreuses armées , déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie , venait tous les ans , comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire , et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie que l'honneur de l'avoir servie. Ce vaillant homme poussant enfin , avec un courage invincible, les ennemis qu'il avait réduits & une fuite bontease , reçut le coup mortel , et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident , toutes les villes de Judée furent émues, des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence , d'une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la tristesse , la pitié, la crainte , ils s'écrièrent : < Comment est mort cet homme puissant, qui c sauvait le peuple d'Israël! » A ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs; les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : c Comment est mort cet homme puissant, qui sauvait c le peuple d'Israël ! »
Chrétiens qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu , ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois? Ne vous reconnaissez-vous pas dans rafQiction que j'ai décrite, et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l'Écriture, celui dont je viens vous parler? La vertu et le malheur de l'un et de l'autre sont semblables ; et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de lui. G si l'esprit divin, l'esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu , et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d'actions édifiantes et glorieuses!
Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornements d'une grave et solide éloquence qiie la vie et la mort
de très-haut et très-puisant prince Henri de la Tour-d'Àuvergne, vicomte de Turenne , maréchal général des camps et armées du roi, et colonel général de la cavalerie légère? Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire, conduites d'armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campements bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis vaincus par la force , dissipés par l'adresse , lassés et consumés par une sage et noble patience? Où peut-on trouver tant et de si puissants exemples que dans les actions d'un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de la patrie ; grand dans l'adversité par son courage , dans la prospérité par sa modestie , dans les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété? .Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes et plus touchants qu'une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires , et rompu les plus douces espérances de la paix? Puissances ennemies de la France, vous vivez , et l'esprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puissie^vous seulement reconnaître la justice de nos armes, recevoir la paix que, malgré vos pertes, vous avez tant de fois refusée , et dans l'abondance de vos larmes éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureusement allumée ! À Dieu ne plaise que je porte mes souhaits plus loin ! les jugements de Dieu sont impénétrables. Mais vous vivez, et je plains eu cette chaire un sage et vertueux capitaiUe, dont les intentions étaient pures, et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et plus étendue.
Retenons nos plaintes, Messieurs; il est temps de commencer son éloge, et de vous faire voir comment cet homme puissant triomphe des ennemis de TÉtat par sa valeur, des passions de l'âme par sa sagesse , des erreurs et des vanités du siècle par sa piété. Si j'interromps cet ordre de mon discours, pardonnez un peu de confusion dans un sujet qui nous a causé tant de trouble* Je confondrai quelquefois peut-être le général d'armée , le sage, le chrétien. Je louerai tantôt les victoires , tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d'actions , je les découvrirai dans leurs principes ; j'adorerai le Dieu des armées,
j*invoquerai le Dieu de la paix , je bénirai le Dieu des miséri cordes , et j'attirerai partout votre attention , non par la force de Téloquence, mais par la vérité et par la grandeur des vertus dont je suis engagé de vous parler.
PHEMIÉRE PARTIE,
N'attendez pas, Messieurs, que je suive la coutume des ora* teurs, et que je loue M. de Turenne comme on loue les hommes ordinaires. Si sa vie avait moins d'éclat, je m'arrêterais sur la grandeur et la noblesse de sa maison ; et si son portrait était moins beau, je produirais ici ceux de ses ancêtres. Mais la gloire de ses actions efface celle de sa naissance, et la moindre louange qu'on peut lui donner, c'est d'être sorti de Fancienne et illustre maison de la Tour-d'Auvergne, qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs, qui a donné des maîtres à l'Aquitaine , des princesses à toutes les cours de l'Europe, et des reines mêmes à la France.
Mais que dis-je? il ne faut pas l'en louer ici, il faut l'en plaindre. Quelque glorieuse que fût la source dont il sortait, l'hérésie des derniers temps l'avait infectée. Il recevait avec ce beau sang des principes d'erreur et de mensonge; et, parmi ses exemples domestiques, il trouvait celui d'ignorer et de combattre la vérité. Ne faisons donc pas la matière de son éloge de ce qui fut pour lui un sujet de pénitence, et voyons les voies d'honneur et de gloire que la providence de Dieu lui ouvrit dans le monde, avant que sa miséricorde le retirât des voies de la perdition et de l'égarement de ses pères.
Avant sa quatorzième année, il commença de porter les armes. Des sièges et des combats servirent d'exercice à son enfance , et ses premiers divertissements furent des victoires. Sous la discipline du prince d'Orange, son oncle maternel, il apprit l'art de la guerre en qualité de simple soldat, et ni l'orgueil ni la paresse ne l'éloignèrent d'aucun des emplois où la peine et l'obéissance sont attachées. On le vit en ce deniier rang de la milice ne refuser aucune fatigue et ne craindre aucun péril; faire par honneur ce que les autres faisaient par néces-
site , et ne se distinguer d'eux que par un plus grand attachement au travail, et par une plus noble application à tous ses devoirs.
Ainsi commençait une vie dont les suites devaient être si glorieuses, semblable à ces fleuves qui s'étendent à mesure qu'ils s'éloignent de leur source, et qui portent enfin partout où ils couleAt la commodité et l'abondance. Depuis ce temps il a vécu pour la gloire et pour le salut de l'État. Il a rendu tous les services qu'on peut attendre d'un esprit ferme et agissant, quand il se trouve dans un corps robuste et bien constitué. Il a eu dans la jeunesse toute la prudence d'un âge avancé, et dans un âge avancé toute la vigueur de la jeunesse. Ses jours ont été pleins * , selon les termes de l'Écriture ; et comme il ne perdit pas ses jeunes années dans la mollesse et dans la volupté, il n'a pas été contraint de passer les dernières dans l'oisiveté et dans la faiblesse.
Quel peuple ennemi de la France n'a pas ressenti les eflets de sa valeur, et quel endroit de nos frontières n'a pas servi de théâtre à sa gloire? Il passe les Alpes; et, dans les fameuses actions de Casai, de Turin, de la route de Quiers, il se signale par son courage et par sa prudence ; et Tltalie le regarde comme un des principaux instruments de ces grands et prodigieux succès qu'on aura peine à croire un jour dans l'histoire. Il passe des Alpes aux Pyrénées, pour assister à la conquête de deux importantes places ^ qui mettent une de nos plus belles provinces à couvert de tous les efforts de l'Espagne. Il va recueillir au delà du Rhin les débris d'une armée défaite; il prend des villes*, et contribue au gain des batailles \ Il s'élève ainsi par degrés , et par son seul mérite, au suprême commandement, et fait voir dans tout le cours de sa vie ce que peut pour la défense d'un royaume un général d'armée qui s'est rendu digne de commander en obéissant, et qui a joint à la valeur et au génie l'application et l'expérience.
Ce fut alors que son esprit et son cœur agirent dans toute leur
I . Diet pleni iweniuMur in eii. Fsalm., lxxo, iO, i. Perpignan «t GoUioime.