‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 9 sur 121 · fioT., xm · texte numérisé non relu

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providence de Dieu Fa séparée du monde, elle a quitté les honneurs avec autant de générosité que vous en avez eu à les fuir. Sortant du Louvre, elle a pratiqué des vertus que Ton n'apprend, ce semble, que dans les cloîtres; et, après s'être acquittée de tous ses devoirs à la cour, elle a souffert comme vous souffrez dans vos cellules, sans murmurer et sans se plaindre.

Que dis-je, Mesdames, sans se plaindre? Oublié-je ce que j'ai vu , ce que j'ai oui ? ces soupirs sortis du fond de son oœm% cette tristesse peinte sur son visage, ces paroles mêlées de douleur et de crainte? Ne craignez rien qui fasse tort à sa mémoire et à sa vertu. Cette émotion dont je vous parle n'était pas une faiblesse d'esprit, c'était un zèle de pénitencef; ce n'était pas une marque d'attachement à la vie, c'était le regret d'avoir eu sujet de s'y attacher. Elle craignait d'avoir été trop heureuse, et de ne souffrir pas assez; et, rappelant dans l'amertume de son Ame ces années qu'elle avait passées dans les honneurs et dans la gloh^e : c Je ne me plains pas de mourir, disait-^Ue, je t me plains d'avoir vécu trop heureusement. Les peines que le c ciel m'envoie ne sont pas proportionnées aux prospérités que < j'en ai reçues; et je souffre de ce que je ne souffre pas assez. » Et nous rechercherons après cela, pécheurs et mortels que nous sommes, une joie qui passe et qui ne laisse que du regret 1 et nous prendrons pour objet de notre ambition ces honneurs qui doivent être un jour des sujets de tristesse et de crainte ! Et nous appellerons bonheur de notre vie ce qu'il faut quitter, ce qu'il faut hair, ce qu'il faut expier à notre mort I

Pardonnez, Mesdames, ce mouvement de zèle. Ce que je dis pour confondre les personnes du siècle doit servir à vous consoler, et à vous faire comprendre que vous êtes heureuses d'avoir renoncé vous-mêmes aux grandeurs et aux prospérités mondaines : heureuses encore de ce que votre illustre sœur, après en avoir eu tout l'éclat, en a reconnu toute la misère. Oui, elle a reconnu qu'il 7 avait en elles je ne sais quelle malignité qui les rendait souvent criminelles, et toujours au moins dangereuses. Elle a cru qu'il fallait employer une partie de sa vie à pleurer celle où le monde avait eu trop de part; elle n'a plus pensé qu'à accomplir son temps de pénitence, elle n'a pas même voulu souhaiter d'être moins infirme.

Souffrir la maladie avec patience, être dans Findifférence de la maladie ou de la santé, ne regretter pas ses prospérités passées» ne désirer pas même d'être délivrée des langueurs pr6* sentes : cette suspension de désirs entre la vie et la mort, et cette volonté soumise à celle de Dieu, ne sont-ce pas des caractères d*une âme chrétienne? Tristes mais fidèles témoins de ses derniers senthnents, combien de fois vous a-t-elle dit : « Je ne cfais point de vœux pour ma santé; j*en fois qui sont plqs c dignes de Dieu, qui sont plus importants pour moi : je lui c demande qu'il me sauve, et non pas qu'il me guérisse. » Qu'elle était éloignée de la faiblesse ordinaire de ceux qui tombent dans les infirmités ! Ils se flattent incessamment de l'espérance de leur guérison: accablés de douleur et d'ennui, ils emploient toute la force qui leur reste à (aire des vœux pour leur santé. S'ils ne peuvent lever les mains ni les yeux au ciel, ils y adressent leurs soupirs. Une partie d'eux-mêmes est déjà morte, que l'autre désire de vivre. Lors même qu'ils souhaitent l'immortalité, ils voudraient arrêter la mort qui les y conduit; et, s'approchant du ciel où ils aspirent, ils regardent encore, presque sans y penser, la terre qu'ils quittent : tant le désir de vivre est naturel à tous les hommes ! tant on espère ce qu'on désire 1

Notre généreuse malade s'est regardée comme une victime destinée au sacrifice ; elle a vu venir le coup sans demander grftce. Elle n'a pas souhaité de vivre, quoiqu'elle eût vécu avec tant d'éclat et tant de douceur; elle n'a pas souhaité de mourir, quoique sa vie languissante lui fût à charge. Abattue par ses maux et non par ses chagrins, elle n'avait que le désir d'accomplir la volonté du Seigneur, dût-il prolonger $cs jours pour prolonger ses peines, dût-il augmenter ses douleurs pour consommer sa pénitence.

La providence do Dieu a permis, Mesdames, que vous l'ayez vue en cet état. Ceux qui admiraient sa fermeté perdirent la leur; ceux qui la plaignaient paraissaient presque les seuls à plaindre. La pitié fut plus cruelle que la douleur; et ceux qui voyaient le mal étaient plus tristes et plus changés que celle même qui le souffrait. Je recueillerais ici volontiers tous les sentiments tendres et généreux de sou illustre époux. Je vous

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renouYellerais le souvenir de celte affliction si cfirélienne, de ces prières si touchantes, de ces exhortations si vives et si pieuses y de cette tristesse si sage et si forte tout ensemble, et de cette charité sensible qui, selon les termes de réponse des Cantiques * fait sur nous les mêmes impressions que la mort. Mais faut-il vous attendrir par la douleur de ceux qui vivent, vous qui êtes déjà si touchées par la perte que vous â\êt faite !

Éloignons encore un peu , si nous pouvons, ces idées funestes de mort : cessons de penser à notre héroïne, pour admirer la tendresse et la piété de son illustre fille. Nous Tavons vue deux ans entiers dans toutes les fonctions de la charité. Tantôt elle employait ses pieuses mains au soulagement de la malade, tantôt elle les levait au ciel pour demander à Dieu sa sauté. Attachée auprès de son lit, où elle sacrifiait toute sa joie, prosternée au pied des autels, où elle offrait à Dieu toutes ses peines, elle se partageait entre ses soins et ses prières, en un âge où les devoirs domestiques passent pour contrainte, et où il semble qu'on ne doive vivre que pour soi ; en un siècle où la discipline des mœurs est relâchée, où les liens du sang et de la nature ne serrent presque plus les cœurs, et où il ne reste de l'ancienne piété qu'autant qu'il en faut pour la bienséance. Que Dieu et la nature lui rendent ce qu'elle a fait pour l'un et pour l'autre , et lui donnent des enfants qui soutiennent la gloire de leur naissance, et, pour dire encore plus, qui lui ressemblent, et qui aient pour elle ces sentiments tendres et respectueux qu'elle a conservés pour son incomparable mère jusqu'à sa mort.

Mais, hélas ! je prononce y sans y penser, cette funeste parole, et, quelque digression que je cherche, je reviens malgré moi à ce cruel sujet de mon discours. Retenons nos larmes ; ce serait faire tort à la mémoire de cette femme forte que de montrer de la faiblesse. Parlons de sa mort, s'il se peut, aussi constamment qu'elle est morte.

Qui est celui qui ne frémisse au seul nom de la mort? qui ne soit saisi d'horreur et de crainte à la vue de la mort d'autrui, et à la simple pensée de la sienne propre , soit par une prévention d'esprit qui nous fait regarder la fm de notre vie comme le plus

t. Fortit 4êt ut «or« éUtûtio. Gamt. vm, «.

grand de tous nos malheurs ; soit par une providence de Dieu , qui veut que Tbomme ressente Tamertume des maladies et de la mort , depuis qu'il a perdu par son péché le plaisir d'être sain et d*ètre immortel; soit enfin par un juste miis terrible jugement de Dieu y qui laisse quelquefois dans les frayeurs de la mort ceux qui ont passé leur vie dans les plaisirs et dans la mollesse, et qui abandonne à leur crainte et à leur douleur ceux qui se sont abandonnés à leurs désirs et à leurs passions déré* glées. Alors on s'cQraic à la vue d'un confesseur, comme s'il ne venait que pour prononcer des arrêts de mort. On éloigne les derniers sacrements, comme si c'étaient des mystères de mauvais augure. On rejette les vœux et les prières que l'Église a institués pour les mourants, comme si c'étaient des vœux meurtriers et des j)rières homicides. La croix de Jésus-Christ, qui doit être un sujet de confiance, devient à ces esprits lâches un objet de terreur; et, pour toute disposition à la mort, ils n'ont que l'appréhension ou la peine de mourir. Quels funestes égards ! quels ménagements criminels n'a-t-on pas pour eux ! Bien loin de leur faire voir leur perte infaillible , à peine les avertit-on de leur danger; et lors même qu'ils sont mourants, on n'ose presque leur dure qu'ils sont mortels. Cruelle pitié, qui les perd de peur de les effrayer ! crainte funeste, qui les rend insensibles à leur salut !

La mort de notre illustre duchesse n'a pas été de ces morts imprévues ou dissimulées. Elle l'a vue plusieurs fois dans son plus terrible appareil sans en être émue ; elle Ta sentie sur elle-même sans s'étonner. Cette langueur, ces abattements, ces diminutions, que TertuUien appelle des portions de la mort, ne la lui &isaienl-ils pas éprouver par avance? Ces rechutes, ces agonies fréquentes, ne lui servaient-elles pas comme d'apprentissage à bien mourir? La main de Dieu, qui donne la vie et la mort, qui conduit sur le bord du tombeau , et qui en retire, semblait l'immoler et la faire revivre plusieurs fois, pour la disposer à son dernier sacrifice. La désolation de ses domestiques, les entretiens et les avis pieux et sincères de son directeur, le corps et le sang de Jésu&Christ reçus plusieurs fois comme viatique, la sainte onction des mourants appliquée deux fois en moins d'une année, n'était-ce pas des avertissements qu'il fallait

se préparer à la mort? Ces derniers remèdes, que l'Eglise emploie pour le salut des fidèles, ne faisaient-ils pas voir Textrémité de sa maladie?

Le courage qu'elle témoignait en souffrant faisait qu'on lui parlait hardiment de ses souffrances. Ceux-là même qui prenaient le plus de part à sa vie osaient lui annoncer sa mort. Cependant vîtes -vous changer son visage? ses yeux furent-ils jamais moins sereins? perdit-elle quelque chose de sa tranquillité ordinaire? sa voix fut-elle moins ferme jusqu'à la fin? Il est vrai qu'elle n'en eut que pour Dieu dans ses derniers jours. L'interrogeait-on sur ses maux, lui faisait-on des questions plus nécessaires pour son soulagement que pour son salut, elle était muette, elle était insensible. Lui parlait-on des dispositions à la mort, elle recueillait dans son sein tout ce qui lui restait de force et de sentiment, pour rendre raison des mouvements de son âme; et, ne prenant plus aucune part au monde, elle ne parlait qu'à ceux à qui elle devait répondre de sa résignation et de sa foi.

Je n'aurais plus qu'à reprendre les paroles de mon texte, et à finir par où j'ai commencé. Car que me reste-t-il à vous dire , Mesdames? Vous représenterais-je des exemples? votre profession vous engage assez à une vie pénitente. Vous marqueraisje la fragilité des grandeurs et des plaisirs du siècle ? je vous ai déjà dit que vous y avez renoncé. Vous exhorterais-je à modérer votre douleur? vous n'êtes pas de ces Ames païennes qui, n'ayant point d'espérance solide , n'ont point aussi de véritable consolation. Je chercherais peut-être dans les raisonnements des philosophes et dans la persuasion de la sagesse humaine ce qu'il faut trouver dans les pures sources de la vérité. Il faut que Jésus-Christ vous parle lui-même, comme il parlait autrefois à deux sœurs illustres par leur piété, par leur retraite, par les fonctions de la charité qu'elles avaient exercées, et par une affliction pareiUe à la vôtre. Il vous dira : Cette sœur que vous pleurez n'est pas morte *• Tous ceux qui croient et vivent en moi ne mourront jamais. Vous l'avez , ce semble, perdue ; au moins vous l'avez pleurée. Cependant elle est vivante en moi, qui suis

la résurrection et la vie. Ne le croycz-Yous pas ainsi? Si je pénètre dans Yos sentiments, si j'entends bien la voix de votre cœur, il me semble que chacune de vous , animée d'une foi vive et d'une espérance sincère, pense ce que pensaient ces filles affligées et soumises, et qu'elle répond ce qu'une d'elles répondit : Je le crois, Seigneur, je le crois.

Pour vous, chrétiens, qui tenez encore au monde par vos passions, par vos désirs , par vos espérances , rentrez en vousmêmes, reconnaissez les illusions et les tromperies du monde; que cette mort qui vous a touchés vous serve de disposition à la vôtre. Plut à Dieu que cette illustre morte pût encore vous exhorter elle-même ! Elle vous dirait : Ne pleurez pas sur moi , Dieu m'a retirée par sa grâce des misères d'une vie mortelle; pleurez sur vous , qui vivez encore dans un siècle où l'on voit, où l'on souffre , et où l'on fait tous les jours beaucoup de mal ; apprenez en moi la fragilité des grandeurs humaines. Qu'on vous couronne de fleurs, qu'on vous compose des guirlandes; ces fleurs ne seront bonnes qu'à sécher sur votre tombeau : que votre nom soit écrit dans tous les ouvrages que la vanité de l'esprit veut rendre immortels : que je vous plains, s'il n'est pas écrit dans le livre de vie ! Que les rois de la terre vous honorent : il vous importe seulement que Dieu vous reçoive dans ses taber* nacles éternels. Que toutes les langues des hommes vous louent : malheur à vous, si vous ne louez Dieu dans le ciel avec ses anges ! Ne perdez pas ces moments de vie, qui peuvent vous valoir une éternité bienheureuse. Trois ans de langueur, trois ans de pénitence , ne sont pas donnés à tout le monde. Profitons de ces instructions; bénissons Dieu avec elle, et tâchons de nous rendre dignes des grâces qu'il lui a faites et de la gloire qu'il lui a donnée.

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