‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 102 sur 121 · I. Job, XIX · texte numérisé non relu

I. Job, XIX

là-dessus de fermeté et de bravoure. Mais dès qu*il est frappé de la main de Dieu; dès que la mort se fait voir de près , que les portes de l'éternité s'ouvrent à lui , et qu'il touche enfin à cet avenir terrible contre lequel il avait paru si rassuré : ah! il devient alors, ou faible, tremblant, éploré, levant au ciel des mains suppliantes ; ou sombre, taciturne, a^ité, roulant au dedans de lui des pensées affreuses, et n'attendant pas plus de ressources, du côté de Dieu, de la faiblesse de ses lamentations et de ses larmes, que de ses fureurs et de son désespoir.

Oui, mes frères, cet infortuné qui s'était toujours endormi ,dans ses désordres, toujours flatté qu'il ne fallait qu'un bon moment, qu'un sentiment de componction à la mort pour apaiser la colère de Dieu , désespère alors de sa clémence. En vain on lui parle de ses miséricordes étemelles; il comprend à quel point il en est indigne; en vain le ministre de l'Église tâche de rassurer ses frayeurs, en lui ouvrant le sein de la clémence divine; ces promesses le touchent peu, parce qu'il sent bien que la charité de rÉglise , qui ne désespère jamais du salut de ses enfants, ne change pourtant rien aux arrêts formidables de la justice de Dieu; en vain on lui promet le pardon de ses crimes : une voix secrète et terrible lui dit au fond du cœur qu'il n'y a point de salut pour l'impie, et qu'il ne faut pas compter sur des espérances qu'on donne à ses malheurs plutôt qu'à la vérité ; en vain on l'exhorte de recourir aux derniers remèdes que la religion offre aux mourants : il les regarde comme ces remèdes désespérés, qu'on hasarde lorsqu'il n'y a plus d'espérance, et qu'on donne plus pour la consolation des vivants que pour l'utilité de celui qui meurt. On appelle des serviteurs de Jésus-Christ pour le soutenir dans cette -^demière heure ; et tout ce qu'il peut faire, c'est d'envier en secret leur destinée, et détester le mal* heur de la sienne. On lui met dans la bouche les paroles des livres saints, et les sentiments d'un roi pénitent; et il sent bien que son cœur désavoue ces expressions divines, et que des paroles qu'une charité ardente et une componction parfaite a formées, ne conviennent pas à un pécheur surpris comme lui dans ses désordres. On assemble autour de son lit ses amis et ses proches , pour recueillir ses derniers soupirs ; et il en détourne les yeux, parce qu'il retrouve encore au milieu d'eux le souve-

air de ses crimes. Le ministre de TÉglise lui présente uu Dieu mourant; et cet objet si consolant, et si capable d'excitersa confiance, lui reproche tout bas ses ingratitudes et Tabus perpétuel de ses gr&ces. Cependant la mort approche; le prêtre tâche de soutenir par les prières des mourants ce reste de vie qui l'anime encore : < Partez, Âme chrétienne, » lui dit-il, Pro^ ficiscerey anima chrisiiana. Il ne lui dit pas : Prince, grand du monde, partez. Durant sa vie, lea monuments publics pouvaient à peine suffire au nombre et à Torgueil de ses titres : dans ce dernier moment on ne lui donne que le titre tout seul qu*il avait reçu dans le baptême, le seul dont il ne faisait aucun cas, et le seul qui lui doit depieurer éternellement. Prqficiscere , anima ehristiana: c Partez, âme chrétienne. » Hélas! elle avait vécu comme si le corps eût été tout son être ; elle avait môme tAché de se persuader que son âme n*était rien ; que Thomme n*était qu'un ouvrage de chair et de sang, et que tout mourait avec nous : et on vient lui déclarer que c'est son corps, qui n'était rien qu'un peu de boue, qui va se dissoudre; et que tout son être immortel , c'est cette âme , cette image de la Divinité , cette intelligence seule capable de l'aimer et de la connaître, qui va se détacher de sa maison terrestre , et paraître devant le tribunal redoutable. « Partez , âme chrétienne : » vous aviez regardé la terre comme votre patrie , et ce n'était qu'un lieu de pèlerinage dont il fout partir; rÉglise croyait vous annoncer une nouvelle de joie, la fin de votre exil , le terme de vos misères, en vous annonçant la dissolution du corps terrestre : hélas ! et elle ne vous annonce qu'une nouvelle lugubre et effroyable, et le commencement de vos malheurs et de vos peines, c Partez donc, < âme chrétienne : » Proficiscere, anima ehristiana^ âme marquée du sceau du salut, que vous avez effacé; rachetée du sang de Jésus-Christ, que vous avez foulé aux pieds; lavée par la grâce de la régénération y que vous avez mille fois souillée; éclairée des lumières de la foi, que vous avez toujours rejetées; comblée de toutes les miséricordes du ciel, que vous avez toujours indignement profanées : < Partez,* âme chrétienne; > allez porter devant Jésus-Christ ce titre auguste, qui devait être le signe magnifique de votre salut, et qui va devenir le plus grand de vos crimes : Proficiscere ^ anima ehristiana.

Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans le souvenir du passé que des regrets qui l'accablent ; dans tout ce qui se passe à ses yeux, que des images qui Taffligent ; dans la pensée de l'avenir, que des horreurs qui l'épouvantent; ne sachant plus à qui avoir recours, ni aux créatures qui lui échappent, ni au monde qui s'évanouit, ni aux hommes qui ne sauraient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste qu'il regarde comme un ennemi déclaré, dont il ne doit.plus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs, il se tourmente, il s'agite pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même; il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche, qui exprime les fureurs de son âive; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots qu'on n'entend qu'à demi, et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux, et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour qu'ils expriment; il entre dans des saisissenients, où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout ou l'âme qui sent l'approche de son juge ; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ses soupirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin , au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entr'ouvre d'elle-même, tout son corps frémit; et, par ce dernier effort, son âme Infortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue , tombe entre les mains de Dieu, et se trouve seule au pied du tribunal redoutable.

Mes frères, ainsi meurent ceux qui ont oublié Dieu pendant leur vie , ainsi mourrez^vous vous-mêmes , si vos crimes vous accompagnent jusqu'à ce dernier moment. Tout changera à vos yeux, et vous ne changerez pas vous-mêmes. Vous mourrez, et vous mourrez pécheurs , comme vous avez vécu, et votre mort sera semblable à votre vie. Prévenez ce malheur : vivez de la vie des justes, et votre mort, semblable à la leur, ne sera accompagnée que de joie, de douceur, et de consolation : c'est ce que nous allons voir dans la suite de ce discours.

SECONDS PARTIE

Je sais que la mort a toujours quelque chose de terrible pour les Ames même les plus justes. Les jugements de Dieu, dont elles craignent toujours les secrets impénétrables; les ténèbres de leur propre conscience, où elles se figurent toujours des souillures cachées et connues de Dieu seul ; la vivacité de leur foi et de leur amour, qui grossit toujours à leurs yeux leurs fautes les plus légères; enfin, la dissolution toute seule du corps terrestre, et Thorreur naturelle du tombeau; tout cela laisse toujours à la mort je ne sais quoi d'afTreux pour la na* ture, qui fait que les plus justes même , comme dit saint Paul, voudraient, à la vérité, être revêtus de Timmortalité qui leur est promise, mais sans être dépouillés de la mortalité qui les environne.

Il n*est pas moins vrai cependant que la grâce surmonte en eux cette horreur de la mort qui leur vient de la nature; et que dans ce moment, soit qu'ils rappellent le passé, dit saint Bernard, soit qu'ils considèrent ce qui se passe à leurs yeux, soit qu'ils se tournent du côté de l'avenir, ils trouvent dans le souvenir du passé la fin de leurs peines, requies de labore; dans tout ce qui se passe à leurs yeux, une nouveauté qui les remplit d'une joie sainte, gaudium denovitate; dans la pensée de l'avenir, l'assurance de réternité qui les transporte, securiias de œtemitate: de sorte que les mêmes situations qui forment le désespoir du pécheur mourant, deviennent alors une source abondante de consolation pour l'âme fidèle.

Je dis, soit qu'ils rappellent le passé. Et ici, mes frères, représentez-vous au lit de la mort une âme fidèle , qui depuis longtemps se préparait à ce dernier moment , amassait par la pratique des œuvres chrétiennes un trésor de justice pour ne pa^ aller paraître vide devant son juge, et vivait de la foi, pour mourir dans la paix et dans la consolation de l'espérance : représentez-vous cette âme arrivée enfin à cette dernière heure , qu'elle n'avait jamais perdue de vue, et à laquelle elle avait toujours rapporté toutes les peines, toutes les privations, toutes les violences, tous les événements de sa vie mortelle. Je dis

que rien n'est plus consolant pour elle que le souvenir du passé 9 de ses souffrances , de ses macérations, de ses renoncements» de toutes les situations qu'elle a éprouvées : requies et tabore.

Oui 9 mes frères, il vous parait affreux maintenant de souffrir pour Dieu. Les plus légères violences que la religion exige, vous paraissent accablantes : un jeûne seul vous abat et vous rebute; la seule approche des jours de pénitence vous jette dans l'ennui et dans la tristesse ; vous regardez comme malheureux ceux qui portent le joug de Jésus-Christ, et qui renoncent au monde et h tous ses plaisirs pour lui plaire. Mais au lit de mort, la pensée la plus consolante pour une &me fidèle, c'est le souvenir des violences qu'elle s'est faites pour son Dieu. Elle comprend alors tout le mérite de la pénitence , et combien les hommes sont insensés de disputer à Dieu un instant de contrainte, qui doit être payé d'une félicité sans fin et sans mesure. Car ce qui la console, c'est qu'elle n'a sacrifié que des plaisirs d'un instant, et dont il ne lui resterait alors que la confusion et la honte ; c'est que tout ce qu'elle aurait souffert pour le monde serait perdu pour elle dans ce dernier moment : au lieu que tout ce qu'elle a souffert pour Dieu, une larme, une violence, un goût mortifié, une vivacité réprimée, une vaine satisfaction sacrifiée, tout cela ne sera jamais oublié, et durera autant que Dieu même. Ce qui la console, c'est que de toutes les joies et les voluptés humaines, hélas! il n'en reste pas plus, au lit de la mort, au pécheur qui les a toujours goûtées, qu'au juste qui s'en est toujours abstenu ; que les plaisirs sont également passés pour tous lés deux; mais que l'un portera éternellement le crime de s'y être livré, et l'autre la gloire d'avoir su les vaincre.

Voilà ce qu'offre le passé à l'àme fidèle au lit de la mort : des violences, des afflictions qui ont peu duré, et qui vont être éternellement consolées; le temps des dangers et des tentations passé; les attaques que le monde livrait à sa foi enfin terminées; les périls où son innocence avait couru tant de risques enfin disparus; les occasions où sa vertu avait été si près du naufrage, enfiu pour toujours éloignées ; les combats étemels qu'elle avait eus à soutenir du côté de ses passions finis enfin ; les obstacles

que la chair et le sang avaient toujours mis à sa piété, enfln anéantis : reguies de labore. Quand on est arrivé au port, qu'il est doux de rappeler le souvenir des orages et de la tempête ! Quand on est sorti vainqueur de la course, qu'on aime à retourner en esprit sur ses pas^ et à revoir les endroits de la carrière les plus marqués par les travaux, les obstacles , les difficultés qui les ont rendus célèbres ! requies de labore. Il me semble que le juste est alors comme un autre Hoîse mourant sur la montagne sainte, où le Seigneur lui avait marqué son tombeau : ascende in moth tem... ettnorere^ ; lequel, avant d'expirer, tournant la tète du haut de ce lieu sacré, et jetant les yeux sur cette étendue de terres, de peuples, de royaumes , qu'il vient de parcourir et qu'il laisse derrière lui , y retrouve les périls innombrables auxquels il est échappé ; les combats de tant de nations vaincues ; les fatigues du désert ; les embûches de Hadian ; les murmures et les calomnies de ses frères; les rochers brisés; les difficultés des chemins surmontées ; les dangers de l'Egypte évités ; les eaux de la mer Rouge franchies; la faim, la soif, la lassitude combattues; et louchant enfin au terme heureux de tant de travaux, et saluant enfin de loin cette patrie promise à ses pères , il chante un cantique d'action de grâces, meurt transporté, et par le souvenir de tant de dangers évités, et par la vue du Ueu du repos que le Seigneur lui montre de loin ; et regarde la montagne sainte où il va expirer, comme la récompense de ses travaux, et le terme heureux de sa course : reguies de labore.

Ce n'est pas que le souvenir du passé, en rappelant au juste mourant les combats et les périls de sa vie passée, ne lui rappelle aussi ses infidélités et ses chutes : mais ce sont des chutes expiées par les gémissements de la pénitence : des chutes heureuses par le renouvellement de ferveur et de fidélité dont elles ont été toujours suivies; des chutes qui lui rappellent les miséricordes de Dieu sur son âme , lequel a fait servir ses crimes à sa pénitence, ses passions à sa conversion, et ses chutes à son salut. Ah ! la douleur de ses fautes, dans ce dernier moment, n'est plus pour elle qu'une douleur de consolation et de tendresse : les larmes que ce souvenir lui arrache encore, ne sont

i. Dbot., nm, A9i

kU LÀ MORT DU PECHEUR

plus qu€ des larmes de joie et de reconnaissance. Les anciennes miséricordes de Dieu sur elle la remplissent de confiance, et lui en font espérer de nouvelles ; toute la conduite passée de Dieu à son égard la rassure, et semble lui répondre de l'avenir. Elle ne se le représente plus alors, comme dans les jours de son deuil et de sa pénitence, sous Tidée d'un juge terrible, qu'elle avait outragé, et qu'il fallait apaiser; mais comme un père de miséricorde , et un Dieu de toute consolation, qui va la recevoir dans son sein, et l'y délasser de toutes ses peines.

Levez-vous, âme fidèle, lui dit alors en secret son Seigneur et son Dieu: elevare, eonsurge^ Jérusalem \ Vous qui avez bu toute l'amertume de mon calice, oubliez enfin vos larmes et vos peines passées : guœ bibisti calicem; itsque ad fundum* calicis.,.. Le temps des pleurs et des souffrances est enfin passé pour vous : non adjicies ut bibns illum ultra*. Dépouillez-vous donc, fille de Jérusalem, de ce vêtement de deuil et de tristesse dont vous avez été jusqu'ici environnée ; laissez là les tristes dépouilles de votre morl.^lilc, revêtez-vous de vos habits de gloire et de magnificence; enlrez dans la joie de votre Seigneur, cité sainte, dans laquelle j'ai pour toujours choisi ma demeure : induere vestimeniis glariœ tucBy Jérusalem ^ civitas sancti^.^ns&i enfin les liens de votre captivité; sortez du milieu de Babylone, où vous gémissiez depuis si longtemps des rigueurs et de la durée de votre exil : solve vincula colli tut captiva fdia Sion^. Les incirconcis n'habiteront plus au milieu de vous; les scandales des pécheurs n'affligeront plus votre foi : il est temps enfin que je reprenne ce qui m'appartient; que je rentre dans mon héritage; que je vous retire du milieu d'un monde auquel vous n'apparteniez pas, et qui n'était pas digne de vous; et que je vous réunisse à l'Église du ciel dont vous étiez une portion pure et immortelle : non adjiciet ultra ut pertranseat per te incircumcisus et immundus^.

Première consolation de l'âme juste au lit de la mort, le souvenir du passé : requies de labore. Mais tout ce qui se passe à ses yeux : le monde, qui s'enfuit; toutes les créatures, qui disparaissent; tout ce fantôme de vanité, qui s'évanouit; ce change-

Page 1