‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 113 sur 121 · PS.XX · texte numérisé non relu

PS.XX

Et c*e8t pour cela que je m'arrête à yoiis , mes frères , qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes, je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre ; et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fln de l'univers; que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre , et comme des criminels tremblants à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternelle : car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui ; tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de la mort; c'est l'expérience de tous les siècles ; tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre; et sur ce que vous seriez si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.

Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de tei^ reur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez ; je vous demande donc : si JésuspChrist paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite; croyez-vous que les choses du moins fussent égsJes? croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande, vous l'ignorez, je l'ignore moi-même; vous seul, ô mon Dieu! connaissez ceux qui vous appartiennent : mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sont-ils? beaucoup de pécheurs qui ne veulent passe convertir; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion , plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion :

voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte; car ils en seront retranchés au grand jour : paraissez maintenant , justes ; où êtes-vous? restes d*Israêl , passez à la droite : froment de Jésus-Christ , démôlezvous de cette paille destinée au feu : ô Dieu! où sont vos élus? et que reste-t-il pour votre partage?

Mes frères, notre perte est presque assurée, et nous n*y pensons pas. Quand même, dans cette terrible séparation qui se fera un jour, il ne devrait y avoir qu'un seul pécheur de cette assemblée du côté des réprouvés, et qu*utte voix du ciel viendrait nous en assurer dans ce temple, sans le désigner; qui de nous ne craindrait d*ôtre le malheureux? qui de nous ne retomberait d'abord sur sa conscience , pour examiner si ses crimes n'ont pas mérité ce châtiment? qui de nous, saisi de frayeur, ne demanderait pas à Jésus-Christ, comme autrefois les apôtres : Seigneur, ne serait-ce pas moi? Numquid ego sum. Domine *?ct si l'on laissait quelque délai , qui ne se mettrait en état de détourner de lui cette infortune , par les larmes et les gémissements d'une sincère pénitence ?

Sommes-nous sages, mes chers auditeurs? Peut-être que parmi tous ceux qui m'entendent il ne se trouvera pas dix justes; peut-être s'en trouvera-t-il encore moins; que sais-je? ô mon Dieu! je n'ose regarder d'un œil fixe les abîmes de vos jugements et de votre justice; peut-être ne s'en trouvera-t-il qu'un seul; et ce danger ne vous touche point, mon cher auditeur? et vous croyez être ce seul heureux dans le grand nombre qui périra, vous qui avez moins sujet de le croire que tout autre; vous sur qui seul la sentence de mort devrait tomber, quand elle ne tomberait que sur un seul des pécheurs qui m'écoutent?

Grand Dieu , que l'on connaît peu dans le monde les terreurs de votre loi ! Les justes de tous les siècles ont séché de frayeur en méditant la sévérité et la profondeur de vos jugements sur la destinée des hommes : on a vu de saints solitaires, après une vie entière de pénitence, frappés de la vérité que je prêche, entrer au lit de la mort dans des terreurs qu'on ne pouvait presque calmer, faire trembler d'effroi leur couche pauvre et austère,

1 Matth., XXVI, 22.

demander sans cesse d'une voix mourante à leurs frères: Croyezvous que le Seigneur me fasse miséricorde? et être presque sur le point de tomber dans le désespoir, si votre présence, ô mon Dieu, n*eût à Tinslant apaisé Forage, et commandé encore une fois aux vents et à la mer de se calmer; et aujourd'hui, après une vie commune, mondaine, sensuelle, profane, chacun meurt tranquille; et le ministre de Jésus-Christ, appelé^ est obligé de nourrir la fausse paix du mourant, de ne lui parler que des trésors infinis des miséricordes divines, et de Taider, pour ainsi dire, à se séduire lui-même. Dieu! que prépare donc aux enfants d*Adam la sévérité de votre justice?

Mais que conclure de ces grandes vérités? qu'il faut désespérer de son salut? A Dieu ne plaise ! Il n'y a que l'impie qui, pour se calmer sur ses désordres, tâche ici de conclure en secret que tous les hommes périront comme lui : ce ne doit pas être là le fruit de ce discours; mais de vous détromper de cette erreur si universelle,. qu'on peut faire tout ce que les autres font, et que l'usage est une voie sûre; mais de vous convaincre que pour se sauver il faut se distinguer des autres , être singulier, vivre à part au milieu du monde , et ne pas ressembler à la foule.

Lorsque les Juifs, emmenés en servitude, furent sur le point de quitter la Judée et de partir pour Babylone, le prophète Jérémie, à qui le Seigneur avait ordonné de ne pas abandonner Jérusalem, leur parla de la sorte : Enfants d'Israël, lorsque vous serez arrivés à Babylone , vous verrez les habitants de ce pays-là qui porteront sur leurs épaules des dieux d'or et d'argent; tout le peuple se prosternera devant eux pour les adorer; mais pour vous alors , loin de vous laisser entraîner à l'impiété de ces exemples, dites en secret : C'est vous seul , Seigneur, qu'il faut adorer : Te oporiet adorari Domine *.

Souffrez que je finisse en vous adressant les mêmes paroles. Au sortir de ce temple et de cette autre sainte Siou , vous allez rentrer dans Babylone ; vous allez revoir ces idoles d'or et d'argent, devant lesquelles tous les hommes se prosternent: vous allez retrouver les vains objets des passions humaines ; les biens,

t. Baruch., vi« 5.

la gioire, les plaisirs» qui sont les dieux de ce monde, et que presque tous les hommes adorent ; vous verrez ces abus que tout le monde se permet; ces erreurs que Tusage autorise; ces désordres dont une coutume impie a presque fait des lois. Alors, mon cher auditeur, si vous voulez être du petit nombre des vrais Israélites, dites dans le secret de votre cœur : C*est vous seul, 6 mon Dieu, qu'il faut adorer : Te oportet adorati Domine; je ne veux point avoir de part avec un peuple qui ne vous connaît pas ; je n'aurai jamais d'autre loi que votre loi sainte : les dieux que cette multitude insensée adore ne sont pas des dieux, ils sont l'ouvrage de la main des hommes; ils périront avec eux; vous seul êtes l'immortel , ô mon Dieu ! et vous seul méritez qu'on vous adore : Te oportet adorari Domine. Les coutumes de Babylone n'ont rien de commun avec les saintes lois de Jérusalem; je vous adorerai avec ce petit nombre d'enfants d'Abraham qui composent encore votre peuple au milieu d'une nation infidèle ; je tournerai avec eux tous mes désirs vers la sainte Sion : on traitera de faiblesse la singularité de mes mœurs ; mais heureuse faiblesse , Seigneur, qui rae donnera la force de résister au torrent et à la séduction des exemples ! et vous serez mon Dieu, au milieu de Babylone, comme vous le serez un jour dans la sainte Jérusalem : Te oportet adorari Domine. Ah ! le temps de la captivité finira enfin ; vous vous souviendrez d'Abraham et de David; vous délivrerez votre peuple; vous nous transporterez dans la sainte cité; et alors vous régnerez seul sur Israël, et sur les nations qui ne vous connaissent pas : alors, tout étant détruit, tous les empires, tous les sceptres, tous les monuments de l'orgueil humain étant anéantis, et vous seul demeurant éternellement, on connaîtra que vous seul devez être adoré : Te oportet adorari Domine.

Voilà le fruit que vous devez retirer de ce discours : vivez à part; pensez sans cesse que le grand nombre se damne; ne comptez pour rien les usages, si la loi de Dieu ne les autorise; et souvene^vous que les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers. C'est ainsi qu'après vous être distingués des pécheurs sur la terre, vous en serez séparés glorieusement dans l'éternité. Ainsi soit-iL

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