NOTICE SUR BOURDALOUE
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Louis Bourdaloae naquit à Bourges d^one famille eonsidérable de la Tille, le 20 août 1633. Dès Tâge de quinze ans, il entra dans la Compagnie de Jésus. Etienne Bourladoue, son père, homme très-recommandable, surtout par son exacte probité et par une grftce singulière à parler en public, avait eu dans sa jeunesse la même vocation , et ne Pavait pas suivie. Le del voulut que le fils remplaçât le père , qui se crut obligé, après quelques difficultés , de condescendre aux instances de son fils , et d'en faire le sacrifice. Il le fit. Bourdaloue passa par tous les exercices de la Compagnie, et les dix-huit premières années qu'il y vécut furent employées soit à ses propres études , soit à enseigner les belles-lettres , et à professer la philosophie et la théologie.
Ce n'étaient là néanmoins encore que des dispositions. Comme il n'avait pas moins d'atiptude pour les sciences que de talent pour la chaire, il fut d'abord incertain du choix qu'il devait faire , et de l'emploi où le ciel le destinait]; mais divers sermons qu'il prêcha pendant qu'il enseignait la théologie morale furent si bien reçus et tellement applaudis, que ses rapérieurs se déterminèrent à l'appliquer uniquement au ministère de la prédication.
Bourdaloue continua donc pendant quelques années à prêcher en province; mais on ne tarda pas à l'en retirer, dès qu'on le crut en état de paraître dans Paris. Il y vint, et ce fut là que la Providence ouvrit à son zèle le plus vaste et le plus beau champ. Quoique l'on attendit beaucoup de loi , il surpassa encore toutes les espérances qu'on en avait conçues. A peine eut-il paru dans l'église de la maison professe des Jésuites , que de tout Paris et de la cour même une foule prodigieuse d'auditeurs y acooamt.
Aussi avait-il à un éminent degré tout ce qui peut former un parfait prédicateur. Il tenait de la nature un fonds de raison qui , joint à une imagination vive, pénétrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque ehose le solide et le vrai. Cétait là proprement son caractère, et ce ut. avec les lumières de la foi , cette raison droite qui le dirigea dans tous les sujets de la morale chrétienne et dans les mystères de la religion qu'il eut à traiter.
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Son expression répond parfaitement à ses pensées; elle est noble et naturelle tout ensemble ; il parle bien , et ne fait point voir qu'il veut bien parler. Quand il s'élève , ce n'est point avec emphase , mais avec une certaine magnificence , où , sans quMl y ait rien d'outré , tout est majestueux et grand ; quand il se communique , c'est toujours avec la même dignité , et dans les plus petits détails, il n'a rien de petit ni de rampant.
Voilà par où cet excellent prédicateur s'acquit une si haute réputation ; il l'a conservée jusqu'à sa mort , et , comme il n'y en eut peut-être janoais de plus juste , ni de plus universelle , il n'y en a point eu de plus constante. Il prêcha durant trente-quatre ans soit à la cour, soit à Paris , et pendant ces trente-quatre années , il a eu Tavantage , peu commun, d'être toujours également goûté des grands , des savants et du peuple. On n'en doit point être surpris, dès qu'on fait réflexion au caractère de son éloquence. Ce qui est naturel et fondé sur la raison plaît partout, et est de tous les goûts et de tous les temps.
Quoique Bourdaloue eût abondamment de quoi s'occuper et de quoi glorifier Dieu dans le saint ministère qu'il exerçait, il n'y renferma pas tout son zèle. Tant de personnes touchées de ses prédications s'adressèrent à lui , et lui confièrent leur âme , qu'il ne crut pas pouvoir leur refuser son secours ; il comprit que rien ne convenait mieux à un prédicateur que de cultiver , selon le langage de l'Écriture , ce qu'il avait planté, et de perfectionner dans le tribunal de la pénitence ce qu'il n'avait proprement encore qu'ébauché dans la chaire.
On sait quelle était son assiduité à entendre les confessions : il y passait cinq et six heures de suite; et quiconque l'a connu jugera aisément que la vue seule de Dieu et du salut des âmes pouvait accorder une telle patience avec sa vivacité naturelle.
Mais où il redoublait sa vigilance et ses soins, c'était auprès des mourants. On avait souvent recours à lui pour leur annoncer leur dernière heure et pour les y disposer, et, se croyant alors responsable de leur salut, il leur parlait en homme vraiment apostolique. Ce n'était pas sans réflexion et sans étude; il savait trop de quelle conséquence il est de ménager des moments si précieux, et de ne les pas perdre en des discours vagues et peu utiles. Outre le long usage qui l'avait formé à ce saint exercice , outre la méthode particulière qu'il s'en était lui-même tracée , il prévoyait ce qu'il avait à dire, et, s'abandonnant ensuite à l'esprit de Dieu, il disait tout ce qui peut porter une âme à la pénitence. Cest ainsi qu'il s'est acquitté des derniers devoirs d'une amitié solide et chrétienne envers tant d'amis , que leur naissance , leur nom , leur mérite personnel et une liaison de plusieurs années lui rendaient également respectables et chers, et à qui il a été fidèle jusqu'à la mort.
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Il fallait un cœar aussi détaché que le sien pour former , au milieu des applaudissements du monde, le dessein qu'il prit dans les dernières aimées de sa vie. Toudié d'un saint désir de la retraite, et voulant luimême se préparer à la mort, il résolut de quitter Paris, et de finir ses jours en quelque maison de la province où il pût se recueillir et vaquer uniquement à sa perfection. 11 jugea bien qu'il aurait sur cela des obstacles à surmonter de la part de ses supérieurs en France , et , pour lever toutes les difficultés , il s'adressa au général de la Compagnie. Mais cette première tentative ne réussit pas ; on le remit à une autre année , et on le pria de faire encore de nouvelles réflexions sur le parti qu'il voulait prendre. Mais, sans se rebuter, dès l'année suivante il redoubla ses instances auprès du Père général. La lettre qu'il lui écrivit est si remplie de l'esprit de Dieu, qu'on sera bien aise d'en voir un extrait. La voici , traduite du latin :
« Mon très-révérend Père , Dieu m'inspire et me presse même d'avoir c recours à votre paternité, pour la supplier très-humblement, mais très- « instamment, de m'accorder ce que je n'ai pu , malgré tous mes efforts, « obtenir du révérend Père provincial. Il y a cinquante-deux ans que je « vis dans la Compagnie , non pour moi , mais pour les autres ; du moins
< plus pour les autres que pour moi. Mille affaires me détournent et
< m'empédient de travailler autant que je le voudrais à ma perfection , « qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer , « et de mener désormais une vie plus tranquille ; je dis plus tranquille , « afin qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens que mon corps « 6'a£Eaiblit et tend vers sa fin. J'ai achevé ma course , et plût à Dieu que «je pusse ajouter : j'ai été fidèle I Je suis dans un âge où je ne me trouve
< plus guère en état de prêcher. Qu'il me soit permis , je vous en conjure, • d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de « vie, et de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche, ou « quelque autre maison qu'il plaira au supérieur (car je n'en demande « aucune en particulier, pourvu que je sois éloigné de Paris] , sera le lieu « de mon repos. Là, oubliant les choses du monde , je repasserai devant « Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme. Voilà « le sujet de tous mes vœux , etc. »
Cette lettre eut tout l'effet qu jl désirait ; il lui fut Kbre de faire ce qu'il jugerait à propos, et dès qu'il eut reçu la réponse de Rome, il prit jour pour partir. Mais les mêmes supérieurs qui l'avaient arrêté la première fois, se crurent encore en droit de retarder son départ et de suspendre la permission jusqu'à ce qu'ils eussent pu faire à Rome de nouvelles remontrances. La conclusion fut que le P. Bourdaloue demeurerait à Paris,
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et oontiniierait à s'acquitter de ses fonctions ordinaires. Voilà ce que le public n'a su qu'après sa mort. Il a toujours tenu la chose secrète, il n'en a fait confidence qu'à quelques-uns de ses amis les plus intimes.
Bourdaloue n'insista pas. Il crut obéir à l'ordre du ciel en se soumettant à la volonté de ses supérieurs ; il n'en déploya même que plus d'actÎYité et plus d'ardeur. Mais il approchait de son terme, et son travail désormais ne fut pas long ; Dieu le retira au moment qu'on s'y attendait le moins.
Il tomba malade le 11 de mai, et, dès le premier jour de sa maladie, il se sentit frappé à mort. Il ne perdit rien dans un péril si pressant de la présence de son esprit, et il est difficile de marquer plus de fermeté et de constance qu'il en fit paraître. Quoiqu'il connût son état , il voulut néanmoins encore s'en faire instruire, et il pria qu'on ne lui déguisât rien. On lui parla comme il le souhaitait , et sans attendre que la personne qui lui portait la parole eût achevé : Cest assez, répondit-il , Je vous entends; il faut maintenant que Je fasse ce que J* ai tant de fois prêché etconseillé aux autres.
Dès le lendemain matin, il se prépara par une confession de toute sa vie à recevoir les derniers sacrements. Ce fut après cette confession qu'il épancha son cœur ; se regardant comme un criminel condamné à la mort par l'acrét du ciel. Dans cet état il se présenta à la justice divine : il accepta l'arrêt qu'elle avait prononcé contre lui, et qu'elle allait exécuter. En de si saintes dispositions il reçut les sacrements , et s'étant de nouveau entretenu quelque temps avec Dieu , il mit ordre à divers papiers dont il était dépositaire. Il se sentit même un peu soulagé tout le reste de la journée, et il donna quelque espérance de guérison. Mais ce ne fut qu'une lueur; car sur le soir, il lui reprit un redoublement auquel il n'eut pas la force de résister; l'accès fut si violent qu'il lui causa un délire dont il ne revint point, et le mardi , 13 de mai de l'année 1704, il expira vers cinq heures du matin, dans la soixante-douzième année de son âge.
Cum nblêvatiit ergo ccvlot Jêtut, et tiditiêt quia multilvdo maxima vmit ai êum, dixit ad Philipfum : Undê em^mut païut , ut ma»éueent ht? Hot auttm iie^bat ttntant êum :
ipie enim ieitbat quid ««««( facturuê,
Jésus levant les yeoi, et royant qii*nne grande foole de peuple venait à loi, dit à Philippe t D*où poarron»-noQs acheter assez de pain pour donner à manger à tout ce peuple ? ()r il disait ceci poor réprouver ; car il savait bien ce qu'il allait faire. Jean, vi.
Sire»
Si ce qu*a dit saint Angustin est vrai, que les miracles sont la Yoix de Dieu , et qu'autant de fois qu'il fait paraître ces signes visibles de sa toute-puissance, son intention est de nous parler, de nous instruire et de nous découvrir quelque importante vérité; il est aisé de reconnaître ce que le Sauveur du monde a îoalu nous faire entendre par ce grand miracle de la multiplication des pains. Car, que voyons-nous dans ce miracle , et que nous représente notre Évangile? tout un peuple qui s'abandonne à la conduite de Jésus-Christ, des milliers d'honunes qui , sans provision, sans subsistance, quittent leurs maisons pour le suivre; un Dieu touché de compassion pour eux, un Dieu qui pourvoit lui-même à leurs besoins, un Dieu qui lui-même leur distribue ses dons libéralement , simplement, magnifiquement ;
et cette nombreuse multitude enfin nourrie et rassasiée au milieu d*une solitude : tout cela ne nous préche-t-il pas hautement la providence divine et l'obligation indispensable de nous reposer sur ses soins et de nous confier en elle ? Interrogemus y ce sont les paroles de saint Augustin , ipsa Christi miracula; habent enimySi intelligantuTy linguam suant (Augustin). Interrogeons les miracles de Jésus42hrist, écoutons-les, et rendons-nous-y attentifs; car comme Jésus-Christ est substantiellement le verbe de Dieu , il n'y a rien dans lui qui ne parle , et ses actions m6me ont pour nous leur langage et leur expression. Or, ce que nous dit en particulier le miracle de ces pains si promptement et si abondamment multipliés , c'est qu'il y a une providence qui gouverne le monde ; une providence à laquelle nous devons tous nous soumettre , non pas comme le reste des créatures par une soumission de nécessité, mais comme des créatures raisonnables par un libre consentement de notre volonté. Voilà, mes frères, la voix de Dieu, et ce qu'elle nous apprend. Cependant, quelque intelligible et quelque éclatante que soit cette voix , il y a encore des hommes qui ne veulent pas l'entendre. Il y en a qui, pour l'avoir entendue, n'en sont pas plus dociles ni plus soumis : et c'est pour cela que je joins à celte voix du miracle de Jésus-Christ celle de la prédication qui , fortifiée et soutenue parla grâce intérieure que le Saint-Esprit répandra dans nos cœurs, y produira , comme je l'espère, tout le fruit que j'attends de ce discours. Adressons-nous à Marie, et disons-lui, Ave^ Maria.
Deux choses, selon saint Augustin, sont capables de toucher l'homme, et de faire impression sur son cœur, le devoir et l'intérêt; le devoir, parce qu'il est raisonnable; et l'intérêt, parce qu'il s'aime lui-même. Voilà les deux ressorts qui le font communément agir. Hais il faut, ajoute saint Augustin, que ces deux ressorts soient remués tout à la fois pour avoir dans le cœur de l'homme un plein effet. Car le devoir sans l'intérêt est faible et languissant, et l'intérêt sans le devoir est bas et bon* teux. L'uu et l'autre, joints ensemble, ont une vertu presque infaillible, et une efficace à laquelle il est comme impossible de résister. J'entreprends aujourd'hui , chrétiens, de vous inspirer
use parfaite soumission à la providence de Dieu; j'entreprends de vous représenter l'indispensable obligation que nous avons tous de nous attacher à cette providence souveraine , de nous confier en elle , de nous conformer à ses ordres, et d'en faire la règle de notre vie. Or, pour nous y engager, je veux vous faire voir le désordre et le malheur de Thomme lorsqu'il refuse à Dieu celte soumission : le désordre de l'homme par rapport à son devoir, et le malheur de l'homme par rapport à son intérêt : son désordre inséparable de son malheur, puisqu'il en est évidemment et infailliblement la source : son malheur insépa* rable de son désordre, puisque , selon les lois de Dieu , il en est , comme vous verrez, la juste punition. En deux mots, rien de plus criminel que l'homme du siècle , qui ne veut pas se soumettre à la providence , c*est la première partie. Rien de plus malheureux que l'homme du siècle , qui ne veut pas se conformer à la conduite de la providence, c*est la seconde. Ifais aussi, par deux conséquences toutes contraires, rien de plus sage que rhomme chrétien qui prend pour règle de toutes ses actions la foi de la providence : rien de plus heureux que l'homme chrétien qui fait consister tout son appui dans la foi de la providence. Deux vérités édifiantes et touchantes qui vont partager ce discours.
PREMIERS PARTIS
Pour corriger un désordre , il faut d'abord s'appliquer à le connaître, et pour le connaître il en faut chercher et découvrir le principe. Je parle ici, chrétiens, d'un homme du monde qui vit dans un profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le joug de Dieu , qui s'est fait comme une habitude et un état de se rendre indépendant de Dieu ; enfin qui , sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par la malheureuse possession où il s*est établi d'agir selon son gré et en libertin, est devenu, si j'ose m'ex^hrimer ainsi, un déserteur, ou si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable, mais effet le plus commun de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le dérèglement : voici comme je le conçois. Quiconque renonce à la providence et veut se soustraire à
Tempire de Dieu, ne le peut foire^ qu'en Tune 6u en l'autre de ces deux manières : savoir, par un esprit d'infidélité , parce qu'il ne reconnaît pas cette providence et qu'il ne la croit pas ; ou par une simple révolte de cœur, parce qu'en la croyant même et en la supposant, il ne veut pas se soumettre à elle : or, examinons ces deux principes, et voyons dans lequel des deux l'aveuglement de l'impie est plus grossier et plus criminel.
Si c'est par un esprit d'infidélité , et parce qu'il ne croit pas la providence, je vous demande quel désordre est comparable à celui-là, de ne pas croire ce qui est sans contestation la chose non-seulement la plus croyable, mais le fondement de toutes les choses croyables; de ne pas croire ce qu'ont cru les païens les plus sensés par la seule lumière de la raison; de ne pas croire ce qu'indépendamment de la foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse, ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvements de la nature ; mais surtout de ne pas croire la plus incontestable vérité par les raisons mêmes qui l'établissent et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or, tel est l'état du mondain, qui ne veut pas reconnaître la providence. Suivons ceci de point en point, et instruisons-nous.
Car le mondain s'aveugle, dit saint Chrysostome, dans la source même des lumières qui est l'être de Dieu, puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tire de l'être de Dieu ou de l'existence de Dieu, c'est qu'il y a une providence. D'où il s'ensuit qu'en renonçant à cette providence, ou bien il ne connaît plus de Dieu ; affreuse impiété ! ou bien il fait un Dieu monstrueux, c'est^-dire un Dieu qui n'a nul soin de ses créatures; un Dieu gui ne s'intéresse ni à leur conservation, ni à leur perfection; un Dieu qui n'est ni juste, ni sage, ni bon, puisqu'il ne peut rien être de tout cela sans providence. De là il se réduit, ajoute saint Chrysostome, a être plus que paien dans le christianisme, ou, tout chrétien qu'il est, à prendre parti avec ce qu'il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus coiTompu; car à peine s'esl-il trouvé des sectes païennes qui aient nié la providence, ou qui en aient douté , sinon celles qui, par leurs abominables maximes, portaient les hommes aux
plu8 intimes excès et aux plus sales Yoluptés , celles pour qui il était à souhaiter qu'il n'y eût dans le monde ni Dieu , ni loi , ni châtiment» ni récompense » ni providence» ni justice.
Ce n'est pas assez : comme le mérite de la foi est de nous faire espérer contre l'espérance même» eontra spem^ in tpem (R.011. iv) » le crime du mondain sur le sujet de la proridence est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison même. Car enfin le mondain lui-même» suivant le seul instinct de sa raison» admet» sans l'apercevoir» une providence à laquelle il ne pense pas. Comment cela? Je m*explique. Il croit qu'un État ne peut être bien gouverné que par la sagesse et le conseil d'un prince ; il croit qu'une maison ne peut subsister sans la vigilance et réconomie d'un père de famille ; il croit qu'un vaisseau ne peut être bien conduit sans l'attention et l'habileté d'un pilote ; et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée» ce royaume dans l'ordre et dans la paix » il conclut sans h&iter qu'il y a un esprit» une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l'égard du monde entier ; et il veut que sans providence » sans prudence» sans intelligence» par un pur effet du hasard» ce grand et vaste univers se main* tienne dans l'ordre merveilleux où nous le voyons. N'est-ce pas all^ contre ses propres lumières et contredire sa raison ? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles que le mondain» sans sortir hors de lui-même» trouve dans lui-même» mais sur lesquelles son obstination l'aveugle et l'endurcit. Car il n'y a point d'homme qui » repassant dans son esprit les années de sa vie» et rappelant le souvenir de tout ce qui lui est arrivé, ne doive s'arrêter à certains, pomts fixes» je yeux dire à certaines conjonctures où il s'est trouvé» à certains périls d'où il est échappé» à certains événements heureux ou malheureux» mais extraordinaires et singufiers» qui l'ont surpris et frappé» et qui sont autant de signes visibles d'une providence. Or, si cela est vrai de tous les hommes sans exception» beaucoup plus encore l'est-il de ceux qui font quelque figure dans le monde» de ceux qui ont part aux intrigues da monde» de ceux qui entrent plus avant dans le commerce et dans le secret du monde; et plus enfin de ceux qui vivent dans le centre du monde» qui est la Cour. Car qu'est-ce que le monde, disait Cassiodore» sinon le grand théâtre et la grande école de la
providence, où pour peu que Ton fasse de réflexion, Ton apprend à tous moments qu'il y a dans Funivers une puissance et une sagesse supérieure à celle des hommes, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs destinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, qui mortifie et qui vivifie, qui dispose de tout comme l'arbitre suprême de toutes choses. Il n'y a donc point d'hommes dans le monde qui , selon les règles ordinaires, dussent croire d'une foi plus ferme la providence, que ceux qui se piquent d'avoir la science du monde et d'être les sages du monde : mais par un secret jugement de Dieu, il n'y en a point qui soient communément plus infidèles , touchant la providence , et qui semblent plus la méconnaître. Et comme il n'y aura jamais d'hommes sur la terre, et ^u'il n'y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la providence qu'au patriarche Joseph, après les miracles éclatants que Dieu avait opérés dans sa personne, aussi ces prétendus sages du monde sont-ils plus coupables , en rejetant la providence, de refuser à Dieu l'hommage d'un attribut dans la connaissance duquel Dieu prend plaisir, pour ainsi dire , à les élever.
Leur aveuglement va encore plus loin, et il consiste en ce qu'ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la providence un aveu qu'ils lui rendent souvent par nécessité, oa plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde , chrétiens, ce mondain qui oubUe Dieu et la providence , tandis qu'il est dans la prospérité et que tout lui succède selon ses désirs, est le premier à murmurer contre cette même providence et contre Dieu, quand il lui survient une disgrftce qu'il n'avait pas prévue; comme si c'était un soulagement pour lui d'avoir à qui s'en prendre dans son malheur, il en accuse Dieu, et par la plus étrange contradiction il l'attribue à cette provî* dence même qu'il niait par une flère et orgueilleuse impiété; Or qu'y a4-il de plus bizarre que de ne vouloir pas reconnaître une providence pour lui obéir et pour se conformer à elle, et d'en reconnaître une pour l'outrager? Voici quelque chose encore de plus surprenant; c'est que souvent le libertin vent douter de la providence par les raisons même qui prouvent invinciblement la providence, et qui seules devraient suffire pour la lui persoa-
SUR LA PROYIDBNCB. $5
der. Car sur quoi fonde-t-il^Bes doutes touchant la pro^dence d*un Dieu? sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres; et ifest pour cela même, dit saint Ghrysostome, qu'il doit conclure nécessairement qu'il y a une providence. En effet, pourquoi ces désordres dont le monde est plein , sont-ils des désordres? et pourquoi lui paraissenMls désordres » sinon parce qu'ils sont contre l'ordre et qu'ils répugnent à l'ordre? Or qu'est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la providence? Il se fait donc une difiQculté de cela même qui résout la diCQculté > et il devient infidèle par ce qui devait affermir sa foi. Hais s'il y avait, dit-il, mie providence, arriverait-il dans la société des hommes tant de choses dont les hommes eux-mêmes sont scandalisés? Et moi, je réponds : mais de ce que les hommes eux-mêmes en sont scandalisés, n'est-ce pas une preuve authentique de la providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles passent et qu'elles aient toujours passé pour scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisaient plus de rien , c'est alors que Ton pourrait peuMtre douter qu'il y eût une providence , et que peut-être l'impie pourrait dire dans son cœur, qu'il n'y a point de Dieu : mais tandis qu'on se scandalise de l'insolence du vice, tandis que la censure même du monde condamne le libertinage, tandis qu'on abhorre l'impiété, tandis que la haine publique s'élève contre l'iniquité, la providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or on se scandalisera toujours de tout cela, parce qu'il y aura toujours un Dieu et une providence, n est vrai, on commettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires, des trahisons lâches; mais ces crimes ne seront honteux que parce qu'il y a une providence qui y attache un caractère de honte et qui nous le foit voir; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies, que parce qu'il y a une providence qui fait aimer la bonne foi ; ces trahisons ne seront réputees Iftches, que parce qu'il y a une providence qui met en crédit l'honneur et la p^obite. On fera des actions dont on rougffa, qu'on se reprochera, qu'on désavouera; mais ces désaveux, ces remords, cette concision, seront dans ces ac« tions4à même autant d'arguments en foveur .de la providence. Au contraire, quel avantage contre die Fimpte ne tirerait-îl pas.
si ron ne les désavouait plus, si Ton ne s'en cachait plus , si Ton n'en rougissait plus? Voilà le désordre de celui qui renonce à la providence par un esprit d'incrédulité.
Mais supposons qu'il le fesse sans préjudice de sa foi, et par une simple révolte de cœur : autre désordre encore moins soutebable, de croire une providence qui préside au gouvernement du monde , et de ne vouloir pas se soumettre à elle , de ne vouloir pas se régler par elle, ni agir de concert avec elle; d'être assez téméraire, ou plutôt assez insensé, non-seulement pour affecter de s'en rendre indépendant, mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu'on se propose, et venir à bout de ses entreprises par d'autres moyens que ceux qu'elle a marqués. Tel est néanmoins le désordre où conduit insensiblement l'esprit du monde. En croyant même une providence, on vit dans le monde comme si on ne la croyait pas. Car on croit une providence (appliquez-vous, mon cher auditeur, et reconnaissez-vous ici), on croit une providence et toutefois on agit dans les affaires du monde avec les mêmes inquiétudes, avec les mêmes empressements, avec les mêmes impatiences, avec le même oubli de Dieu dans les succès , avec le même abattement dans les afflictions, avec la même présomption dans les entreprises, que si cette providence était un nom vide et qu'elle ne décidât de rien , ni n'eût part à rien. En effet, si la foi de la providence entrait dans la conduite de notre vie autant qu'elle y devrait entrer, c'est-à-dire si nous ne perdions jamais cette providence de vue, et si chacun de nous ne se regardait que comme un sujet né pour exécuter ses ordres , dès là il n'y aurait rien dans nous que de raisonnable : nous ne serions ni passionnés, ni emportés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni ingrats envers Dieu, ni injustes envers les hommes; soumis à cette providence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement, des prétentions sans ambition, des avantages sans orgueil; nous n'abuserions ni des biens ni des maux, et nous conserverions en toutes choses cette sainte njodération de sentiments et de désirs qui, selon la maxime de saint Paul, nous rendrait modestes dans la prospérité et patients dans l'adversité. Pourquoi? parce que tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j'appelle la subordination ou la soumission d'une Ame fidèle à
h providence de Dieu. Mais parce que Tesprit du inonde qui prédomine en nous, nous fait abandonner cette providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous re» cevons de Dieu des bienfaits sans les reconnaître, et des châtiments sans en profiler : ce qui devrait nous convertir, nous endurcit; et ce qui devrait nous sanctifier, nous irrite et nous désespère : nous nous élevons où il faudrait nous humilier, et nous nous troublons où il faudrait bénir Dieu et nous consoler : des succès d'autrui nous nous faisons par envie de honteux chagiins , et des chagrins d*autrui de malignes joies. Il n*y a pas un mouvement de notre cœur qui ne soit, pour ainsi parler, hors de sa place ; et cela parce que ce n'est plus du premier mobile , je veux dire de la foi d*une providence que nous recevons l'impression. Or, dès là. Seigneur, comment ne serionsnous pas de toutes vos créatures les plus criminelles , puisqu'on nous retirant d'une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre, il ne nous reste plus que des voies trompeuses et détoui^ nées où nous faisons autant de chutes que de pas?
Prenez garde, chrétiens; et pour bien comprendre la vérité que je vous prêche , remarquez que cet honmie du siècle , qui se détache de la providence pour ne plus dépendre d'elle, ne le fait, ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune , dont le torrent entraîne toutes les Ames bibles, ou que pour se gouverner selon les vues de la prudence humaine , dont les sages du monde prennent le parti. Or, je soutiens que l'un et l'autre est pour Dieu l'outrage le plus sensible, et il n'y a personne de vous qui n'en doive convenir avec moi; car de n'avoir plus d'autre principe de sa conduite que la fortune, et d'en vouloir suivre le cours, n'est-ce pas tomber dans ridolfttrie des païens, qui, comme l'observe saint Augustin, au lieu d'adorer les conseils de Dieu dans les événements du monde, aimèrent mieux se faire une divinité bizarre , qu'ils appelèrent Fortune, jusqu'à lui ériger des temples, jusqu'à l'invoquer dans leurs besoins, jusqu'à lui offrir des sacrifices pour l'apaiser, jusqu'à lui rendre des actions de grâces quand ils supposaient qu'elle leur était favorable ? Idolâtrie dont les sages même du paganisme ne pouvaient supporter l'abus. Quelle indignité, disait un d'entre eux, de voir aujourd'hui la Fortune
9â ERMON
adorée partout, invoquée partout, et au mépris des dieux mémey révérée partout comme la divinité du monde? Quid enim est quod nunc toto orbe locisque omnibus forluna invocaiur, fma eogitatur^ una nominatur^ una colitur ? ( Plin*)
Et n'est-ce pas aussi, chrétiens, ce que Dieu reprochait aux Israélites , quand il leur disait par la bouche d*Isaie : Et vos qui dereliquistis Dominum^ qui obliti estis tnoniem sanctum meum^ qui ponitis fortunes mensam^ et libatis super eam: numend>o vos in gladio (Is« Lxv). Pour vous qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la fortune , et qui par une apostasie secrète lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices , sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or, ce sacrilège n*a pas seulement été le crime des juifs et des païens; on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la cour, et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi , Tidole de la cour, c'est la fortune, c'est à la cour qu'on Tadore; c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut ; c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité poumons; ses vices nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles , ses volontés des lois. Oserai-je le dire ? qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'encens. Mais que ce même homme qu*on idolâtrait, vienne à déchoir et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateur^ disparaissent, et sont les premiers à l'oublier : pourquoi? parce que cette idole de la fortune qu'on respectait en lui ne subsiste plus. Je sais qu'en tout cela l'on se regarde soi-même; mais c'est justement le désordre , de se regarder et de se rechercher ailleurs soi-même qu'en Dieu et dans sa providence. Il n'y a pas jusqu'aux gens de bien et aux spirituels , qui ne se laissent surprendre à l'éclat d'une fortune mondaine, et qui n'aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas, après tout, qu'il soit absolument défendu de se servir de ceux qui sont en crédit; pourvu qu'on les considère comme les ministres de la providence ; mais alors on ne s'appuie sur eux que selon les vues de Dieu ; et l'on ne les
emploie pas, ainsi que nous le voyons tous les jours, pour opprimer Tun, pour supplanter Taulre, pour soutenir Finjustice et pour faire triompher IMniquité.
Il semble que le parti de ceux qui abandonnent la providence pour se conduire . selon la prudence humaine, devrait Mre exposé à moins de désordres; mais c'est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans de la fortune il y a plus de témérité ; mais dans ces sages du monde il y a plus d*orgueil. Or, rien n'offense plus Dieu que rorgucil ; et n'est-ce pas ici qu'il parait évidemment? Car quel orgueil qu'un homme faisant fond sur soi-même, s'assurant de soi-même, ne comptant que sur soi-même, se croie suffisanunent éclairé pour se gouverner soimême, et pour avoir droit ensuite de s'applaudir à soi-même de ses avantages, jusqu'à dire intérieurement, comme ces impies dans l'Écriture : Manus nostra excefsa, et non Dominusfeeit hœc omnia (Deuter. xxxii); c'est moi qui me suis fait ce que je suis; c'est par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu là; l'établissement de ma maison , le succès de mes affaires, le rang que je tiens , tout cela est l'ouvrage de mes mains et non de la main du Seigneur. Quel orgueil , que n'ayant pas assez de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes, nous pensions en avoir assez pour n'être pas obligés de consulter Dieu? et afin de réduire cette vérité à quelque espèce particulière, quel désordre, par exemple, qu'un père, suivant les seules maximes de la sagesse mondaine , s'estime capable de disposer souverainement de ses enfants, de déterminer leur vocation, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices, de leur faire prendre telle ou telle route, sans examiner si ce sont les voies de Dieu ? A quoi s'expose-l-il par là, et quelles en sont pour lui , aussi bien que pour ses enfants, les affreuses conséquences ; puisque tout cela, et pour ses enfants et pour lui-môme, a de si étroites liaisons avec le salut? Car enfin , du moment que l'homme entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu , il se charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont malheureuses , il en prend sur lui le crime; et comme la prudence humaine, môme la plus raffinée, est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur les autres, dont il faudra rendre
compte un jour au souverain juge? Quand j*ai recours à Dieu, c'est-à-dire quand après avoir mûrement délibéré selon l'esprit de ma religion , et tâché de bonne foi à connaître l'ordre de Dieu, je viens à décider et à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque , Dieu suppléera à mon défaut : que si je m'égare, Dieu aura d'autres voies pour me redresser, et qu'il ne m'imputera pas mon égarement; pourquoi? parce qu'autant qu'il était en moi, j'ai suivi les règles de la prudence chrétienne, en le priant de m'éclairer, et usant des moyens qu'il m'a donnés pour m'instruire de sa volonté. Mais quand je veux moi-même me conduire, je dois répondre de moi-même, et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui , offensé de mon orgueil , n'est pas dans la disposition ide me faire grâce. De là en quels abimes vaisje me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu'un père dispose de ses enfants selon les idées de cette damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu'arrive-t-il? vous le savez : pour en élever un, il sacrifie tous les autres ; par prédilection pour ceux-ci, il ne fait à ceux-là nulle justice : il destine à l'Église ceux qui pouvaient faire leur devoir dans le monde, et il engage ceux qui pouvaient utilement servir l'Église ; et parce qu'il est néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un enchaînement presque infaillible avec leur prédestination éternelle, en pensant les établir tous, il les damne tous, et lui-même se damne avec eux et pour eux. S'il s'était, en père chrétien, adressé à Dieu, il se fût préservé de tous ces désordres : mais il n'en a voulu croire que lui-même, et n'en croyant que lui-même , il s'est perdu, il a perdu ses enfants, et s'est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne.
Voilà pourquoi le plus sage des hommes, Salomon, faisait à Dieu celle excellente prière : Da mihi sedium tuarum assislricem sapientiamy ut mecum iit^ et mecum laboret^ et sciam quod acceptum sit apud te. Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin, qu'elle travaille avec moi, que sans me tromper jamais elle m'apprenne comment je dois agir et ce qui vous est agréable. Prière, mes chers auditeurs que nous devons faure, chacun dans nos conditions, tous les
jours de notre vie : prière que Dieu écoutera, parce qne ce sera un hommage que nous rendrons à sa providence : prière qui fera descendre sur nous les plus abondantes bénédictions du ciel, parce qu'en honorant Dieu elle engagera Dieu à s'intéresser pour nous. Sans cela, sans cette soumission à la providence de notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels, mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous Tallez voir dans la seconde partie.
SECONDS PARTIS
C'est un sentiment de saint Augustin qui ne peut être contesté, et qui me parait aussi propre à nous imprimer une haute idée de Dieu , qu'à nous donner une connaissance parfaite de nous-mêmes : savoir que Dieu ne serait pas Dieu, si hors de lui nous pouvions trouver un bonheur solide, et que la preuve la plus convaincante et la plus sensible qu*il est notre dernière fin et notre souveraine béatitude, est qu'en nous éloignant de lui par le péché nous devenons malheureux : Jussisti^ Domine^ et sic est, ut omnis animus inordinatus pœnâ sit ipse sibi ( August. ). VousTavez ordonné, Seigneur, disait ce grand homme faisant à Dieu l'humble confession de ses misères et les déplorant, vous l'avez ainsi ordonné, et l'arrêt s'exécute tous les jours, que tout esprit qui se dérègle et qui veut sortir des bornes de la sujétion et de la dépendance en se séparant de vous, trouve sa peine dans lui-même. Or, c'est là justement, chrétiens, la seconde proposition que j'ai avancée, et c'est assez de l'avoir conçue pour en être persuadé : le plus grand malheur de l'homme est de se détacher de Dieu, et de vouloir se soustraire aux lois de sa providence; pourquoi cela? en voici les raisons. C'est qu'en renonçant à cette providence adorable, l'homme demeure, ou sans conduite, ou abandonné à sa propre conduite, source infaillible de tous les maux. C'est qu'en quittant Dieu, il oblige pareillement Dieu à le quitter, et à retirer de lui cette protection paternelle qui fait, selon l'Écriture, toute la félicité des justes sur la terre. C'est qu'il se prive par là de la plus douce, ou plutôt de l'unique consolation qu'il peut avoir en certaines adversités, où la foi seule de la providence le pourrait soutenir. Enfin c'est
que ne voulant pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire, il en dépend malgré lui par une soumission forcée; et que, refusant de se captiver sous une loi d*amour, il ne peut éviter d'être assujetti aux lois les plus dures d'une rigoureuse justice. Quatre raisons qui demanderaient autant de discours pour être traitées dans toute leur étendue et toute leur force, mais dont l'exposition simple et courte servira pour vous convaincre et pour vous toucher*
Imaginez-vous donc d'abord, disait saint Chrysostome, un vaisseau en pleine mer, battu des vents et des tempêtes, bien équipé néanmoins et bien pourvu de tout le reste, mais qui n'a ni pilote ni gouvernail : tel est l'homme dans le cours du monde quand il n'a plus Dieu pour règle de sa conduite. Au défaut de la providence, sur quoi peut-il faire fond, et à quoi peut-il s'attacher? S'il trouvait hors de cette providence quelque chose de stable qui l'arrêlàt et qui le fixât, son état peut-être serait moins à plaindre; mais il faut qu'il convienne avec moi, qu'en renonçant à la providence et en secouant le joug de Dieu, il ne lui reste que l'un ou l'autre de ces deux partis, je veux dire, ou de mettre son appui dans les hommes, ou d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même. Or, des deux côtés sa condition est également déplorable; et quoi qu'il fasse, il est inévitablement et incontestablement malheureux. Car d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même , qu'y a-t-il à le bien prendre, de plus terrible? et pour peu que l'homme se connaisse, est-il rien qui soit plus capable de le désoler et de le consterner? Si je me trouvais seul et sans guide dans une solitude affreuse, exposé à tous les risques d'un égarement sans retour, je serais dans des frayeurs mortelles. Si dans une pressante maladie je me voyais abandonné, n'ayant que moi-même pour veiller sur moi, je n'oserais plus compter sur ma guérison. Si dans une aflaire capitale, où il s'agirait pour moi non-seulement de ma fortune, mais de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquait, je me croirais perdu et sans espérance. Comment donc au milieu du monde , de tant d'écueils et de pièges qui m'environnent, de tant de périls qui me menacent, de tant d'ennemis qui me poursuivent, de tant d'occasions où je puis périr, sans autre secours que moi-môme, pourrai-je vivre
SUR LA PROVIDENGB. 103
en paix et n*étre pas dans de continuelles alarmes? Aussi , cbré* tietas, ce qui fait tous les jours le malheur de Thomme, c*cst l'homme même obstiné à ne vouloir dépendre que de lui-même : ce qui rend Tbomme malheureux, ce n*est point ce qui est hors de lui, ni ce qui est au-dessus de lui, ni ce qui parait même plus déclaré contre lui ; mais il est lui-même la source de ses peines, parce qu'il veut être lui-même la règle de ses actions. Et il faut par nécessité que cela soit ainsi. Car comme, selon rÉcriture, les pensées des hommes sont incertaines, confuses, timides, surtout à l'égard de ce qui les touche, eogitationes mortalium timidœ^ si l'homme réduit à lui-même ne suit que ses propres vues, dès lors le voilà dans l'inquiétude, dans l'irrésolution, dans le trouble, ne pouvant plus s'assurer de rien , obligé à se défier de tout, livré à ses caprices, à ses inégalités, à ses inconstances, esclave d*une imagination qui le joue , sujet aux altérations d'un tempérament qui le domine. Comme il est rempli de passions, et de passions toutes contraires, il doit s'attendre à en élre déchiré ; et s'il se renferme dans lui-même, dès lors le voilà selon les difiérentes situations accablé de tristesse, saisi de crainte, envenimé de haine, infatué d'amour, dévoré d'une ambition démesurée, desséché des plus malignes envies, transporté de colère, outré de douleur, trouvant en lui-même, non pas un supplice, mais un enfer.
Je sais, chrétiens, qu'il y a une raison supérieure à tout cela, dont il peut et dont il doit s'aider : mais si d'une part elle lui est de quelque secours, que ne lui fait-elle pas souffrir de l'autre? A quoi lui sert, dit saint Augustin, cette raison non soumise à Dieu et bornée à ses faibles lumières, sinon à le rendre encore plus malheureux, à lui découvrir des biens auxquels il ne peut parvenir, à lui représenter des maiix qu'il ne saurait éviter, à exciter en lui des désirs qu'il ne contente jamais, à lui causer des repentirs qui le tourmentent toujours, à lui donner du dégoût pour ce qu'il a, à lui faire sentir la privation de ce qu'il n'a pas, à lui faire apercevoir dans le monde mille injustices qui le désespèrent et mille indignités qui le révoltent? Il raisonne sur tout, mais ses raisonnements l'affligent; il prévoit tout, mais ses prévoyances le tuent ; il affecte d'être prudent et sage, mais n'est-ce pas de cette prudence même et de cette vaine
sagesse que naissent ses amertumes et ses chagrins? S'il se laissait conduire à Dieu, la seule vue d'une providence occupée à veiller sur lui, fixerait ses pensées, bornerait sa cupidité, adoucirait ses passions, fortifierait sa raison; et dans ce calme de toutes les puissances de son âme, il serait heureux : mais parce qu'il veut l'être sans Dieu et par lui-même, il ne trouve hors de Dieu et dans lui-même que misère et aCliction d'esprit. Que fera-t-il donc ! convaincu de son insuffisance, et ne voulant pas s'attacher à Dieu, mettra-t-il sa confiance dans les hommes? Ah ! mes chers auditeurs , aubre misère encore plus grande : car, dit le Saint-Esprit , malheur à celui qui s'appuie sur l'homme et sur un bras de chair : Maledictus homo qui confiait itikominCf etponit carnem hrachium suum{lE^. xvii). Et, en effet, sans parler du reste , à quelle servitude oet état n'engage-t-il pas? quelle bassesse en secouant le joug de Dieu , de s'imposer le joug de l'homme , c'est-à-dire de ne plus vivre qu'au gré de Thomme , de ne plus subsister que par son crédit, de n'avoir plus d'autres volontés que les siennes, de ne plus faire que ce qui lui platt, d'être obligé sans cesse à le prévenir, à le ménager, à le flatter; d'être toujours en peine si l'on est dans ses bonnes grâces ou si l'on n'y est pas, s'il est content ou s'il ne l'est pas? est-il un esclavage plus ennuyeux et plus fatigant? Mais dépendre de Dieu, dont je suis sûr que la providence ne me peut manquer» voilà ce qui fait ma félicité , et ce qui faisait celle de saint Paul , quand il disait : Scio eut eredidi (2 TiM.), je sais à qui j'ai confié mon dépôt. Au contraire, quand je pense qu'au défaut de Dieu sur qui je ne veux pas me reposer, je confie ce dépôt, c'est-àdire, ma destinée et mon sort, à des hommes volages, à des hommes intéressés, à des hommes amateurs d'eux-mêmes, qui ne me considèrent que pour eux-mêmes, et qui compteront pour rien de m'abandonner dos que je commencerai de leur être à charge, ou que je cesserai de leur être utile : ah! chrétiens, pour peu que j'aie de sentiments, il faut que j'avoue qu'il n'est rien de comparable à mon malheur. Et certes, dit saint Chrysostome, si cette providence aimable d'un Dieu pouvait être suppléée à notre égard par la protection des hommes, ce serait surtout parcelle des princes, que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs ministres et de leurs fa-
Toris qui non» semblent tout-paissants dans le monde. Or» ce sont justement là ceux sur qui TEcriture nous a?erUt de ne pas établir notre espérance, à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux: Notite confidere in principiims (Ps.xiv) : et afin que Texpérience nous rendit sensible ce point de foi , ce sont ceux dont la faveur opini&trément recherchée et inutilement entretenue, par une juste punition de Dieu, fait tous les jours plus de misérables, plus d'hommes trompés, délaissés, sacrifiés, et par conséquent plus de témoins de celte grande vérité, qne dans les enfants des hommes, je dis môme selon le monde, il n'y a point de salut : infiUit hominumy in quibui non est $alu$ (Ibidem).
Cependant, chrétiens, voici le comble de l'aveuglement du siècle; quelque persuadé que Ton soit d'une vérité dont on a tant de preuves et qu'il nous est si important de bien comprendre, on s*obstine à la combattre, et l'on aime mieux être malheureux en dépendant de la créature, que d'être heureux en s'assujettissaut au Créateur. Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence , de la dureté , de l'insensibilité de ces fausses divinités de la terre, par une espèce d'enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles, qu'à jouir de la liberté par une sainte con- Gance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde ce qui se passe en eux, et Toyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une perpétuelle captivité. N'est-ce pas ainsi qu'ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités? Mais quand après bien des intrigues , leur politique vient à échouer, et que par une disgrâce imprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés : ah! mes frères, s'écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils rendent un hommage solennel à cette providence dont ils n'ont pas voulu dépendre : et c'est alors même aussi que Dieu a son tour, et que par une espèce d'insulte que lui permet sa justice, et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt DU torum in quUms habebant ftduciam ? Surgant, et opitulentur vobis
(Deuter. xjxii). où sont ces dieux dont vous vous teniez sûrs et qui devaient vous maintenir, ces dieux dont la protection vous rendait si fiers , où sont-ils? Surgant ^ et in necessiiate vos protegant (Ibweu) : qu'ils paraissent maintenant et qu'ils viennent vous secourir; c'étaient vos dieux, et vous faisiez plus de fond sur eux que sur moi : hé bien! adressez--vous donc à eux dans l'extrémité où vous êtes, et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu'ils vous tirent de l'abîme et qu'ils vous relèvent : Surgant et opitulentur vobis.
De là , chrétiens , quelle consolation pour un homme ainsi abandonné de Dieu, après qu'il a lui-même abandonné Dieu? quelle consolation, dis-je, surtout en certains états de la vie où la foi seule d'une providence nous peut soutenir? Car tandis que cette foi m'éclaire, et que je suis bien persuadé de ce principe, qu'il y a un Dieu dispensateur des biens et des maux, en sorte qu'il ne m'arrive rien que par son ordre et que pour mon salut et pour sa gloire, j*ai dans moi un soutien contre tous les accidents. Quelque indocile, quelque révolté même que je sois, selon les sentiments naturels, je ne laisse pas au moins dans la partie supérieure de mon âme, et suivant les vues que me donne la foi, de me dire à moi-même : J'ai tort de murmurer et de me plaindre : Dieu l'a ainsi ordonné ; et puisque c'est sa volonté, je dois ni'y soumettre. Or, en me condamnant de la sorte, je me console et cette pensée me fortifie : quoique je ne la goûte pas peut-être d'abord, il suffit que je l'approuve et que j'y puisse revenir quand il me plaira, pour qu'elle me soit une ressource toujours présente dans ma douleur. Hais quand j'ai une fois effacé de mon esprit cette idée de la providence, s'il me survient une affliction de la nature de celles où la raison de l'homme est à bout, et qui ne peuvent recevoir de la part du monde aucun soulagement, où en suis-je, et que me reste-t-il, sinon de boire tout le calice et de le boire tout pur, comme les pécheurs, sans tempérament et sans mélange? Verumtamen/œx ejus non est exinanita, bibent omnes peceatores terrm (Ps. Lxxiv.) Or, dans le cours delà vie et des révolutions qui y sont si ordinaires, il n'est rien de plus commun que ces sortes d'états; et Dieu le permet, chrétiens, pour nous convaincre encore plus sensiblement de la nécessité où nous sommes de nous attacher
à sa providence» et pour nous faire voir la différence de ceux qui se confient en elle, et de ceux qui refusent de marcher dans ses îoies : car de là vient qu'un juste affligé , persécuté, et si vous voulez opprimé, demeure tranquille, possède son Ame dans la patience et dans une paix qui, selon Tapôtre, surpasse tout sentiment humain, tire de ses propres maux sa consolation ; pourquoi? parce qu'il envisage dans l'uuivers une providence à qui il se bit un plaisir de se conformer : Dominus dédit ^ Dominus ab$iulit; sicui Domino plaeuit iia faetutn est (Job. I). C'est le Seigneur qui m'avait donné ces biens, c'est lui-même qui m'en a dépouillé, que son nom soit à jamais béni. Au lieu que l'impie frappé du coup qui l'atterre, fait, pour ainsi dire, le personnage d'un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux sur la terre, accusant ses amis, plein de fureur contre ses ennemis, se désespérant, et dans son désespoir n'ayant pas même, non plus que le riche de l'enfer, une goutte d'eau, c'est-à-dire, d'onction et de consolation ; pourquoi? parce que c'était dans le sein de la pro\idence qu'il la pouvait puiser, et que cette source est tarie pour lui ; ce qui faisait dire à saint Chrysostome, que quiconque combat la providence, combat son bonheur, parce que le grand bonheur de l'homme est de croire une providence dans le monde, et de lui être soumis.
Que dis-je, chrétiens? et le mondain, tout rebelle qu'il est, n'est-il pas encore sous le domaine de la providence? Oui , il y esl , et malgré lui il y sera; mais c'est cela même qui achève son malheur ; car de deux sortes de providences que Dieu exerce sur les hommes, l'une de sévérité et l'autre de bonté , l'une de justice et l'autre de miséricorde , au même temps qu'il se soustrait à cette providence favorable en qui il devait chercher son repos, il se trouve livré à cette providence rigoureuse qui le poursuit pour lui faire sentir son empire le plus dominant; comme si Dieu lui disait : Tu n'as pas voulu te ranger sous celle-ci , tu soufTriras de celle-là ; car je les ai substituées l'une à l'autre par une loi étemelle et irrévocable; et dans l'étendue que je leur ai donnée, rien ne peut être hors de leur ressort. La providence de mon amour n'a pu l'engager ; ce sera donc désormais la providence de ma justice qui te contiendra, qui te réprimera; qui par des vengeances tantôt secrètes , tantôt éclatantes , se fera
sentir à toi; qui tantôt par des humiliations, tantôt par des afflictions, tantôt par des prospérités dont tu seras enivré, tanr tôt par des adversités dont tu seras accablé, tantôt par des douceurs qui t'empoisonneront le cœur, tantôt par des amertumes qui t'aigriront, qui te soulèveront et ne te corrigeront pas, te réduira malgré toi dans la dépendance. Et voilà comment Dieu tant de fois en a usé envers certains pécheurs de marque; voilà comment il a traité un Pharaon, un Nabuchodonosor, un Anliochus, et bien d'autres. Us n'ont pas voulu le reconnaître comme père ; ils ont été forcés à le reconnaître comme juge ; ils n'ont pas voulu servir à glorifier sa providence aimable et bienfaisante; ils ont servi à glorifier sa providence souveraine et toute-puissante : Ponam te in exemplum (Nah. ni). Je ferai un exemple de toi , disait-il , par son prophète à un libertin, et c'est ce qu'il a fait et ce qu'il fait encore du peuple juif. Miracle subsistant de la providence d'un Dieu irrité : miracle qui seul peut convaincre les esprits les plus incrédules, qu'il y a un premier maître et un Dieu dans le monde, devant lequel toute créature doit s'humilier et à qui il est juste que tout homme mortel Qbéisse. Si donc , mes frères , nous avons quelque égard à notre devoir ou à notre intérêt, soumettons-nous à lui et à sa providence. Soumettons-lui toutes nos entreprises; et sans négliger les moyens raisonnables qu'il nous permet d'employer pour les faire réussir, sans y épargner nos soins, du reste, reposonsnous tranquillement et absolument sur lui du succès. Bénissons-le également, et dans les biens et dans les maux : dans les biens, en les recevant avec reconnaissance ; dans les maux , en les supportant avec patience. Demandons-lui sans cesse que sa volonté s'accomplisse en nous ; qu'elle s'accomplisse sur la terre et qu'elle s'accomplisse dans le ciel : sur la terre, où il veut nous sanctifier; et dans le ciel, où il veut nous couronner. C'est ce que je vous souhaite , etc.
SUR LA RBLI6I0N GHRÉTIBNNB
Buf9itdtrum J$9u quidam iê Senhii «< Pkaru Mm, dtcMiM : UagiêtT, volumut à l« ttffntm «tdtfff. Qui retponitnt, ait illii : GtntrtUio mola «I aduUêra tignum fumriî : «1 êignum m9n dahitur 9% nisi êignum Jonm Propkêîœ,
Onelque^-Diu des Scribes et des Pharisiens dirent à Jésus : Maître, nous voudrions bien voir quelque prodige de tous. Jésus leur répondit : Cette nation méchante et adultère demande un prodige, et il n'y en aura point d*antre pour elle que celui du prophète Jonu*
ILilIth. xn.
Ce fut une curiosité, mais une curiosité présomptueuse, une curiosité captieuse et maligne, qui porta les Pharisiens à faire cette demande au Sauveur du monde. Curiosité présomptueuse, puisque au lieu d'engager le Fils de Dieu par une humble prière, à leur accorder comme une grâce ce qu'ils demandaient, ils parurent Fexiger, comme s'ils n'eussent eu qu'à le vouloir pour être en droit de l'obtenir : Magister^ vo/umu5. Curiosité captieuse, puisque, selon le rapport d'un autre évangéliste, ils ne lui firent cette proposition que pour le tenter et que pour lui dresser un piège : Tentantes eum y signum de cœlo quœrehant (Luc n). Curiosité maligne, puisqu'en cela même ils n'avaient point d'autre dessein que de le perdre, déterminés qu'ils étaient à tourner contre lui ses miracles mêmes, dont ils lui faisaient autant de crimes, et dont enfin ils se servirent pour le calomnier et pour l'opprimer. Car de là vint que le Fils de Dieu ne leur répondit
l.Undpe.
qu*avec un zèle plein de sagesse d'une part, mais de l'autre plein d'indignation ; qu'il ne satisfit à leur curiosité que pour leur reprocher au même temps leur incrédulité; qu'il les traita de nation méchante et infidèle, Generatio mala et adultéra; enfin qu'il les cita devant le tribunal de Dieu , parce qu'il prévoyait bien que le prodige qu'il allait leur marquer, mais auquel ils ne se rendraient pas, ne servirait qu'à les confondre : Viri Niniviiœ surgent in judicio cum generatione ista (Matth. xii).
Voilà, mes chers auditeurs, le précis de notre Évangile, et dans l'exemple des pharisiens, ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous. Je m'explique. Nous voudrions que Dieu nous fît voir des miracles pour nous confirmer dans la foi; et Dieu nous en fait voir actuellement dont nous ne profitons pas, à quoi nous sommes insensibles; et qui, par Fabus que nous en faisons, rendent notre endurcissement d'autant glus criminel qu'il est volontaire, puisqu'il ne procède, aussi bien que celui des pharisiens , que de notre perversité et de la corruption de nos cœurs. Or c'est ce que notre divin Maître condamne aujourd'hui dans ces prétendus esprits forts du judaïsme, et ce qui doit, si nous tombons dans leur infidélité, nous condamner nous-mêmes. TertuUien a dit un beau mot, et qui exprime parfaitement le caractère de la profession chrétienne ; savoir, qu'après Jésus-Christ la curiosité n'est plus pour nous de nul usage , et que désormais elle ne nous peut plus être utile , beaucoup moins nécessaire; parce que depuis la prédication de l'Évangile le seul parti qui nous reste est celui de croire et de soumettre notre raison, en la captivant, sous le joug de la foi : Nobis curiosUate opus non est post Christum^ nec inguisitione post Evangelium ( Tertull. ). C'est ainsi qu'il s'en expliquait. Mais pour moi j'ose enchérir sur sa pensée, et j'ajoute que quand il nous serait permis dans le christianisme de faire de nouvelles recherches, quand nous aurions droit de raisonner sur notre foi et sur les mystères qu'elle nous révèle , nous trouvons dans Jésus-Christ et dans son Évangile , non-seulement de quoi convaincre nos esprits, mais de quoi contenter pleinement notre curiosité : pourquoi? parce que Jésus-Christ nous a fait voir dans sa personne des prodiges si éclatants et d'une telle évidence que nul esprit raisonnable n'y peut résister, et que si
nous n'en sommes pas touchés, ce ne peut être que Teffet d'une mauvaise disposition, dont* nous serons responsables à Dieu, et qui ne suffira que trop pour attirer sur nous toutes les rigueurs de son jugement.
C'est rimportante matière que j'ai entrepris de traiter dans ce discom^ : et le puis-je faire. Madame, avec plus d'avantage qu*en présence de Votre Majesté , dont les sentiments et les exemples doivent être pour tout cet auditoire autant de preuves sensibles et convaincantes de ce que je veux aujourd'hui lui persuader? Car quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne, que de sanctifier au milieu de la cour et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde ? et cela seul ne doit-il pas déjà nous faire conclure que cette religion est nécessairement l'ouvrage de Dieu, et non pas des hommes? Plaise au ciel, chrétiens, qu'un tel miracle ne serve pas un jour de témoignage contre nous ! mais ne puis-je pas bien vous faire la même menace que nous fait à tous le Fils de Dieu dans notre Évangile, en nous proposant l'exemple d'une reine ? Regina surgei injudicio (Mattu. xii). Le Sauveur du monde parlait d'une reine infidèle, et je parle d'une reine toute chrétienne. Cette reine du midi n'est tant vantée, que pour être venue entendre la sagesse de Salomon : Quia venU audire sapieniiam Salomonis (Hatth. xii): mais. Madame, outre que vous écoutez ici la sagesse même de Jésus-Christ et sa parole, que n'aurais-je point à dire de la pureté de votre foi, de l'ardeur de votre zèle pour les intérêts de Dieu, de la tendresse de votre amour pour les peuples, des' soins vigilants et empressés de votre charité pour les pauvres, de ces ferventes prières au pied des autels, de ces longues oraisons dans le secret de l'oratoire, de tant de saintes pratiques qui partagent une si belle vie, et qui font également le sujet de notre admiration et de notre édification? Cependant, Madame, Votre Majesté n'attend point aujourd'hui de moi de justes éloges, mais une instruction salutaire; et c'est pour seconder sa piété toute royale, que je m'adresse au Saint Esprit, et que je lui demande par Fintercession de Marie les lumières nécessaires. Ave, Maria.
Ce n'est pas sans raison que les pharisiens de notre Évangile,
dans le dessein, quoique peu sincère, de connaître Jésus^hrist et de savoir s'il était Fils de Dieu, lui demandèrent un prodige qui vint de lui, et dont il fût Fauteur : Magister, volumus à te signum videre. Car il faut convenir, dit saint Augustin , qu'il y a des prodiges de deux difTérentes espèces ; les premiers qui viennent de Dieu, et les seconds qui viennent de l'homme ; les uns qui excitent l'admiration, parce que ce sont les témoignages visibles de l'absolue puissance du Créateur, et les autres qui ne causent que de l'horreur, parce que ce sont les tristes efTets du dérèglement de la créature; ceux-là que nous révérons et que nous appelons miracles, et ceux-ci que nous regardons comme des monstres dans l'ordre de la grâce. Faites-nous voir un prodige qui vienne de vous, disent les pharisiens à Jésus- Christ. Que fait ce Sauveur adorable? Écoutez-moi; en ceci consiste tout le fond de cette instruction. De ces deux genres de prodiges ainsi distingués, il leur en fait voir un qui n'avait pu venir que de Dieu, et qui fut un miracle évident, et incontestable ; je veux dire la foi des Ninivites convertis par la prédication de Jonas. Mais au même temps il leur en découvre un autre bien opposé et qui ne pouvait venir que d'eux-mêmes, savoir, le prodige ou le désordre de leur infidélité. Or nous n'avons, mes chers auditeurs, qu'à nous appliquer ces deux sortes de prodiges, pour nous reconnaître aujourd'hui dans la personne de ces pharisiens, et pour être obligés, par la comparaison que nous ferons de leur état et du nôtre, d'avouer que le reproche du Fils de Dieu ne nous convient peut-être pas moins qu'à ces faux docteurs de la loi ; que dans le sens qu'il l'entendait, peutêtre ne sommes-nous pas moins qu'eux une nation corrompue et adultère, et qu'il pourrait avec autant de raison nous appeler à ce jugement redoutable, où il les cita en leur adressant ces paroles : Viri Ninivitœ surgent injudicio cum generaiione istdm Car je prétends, et en deux propositions, voici le partage de ce discours, comprenez-les: Je prétends que Jésus-Christ, dans l'établissement de sa religion, nous a fait voir un miracle plus authentique et plus convaincant que celui des Ninivites convertis, et c'est le grand miracle de la conversion du monde et de la props^tion de l'Évangile, que j'appelle le miracle de la foi : ce sera le premier point. Je prétends que nous opposons
tous les jours à ce miracle un prodige d^infldélité, mais d*une infidélité bien plus monstrueuse et plus condamnable que celle même des Pharisiens : ce sera le second point. Deux prodiges encore une fois; l'un surnaturel et divin, c'est le monde sano-. lifié par la prédication de rÉvangile ; l'autre trop naturel et trop humain, mais néanmoins prodige , c'est le désordre de notre infidélité. Deux titres de condamnation que Dieu produira contre nous dans son jugement, si nous ne pensons à le prévenir, en nous jugeant dès à présent nous-mêmes. Miracle de la foi : prodige d'infidélité. Miracle de la foi, que Dieu nous a rendu sensible , et que nous avons continuellement devant les yeux : prodige d'infidélité , dont nous n'avons pas soin de nous préserver et que nous tenons caché dans nos cœurs. Miracle de la foi, qui vous remplira d'une confusion salutaire, en vous faisant connaître l'excellence et la grandeur de votre religion : prodige d'infidélité, qui peut-être, si vous n'y prenez garde, après avoir été la source de votre corruption, sera le sujet de votre étemelle réprobation. L'un et l'autre demande une attention particulière.
PREMIERS PARTIS
D s'agit donc, chrétiens, pour entrer d'abord dans la pensée de Jésus-Christ et dans le point essentiel que j'ai présentement à développer, de bien concevoir ce grand miracle de la conversion du monde et de l'établissement du christianisme, que je regarde, après saint Jérôme, comme le miracle de la foi. Et parce qu'il est indubitable que ce miracle doit être une des plus invincibles preuves que Dieu emploiera contre nous, si jamais il nous réprouve, il faut aujourd'hui vous et moi nous en former une idée capable de réveiller dans nos cœurs les plus vifs sentiments de la religion. Le sujet est grand, je le sais; il a épuisé l'éloquence des Pères de l'Église, et il passe toute l'étendue de l'esprit de l'homme. Mais attachons-nous à l'exposition simple et nue que saint Chrysostome en a faite dans une de ses homélies. Pour en mieux comprendre la vérité, jugeon&-en par ce qu'il nous marque en avoir été la figure ; je dis par la conversion des Ninivites et par l'eflet prodigieux et miraculeux de la prédication de Jonas. Le voici.
Jonas fugitif, mais» malgré sa fuite, ne pouvant se dérober au pouvoir de Dieu qui renvoie, confus et touché de repentir, reçoit de la part du Seigneur un nouvel ordre d'aller à Ninive. Il y va : quoique étranger, quoique inconnu, il y prêche, et il se dit envoyé de Dieu. Il menace cette grande ville et tous ses habitants d*une destruction entière et prochaine. Point d*autre terme que quarante jours, point d'autre preuve de sa prédiction que la prédiction même qu'il fait ; et sur sa parole, ce peuple abandonné à tous les vices, ce peuple pour qui, ce semble, il n'y avait plus ni Dieu ni foi, ce peuple indocile aux remontrances et aux leçons de tous les autres prophètes, par un changement de la main du Très-Haut, écoute celui-ci et l'écoute avec respect» revient à lui-même, et se met en devoir d'apaiser la colère de Dieu, fait la plus austère et la plus exemplaire pénitence; ni état, ni ftge, ni sexe n'en est excepté ; le roi même, dit l'Écri* ture, pour pleurer et pour s'humilier, descend de son trône; les enfants sont compris dans la loi du jeûne ordonné par le prince ;^ chacun revêtu de cilice et couvert de cendres, donne toutes les marques d'une douleur efficace et prompte. Enfin la réformation des mœurs est si générale, que la prophétie s'accomplit à la lettre : Et Ninivê tubvertetur ( Jon. ni, 4) : puisque, selon la belle réflexion de saint Chrysostome, ce n'est plus cette Ninive débordée que Dieu avait en abomination, mais une Ninive toute nouvelle et toute sainte, édifiée sur les ruines de la première et par qui? par le ministère d'un seul homme qui a parlé; et qui, plein de l'Esprit de Dieu, a sanctifié des milliers d'hommes dont il a brisé les cœurs. Voilà, disait le Fils de Dieu aux Juifs incrédules, le miracle qui vous condamnera et qui confondra votre impénitence : et je dis à tout ce qu'il y a de chrétiens endurcis dans leur libertinage, voilà le miracle que le Saint-Esprit vous propose comme la figure d'un autre miracle encore plus étonnant, encore plus au-dessus de l'homme, encore plus capable de vous convaincre et de vous élever à Dieu. Écoutez-le sans prévention, et vous en conviendrez.
Le miracle de la prédication de Jonas était un signe pour les Juifs ; mais en voici un pour vous, que je regarde comme le miracle du christianisme : heureux, si je puis par mes paroles l'imprimer profondément dans vos esprits ! C'est la conversion» non
pins d'une TiDe, ni d'une prorince, mais d'un monde entier, opérée par la prédication de FËvangile et par la mission d*nn plus grand que Jonas, qui est THomme-Dieu, Jésus-Christ : Ei eece plus guàm Jonas hie (Matth. xn). Ne supposons point qu'il est Dieu , m^ûs oublions-le même pour quelque temps : il ne s'agit pas encore de ce qu'il est, mais de ce qu'il a fait Qu'a4-il feit? en deux mots, chrétiens, ce que nous ne comprendrons jamais assez, et ce que nous devrions éternellement méditer. Donnez-moi la grâce, Seigneur, pour le mettre ici dans toute sa force par un récit aussi touchant qu'il sera exact et fidèle. Jésus- Christ, fils de Marie et réputé fils de Joseph , cet homme dont les Juifs demandaient s'il n'était pas le fils de cet artisan : lionne hie est filius fabri (Matth. )? entreprend de changer la face de Funivers et de purger le monde de l'idolftlrie, de la superstition, de Terreur, pour y faire régner souverainement la pureté du culte de Dieu. Dessein digne de lui , mais vaste et immense , et toutefois dessein dont vous allez voir le succès. Pour cela qui choisit-il? douze disciples grossiers, ignorants, faibles, imparfaits, mais qu'il remplit tellement de son esprit, que dans un jour, dans un moment il les rend propres à l'exécution de ce grand ouvrage.
En effet, de grossiers, et pour user de son expression, de lents à croire qu'ils étaient, par la vertu de cet esprit qu'il leur envoie du ciel, il en fait des hommes pleins de zèle et pleins de foi. Après les avoir persuadés, il s'en sert pour persuader les autres : ces pécheurs, ces hommes faibles, que l'on regardait, dit saint Paul, comme le rebut du monde, Tanquam purgamenta kujtis mundi, fortifiés de la grâce de l'apostolat, partagent entre eux la conquête et la réformation du monde. Ils n'ont point d'autres armes que la patience , point d'autres trésors que la pauvreté, point d'autre conseil que la simplicité; et cependant ils triomphent de tout, ils prêchent des mystères incroyables à la raison humaine, et on les croit; ils annoncent un Évangile opposé contradictoirement à toutes les inclinations de la nature, et on le reçoit; ils l'annoncent aux grands de la terre, aux doctes et aux prudents du siècle , à des mondains sensuels , voluptueux, et Ton s'y soumet. Ces grands reçoivent la loi de ces pauvres, ces doctes se laissent convaincre par ces ignorants, ces
voluptueux et ces sensuels se font instruire par ces nouveaux prédicateurs de la croix, et se chargent du joug de la mortification et de la pénitence : de tout cela se forme une chrétienté si sainte, si pure, si distinguée par toutes les vertus, que le paganisme même se trouve forcé à Tadmirer.
Ce n*est pas tout, et ce que j*ajoute vous doit encore paraître plus surprenant : car à peine la foi puhliée par ces douze Apôtres dA-eWe commencé à se répandre, qu'elle se voit attaquée de mille ennemis; toutes les puissances de la terre s*élèvent contre elle ; un Dioctétien, le maître du monde, veut Tanéantir, et s'en fait un point politique : mais malgré lui , malgré les plus violents efforts de tant d'autres persécuteurs du nom chrétien, elle s'établit si solidement, cette foi, que rien ne peut plus Fébranler. Des millions de martyrs la défendent jusqu'à l'effusion de leur sang, des gens de toutes les conditions font gloire d'en être les victimes, et de s'immoler pour elle; des vierges sans nombre» dans un corps tendre et délicat, lui rendent le même témoignage, et souffrent avec joie les tourments les plus cruels. Elle s'étend, elle se multiplie, non-seulement dans la Judée où elle a pris naissance, mais jusqu'aux extrémités de la terre, où dès le temps de saint Jérôme, c'est lui-même qui le remarque comme une espèce de prodige, le nom de Jésus^hrist était déjà révéré et adoré ; non-seulement parmi les peuples barbares, mais parmi les nations les plus polies; dans Rome, où la religion d'un Dieu crucifié se trouve bientôt la religion dominante ; dans le palais des Césars, où Dieu, pour l'affermissement de son Église au milieu de l'iniquité, suscite les plus fervents chrétiens; enfin, observez ceci, dans le plus éclairé de tous les siècles, dans le siècle d'Auguste, que Dieu choisit pour marquer encore davantage le caractère de cette loi , qui seule devait surmonter toute la prétendue sagesse de l'homme de tout l'orgueil de sa raison.
Avouons-le, mes chers auditeurs, avec saint Chrysostome : quand la religion chrétienne, dès son berceau , aurait trouvé dans le monde toute la faveur et tout l'appui nécessaire, quand elle serait née dans le calme, par mille autres endroits elle ne laisserait pas d'être toujours Tœuvre de Dieu. Hais qu'elle se soit établie dans les persécutions, ou plutôt par les persécutions , et qu'il soit vrai qu'elle u'a jamais été plus florissante
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que lorsqn'dle a été plus violemment combattue; que le sang de ses disciples inhumainement répondu ait été , comme parle un Père, le germe de sa fécondité; que plus il en périssait par le fer et par le feu, plus elle en ait formé par TÉvangile ; que la cruauté exercée sur les uns ait servi d'attrail aux autres pour les appeler, et qu'à la lettre Texpression de Tertullien se voit vérifiée, m christianis erudelilas illecebra est seeiœ; que sans rien faire autre chose que de voir ses membres soufiTrir et mourir, ce grand corps du christianisme ait eu de si prompts aide si merveilleux accroissements; ah! mes frères, c'est un des prodiges où il faut que la prudence humaine s'humilie , et qu'elle fasse hommage à la puissance de Dieu, Voilà néanmoins ce que nous voyons, et c'est la merveille subsistante dont nous sommes témoins nous-mêmes, et que nous avons devant les yeux. Car nous voyons, malgré l'enfer, le monde devenu chrétien, et soumis au culte de cet Homme-Dieu dont le Juif s'est scandalisé, et dont le Gentil s'est moqué. Voilà ce que le Seigneur a fait : A Domine faetum est istud^ et est mirabile in oeulis nostris ( Ps. cxvii).
Et afin que cette merveille fit encore sur nous une plus vive impression, le même Seigneur l'a renouvelée dans les derniers siècles de l'Église. Vous le savez : un François Xavier, seul et sans autre secours que celui de la parole et de la vérité qu'il prêchait, a converti dans l'Orient tout un nouveau monde; c'était des païens et des idolâtres, et il leur a persuadé la même foi, et il les a formés à la même sainteté de vie, et il leur a inspiré la même ardeur pour le martyre , et il a fait voir dans eux tout ce qu'on a vu de plus héroïque et de plus grand dans cet ancien christianisme si parfait et si vénérable. Et comment l'a-t-il fait? Par les mêmes moyens, malgré les mêmes obstacles, avec les mêmes succès : comme si Dieu eût pris plaisir à reproduire dans ce successeur des Apôtres, ce que sa main toute-puissante avait opéré par le ministère des Apôtres mêmes , et qu'il eût voulu par ces exemples présents nous rendre plus croyable tout ce que nous avons entendu des siècles passés.
Or, je soutiens, mes chers auditeurs, qu'après cela nous n'avons plus droit de demander à Dieu des miracles, et que nous sonunes plus infidèles que les Pharisiens, si nous avons
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la présomption de dire comme eux : Voluntus signum videre. Pourquoi? Parce qu'il est constant que cette conversion du monde telle que je Fai représentée, quoique très-imparfaitement, est en effet un perpétuel miracle. Sur quoi il y a trois réflexions à faire, ou trois circonstances à remarquer. Miracle qui surpasse, sans contredit, tous les autres miracles; miracle qui présuppose nécessairement tous les autres miracles; miracle qui, dans Tordre des desseins de Dieu, justifie tous les autres miracles. Et par une triste conséquence, mais inévitable, mi* racle qui nous rend dignes de tous les châtiments de Dieu, s*il ne sert pas à notre propre instruction et à notre conversion. Mon Dieu, que u'ai-je une de ces langues de feu qui descen. dirent sur les Apôtres, et que ne suis-je rempli du même Esprit, pour graver une aussi grande vérité que celle4à dans tous les cœurs !
Oui, chrétiens, la conversion du monde est un miracle perpétuel, que jamais l'infidélité ne détruira. Ainsi a-t-elle été regardée de tous les Pères, et en particulier de saint Augustin, dont le jugement peut bien nous servir ici de règle. Car c'est par là que ce grand homme fermait la bouche aux païens, quand il leur disait : Puisque vous vous opiniâtrez à ne vouloir pas croire les autres miracles, qui sont pour nous des preuves incontestables de notre foi, au moins confessez donc que dans votre système il y en a un dont vous êtes obligés de convenir; c*est le monde converti à Jésus-Christ sans aucun miracle : car cela même qui n'est pas, et qui n'a pu être, ce serait le miracle des miracles. Et à quoi donc; poursuivait saint Augustin, attribuerons-nous ce grand ouvrage de la sanctification du monde par la loi chrétienne, si nous n'avons recours à la loi infinie de Dieu? Ce n'est point aux talents de Tesprit, ni à l'éloquence que la gloire en est due ; car quand les apôtres auraient été aussi éloquents et aussi savants qu'ils l'étaient peu, on sait assez ce que peut l'éloquence et la science humaine, ou plutôt, on ne sait que trop combien l'une et l'autre est faible, quand il est quesUon de réformer les mœurs ; et l'exemple d'un Platon, qui jamais avec tout le crédit et toute l'estime que lui donnait dans le monde sa philosophie, n'a pu engager une seule bourgade à vivre selon ses maximes, et à se gouverner selon ses lois, montre
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bien qae saint Pierre agissait par de plus hauts principes, quand il réduisait les provinces et les royaumes sous Tobéissance de l'Émngile. Ce n'est point par la force ni par la violence que la foi a été plantée; car le premier avis que reçurent les disciples de Jésus-Christ fut qu'on les envoyait comme des agneaux au milieu des loups : Eece ego mitto vos sicut agnos Mer lupo$ (Luc x); et ils le comprirent si bien, que, sans foire nulle résistance, ils se laissèrent égorger comme d'innocentes viotimes. Le mahométisme s'est établi par les conquêtes et par les armes, l'hérésie par la rébellion contre les puissances légitimes, la loi de Jésus-Christ seule par la patience et par l'humilité. Ce n'est point la douceur de cette loi, ni le relftchement de sa morale, qui fut le principe d'un tel progrès ; car cette loi, toute raisonnable qu'elle est, n'a rien que d'humiliant pour l'esprit, et de mortifiant pour le corps. On conçoit comment sans miracle le paganisme a eu cours dans le monde, parce qu'il favorisait ouvertement toutes les passions, qu'il autorisait tous les vices, et qu'il n'est rien de plus naturel à l'homme que de suivre ce parti ; mais ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'une loi qui nous ordonne d'aimer nos ennemis, et de nous haïr nous-mêmes, ait trouvé tant de partisans. Ce n'est point l'effet du caprice ; car jamais le caprice, quelque aveuglé qu'il puisse être, n'a porté les hommes à s'interdire la vengeance, à renoncer aux plaisirs des sens et à crucifier leur chair. Que 8*ensuit41 de là? je le répète : qu'il n'y a qu'un Dieu, mais un Dieu aussi puissant que le nôtre , qui ait pu conduire si heureusement une pareille entreprise et la faire réussir, et que Jésus-Christ, l'oracle de la vérité, a donc eu sujet de conclure, quoiqu'il parlât en sa faveur. A Domino faetum est istud, c'est l'œuvre du Seigneur, et le doigt de Dieu est là ; Et est miraiile in oculis nostris.
Ce n'est pas assez : j'ai dit que ce miracle surpassait tous les autres miracles. En pouvons-nous douter, et si dans la pensée de saint Grégoire pape , la conversion particulière d'un pécheur invétéré coûte plus à Dieu, et est en ce sens plus miraculeuse que la résurrection d'un mort, qu'est-ce que la conversion de tant de peuples, élevés et comme enracinés dans l'idolâtrie f Rendons cette comparaison plus sensible. II y a encore dans ce
monde, je dis dans le monde chrétien , des hommes sans religion, vous en connaissez; des athées de créance et de mœurs, tellement conûrmés dans leurs désordres, qu'à peine tous les miracles suffiraient pour les en retirer : peut-être n'avez-vous avec eux que trop de commerce. Quel effort du bras de Dieu , et quel miracle n*a-t-il donc pas fallu, pour gagner à Jésus-Christ un nombre presque infini, ne disons pas de semblables libertins, mais encore de plus obstinés et de plus inconvertibles, dont le changement également prompt et sincère a toutefois été la gloire et Fhonneur du christianisme ? Que diriez-vous (ceci va donner jour à ma pensée et vous convaincre de ce que j'appelle miracle au-dessus du miracle même), que diriez-vous si par la vertu de la parole que je vous prêche, un de ces impies dont vous n'espérez plus désormais aucun retour, se convertissait néanmoins en votre présence; en sorte que renonçant à son libertinage, il se déclarât tout à coup et hautement chrétien, et qu'en effet il commençât à vivre en chrétien? Que diriez-vous, si toujours inflexible depuis de longues années, il sortait aujourd'hui de cet auditoire, pénétré d'une sainte componction, résolu à réparer par une humble pénitence le scandale de son impiété? y aurait-il miracle qui vous touch&t davantage? Or, je vous dis que ce miracle dont vous seriez encore plus surpris que touchés, est justement ce qu'on a vu mille et mille fois dans le christianisme , et qu'un des triomphes les plus ordinaires de notre religion a été de soumettre ces esprits fiers, ces esprits durs et opiniâtres, de les faire rentrer dans la voie de Dieu et de les rendre souples et dociles* comme des enfants ; que c'est par là qu'elle a commencé, et que malgré toutes les puissances des ténèbres elle nous en donne encore de nos jours d'illustres exemples, quand il plalt au Seigneur, dont la main n'est pas raccourcie, d'ouvrir les trésors de sa grâce et de les répandre sur ces vases de miséricorde qu'il a prédestinés pour sa gloire. Exemples récents que nous avons vus et que nous avons admirés. En cela seul n'en dis-je pas plus que si j'entrais dans le détail de tant de miracles qui composent nos histoires saintes, et que nous trouvons autorisés par la tradition la plus constante?
J'ai ajouté, et ceci me parait encore plus fort» que ce miracle présupposait nécessairement tous les autres miracles. Car enfin ,
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demande saint Chrysostome, et après lui le docteur angélique saint Thomas, dans la Somme contre les Gentils, quel autre motif que les miracles dont ils étaient eux-mêmes témoins oculaires, put engager les premiers sectateurs du christianisme à embrasser une loi odieuse selon le monde, et contraire au sang et à la nature? Julien FApostat condamnait les apôtres de légèreté et de trop de crédulité, prétendant que sans raison ils s'étaient attachés au Fils de Dieu : mais pour en juger de la sorte, répond saint Chrysoslome, ne fallaitril pas être impie comme Julien? Car, poursuit ce Père, était*ce légèreté de suivre un homme qui pour gage de ses promesses guérissait devant eux les aveugles-nés et rendait la «vie aux morts de quatre jours. Aussi défiants et aussi intéressés qu'ils Tétaient et que l'Évangile nous l'apprend , auraient-ils tout quitté pour Jésus-Christ s'ils n'eussent été persuadés de ses miracles; et pouvaient-ils les voir et se défendre de croire en lui? Après l'avoir abandonné dans sa passion, après s'être scandalisés de lui jusqu'à le renoncer, se seraient-ils ralliés et déclarés en sa faveur plus hautement que jamais , si le miracle authentique de sa résurrection n'avait, comme parle saint Jérôme , ressuscité leur foi? Auraient-ils pris plaisir à se laisser emprisonner, tourmenter, crucifier, pour être les confesseurs et les martyrs de cette résurrection glorieuse, si l'évidence d'un tel miracle n'avait dissipé tous leurs doutes?
Par où saint Paul dans un moment fut-il transformé de persécuteur de l'Église en prédicateur de l'Évangile? ce miracle put-U sebire sans un autre miracle? et jamais ce zélé défenseur du judaïsme , jamais cet homme si passionné pour les traditions de ses pères , en eût-il été le déserteur pour devenir le disciple d'une secte dont il avait entrepris la ruine, si Dieu tout à coup le renversant par terre, et le remplissant d'effroi sur le chemin de Damas y n'eût formé en lui un cœur nouveau? ne confessait-il pas lui-même dans les synagogues, qu'il avait été obligé de se convertir pour n'être pas rebelle à la lumière dont il s'était vu investi , et à la voix foudroyante qu'il avait entendue : Saule , Saule , quid me perseqverU ( Agt. xii , xxvi ) ? Et n'est-ce pas de là (pi'il conçut un désir si ardent de se sacrifier et de souffrir pour la gloire de ce Jésus dont il avait été l'ennemi? était-ce simpli-
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cité? était-ce prévention? était-ce intérêt du monde? Hais n*e8t-il pas certain que saint Paul se trouvait dans des dispositions toutes contraires, et que ne respirant alors que sang et que carnage, il ne pouvait être arraché à Fancienne loi dont il était un des plus fermes appuis, ni gagné à la. loi nouvelle qu*ii voulut détruire, par un moindre effort que l'effort miraculeux et divin qui le terrassa et qui l'emporta?
On est étonné quand on lit de saint Pierre, que dès la première fois qu'il prêcha aux Juifs, après la descente du Saint- Esprit, il convertit trois mille hommes à la foi. Mais en faut-il être surpris , dit saint Augustin ? On voyait un pécheur jusque4à sans autre connaissance que celle de son art, expliquer en maître les plus hauts mystères du royaume de Dieu, parler toutes sortes de langues, et par un prodige inou! se faire entendre tout à la fois à autant de nations qu'une grande cérémonie en avait assemblé à Jérusalem de tous les pays du monde. Miracle rapporté par saint Luc, et rapporté dans un temps où l'évangéliste n'eût pas eu le front de le publier si la chose n'eût été constamment vraie, puisqu'il aurait eu contre lui, non pas un ni deux témoins, mais toute la terre; puisqu'un million de juifs contemporains auraient pu découvrir la fausseté et le démentir; puisque son imposture lui eût fiait perdre toute créance , et qu'elle n'eût servi qu'à décrier la religion même dont il voulait faire connaître l'excellence et la sainteté. Supposé, dis-je, ce miracle, est-il étonnant que tant de juifs se soient alors convertis, et n'est-il pas plus surprenant, au contraire , qu'il y en eût encore d'assez entêtés et d'assez aveugles pour demeurer dans leur incrédulité?
On a peine à comprendre* les conversions extraordinaires et presque sans nombre qu'opérait saint Paul parmi les Gentils; mais en prêchant aux Gentils, n'ajoutait-il pas toujours à la parole qu'il leur portait, d'insignes miracles, comme la marque et le sceau de son apostolat? N'est-ce pas ainsi qu'il le témoignait lui-même écrivant à ceux de Corinthe, et ne les priait-il pas de se souvenir des œuvres merveilleuses qu'il avait faites au milieu d'eux? Si tous ces miracles eussent été supposés, leur eût-il parlé de la sorte? en eût-il eu l'assurance? se serait-il adressé à euxmêmes? en eût-il appelé à leur propre témoignage? et par une
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telle supposition, se fût*il exposé à décréditer son ministère et à délraire ce qu^il voulait établir?
Vous me demandez ce qui attachait si étroitement saint Augustin à réglise catholique; n*a-t-il pas avoué que c'étaient en partie les miracles , et lui en fallait-il d'autres que ceux qu'il avait TUS lui-même? En fallait-il d'autres que ce fameux miracle arrivé de son temps à Carthage dans la personne d'un chrétien subitement et sumaturellement guéri par l'intercession de saint Etienne, dont ce grand saint proteste avoir été spectateur, dont il nous a laissé, au livre de la Cité de Dieu, la description la plus exacte. Quand il n'eût eu jusque-là qu'une foi chancelante, cela seul ne devait-il pas l'afiTermir pour jamais? Dirons-nous que saint Augustin était un esprit faible, qui croyait voir ce qu'il ne voyait pas? dirons-nous que c'était un imposteur, qui par un récit fabuleux se plaisait à tromper le monde? Mais puisque ni l'un ni l'autre n'est soutenable, ne conclurons-nous pas plutôt avec Vincent de Lérins, que comme les miracles de notre religion ont servi à la conversion du monde, aussi la conversion du monde est elle-même une des preuves les plus infaillibles des miracles de notre religion?
Et c'est ici , chrétiens, que nous ne pouvons assez admirer la sagesse et la providence de notre Dieu, qui n'a pas voulu nous obUger à croire des mystères au-dessus de la raison , sans avoir fait lui-même pour nous des miracles au-dessus de la nature. Car, à notre égard, cette conversion du monde fondée sur tant de miracles, non-seulement est un miracle étemel , mais un miracle qui justifie tous les autres miracles, dont il n'est que la saite et l'effet. Après quoi nous pouvons bien dire à Dieu, comme Richard de Saint- Victor : Domine^ si wror est 9 quem ere-^ dimus, à te decepti sumus (Richard Victor) : oui, mon Dieu, si nous étions dans Terreur, nous aurions droit de vous imputer nos erreurs; et tout Dieu que vous êtes, nous pourrions vous rendre responsable de nos égarements : pourquoi? voici la raison qu'il en apportait : Quoniam Us signis prœdita est ista religio, qum nannisi à te esse potuerunt (ibid.); parce que cette religion où nous vivons, sans parler de sa sainteté et de son irrépréhensible pureté, est confirmée par des miracles qu'on ne peut attribuer à nul autre qu'à vous. 11 est vrai , mes frères, mais
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ce sont aussi ces miracles qui nous confondront au jugement de Dieu : ce sera surtout le grand miracle de la conTcrsion du monde à la foi de Jésus-Christ. Ces païens, ces idolâtres, devenus fidèles, s'élèveront contre nous et deviendront nos accusateurs; viri Ninivitœ surgent in judicio: et que diront-ils pour notre condamnation? ah! chrétiens, que ne diront-ils pas, et que ne devons-nous pas nous dire à nous-mêmes? En effet, pour peu de justice que nous nous fassions, il nous doit être, je ne dis pas bien honteux, mais bien terrible devant Dieu , que cette foi ait fait paraître dans le monde une vertu si admirable, et qu'elle soit maintenant si languissante et si oisive parmi nous; qu'elle ait produit dans le paganisme le plus aveuglé et le plus corrompu tant de sainteté, et qu'elle soit peut-être encore à produire dans nous le moindre changement de vie, le moindre retour à Dieu , le moindre renoncement au péché. S'il nous reste un rayon de lumière, ce qui doit nous faire trembler, n'est-ce pas que cette foi ait eu la force de s'établir par toute la terre avec des succès si prodigieux, et qu'elle ne soit pas encore bien établie dans nos cœurs? Nous la confessons de bouche, nous en donnons des marques au dehors , nous sommes chrétiens de cérémonie et de culte ; mais le sommes-nous de cœur et d'esprit? Or, c'est néanmoins dans le cœur que doit particulièrement résider notre foi, pour passer de là dans nos mains et pour animer toutes nos œuvres.
Quel reproche contre nous, si nous n'ayons pas entièrement étouffé tous les sentiments de la gràcç; quel reproche, que cette foi ait surmonté toutes les puissances humaines conjurées contre elle, et qu'elle n'ait pas encore surmonté dans nous de vains obstacles qui s'opposent à notre conversion? Car, qu'est-ce qui nous arrête? une folle passion, un intérêt sordide, un point d'honneur, un plaisir passager, des difficultés que notre imagination grossit, et que notre foi, toute victorieuse qu'elle est, ne peut vaincre. Quel sujet de condamnation, si je veux devant Dieu le considérer dans l'amertume de mon ftme, que cette foi se soit soutenue, et même qu'elle se soit fortifiée au milieu des persécutions les plus sanglantes, et que je la fasse tous les jours céder à de prétendues persécutions que le monde lui suscite dans ma personne, c'estrà-dire à une parole, à une raillerie, à
un respect humain, ou plutôt à ma propre lâcheté? car voilà mon désordre et ma confusion : si j^avais le couTage de me déclarer et de me metire au-dessus du monde, il y a des années entières que je serais à Dieu, mais parce que je crains le monde, que je ne puis me résoudre à lui déplaire, j'en demeure là, et malgré moi-même je retiens ma foi captiye dans FesclaTage du péché.
Ah! mon Dieu, que tous répondrai-je quand vous me ferez voir que cette foi, qui a confondu toutes les erreurs de l'idoletrie et de la superstition, n*a pu détruire dans mon esprit je ne sais combien de faux principes et de maximes dont je suis préoccupé? Comment me justifierai-je quand vous me ferez voir que cette foi qui a soumis Forgueil des Césars à Thumilité de la croix, n'a pu déraciner de mon coeur une vanité mondaine, une ambition secrète, un amour de moi-même qui m'a perdu? Enfln que vous dirai-je, quand vous me ferez voir que cette foi qui a sanctifié le monde , n'a pu sanctifier un certain petit monde qui règne dans moi, et qui m'est bien plus pernicieux que le grand monde qui m'environne et qui est hors de moi ? Aurai-je de quoi soutenir le poids de ces accusations ? m'en déchargerai-je sur vous, Seigneur? m'en prendrai-je à la foi même ? dirai-je qu'elle n'a pas fait assez d'impression sur moi , et que je n'en étais point assez persuadé pour en être touché ? Ah! chrétiens, peut-être notre infidélité va-t-elle maintenant jusqu'à vouloir s'autoriser de ce prétexte; mais c'est ce même prétexte qui nous rendra plus condamnables; car Dieu nous représentera l'infidélité où nous serons tombés, comme un prodige que nous aurons opposé au miracle de la foi. Prodige qui ne vient plus de Dieu, mais de nous, et dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.
8SC0NDS PARTIE.
Être infidèle, sans avoir jamais eu nulle connaissance de la foi, c'est un état qui, tout funeste et tout déplorable qu'il est, n'a rien, à le bien prendre, de surprenant ni de prodigieux. Ainsi, dit samt Chrysostome , l'infidélité dans un païen peut être un aveu- ^ment, et un aveuglement criminel, mais on ne peut pas
toujours dire que cet ayeuglement même criminel soit un prodige. Il faut donc, pour bien concevoir le prodige de l'infidélité, se le représenter dans un chrétien, qui, selon les divers désordres auxquels il se laisse malheureusement entraîner, ou renonce à sa foi, ou corrompt sa foi, ou dément et contredit sa foi : renonce à sa foi par un libertinage de créance, qui lui en fait secouer le joug, et qui se forme peu à peu dans son esprit : corrompt sa foi, par un attachement secret ou déclaré aux erreurs qui la combattent, mais particulièrement à Thérésie et au schisme, qui en détruisent l'unité, et par conséquent la pureté et l'intégrité : dément et contredit sa foi, par un dérèglement de mœurs qui la déshonore, et par une vie licencieuse qui en est l'opprobre et le scandale. Trois désordres qui dans un chrétien perverti ont je ne sais quoi de monstrueux, et que j'appelle pour cela non plus simples désordres, mais prodiges de désordre. Trois états où , même à ne consicférer que ce qui peut et ce qui doit passer pour prodige évident, l'homme fournit à Dieu des titres invincibles pour le condamner. Applique»vous à ces trois pensées.
Car pour commencer par ee qu'il y a de plus scandaleux , je veux dire par ce libertinage de créance dont on se fait une habitude, et qui consiste à renoncer la foi, n'esUil pas étonnant» mes chers auditeurs, de voir des hommes nés chrétiens, et se piquant partout ailleurs d'habileté et de prudence, devenir impies sans savoir pourquoi, et secouer intérieurement le joug de la foi , sans en pouvoir apporter une raison , je ne dis pas absolument solide et convaincante, mais capable de les satisCeiire eux-mêmes T Cette foi dont par le baptême ils ont reçu le caractère, et en vertu de laquelle ils portent le nom de chrétiens; cette foi si nécessaire, supposé qu'elle soit vraie, et à quoi ils conviennent eux-mêmes que le salut est attaché ; cette foi par qui seule , comme ils ne l'ignorent pas, ils peuvent espérer de trouver gr&ce devant Dieu, s'il y a grâce à espérer pour eux; cette foi sur laquelle ils avouent qu'ils seront jugés, si jamais ils Ile doivent être : n'estnl pas, dis-je, inconcevable qu'ils l'abandonnent, comment? en aveugles et en insensés, sans examen, sans connaissance de cause, par emportement, par passion, par légèreté, par caprice, par une vaine ostentation, par un
attaehemenl honteux à de sales et dlaràmes plaisirs» se conduisaotaTec moins de sagesse que des enfants, dans une affaire on néanmoins il s'agit du plus grand intérêt, puisqu'il y va de leur sort étemel* Cela se peut-il comprendre 7 telle est cependant la triste disposition où sont aujourd'hui presque tous les libertins du siècle. Obser?ez-les» et dans ce portrait vous les reconoaltrei.
Car enfin, qn*un d'eux, après une mûre délibération, après une longue étude, toutes choses considérées et pesées dans une juste balance, autant qu'il lui est possible, se déterminât à quitter le parti de la foi, je déplorerais son malheur, et je l'en visagerais comme la plus terrible vengeance que Dieu pût exercer sur lui, puisque, selon l'Écriture, Dieu ne punit jamais avec plus de sévérité que lorsqu'il permet que le cœur de l'homme tombe dans l'aveuglement : Exoma oûr populi ht^fus (IsaIs vi). Mais, après tout, il n'y aurait rien en cela de prodigieux. Et, en effet, jusque dans son aveuglement il y aurait quelque reste de bonne foi, qui le rendrait sinon pardonnable, au moins digne de compassion. Mais ceux à qui je parle, et dans ce nombre je comprends la plupart des impies du siècle au milieu de qui et avec qui nous vivons» savent assez que ce n'est point par là qu'ils sont parvenus au comble du libertinage , et que le parti (pi'ils ont pris de renoncer à la foi, n'a point été de leur part une résolulioii concertée de la manière que je l'entends. En quoi, d'ailleurs, souffres que je tasse ici cette remarque : tout criminels et tout inexcusables qu'ils sont devant Dieu, je ne laisse pa& aussi de trouver pour eux une ressource, et comme une espèce de consolatiim, puisque au moins est-il certain qu'on revient plus aisément d'un libertinage sans principes, que d'un autre dont on s'est lait, par de faux raisonnements , une opinion particulière et une irréligion positive et consommée. Quoi qu'il en soit, l'infidélité que j'attaque et qui me semble la plus commune, ne peut disconvenir qu'elle n'ait ce faible, d'être évidemment téméraire et sans preuves. Car demandez à un libertin pourquoi il a cessé de croire ce qu'il croyait autrefois; et vous verrez si, dans tout ce qu'il allègue pour sa défense, il y a seulement quelque apparence de solidité; demandez4tti si c'est à force de raiaanner qu'il a découvert une démonsfaratioa nouvelle contre cette
infaillible révélation de Dieu à laquelle il était soumis. Obligeat^e à répondre sincèrement, et à vous dire s'il a examiné les choses; si , cherchant, avec une intention droite et pure, la vérité, il s'est mis en état de la connaître ; s'il a eu soin de consulter ceux qui pouvaient le détromper et résoudre ses doutes; s'il a lu ce qu'ont écrit les Pères sur ces matières de reli^on, qu'il ne goûte pas, parce qu'il ne les entend pas et qu'il ne veut pas s'appliquer à les entendre ; s'il est jamais entré sérieusement dans le fond des difficultés ; en un mot, s'il n'a rien omis de ce que tout homme judicieux et bien sensé doit faire dans une pareille conjoncture, pour s'instruire et pour s'éclaircir. Interrogez-le .sur tous ces points, et qu'il vous parle sans déguisement : il conviendra qu'il n'a point tant pris de mesures , ni tant fait de perquisitions. Il fallait au moins tout cela , avant que de franchir un pas aussi hardi qu'il l'est de se soustraire à l'obéissance de la foi; mais il s'en est soustrait, chrétiens, et il s'en est soustrait à bien moins de frais. Il s'est déterminé à ne plus croire, et s'il s'y est déterminé sans conviction , sans réflexion même, au hasard de tout ce qui pourrait en arriver, et n'ayant rien qui l'assurât , ni qui le fixftt dans l'abime affreux où il se précipitait, voilà ce que j'appelle prodige. Or, dans combien de mondains ce prodige, tout prodige qu'il est^ ne s'accomplit-il pas tous les jours?
Mais encore, me dites-vous, puisque ce n'est pas par raison que ce libertinage se forme, par quelle autre voie l'homme Chrétien peut-il donc se perveriir jusqu'à devenir infidèle? Ah! mes chers auditeurs, je le répète, il se pervertit en mille manières, toutes opposées aux règles d'une sage conduite; mais que je regarde d'autant plus comme des prodiges, qu'elles choquent plus la droite raison. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi; comment? Apprenez-le, et point d'autre preuve ici que votre expérience et l'usage que vous avez du monde : il renonce à sa foi par un esprit de singularité, pour avoir le ridicule avantage de ne pas penser comme pensent les autres, de dire jce que personne n'a dit, et de contredise ce que tout le monde jdit, pour se figurer une religion à sa mode, une Divinité selon son sens, une providence arbitraire, et telle qu'il la veut concevoir; se fisdsant des systèmes chimériques, qu'il établit oa
qu'il renyerse» selon l'humeur présente qui le domine; suivant aveuglément toutes ses idées, et à force de les suivre» ne sachant bien ni ce qu'il croit ni ce qu'il ne croit pas ; rejetant aujour* d'hui ce qu'il soutenait hier, et pour vouloir contrôler Dieu, ne se trouvant plus d'accord avec lui-même. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par un sentiment d'orgueil , mais d'un orgueil bizarre , ne voulant pas assujettir sa raison à la parole d'un Dieu, quoiqu'il se fasse une vertu et même une nécessité de FassujettiF tous les jours à la parole des hommes; confessant en mille affaires temporelles qu'il a besoin d'être conduit et gouverné par autrui; mais prétendant qu'il est assez éclairé pour se conduire lui-même dans la recherche des vérités éternelles, et, pour me servir des termes de saint Hilaire, avouant humblement son insuffisance sur ce qui regarde les plus petits secrets de la nature, et décidant avec hardiesse quand il est question des mystères de Dieu les plus sublimes : JEquanimiter in ierrenis imperitus , et in Dei rébus impudenter ignarus. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par intérêt, et tout ensemble par désespoir,' parce que la foi lui est importune, parce qu'elle le trouble dans ses plaisirs, parce qu'elle s'oppose à ses desseins, parce qu'elle lui reproche ses injustices, parce qu'il ne peut plus autrement étouffer les remords dont il est déchiré , aimant mieux n'avoir point de foi que d'en avoir une qui le censure et qui le condamne sans cesse ; et par un dérèglement de raison qui ne manque guère à suivre le péché, croyant les dioses non plus telles qu'elles sont, mais telles qu'il souhaiterait et qu'il serait de son intérêt qu'elles fussent; comme s'il dépendait de lui qu'elles fussent ou qu'elles ne fussent pas, et que l'intérêt qu'il y prend en dût déterminer le vrai ou le faux. Prodige d'infidélité : il renonce à la foi par prévention, se piquant en toute autre chose de n'être préoccupé sur rien, et en matière de religion l'étant sur tout; ne se choquant point des opinions les plus paradoxes d'une nouvelle philosophie, et s'il s'agit d'une décision de l'Église, naturellement disposé à la critiquer; craignant toujours d'avoir trop de facilité à croire, et ne craignant jamais de n'en avoir pas assez; se défendant sur ce point, de la simplicité, comme d'un faible, et ne pensant pas à se défendre d'un autre faible encore plus grand, qui est l'opi-
niâtreté; en un mot, évitant comme une petitesse de génie ce qui serait équité à Tégard de la foi, et prenant pour force d'esprit ce que j -appelle entêtement contre la foi. Car sans m*étendre davantage sur d'autres espèces de libertinage qui se rapportent à celles-ci, voilà comment se forme tous les jours Tinfidélité, voilà comment la foi se perd.
Il y a plus : non-seulement ce libertin abandonne sa foi sans raison, mais ce qui doit vous paraître plus étrange, il l'abandonne contre la raison et malgré la raison; et au lieu que le mérite d'Abraham fut, selon l'Écriture, de croire contre la foi même, et d'espérer contre l'espérance même. Contra spem in spem (Rom. iv), le désordre de l'impie est d'être infidèle contre la raison même, et déserteur de la foi contre la prudence même. Car cette foi que nous professons, est appuyée sur des motl6 qui, pris séparément, pourraient bien chacun nous tenir lieu d'une raison souveraine; mais qui tous réunis et pris ensemble» ont visiblement quelque chose de divin; et en effet ils ont paru si forts que les premiers hommes du monde en ont été touchés et persuadés. Que fait le libertin ? Il s'endurcit et il se révolte contre tous ces motifs. Ne prenons que celui des miracles, puisqu'il a servi de fonds à ce discours. On lui dit que Qieu a confirmé notre foi par des miracles éclatants, il s'inscrit en faux contre ces miracles et contre tous les témoins qui les rapportent et qui assurent les avoir vus. Et parce qu'entre ces miracles il y en a eu d'incontestables, qui sont les seuls dont je parle, et auxquels un prédicateur de TÉvangile doit s'attacher; miracles du premier ordre, sur quoi le christianisme est essentiellement fondé; miracles reconnus par les ennemis mêmes de la foi, vérifiés par toutes les preuves qui rendent des faits authentiques, et qu'on ne peut contredire sans recourir à des suppositions insoutenables : par exemple, que les Évangélistes ont été des imposteurs et des insensés; des imposteurs qui se sont accordés pour nous tromper, et des insensés qui, pour soutenir leur imposture , se sont fait condamner aux plus cruels tourments : que saint Paul s'est imaginé faussement avoir été frappé du ciel et renversé par terre sur le chemin de Damas; et qu'il imposait à ceux de Corinthe, ou plutôt qu'il se jouait d'eux» quand il leur rappelait le souvenir des miracles qu'il avait faits
SUR LA RELIGION CHRÉTIENNE. I3l
en leur présence : que saint Augustin était un esprit faible qui donnait comme les autres ilans les illusions populaires, quand fl se figurait et quMl protestait avoir vu lui-même à Carthagc ce qu'en effet il n'avait pas vu : parce qu'il y a, dis-je, des mi« racles de cette nature, et que le libertin n'en peut éluder la force que par de si extravagantes idées, tout extravagantes qu'elles sont, il les reçoit, il les prend, et ce qu'il aurait honte de dire, il n'a pas honte de le penser et de donner le démenti à tout ce qu'il y a eu dans l'antiquité de plus vénérable et de plus saint. Or, rien mérita-t-il jamais mieux le nom de prodige? mon Dieu, est-il donc vrai que l'impiété puisse pervertir jusqu'à ce point l'esprit de l'homme, et qu'au môme temps. Seigneur, qu'elle l'éloigné de vous, elle le plonge dans de si affreuses ténèbres ?
Je serais infini si je voulais poursuivre et traiter ce sujet dans tonte son étendue. Ainsi je ne dis qu'un mot du second prodige, c'est la corruption de la foi , par un attachement secret ou môme public aux erreurs qui lui sont opposées, et en particulier à l'hérésie. Abîme où Tertullien confesse qu'il se perdait toutes les fois qu'il voulait l'approfondir et sonder les jugements de Dieu : abîme où j'ose néanmoins dire que de son temps il n'apercevait pas encore certains désordres que nous avons vus dans la suite. Car sans considérer l'hérésie en elle-même, que les pères ont regardée comme un monstre composé de tout ce que le dérèglement de l'esprit est capable de produire, il me suffirait maintenant de faire avec vous la réflexion que faisait un grand cardinal de notre siècle, savoir, que de tant de fidèles qui dans les derniers temps ont corrompu la pureté de leur religion, en se laissant infecter du venin de l'hérésie, à peine s'en est-il trouvé quelques-uns que leur bonne foi ait pu justifier, je ne dis pas de\ant Dieu, mais même devant les hommes, et dont par conséquent l'apostasie n'ait pas élé une espèce de prodige. Je n'aurais même qu'à m'en tenir à l'hérésie du siècle passé, et à ce que l'histoire nous en apprend: je n'aurais, si le temps me le permettait, qu'à vous montrer des catholiques sans non^bre qui, suivant la multitude et emportés par le torrent, se déclaraient pour la secte de Calvin , les uns sans la connaître ni se donner la peine d'en démêler les questions et les controverses, les autres
4BS SERMON
peut-être positi?einent conyainctis de sa fausseté. Car combien en vit-on à qui la doctrine de cet hérésiarque, touchant la réprobation des hommes, faisait horreur, et qui , toutefois, ne laissaient pas d'être ses partisans les plus zélés? Que si vous me demandiez pourquoi donc ils s'attachaient à lui? pourquoi? autre prodige, chrétiens, qui n'est pas moins surprenant. Car je vous répon. drais, et toute l'histoire m'en servirait de témoin , qu'ils ne se conduisaient en cela que par les motifs les plus indignes et les plus injustes : les uns par un fonds de chagrin contre l'Église, et par une opposition générale à ses sentiments ; gens qui dans le siècle d'Ârius auraient été infailliblement ariens, et qui du temps de Pelage seraient immanquablement devenus pélagiens : les autres par des antipathies particulières, ne combattant la vérité que parce qu'elle était soutenue par leurs ennemis, et déterminés à la soutenir si leurs prétendus ennemis avaient entrepris de la combattre : quelques-uns par de lâches intérêts, plusieurs par un esprit de cabale : ceux-ci par une maligne curiosité et pour être de l'intrigue ; ceux-là par une malheureuse ambition et pour être chefs du parti : les grands par politique, et parce qu'ils en faisaient une raison d'État ; les petits par né. cessité, et parce qu'ils dépendaient des grands : les femmes par une vaine affectation de passer pour savantes et pour spirituelles ; les honunes par une complaisance pour elles encore plus vaine, et jusqu'à régler par elles leur religion : les génies médiocres, pour s'attirer la réputation et l'estime attachées à la nouveauté; les génies plus élevés, par crainte de s'attirer la haine des novateurs et d'être en butte à leurs traits : les amis entraînés par leurs amis, les proches gagnés par leurs proches : le peuple sans autre raison que la mode et parce que tout le monde allait là , chacun pour satisfaire sa passion : ne sont-ce pas là des prodiges, mais des prodiges dont notre foi même serait troublée , si la prédiction de l'apôtre ne nous rassurait , et si dans la vue d'une tentation si dangereuse, il ne nous avait avertis non-seulement que toutes choses arriveraient, mais qu'elles étaient nécessaires pour le discernement des élus : Oportet hœresei esse, ut gui probati sunt^ manifesii fiant in vobis (ICOR. xi).
Mais n'insistons pas là-dessus davantage, et finissons, mes
ehers auditeurs, par le dernier prodige qui nous regarde, et qui n'est plus ni le renoncement à la foi » ni la corruption de la foi , mais une affreuse contradiction qui se rencontre entre notre vie et notre foi. Je m'explique. Nous sommes chrétiens, et nous Tivons en païens; nous avons une foi de spéculation, et dans la pratique toute notre conduite n'est qu'infidélité; nous croyons d'une façon , et nous agissons de l'autre. Dans tout le reste, nos actions et nos affections s'accordent avec nos persuasions et nos * connaissances: car nous aimons, nous haïssons, nous fuyons, nous recherchons, nous soufirons, nous entreprenons selon que nous sommes éclairés. Il n'y a que le salut et tout ce qui le con^cerne, où , par le plus déplorable renversement, nous fuyons ce que nous jugeons être notre souverain bien, et nous recherchons ce que nous jugeons être notre souverain mal; nous profanons ce que nous reconnaissons être adorable, et nous idolâtrons ce que nous méprisons dans le cœur; nous abhorrons ce qui nous sauve, et nous adorons ce qui nous perd. Si , chrétiens en effet , comme nous le sommes de nom , nous vivions conformément à la foi que nous professons , notre vie, il est vrai, dit saint Jérôme, serait un continuel miracle, mais elle n'aurait rien de prodigieux. Si, païens de profession et n'ayant pas la foi, nous vivions selon la chair et selon les sens, quelque désespérés que nous fussions, il n'y aurait rien dans nos désordres que de naturel. Mais avoir la foi et vivre en infidèles, voilà ce qui fait le prodige. Prodige dont les impies ne veulent point convenir, prétendant que la vie et la créance se suivent toujours, c'est-à-dire, que l'on vit toujours comme l'on croit, et que Ton croit comme l'on vit, pour avoir droit par là de rejeter tous leurs désordres àur le défaut de persuasion , sans les imputer jamais à leur malice. Mais erreur dont il est bien aisé de les détromper, puisqu'il n'est pas plus difficile d'avoir la foi et d'agir contre la foi, que d'avoir la raison et d'agir contre la raison ; or, n'est-ce pas de leur propre aveu ce qu'ils font eux-mêmes tous les jours? Ah! chrétiens, faisons cesser ce prodige ; accordons-nous avec nousmêmes; accordons nos mœurs avec notre foi, autrement que n'avons-nous point à craindre de cette foi profanée, de cette foi scandalisée, de cette foi déshonorée? Faisons-la servir à notre pénitence, si nous nous sonunes retirés de ses voies; faisons-la
servir à notre persévérance, si nous y sommes déjà rentrés, on que nous y soyons toujours demeurés; marcboos à la faveur de ses divines lumières, et ne les éteignons pas en nous livrant à nos passions et aux aveugles appétits de la chair : car rien ne nous expose plus à perdre la foi, qu'une vie sensuelle et volup. tueuse ; c*est par là que tant d*impies l'ont perdue, et c'est encore ce qui les attache à leur libertinage, et ce qui les empêche d'en sortir. Ah! Seigneur, vous avez dans les trésors de votre justice bien des châtiments dont vous pouvez punir nos désordres. Frappez , mon Dieu ; et fallût-il nous affliger de toutes les calamités temporelles, ne nous épargnez pas, mais conservez-nous la foi : ce n'est pas assez ; ranimez-la, réveillez-la, ressuscitez-la cette foi languissante » cette foi mourante, et même cette foi morte sans les œuvres : autant et selon qu'elle vivra en nous, nous vivrons, avec elle et par elle, et le terme où elle nous conduira, c'est l'éternité bienheureuse que je vous sou* haite, etc.
SUR LA PRIÈRB
DiwU J$9Uê diieipuUê êuU : Ahm, ««m», éftê «oftit; ii quid pttitritU Patrtm t» nâminê wtêOf iabit vobiê. VêguiiMdd non^tittii pnâ^ quêm in no««n« §mo : petite $t aecipiêtiê.
Jénii parla de cette lorte à les diidplet : Je Toat le à\s en fétiié, d voiii demandei qoélqqe cboM i mon Père en mon nom, U toat raccordera. Tont n'avei encore lien demandé en BU» nom ; demandes et tooi recevrei.
JUM, Zfl.
n n'appartient qu'à un Dieu aussi grand que le nôtre , de faire une promesse si magnifique et si étendue, parce qu*il n'appartient qu'à lui de la pouvoir exécuter. Le Fils de Dieu ne nous dit pas seulement dans la personne de ses disciples, si vous demandez telle ou telle chose, vous l'obtiendrez; mais si vous demandez quelque chose, quoi que ce soit, mon Père^vous le donnera : Si quid petieritis, dabit vobis. Il ne nous dit pas précisément, demandez ceci ou cela, mais indéterminément et en général, demandez et tous recevrez : Petite et aecipietis. Encore une fois, chrétiens, il fallait une puissance et une miséricorde infinie pour être en état de s'engager de la sorte et pour le vouloir : c'est donc là qu'éclate la souveraine grandeur du Dieu que nous adorons; c'est là qu'il fait également paraître et ce pouvoir suprême qui le rend maître de tout , et cette bouté sans mesure qui le fait descendre et compatir à tous nos besoins. Aussi est-ce de là même que les Pères ont pris occasion de tant exalter l'efficace de la prière; qu'ils l'ont regardée comme la inère de toutes les vertus, comme la source de tous les biens, comme le trésor de l'&me chrétienne et conune un fonds de
richesse inépuisable , parce que c*est le moyen de parvenir à tout et d'avoir tout : Si quid petieritis Patrem , dabit vobis. Il est vrai qu'elle requiert certaines conditions : Dieu n'est pas le dissipateur, mais le dispensateur de ses grâces ; et par conséquent il n'écoute pas sans distinction toute prière, mais une prière animée par la foi , une prière sanctifiée par l'humilité, une prière soutenue par la persévérance, une prière non des lèvres et de la bouche seulement , mais de l'esprit et du cœur : tout cela est incontestable, et tout cela est bien raisonnable. Ce qui m'étonne, chrétiens, et ce qui est en efTet bien surprenant, c'est le peu de soins que nous avons de mettre en œuvre auprès de Dieu ce qui devrait nous servir en toute rencontre : car ne puis-je pas bien faire à la plupart de mes auditeurs le même reproche que faisait le Sauveur du monde à ses disciples : Usquetnodà non petistis quidguam; vous n'avez rien demandé jusqu'à présent? Est-ce que rien ne vous manque? mais vous êtes tous les jours si éloquents à exposer aux hommes les nécessités ou temporelles ou spirituelles qui vous affligent. Est-ce que vous n'avez point encore appris à demander ni à prier? si cela est, comme je n'ai que trop lieu de le croire, appliquez-vous à ce discours, où je prétends vous entretenir de la prière, après avoir prié moimême, en m'adressaut à Marie, et lui disant: Ave, Maria.
Exercer le ministère de l'Évangile, c'était, dans l'idée de saint Paul, faire profession d'être redevable à tous, aux ignorants et aux savants, aux charnels et aux spirituels, à ceux qui sont encore enfants en Jésus-Christ, et à ceux qui sont déjà des hommes formés et parfaits ou qui travaillent à le devenir; aux ignorants pour les instruire, aux savants pour les persuader, aux charnels pour les convertir, aux spirituels pour les affermir, à ceux qui sont encore enfants pour les nourrir de lait, aux parfaits pour leur préparer des viandes solides, à tous pour leur prêcher la vérité , mais d'une manière proportionnée à leur état et à leurs dispositions. Ainsi ce grand apôtre le pratiquait-il ; ainsi en servait-il d'exemple aux ministres qui devaient être chargés après lui du même emploi : et voilà, mes chers auditeurs , l'engagement où je me trouve aujourd'hui : j'ai à vous entretenir de la matière la plus importante , savoir, de l'oraison ou de la prière ;
SUR Là prière. 487
fit par un dessein particulier de Dieu, je me trouve obligé à en instruire tout à la fois deux sortes de personnes : les chrétieus du siècle qui marchent dans les routes de la religion, et ceux qui aspirent et qui s^élèrent' aux voies les plus sublimes de la perfection. Il semble que, pour Tutilité publique, j'aurais pu me contenter de l'instruction des premiers, mais Dieu par son adorable providence a permis que dans nofare siècle il ne fût pas moins nécessaire de s*appliquer à l'édification des seconds ; et c^est pourquoi je me suis senti inspiré de parler ici aux uns et aux autres : aux premiers pour les convaincre de la nécessité de roraison , et aux seconds pour leur découvrir les abus de l'oraison. Uais parce que le terme d'oraison , par rapport à ces deux sortes de chrétiens, est comme un terme équivoque, qui signifie pour les premiers l'action commune de prier, et pour les seconds quelque chose de plus relevé que nous appellerons oraison extraordinaire, afin d'ôter toute ambiguïté et de vous déclarer nettement ma pensée, iQon dessein est de faire voir aux uns le besoin qu'ils ont de l'oraison conunune , et de marquer aux autres comment ils peuvent abuser de l'oraison extraordinaire; c'est-à-dire, d'engager les uns à prier, et d'empêcher les autres de mal prier; d'attirer ceux-là au saint exercice de l'oraison, qui nous est commandé, et de retirer ceux-ci des fausses voies d'une oraison dangereuse et inutilement pratiquée. Voilà ce que j'entreprends en deux mots : l'indispensable nécessité de l'oraison ordinaire fondée sur les principes de la foi les plus évidents, c'est le premier point; l'abus de l'oraison extraordinaire reconnu et découvert par les règles de la foi les plus solides, c'est le second point. Commençons.