Le 7 novembre
heon du rang sopréme; la yérité fuyant les trônes , et se cachant pour les princes mêmes qui la cherchent: la confiance présomptueuse que peuvent leur inspirer les louanges même les plus justes; le danger presque égal pour eux de la Êiiblesse qui n'a point d'arâ , et de l'orgueil qui n*é« coûte que le sien ; le funeste pouvoir de leurs vices pour corrompre, avilir et perdre toute une nation; la détestable gloire des princes conquérants , sicmellement adietéepar tant de sang et tant de larmes; Dieu enfin, placé entre les rois oppresseurs et les peuples opprimés , pour effrayer les rois et venger les peuples. Tel est l'objet de ce Petit Carême^ digne d'être aigris par tous les enfeints destinés à régner, et d'être médité par tous les hommes chargés de gouverner le monde.
La même année où ces discours furent prononcés, Massillon entra à l'Académie Française ' . L'abbé Fleury, qui le reçut en qualité de directeur, lui donna, entre autres éloges, celui d'avoir su se mettre à la portée du jeune roi , dans les instructions qu'il lui avait destinées. « Il semble , lui « di^il , que vous ayez voulu imiter le prophète, qui, pour ressusciter le « fils de la Sunamite, se rapetissa , pour ainsi dire , en mettant sa bouche « sur la bouche , ses yeux sur les yeux , et ses mains sur tes mains de l'en- « £ant , et qui 3 après l'avoir ainsi réchaufié , le rendit à sa mère plein de «vie.»
Vivement pénétré des vraies obligations de son état, Massillon remplit surtout le premier devoir d'un évêque, celui qui le fait chérir et respecter de l'incrédulité même , le devoir ou plutôt le plaisir si doux de l'humanité et de la bienfaisance. Il réduisit à des sommes très-modiques ses droits épiscopaux , qu'il aurait entièrement abolis , s'il n'avait cru devoir respecter le patrimoine de ses successeurs, c'est-à-dire leur laisser de bonnes actions à faire. Il fit porter en deux ans vingt mille livres à l'Hôtel-Dieu de Glermont. Tout son revenu appartint aux pauvres. Son diocèse en conserva longtemps le souvenir, et sa mémoire y est honorée encore de nos jours.
Il avait joui , dès son vivant , de cette oraison funèbre qu'il ne peut plus entendre. Dès qu'il paraissait dans les rues de Clermout , le peuple se prosternait autour de lui en criant : Vive notre père! Aussi ce vertneux prélat disait-il souvent que ses confrères ne sentaient pas assez quel degré de considération et d'autorité ils pouvaient tirer de leur état; que ce n'était ni par le faste , ni par une dévotion minutieuse , qu'ils pouvaient se rendre chers à l'humanité et redoutables à ceux qui l'oppriment, mais
1. Il fut re^a le 23 février 1719, & la place de Tabbé de Loufois.
268 NOTICE SUR MÀSSILLON.
par ces vertiis dont le coeur du peuple est le juge , et qui , dans ud miiiis* tre de la vraie religion, retracent à tous les yeux l*Être juste et bienfid** sant dont il est Timage.
Non-seulement il prodiguait sa fortune aux indigents; il les assistait encore, avec autant de zèle que de succès , de sou crédit et de sa plume. Témoin, dans ses visites diocésaines, de la misère sous laquelle gémis* saient les habitants de la campagne , et son revenu ne suffisant pas pour donner du pain h tant d'infortunés qui lui en demandaient , il écrivit à la cour en leur faveur; et, par la peinture énergique et touchante quMl foi* sait de leurs besoins , il obtenait , ou des secours pour eux , ou des dimi* nations considérables sur les impôts. On assure que ses lettres sur cet objet intéressant sont des che&-d*ceuvre d'éloquence et de pathétique, supérieurs encore aux plus touchants de ses sermons.
Plus il respectait sincèrement la religion , plus il avait de mépris pour les superstitions qui la dégradent, et de zèle pour les détruire. Il abolit , non sans peine, des processions très-anciennes et très-indécentes , que la barbarie des siècles d'ignorance avait établies dans son diocèse, qui ira* vestissaient le culte divin en une mascarade scandaleuse , et auxquelles les habitants de Clermont couraient en foule , les uns par une dévotion stupide , les autres pour tourner cette farce religieuse en ridicule. Les curés de la ville, craignant la fureur du peuple, d'autant plus attaché à ces pieuses comédies qu'elles sont plus absurdes, n'osaient publier le mandement qui défendait ces processions. Massilion monta en chaire, publia son mandement lui-même , se fit écouter d'un auditoire tumultueux qui aurait insulté tout autre prédicateur, et jouit , par cette victoire , du fruit de sa bienflBiisance et de sa vertu.
Il mourut comme était mort Fénelon , et comme tout évéque doit mourir, sans argent et sans dettes. Ce fut le 28 septembre 1742 que l'Église » l'éloquence et l'humanité firent cette perte irréparable.
Ce grand orateur prononça , soit avant que d'être évéque, soit depuis qu'il le fut devenu , quelques oraisons funèbres , dont le mérite fut éclipsé par celui de ses sermons. S'il n'avait pas dans le caractère cette infiexibilité qui annonce la vérité avec rudesse, il avait cette candeur qui ne permet pas de la déguiser. A travers les louanges qu'il accorde dans ses discours, soit à la bienséance, soit même à la justice , le jugem^t secret qu'il porte au fond de son coeur sur celui qu'il est chargé de célâ)rer , échappe , sans
fl. Murinon, pikhant derant Louis XTV, resta on moment uns se rappeler lasoile de son discours : i Remettes-Toqs, mon pire, loi dit le roi; il est bien juste de nous laisser goftter les « belles et utiles choses que tous nous dites. >
qu'il y pense 9 à sa franchise natarelle, et surnage, pour ainsi dire, malgré lui ; et Ton sent en le lisant qu'il est tel de ses héros dont il aurait iait plus Tolontiers Thistoire que l'éloge.
Il lui était arrivé une seule fois de manquer de mémoire en préchant : trompé par le dégoût léger que cet accident lui donna , il pensait qu'il y aurait beaucoup plus d'avantage à lire les sermons qu'à les réciter. Nous osons n'être pas de son avis; la lecture forcerait l'orateur, ou à se priver de ces grands mouvements qui sont l'âme de la chaire, ou à rendre ces mouvements ridicule», en y donnant un air d'apprêt et d'exagération qui détruirait le naturel et la vérité. Massillon semble avoir senti lui-même que le mérite le plus propre à séduire dans un discours oratoire , est qu*il paraisse débité sur-leK^amp, et sans qu'aucune trace de préparation s'y laisse apercevoir ; car lorsqu'on lui demandait quel était celui de ses sermons qu'il croyait le meilleur , il répondait : Celui que Je tais k mieux.
Quoique voué à l'éloquence chrétienne par goût et par devoir, il s'était quelquefois , par délassement , exercé sur d'autres objets : on assure qu'il a laissé une Vie manuscrite du Corrige. Il ne pouvait choisir pour sujet de ses éloges un peintre dont les talents fussent plus analogues aux siens ; car il était (qu'on nous pardonne cette expression) le Gorrége des orateurs.