‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 51 sur 121 · I. Emu, xviyT · texte numérisé non relu

I. Emu, xviyT

DE CARÊME. 2ft9

les amusements puérils de Tenfance. Non, Sire, les princes naissent d'ordinaire vertueux , et avec des inclinations dignes de leur sang : la naissance nous les donne tels qu'ils devraient être ; l'adulation toute seule les fait tels qu'ils sont.

G&tés par les louanges, on n'oserait plus leur parler le langage de la vérité : eux seuls ignorent dans leur état ce qu'eux seuls devraient connaître ; ils envoient des ministres pour être informés de ce qui se passe de plus secret dans les cours et dans les royaumes les plus éloignés , et personne n'oserait leur apprendre ce qui se pasa^ dans leur royaume propre : les discours flatteurs assiègent leur trône, s'emparent de toutes les avenues, et ne laissent plus d'accès à la vérité. Ainsi le souverain est seul étranger au milieu de ses peuples; il croit manier les ressorts les plus secrets de l'empire, et il en ignore les éYéncments les plus publics : on lui cache ses pertes, on lui grossit ses avantages, on lui diminue les misères publiques; on le joue à force de le respecter : il ne voit plus rien tel qu'il est ; tout lui parait tel qu'il le souhaite.

Telles sont les tristes suites de l'adulation. Cependant, Sire, c'est là le vice le plus commun des cours, et l'écueil des meilleurs princes. A peine le jeune roi Joas eut-il perdu le fidèle pontife Joiada , ce sage tuteur de son enfance , et le seul honune par qui la vérité allait encore jusqu'au pied de son trône, que, séduit par les flatteries des courtisans, dit l'Écriture, il se livra à leurs mauvais conseils et à ses propres faiblesses : deliniius obsequiis eorum^ acquievit eis*.

C'est l'adulation qui fait d'un bon prince un prince né pour le malheur de son peuple; c'est elle qui fait du sceptre un joug accablant, et qui, à force de louer les faiblesses des rois, rend leurs vertus mêmes méprisables.

Oui, Sire, quiconque flatte ses maîtres, les trahit; la perfidie qui les trompe est aussi criminelle que celle qui les détrône : la vérité est le premier hommage qu'on leur doit ; il n'y a pas loin de la mauvaise foi du flatteur à celle du rebeUe : on ne tient plus à l'honneur et au devoir, dès qu'on ne tient plus à la vérité, qui seule honoie l'homme, et qui est la base de tous les devoirs.

i. n Paial., xxnr, i7.

La même infamie qui punit la perfidie et la révolte devrait être destinée à l'adulation : la sûreté publique doit suppléer aux lois, qui ont omis de la' compter parmi les grands crimes auxquels elles décernent des supplices; car il est aussi criminel d'attenter à la bonne foi des princes qu'à leur personne sacrée; de manquer à leur égard de vérité, que de manquer de fidélité ; puisque l'ennemi qui veut nous perdre est encore moins à craindre que l'adulateur qui ne cherche qu'à nous plaire.

Mais l'adulation la plus dangereuse est dans la bouche de ceux qui, par la sainteté de leur caractère, sont établis les ministres de la vérité. Allez, dit le Seigneur à l'esprit du mensonge, entrez dans la bouche des prophètes du roi Âchab; vous réussirez, vous le tromperez, et sa séduction est inévitable : decipies, et prevalebU *. Hélas! si l'adulation a tant de charmes lors même que les vices et les dissolutions du flatteur en affaiblissent l'autorité et la rendent suspecte , quelle séduction ne forme-t-elle point lorsqu'elle est consacrée par les apparences mêmes de la vertu! Quel avilissement pour nous, si nous taisons du ministère même de la vérité un ministère d'adulation et de mensonge; si, dans ces chaires mêmes destinées à instruire et à corriger les grands, nous leur donnons de fausses louanges qui achèvent de les séduire ; si le seul canal par où la vérité peut encore aUer jusqu'à eux, n'y porte qu'une lueur trompeuse qui leur aide à se méconnaître ; si nous empruntons le langage flatteur et rampant des cours, en venant leur annoncer la parole généreuse et sublime du Seigneur; et si, loin d'être ici les msdtres et les docteurs des rois , nous ne sommes que les vils esclaves de la vanité et de la fortune! Mais quel malheur pour les grands de trouver d'indignes apologistes de leurs vices parmi ceux qui en auraient dû être les censeurs , d'entendre autour de leur trône les ministres et les interprètes de la religion parler comme le courtisan, et de trouver des adulateurs où ils auraient dû trouver des Âmbroises !

vous, Sire, que Dieu a établi pour conunander aux hommes, n'aimez dans les hommes que la vérité; elle seule les rend aimables : fermez l'oreille aux discours qui vous flattent; le

l.m RB0.,xxn,«2.

flatteur hait votre personne , il n*aime que vos faveurs : écoutez les louanges qui nous prêtent de fausses vertus, comme des reproches publics de nos vices véritables; souvenez-vous que l'amour des peuples est l'éloge le moins suspect du souverain : les bons et les mauvais princes ont été également loués pendant leur vie ; il semble même que les basses flatteries ont été encore plus prodiguées à ces derniers : la haine publique se cache d'ordinaire sous l'adulation. Sire, rendez-vous digne d'être loué, et vous mépriserez le^ louanges.

TROISIÈME PARTIS

L'adulation ferme donc le cœur à la vérité ; mais l'ambition est bientôt le triste fruit de l'aveuglement où jette l'adulation , et achève de creuser le précipice; c'est le dernier piège que le démon tend aujourd'hui à Jésus-Christ : c Je vous donnerai les c royaumes du monde et toute leur gloire. »

Oui, Sire, c'est l'adulation qui mène toujours les grands à la gloire insensée et mal entendue de l'ambition; et ce désir insensé de gloire, où ne mène-tril point un cœur qui s'y livre !

Cette passion infortunée rend d'abord malheureux l'ambitieux qu'elle possède; elle l'avilit ensuite, et le dégrade; enfln elle le conduit à une fausse gloire par des moyens injustes qui lui font perdre la gloire véritable : tels sont les caractères honteux de l'ambition, de ce vice dont le monde honore ses héros, et dont ils s'honorent si fort eux-mêmes.

Ce n'est pas que je prétende autoriser dans les grands, non plus que dans le reste des hommes, une vie molle et obscure^ des sentiments bas et timides , et » sous prétexte del)lâmer l'ambition , consacrer l'oisiveté et l'indolence.

Je sais qu'il y a une noble émulation qui mène à la gloire par le devoir; la naissance nous l'inspire, et la religion l'autorise; c'est elle qui donne aux empires des citoyens illustres, des ministres sages et laborieux, de vaillants généraux, des auteurs célèbres, des princes dignes des louanges de la postérité. La piété véritable n'est pas une profession de pusillanimité et de paresse : la religion n'abat et n'amollit point le cœur, elle

rennoblit et Télève; elle seule sait former de grands hommes; on est toujours petit quand on n'est grand que par la vanité : ainsi la mollesse et Toisiveté blessent également les règles de la piété et les devoirs de la vie civile, et le citoyen inutile n'est pas moins proscrit par l'Évangile que par la société.

Mais l'ambition» ce désir insatiable de s'élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres , ce ver qui pique le cœur et ne le laisse jamais tranquille , cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui forme les révolutions des États, et qui donne tous les. jours à l'univers de nouveaux spectacles; cette passion , qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, est un vice encore plus pernicieux aux empires que la paresse même.

Déjà il rend malheureux celui qui en est possédé : Fambitieux ne jouit de rien , ni de sa gloire , il la trouve obscure; ni de ses places, il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance; ni des honamages qu'on lui rend , ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même; ni de sa faveur, elle devient amëre dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille : c'est un Aman , l'objet souvent des désirs et de l'envie publique, et qu'un seul honneur refusé à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.

L'ambition le rend donc malheureux; mais, de plus, elle Favilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir! il faut p:;raitre, non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adulation , on encense et on adore l'idole qu'on méprise; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme des grâces; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi, et ne penser que d'après les autres; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui ' nous dépendons, et entrer en part de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin, bassesse même d'hypocrisie, emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l'homme de bien pour parvenir, et faire servir à Tambition la religion même qui la condanme. Ce n'est point là une

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peinture imaginée; ce sont les mœurs des cours » et l'histoire de la plupart de ceux qui y vivent

Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes : c'est le caractère d'un cœur Iftche et rampant; c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous amener à la gloire : celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore; elle ne promet les royaumes du monde et toute leur gloire qu*à ceux qui se prosternent devant l'iniquité 9 et qui se dégradent honteusement eux-mêmes : $i eadens adoraveris me*. On reproche toujours vos bassesses à votre élévation; vos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées; et les titres de vos honneurs et de vos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de votre ignominie. Mais, dans l'esprit de l'ambitieux, le succès couvre la honte des moyens : il veut parvenir, et tout ce qui le mène là est la seule gloire qu'il cherche; il regarde ces vertus romaines, qui ne veulent rien devoir qu'à la probité , à l'honneur^ et aux services, comme des vertus de roman et de théâtre, et croit que l'élévation des sentiments pouvait faire autrefois les héros de la gloire, mais que c'est la bassesse et l'avilissement qui fait aujourd'hui ceux de la fortune.

Aussi l'injustice de cette passion en est un dernier trait encore plus odieux que ses inquiétudes et sa honte. Oui , mes frères , un ambitieux ne connaît de loi que celle qui le favorise; le crime qui l'élève est pour lui comme une vertu qui l'ennoblit. Ami infidèle, Tamitié n'est plus rien pour lui dès qu'elle intéresse sa fortune : mauvais citoyen , la vérité ne lui parait estimable qu'autant qu'elle lui est utile : le mérite qui entre en concurrence avec lui est un ennemi auquel il ne pardonne point : l'intérêt public cède toujours à son intérêt propre ; il éloigne des sujets capables, et se substitue à leur place; il sacrifie à ses jalousies le salut de l'État; et il verrait avec moins de regret les afTaires publiques périr entre ses mains, que sauvées par les soins et par les lumières d'un autre.

Telle est l'ambition dans la plupart des hommes : inquiète,

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