‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 55 sur 121 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

SirÊ,

Être né grand, et vivre en chrétien, n'ont rien d*incompa« tible, ni dans les fonctions de Tautorité, ni dans les devoirs de la religion; ce serait dégrader FÉvangile, et adopter les anciens blasphèmes de ses ennemis, de le regarder comme la religion du peuple et une secte de gens obscurs.

Il est vrai que les Césars, et les puissants selon le siècle, ne crurent pas d'abord en Jésus-Christ; mais ce n*est pas que sa doctrine réprouvât leur état; elle ne réprouvait que leurs vices : il fallait même montrer au monde que la puissance de Dieu n'avait pas besoin de celle des hommes ; que le crédit et l'autorité du siècle était inutile à une doctrine descendue du ciel ; qu'elle se suffisait à elle-même pour s'établir dans l'univers; que toutes les puissances du siècle, en se déclarant contre elle, et en la persécutant, devaient l'affermir; et que si elle n'eût pas eu d'abord les grands pour ennemis, elle eût manqué du principal caractère qui les rendit ensuite ses disciples.

La loi de l'Évangile est donc la loi de tous les états; plus même la naissance nous élève au-dessus des autres hommes, plus la religion nous fournit des motifs de fidélité envers Dieu. Je dis des motifs de reconnaissance et de justice.

Oui , mes frères, ce n'est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissants. Dieu, dès le commencement des siècles, vous avait destiné cette gloire temporelle , marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l'éclat des titres et des

distinctions humaines. Que lui aviez-vous fait, pour être ainsi préférés au reste des hommes , et à tant d'infortunés surtout qui ne se nourrissent que d'un pain de larmes et d*amertume? Ne sont-ils pas comme vous l'ouTrage de "ses mains, et rachetés du même prix? n*ètes-vous pas sortis de la même boue? n*êtesvous pas peut-être chargés de plus de crimes? le sang dont tous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux; mais en ayez-vous reçu une &me d'une autre espèce, et destinée à un autre royaume étemel que celle des hommes les plus vulgaires ? Qu'avez-vous au-dessus d'eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce ? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au travail, à la peine, à la misère, et à FaSliction; et il ne réserve pour vous que la joie, le repos, Féclat et l'opulence ; ils naissent pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour fournir, de leurs peines et de leurs sueurs, à vos plaisirs et à vos profusions; pour traîner, si j*ose parler ainsi, comme de vils animaux, le char de votre grandeur et de votre indolence. Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l'objet de vos réflexions, loin de Tètre de votre reconnaissance? Vous vous êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu'ils vous étaient dus, parce que vous en aviez toujours joui. Hélas ! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs; ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu'ils vous doivent; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours. Mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles !

Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous. Hais, hélas! cette loi de reconnaissance, que tout ce qui vous environne vous annonce, et qui devrait être, pour

ainsi dire, écrite sur les portes et sur les murs de yos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l'éclat de vos dignités et do vos vêtements, n*est point même écrite dans votre cœur ! Dieu reprendra ses propres dons, mes frères, puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre luimême; ils ne passeront point à votre postérité; il transportera cette gloire à une race plus fidèle. Vos descendants expieront peut-être dans la peine et dans la calamité le crime de vptre ingratitude; et les débris de votre élévation seront comme un monument étemel où le doigt de Dieu écrira jusqu'à la fin l'usage injuste que vous en avez fait.

Que dis-jel il multipliera peut-être ses dons; il vous accablera de nouveaux bienfistits; il vous élèvera encore plus haut que vos ancêtres: mais il vous favorisera dans sa colère; ses bienfaits seront des châtiments; votre prospérité consonmiera votre aveuglement et votre orgueil; ce nouvel éclat ne sera qu'un nouvel attrait pour vos passions; et l'accroissement de votre fortune verra croître dans le même degré vos dissolutions, votre irréligion et votre impénitence.

C'est donc une erreur, mes frères, de regarder la naissance et le rang comme un privilège qui diminue et adoucit à votre égard vos devoirs envers Dieu et les règles sévères de l'Évangile ; au contraire, il exigera plus de ceux à qui il aura plus donné; ses bienfaits deviendront la mesure de vos devoirs; et comme il vous a distingués des autres honunes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez aussi par une plus grande fidélité. Mais, outre la reconnaissance qui vous y engage, plus tout allume les passions dans votre état, plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. Il faut aux grands de grandes vertus : la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi ; et si vous n'avez pas toute la force et le courage des saints, vous aurez bientôt plus de vices et de faiblesses que le reste des hommes.

Hais d'ailleurs sur quoi prétendez-vous que Dieu doit se relâcher en votre faveur, et exiger moins de vous que du commun des fidèles? Avez-vous moins de plaisirs à expier? votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit à son indulgence ? vous êtes-vous moins livrés aux désirs de la chair, pour vous

croire plus dispensés des yiolences qui la mortifient et la punissent? Votre élévation a multiplié vos crimes; et elle adoucirait voire pénitence ! Vos excès vous distinguent encore plus du peuple que votre rang; et vous prétendriez trouver là-dessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables !

Quelle idée de la Divinité avons-nous, mes frères? quel Dieu de chair et de sang nous formons-nous? Quoi! dans ce jour terrible où Dieu seul sera grand , où le roi et Fesclave seront confondus, où les œuvres seules seront pesées, Dieu n'exercerait que des jugements favorables envers ces hommes que nous appelons grands ! ces hommes qu'il avait comblés de biens, qui avaient été les heureux de la terre, qui s'étaient fait ici-bas une injuste félicité, et qui, oubliant presque tous Fauteur de leur prospérité, n'avaient vécu que pour eux-mêmes! et il s'armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu'il avait toujours affligé ! et il réserverait toute la rigueur de ses jugements pour des infortunés qui n'avaient passé que des jours de deuil et des nuits laborieuses sur la terre, et qui souvent l'avaient béni dans leur affiiction, et invoqué dans leur délaissement et leur amertume! Vous êtes juste. Seigneur, et vos jugements seront équitables.

Mais, Sire, quand ces motifs de justice et de reconnaissance n'engageraient pas les grands à la fidélité qu'ils doivent par tant de titres à Dieu , que de motifs n'en trouvent-ils pas encore en eux-mêmes !

N'est-ce pas en effet la sagesse et la crainte de Dieu toute seule qui peut rendre les princes et les grands plus aimables aux peuples? C'est par elle, disait autrefois un jeune roi, que je deviendrai illustre parmi les nations; que les vieillards respecteront ma jeunesse; que les princes qui sont autour de mon trône baisseront par respect les yeux devant moi; que les rois voisins, quelque redoutables qu'ils soient, me craindront; que je serai aimé dans la paix, et redouté dans la guerre : per hane titnebunt me reges horrendi : in muUitudine videbor bonus et in bellofortisK C'est par elle que mon règne sera agréable à votre peuple, ô mon Dieu! que je le gouvernerai justement, et que

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