I. SAP.>ym, 13, IS
DE CÀRfiME. 804
je serai digne du trône de mes pères : per hane disponam pcp^ lum iuum juste, et ero dignus sedium patrie mei*.
Non , Sire , ce ne sera ni la force de vos armées , ni l'étendue de Totre empire , ni la magnificence de votre cour, qui vous rendront cher à vos peuples : ce seront les vertus qui fout les bons rois» la justice, l'humanité , la crainte de Dieu. Vous êtes un grand roi par votre naissance , mais vous ne pouvez être un roi cher à vos peuples que par vos vertus. Les passions qui nous éloignent de Dieu nous rendent toujours injustes et odieux aux hommes : les peuples souffrent toujours des vices du souverain. Tout ce qui outre l'autorité l'affaiblit et la dégrade ; les princes dominés par les passions sont toujours des maîtres incommodes et bizarres : le gouvernement n'a plus de règle quand le maître lui-même n'en a point. Ce n'est plus la sagesse et l'intérêt public qui président aux conseils, c'est l'intérêt des passions : le caprice et le goût forment les décisions que devait dicter Tamour de l'ordre; et le plaisir devient le grand ressort de toute la prudence de l'empire. Oui, Sire, la sagesse et)a piété du souverain toute seule peut faire le bonheur de ses sujets ; et le roi qui craint Dieu est toujours cher à son peuple.
Mais si la crainte de Dieu rend dans les princes et les grands l'autorité aimable , c'est elle encore , Sire, qui la rend glorieuse. Tous les biens et tous les succès, disait encore un sage roi, me sont venus avec elle, et c'est par elle que l'honneur et la gloire m'ont toujours accompagné : et innumerabilii honestcu per manum aiins^. Dieu ne prend pas sous sa protection ceux qui ne vivent pas sous ses ordres.
Je sais que Funpie prospère quelquefois ; qu'il parait élevé comme le cèdre du Liban , et qu'il semble insulter le ciel par une gloire orgueilleuse qu'il ne croit tenir que de lui-même. Mais attendez ; son élévation va lui creuser elle-même son précipice : la main du Seigneur l'arrachera bientôt de dessus la terre. La fin de l'impie est presque toujours sans honneur; tôt ou tard il faut enfin que cet édifice d'orgueil et d'injustice s'écroule. La honte et les malheurs vont succéder ici-bas à la gloire de ses succès : on le verra peut-être traîner une vieillesse triste
i. Sap., a, If. — 2. Ibid., vn, 11.
et déshonorée; il finira par Tignominie. Dieu aura son tour, et la gloire de l'homme injuste ne descendra pas avec lui dans le tombeau.
Repassez sur les siècles qui nous ont précédés , comme disait autrefois un prince juif à ses enfants : cogitate generationes singulas *; et vous verrez que le Seigneur a toujours soufflé sur les races orgueilleuses, et en a fait sécher la racine ; que la prospérité des impies n'a jamais passé à leurs descendants ; que les trônes eux-mêmes, et les successions royales, ont manqué sous des princes fainéants et efféminés; et que l'histoire des crimes et des excès des grands est en même temps l'histoire de leurs malheurs et de leur décadence.
Mais enfin , Sire, en quoi les princes et les grands sont moins excusables lorsqu'ils abandonnent Dieu, c'est que d'ordinaire ils naissent avec des inclinations plus nobles et plus heureuses pour la vertu , que le peuple.
J'étais encore enfant, disait le roi Salomon, mais je me trouvais déjà les lumières d'un ftge avancé, et je sentais que je devais à ma naissance une ftme bonne , et des sentiments plus élevés que ceux des autres hommes : puer autem eram ingeniosus y et sortitus sum animant bonam^.
Le sang, l'éducation, l'histoire des ancêtres, jette dans le cœur des grands et des princes, des semences et comme une tradition naturelle de vertu. Le peuple, livré en naissant à un naturel brut et inculte, ne trouve en lui, pour les devoirs sublimes de la foi , que la pesanteur et la bassesse d'une nature laissée à elle-même : les bienséances inséparables du rang , et qui sont comme la première école de la vertu, ne gênent pas ses passions : l'éducation fortifie le vice de la naissance; les objets vils qui l'environnent lui abattent le cœur et les sentiments; il ne sent rien au-dessus de ce qu'il est; né dans les sens et dans la boue, il s'élève difficilement au-dessus de lui-même. Il y a dans les maximes de l'Évangile une élévation où les cœurs vils et rampants ne sauraient atteindre : la religion , qui fait les grandes âmes, ne parait faite que pour elles; et il faut être grand ou le devenir, pour être chrétien.
i. Mac., n, 61. — s. Sap., vm, 19.
Je n'ignore pas que la grftce supplée à la nature ; que la chair et le sang ne donnent aucun droit au royaume de Dieu; que les premiers héros de la foi sortirent d'entre le peuple; que les vases de boue, entre les mains de l'ouvrier souverain, devien* Dent bientôt des vases de gloire et de magnificence ; et que tout chrétien est né grand , parce qu'il est né pour le ciel.
Mais une haute naissance nous prépare, pour ainsi dire, aux sentiments nobles et héroïques qu'exige la foi : un sang plus pur s'élève plus aisément ; il en doit moins coûter de vaincre les passions à ceux qui sont nés pour remporter des victoires : le mensonge et la duplicité entrent plus difficilement dans un cœur à qui la vérité ne saurait nuire , et qui n'a rien à craindre ni à espérer des honmies. L'espérance d'une fortune éclatante ne peut corrompre la probité de ceux qui ne voient plus de fortune au-dessus de la leur, et qui tiennent en leurs mains la fortune et la destinée publique. Le respect humain n'intimide et n'arrête pas la vertu des grands, eux que tout le monde fiiit gloire d'imiter, et dont les moeurs deviennent toujours la loi de la multitude. La bassesse de la débauche et de la dissolution trouve moins d'accès dans une Ame que la naissance destine à de grandes choses : la règle et les devoirs sont moins étrangers à ceux qui sont établis pour maintenir l'ordre et la règle parmi les peuples. S'ils sont entourés de plus de pièges , ils trouvent §n eux plus de freins et plus de ressources : la nature toute seule a environné leur Ame d'une garde d'honneur et de gloire : enfin , les premiers penchants dans les grands sont pour la vertu; et ils dégénèrent dès qu'ils les tournent au vice. Ils doivent donc à la religion un respect de fidélité qui leur en fasse observer les maximes; mais Us lui doivent encore un respect de zèle qui les repde défenseurs de sa doctrine et de sa vérité.
SBCONDB PARTIS.
La religion est la fin de tous les desseins de Dieu sur la terre : tout ce qu'il a fait ici-bas , il ne Ta fait que pour elle ; tout doit servir à l'agrandissement de ce royaume de Jésus^hrist. Les vertus et les vices, les grands et le peuple, les bons et les mauvais succès, l'abondance ou les cakmoités publiques, l'élévation
OU la décadence des empires, tout enfin » dans Tordre des conseils éternels, doit coopérer à la formation et à Taccroissement de cette sainte Jérusalem. Les tyrans Font purifiée par les persécutions ; les fidèles la perpétuent par la charité ; les incrédules et les libertins réprouvent et Tafiermissent par les scandales; les justes sont les témoins de sa foi ; les pasteurs , les dépositaires de sa doctrine; les princes et les puissants, les protecteurs de sa vérité.
Ce n'est pas assez pour eux d'obéir à ses lois; c'est le devoir de tout fidèle : la majesté de son culte, la sainteté de ses maximes, le dépôt de sa vérité, doivent trouver une sûre protection dans leur autorité et dans leur zèle.
Je dis la majesté de son culte. Rien , Sire , n'honore plus la religion que de voir les grands et les princes confondus au pied des autels avec le reste des fidèles, dans les devoirs communs et extérieurs de la foi : c'est à eux à opposer leurs hommages publics et respectueux dans le temple saint aux irrévérences et aux profanations publiques, et à venir montrer à la multitude combien il est indécent à des sujets de paraître sans pudeur et sans contrainte au pied du sanctuaire , devant lequel les princes et les rois eux-mêmes s'anéantissent : ils doivent cet exemple aux peuples, et ce respect à la majesté du culte saint. Hélas! ils regardent comme une bienséance de leur rang d'autoriser par leur présence les plaisirs publics, et ils croiraient souvent se dégrader en paraissant à la tète des cantiques de joie et des solennités saintes de la religion ! Ils se font un intérêt d'État de donner du crédit par leur exemple aux amusements du théâtre et aux vains spectacles du siècle : l'Église est-elle donc moins intéressée que leurs exemples en donnent aux spectacles sacrés et religieux de la foi?
Les plaisirs publics n'ont pas besoin de protection. Hélas ! la corruption des hommes leur répond assez de la perpétuité de leur crédit et de leur durée ; et s'ils sont nécessaires.aux États, l'autorité n'a que faire de s'en mêler : de tous les besoins publics, c'est celui qui court moins de risque.
Hais les devoirs de la religion, qui ne trouvent rien pour eux dans nos cceurs , il faut que de grands exemples les soutiennent : le culte achève de s'avilir, dès que les princes et les
grands le négligent. Dieu ne parait plus si grand , si j*ose parler ainsi, dès qu'on ne compte que le peuple parmi ses adorateurs : sa parole n'est plus écoutée, ou perd tous ies jours son autorité, dès qu'elle n'est plus destinée qu'à être le pain des pauvres et des petits. Les devoirs publics de la piété sont abandonnés ; tout tombe et languit, si la religion du prince et des grands ne le soutient et ne le ranime. C'est ici où l'intérêt du culte se trouve mêlé avec celui de l'État ; où il importe au souverain de maintenir, et. les dehors augustes de la religion , et l'unité de sa doctrine, qui soutiennent eux-mêmes le trône, et d'accoutumer ses sujets à rendre à Dieu et à l'Église le respect et la soumission qui leur sont dus, de peur qu'ils ne les lui refusent ensuite à lui-même. Les troubles de l'Église ne sont jamais loin de ceux de l'État; on ne respecte guère le joug des puissances quand on est parvenu à secouer le joug de la foi : et l'hérésie a beau se laver de cet opprobre, elle a partout allumé le feu de la sédition ; elle est née dans la révolte ; en ébranlant les fondements de la foi, elle a ébranlé les trônes et les empires ; et partout, en formant des sectateurs, elle a formé des rebelles : elle a beau dire que les persécutions des princes lui mirent en main les armes d'une juste défense, l'Église n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté; sa foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans. Ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples; le sang de ses martyrs tout seul fut la semence de ses fidèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions pour porter partout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux pour être eux-mêmes égorgés : ils prouvèrent , non en combattant, mais en mourant pour la foi , la vérité de leur mission : on devait les traîner devant les rois pour y être jugés comme des criminels, et non pour y paraître les armes à la main, et les forcer de leur être favorables : ils respectaient le sceptre dans les mains même profanes et idolâtres, et ils auraient cru déshonorer et détruire l'œuvre de Dieu , en recourant, pour l'établir, à des ressources humaines.
Les princes affermissent donc leur autorité en affermissant rautorité de la religion. Aussi c'est à eux que le culte doit sa première magnificence. Ce fut sous les plus grands rois de la
race de David que le temple du Seigneur vit revivre sa gloire et sa majesté. Les Césars, sous rËvangile, tirèrent TÉglise de Tobscurité où les persécutions l'avaient laissée. Les Charlemagne, les saint Louis» relevèrent Féclat de leur règne en relevant celui du culte; et les monuments publics de leur piété, que les temps n'ont pu détruire, et que nous respectons encore parmi pons, font plus d'honneur à leur mémoire que les statues et les inscriptions qui , en immortalisant les victoires et les conquêtes, n'immortalisent d'ordinaire que la vanité des princes et le malheur des sujets.
Mais les mêmes motifs qui obligent les grands à soutenir la majesté et la décence extérieure du culte , les rendent en même temps protecteurs de la sainteté de ses maximes : il faut qu'ils apprennent au peuple à respecter la piété , en respectant euxmêmes ceux qui la pratiquent; c'est une protection publique qu'ils doivent à la vertu.
Oui, Sire, les gens de bien sont la seule source du bonheur et de la prospérité des empires : c'est pour eux seuls que Dieu accorde aux peuples l'abondance et la tranquillité. S^il se fût trouvé dix justes dans Sodome, le feu du ciel ne serait jamais tombé sur cette ville criminelle. L'État périrait, le trône serait renversé, nos villes abîmées et réduites en cendres, et nous aurions le même sort que Sodome et Gomorrhe, si Dieu ne voyait encore au milieu de nous des serviteurs fidèles, sMl ne nous laissait encore une semence sainte, si l'innocence peutêtre de reniant auguste et précieux, la seule semence qui nous reste du sang de nos rois , n'arrêtait les foudres que la dissolution publique de nos mœurs aurait dû déjà attirer sur nos têtes : nisi Dominus sabaoth relignisset nobis semefiy stcui Sodomafaeii essemus^ et sicut Gomotrha similes fuxssemus *• Les princes, Sire, sont donc intéressés à protéger la vertu, puisque les empires, et les monarchies, et le monde entier ne subsistera que tant qu'il y aura de la vertu sur la terre.
Hais ce n*est pas. Sire , par un simple respect que les princes doivent honorer les gens de bien : c'est par la copfiance ; ib ne trouveront d'amis fidèles que ceux qui sont fidèles à Dieu :