‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 60 sur 121 · Job, xxiy · texte numérisé non relu

Job, xxiy

Son rang même, ses bienséances, ses devoirs, tout empoisonne sa passion criminelle. Son rang, plus il est élevé , plus il eu coûte pour la dérober aux regards et à la censure publique : ses bienséances; plus il en est jaloux, plus les alarmes qu'une indiscrétion ne trahisse ses précautions et ses mesures sont cnielles: ses devoirs; parce qu'il les faut toujours prendre sur ses plaisirs.

Non, Sire, le trône où vous êtes assis a autour de lui encore plus de remparts qui le défendent contre la volupté, que d'attraits qui l'y engagent. Si tout dresse des pièges à la jeunesse des rois, tout leur tend les mains aussi pour leur aider à les éviter. Donnez-vous à vos peuples à qui vous vous devez; le poison de la volupté ne trouvera guère de moment pour infecter votre cœur; elle n'habite et ne se plalt qu'avec l'oisiveté et l'indolence : que les soins de la royauté en deviennent pour vous les plus chers plaisirs. Ce n'est pas régner de ne vivre que pour soi-même; les rois ne sont que les conducteurs des peuples : ils ont, à la vérité, ce nom et ce droit par la naissance; mais ils ne le méritent que par les soins et l'application. Aussi les règnes oisifs forment un vide obscur dans nos annales : elles n'ont pas daigné même compter les années de la vie des rois fainéants ; il semble que, n'ayant pas régné eux-mêmes, ils n'ont pas vécu. C'est un chaos qu'on a de la peine à éclaircir encore aujourd'hui ; loin de décorer nos histoires, ils ne font que les obscurcir et les embaiTasser; et ils sont plus connus par les grands hommes qui ont vécu sous leur règne, que par eux-mêmes.

Je ne parle pas ici de toutes les autres passions, qui, plus violentes dans l'élévation , font sur le cœur des grands des plaies plus douloureuses et plus profondes. L'ambition y est plus démesurée. Hélas ! le citoyen obscur vit content dans la médiocrité de sa destinée : héritier deila fortune de ses pères, il se borne à leur nom et à leur état; il regarde sans envie ce qu'il ne pourrait souhaiter sans extravagance ; tous ses désirs sont renfermés dans ce qu'il possède; et s'il forme quelquefois des projets d'élévation, ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux, mais non pas des inquiétudes qui le dévorent.

Au grand rien ne suffit, parce qu'il peut prétendre à tout :

ses désirs croissent avec sa fortune ; tout ce qui est plus élevé que lui le (ait paraître petit à ses yeux ; il est moins flatté de laisser tant d'hommes derrière lui, que rongé d*en avoir encore qui le précèdent; il ne croit rien avoir, s'il n'a tout; son Ame est toujours aride et altérée; et il ne jouit de rien, si ce n*est de ses malheurs et de ses inquiétudes.

Ce n*est pas tout : de l'ambition naissent les jalousies dévorantes; et cette passion si basse et si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands. Jaloux de la réputation d'aulrui, la gloire qui ne leur appartient pas est pour eux comme une tache qui les flétrit et qui les déshonore. Jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux, il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres. Jaloux de la faveur, on est digne de leur haine et de leur mépris, dès qu'on Test de ramitié et de la confiance du maître. Jaloux même des succès glorieux à l'État, la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domestique : les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis leur sont plus amères qu'à nos ennemis mêmes; leur maison, comme celle d'Aman, est une maison de deuil et de tristesse, tandis que Hardochée triomphe, et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques; et, peu contents d'être insensibles à la gloire des événements , ils cherchent à se consoler en s'efibrçant de les obscurcir par la malignité des^ réflexions et des censures: enfin, cette injuste passion tourne tout en amertume; et on trouve le secret de n*ètre jamais heu* reux, soit par ses propres maux, soit par les biens qui arrivent aux autres. *

Enfin, parcourez toutes les passions; c'est sur le cœur des grands qui vivent dans Toubli de Dieu qu'elles exercent un empire plus triste et plus tyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amère. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables. Leurs craintes plus excessives : exempts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques, et la feuille que le vent agile est comme la montagne qui va s'écrouler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous alarme. Accoutumés à tout ce

que les sens offrent de plus doux et de plus riant» la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité, et leur est insoutenable : ils ne savent user sagement ni de la maladie ni de la santé , ni des biens ni des maux inséparables de la condition humaine. Les plaisirs abrègent leurs jours; et les chagrins, qui suivent toujours les plaisirs, précipitent le reste de leurs années. La santé, déjà ruinée par Fintempérance, succombe sous là multiplicité des remèdes. L'excès des attentions achève ce que n'avait pu faire Texcès des plaisirs; et s'ils se sont défendu les excès, la mollesse et l'oisiveté toute seule devient pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l'art, et que les précautions usent et épuisent elles-mêmes. Enfin, leurs assujettissements plus tristes : élevés à vivre d'humeur et de caprice, tout ce qui les gène et les contraint les accable. Loin de la cour, ils croient vivre dans un triste exil; sous les yeux du maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs, et de la contrainte des bienséances: ils ne peuvent porter ni la tranquillité d'une condition privée, ni la dignité d'une vie publique.

Le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plut6t ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug et sans règle.

Non, mes frères, un grand dans le crime est plus malheureux qu'un autre pécheur : la prospérité l'endurcit, pour ainsi dire, au plaisir, et ne lui laisse de sensibilité que pour la peine. Vous l'avez voulu , ô mon Dieu , que l'élévation , qu'on regarde comme une ressource pour les grands qui vivent dans l'oubli de vos commandements, soit elle-même leur ennui et leur supplice!

Page 1