POUR LB DIMANCHE DE LA PASSION
tant de gloire? et cependant il nous apprend que s'il se Fattribue à lui-même, et que sa gloire ne soit qu'une gloire humaine, sa gloire n'est plus rien : si ego glorifieo meipsunif ghria mea nihU est.
La probité mondaine , les grands talents , les succès éclatants, ne sont donc plus rien, dès qu'ils ne sont que les ifertus de riiomme ; et il n'y a point de gloire iféritable sans la crainte de Dieu. C'est ce qui va bire le sujet de ce discours.
PREMltRB PARTIE.
SiRB,
D y a longtemps que les hommes, toujours vains, font leur idole de la gloire : ils la perdent la plupart en la cherchant, et croient l'avoir trouvée quand on donne à leur vanité les louanges qoi ne sont dues qu'à la vertu.
n n'est point de prince ni de grand , malgré la bassesse et le dérèglement de ses mœurs et de ses penchants, à qui de vaines' adulations ne promettent la gloire et l'immortalité , et qui ne compte sur les suffrages de la postérité, où son nom même ne passera peut-être pas, et où du moins il ne sera connu que par ses vices. Il est vrai que le monde, qui avait élevé ces idoles de boue, les renverse lui-même le lendemain, et qu'il se venge à loisir, dans les ftges suivants, par la liberté de ses censures, de la contrainte et de l'injustice de ses éloges.
n n'attend pas même si tard : les applaudissements publics qu'on donne à la plupart des grands pendant leur vie, sont presque toujours à l'instant démentis par les jugements et les discours secrets. Leurs louanges ne font que réveiller l'idée de leurs défauts : et à peine sorties de la bouche même de celui qui les publie, elles vont, s'il m'est permis de parler ainsi, expirer dans son cœur qui les désavoue.
Mais si la gloire humaine est presque toujours dégradée devant le tribunal même du monde, aurait-elle quelque chose de plus réel aux yeux de Dieu , devant qui il n'y a de véritables grands que ceux qui le craignent? Qui autem timent te, magni erunt apud (eper omnia*.
i. Jonni, c Zfi If.
Et pour mettre cette vérité dans un point de vue qui nous la montre tout entière , remarquez, je vous prie» mes frères , que les hommes ont de tout temps établi la gloire dans l'honneur et la probité, dans l'éminence et la distinction des talents, et enfin dans les succès éclatants.
Or, sans la crainte de Dieu, toute probité humaine est ou fausse, ou du moins elle n'est pas sûre : les plus grands talents deviennent dangereux, ou à celui qui s'en glorifie, ou à ceux auprès desquels il en fait usage : et enfin les succès les plus éclatants, ou prennent leur source dans le crime, ou ne sont souvent que des crimes éclatants eux-mêmes : si ego glorifieo meijh smi/ij gloria mea nihil est.
Je dis premièrement que la probité humaine , sans la crainte de Dieu, est presque toujours fausse, ou du moins qu'elle n'est jamais sûre.
Je sais que le monde se vante d'un fantôme d'honneur et de probité indépendant de la religion : il croit qu'on peut être fidèle aux hommes sans être fidèle à Dieu ; être orné de toutes les vertus que demande la société sans avoir celles qu'exige l'Évangile; et, en un mot, être honnête honune sans être chrétien.
On pourrait laisser au monde cette faible consolation , ne pas lui disputer une gloire aussi vaine et aussi frivole que lui-même, et, puisqu'il renonce aux vertus des saints, lui passer du moins celles des hommes. C'est l'attaquer par son endroit sensible et dans son dernier retranchement, de vouloir lui ôter le seul nom de bien qui lui reste, et qui le console de la perte de tous les autres; et de le déposséder d'un honneur et d'une probité qu'il croit n'appartenir qu'à lui seul, et qu'il dispute même souvent aux justes.
Ne le troublons donc pas dans une possession si paisible, et en même temps si injuste. Convenons qu'au milieu de la dépra> vation et de la décadence des mœurs publiques , le monde a encore sauvé du débris des restes d'honneur et de droiture; que malgré les vices et les passions qui les dominent, paraissent encore sous ses étendards des hommes fidèles à l'amitié, zélés pour la patrie , rigides amateurs de la vérité, esclaves religieux de leur parole, vengeurs de l'injustice, protecteurs de la fai-
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blesse; en un mot, partisans du plaisir, et néanmoins sectateurs de la vertu.
Voilà les justes du monde , ces héros d'honneur et de probité qu'il fait tant valoir, qu*il propose même tous les jours, avec une espèce d'insulte et d'ostentation, aux véritables justes de l'Évangile. Il les dégrade pour élever son idole : il se vante que l'honneur et la véritable probité ne résident que chez lui. Il nous laisse l'obscurité, les petitesses , les travers, et tout le faux de la vertit, et s'en arroge à lui-même l'héroïsme et la gloire. Mais qu'il serait aisé de venger l'honneur de Dieu contre le culte vain et pompeux que le monde rend à son idole ! Il p'y aurait qu'à souffler sur cet édifice d'orgueil et de vanité , à peine en retrouveriez-vous les faibles vestiges.
Ces hommes vertueux, dont le monde se fait tant d'honneur, n'ont au fond souvent pour eux que Terreur publique. Amis fidèles, je le veux; mais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les lie, et dans leurs amis ils n'aiment qu'eux-mêmes. Bons citoyens, il est vrai; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie, sont l'unique lien et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité, je l'avoue; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert panni les hommes. Observateurs de leurs paroles ; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à se dédire , ce n'est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses. Vengeurs de l'injustice ; mais en la punissant dans les autres , ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capables eux-mêmes. Protecteurs de la faiblesse; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité, et les éloges des opprimés sont ce que leur offrent de plus touchant leur oppression et leur misère. En un mot, dit l'Écriture, on les appelle miséricordieux : ils ont toutes les vertus pour le public; mais n'étant pas fidèles à Dieu, ils n'en ont pas une seule pour eux-mêmes : mulii homines miséricordes vocaniur; virum auiem ûdelem guis inveniet * ?
Hais quand la probité du monde ne serait pas presque toujours fausse, il faudrait convenir du moins qu'elle n'est jamais
t. Paov., XX, 6.
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sûre. La religion toute seule assure la vertu, parce que les motifs qu'elle nous fournit sont partout les mêmes. La honte et Fopprobre en seraient le prix devant les hommes, qu^elle n*en paraîtrait que plus belle et plus glorieuse à l'homme de bien. Sa vie même serait en péril, qu'il ne voudrait pas la racheter aux dépens de sa vertu. Le secret et l'impunité ne sont pas pour lui des attraits pour le vice, puisque Dieu est le seul témoin qu'il craint; et le reproche de sa conscience, la seule peine qui l'afflige. La gloire même et les acclamations publiques le solliciteraient à une entreprise ambitieuse et injuste, qu'il préférerait le devoir et la règle qui la condamnent, aux applaudissements de l'univers qui l'approuve. Enfin, changez tant qu'il vous plaira les situations d'un véritable juste : le monde peut varier à son égard; les suffrages publics qui l'élèvent aujourd'hui peuvent demain le dégrader et l'abattre; sa fortune peut changer, mais sa vertu ne chaugera point avec sa fortune.
Il ne s'agit pas ici de nous alléguer des exemples où la piété la plus estimée s'est démentie plus d'une fois. Outre que le monde est plein de faux justes, et que tous ceux qui en portent le nom aux yeux des hommes n'en ont pas le mérite devant Dieu, c'a été de tout temps l'injustice du monde d'attribuer à la vertu les faiblesses de l'homme. Le juste peut tomber : mais la vertu seule peut le défendre ou le relever de ses chutes, elle seule marche sûrement, parce que les principes sur lesquels elle s'appuie sont toujours les mêmes. Les occasions ne l'autorisent pas contre le dévoir, parce que les occasions ne changent jamais rien aux règles. La lumière et les regards publics sont pour elle comme la solitude et les ténèbres. En un mot, elle ne compte les hommes pour rien, parce que Dieu seul, qui la voit, doit être son juge.
Trouvez, si vous le pouvez, la même sûreté dans les vertus humaines. Nées le plus souvent dans l'orgueil et dans l'amour de la gloire, elles y trouvent un moment après leur tombeau. Formées par les regards publics, elles vont s'éteindre le lendemain, comme ces feux passagers, dans le secret et dans les ténèbres. Appuyées sur les circonstances, sur les occasions, siur les jugements des hommes, elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles. Les tristes fruits de l'amour-propre, elles sont
toujours sous Tinconstance de son empire. Enfin, le faible ouvrage de l'homme, elles ne sont, comme lui, à Fépreuve de rien.
Qu'il s'offre à ce vertueux du siècle une occasion sûre de décréditer un ennemi ou de supplanter un concurrent : pourvu qu'il conserve la réputation et la gloire de la modération , il sera peu touché d'en avoir le mérite. Que sa vengeance n'intéresse point son. honneur, elle ne sera plus indigne de sa vertu. Placez-le dans une situation où il puisse accorder sa passion avec l'estime publique, il ne s'embarrassera pas de l'accorder avec son devoir. En un mot, qu'il passe toujours pour un homme de bien , c'est la même chose pour lui que de l'être.
Tout Israël parait applaudir d'abord à la révolte d'Absalon : Achitophel, cet homme si sage et si vertueux dans l'estime publique, et dont les conseils étaient regardés comme les conseils de Dieu, préfère pourtant le parti du crime, où il trouve les suffrages publics et l'espérance de son élévation, à celui de la justice, qui ne lui offre plus que le devoir.
Non, mes frères, rien n'e^st sûr dans les vertus humaines, si la vertu de Dieu ne les soutient et ne les fixe. Soyez bienfiiisant, juste, généreux, sincère: vous pouvez être utile au public, mais Yous devenez inutile à vous-même : vous faites des œuvres louables aux yeux des hommes; mais en ferez-vous jamais une véritable vertu? Tout est faux et vide dans un cceur que Dieu ne remplit point (c'est un roi lui-même qui parie); et connaître votre justice et votre vertu, 6 mon Dieu, c'est la seule racine qui porte des fruits d'immortalité , et la source de la véritable gloire : vani autem sunt omnes homines in quitus non iubesi scientiaDeiK
C'est donc en vain qu'on met la véritable gloire dans l'honneur et la probité mondaine ; on n'est grand que par le cœur, et le cœur vide de Dieu n'a plus que le faux et les bassesses de l'homme.
SECONDS PARTIE
Hsds peut-être que les vertus civiles toutes seules sont trop obscures, et que la distinction et la supériorité des grands talents nous donnera plus de droit à la gloire.