‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 98 sur 121 · RCG., XIV, U · texte numérisé non relu

RCG., XIV, U

Je sais que nous parlons tous les jours de la brièveté et de Fincertitude de la yie. La mort de nos proches, de nos sujets , de nos amis, de nos maîtres, souvent soudaine, toujours inopinée, nous fournit mille réflexions sur la fragilité de tout ce qui passe. Nous redisons sans cesse que le monde n'est rien; que la vie est un songe ; et qu'il est bien insensé de tant s'agiter pour ce qui doit durer si peu. Mais ce n'est là qu'un langage, ce n'est pas un sentiment; ce sont des discours qu'on donne à l'usage, et c'est l'usage qui fait qu'en même temps on lés oublie.

Or, mes frères, faites-vous ici-bas une destinée à votre gré, prolongez-y vos jours dans votre esprit au delà même de vos espérances; je veux vous laisser jouir de cette douce illusion. Mais enfin il faudra tenir la voie qu'ont tenue tous vos pères ; vous verrez enfin arriver ce jour auquel nul autre jour ne succédera plus ; et ce jour sera pour vous le jour de votre éternité : heureuse, si vous mourez dans le Seigneur; malheureuse, si vous mourez dans votre péché. C'est l'une de ces deux destinées qui vous attend : il n'y aura que la droite ou la gauche, les boucs ou les brebis, dans la décision finale du sort de tous les hommes. Souffrez donc que je vous rappelle au lit de votre mort, et que je vous y expose le double spectacle de cette dernière heure, si terrible pour le pécheur, et si consolante pour le juste.

Je dis terrible pour le pécheur, lequel, endormi par de vaines espérances de conversion, arrive enfin à ce dernier moment, plein de désirs, vide de bonnes œuvres, ayant à peine connu Dieu, et ne pouvant lui offrir que ses crimes, et le chagrin de voir finir des jours qu'il avait crus étemels. Or, mes frères, je dis que rien n'est plus affreux que la situation de cet infortuné dans les derniers moments de sa vie; et que, de quelque côté qu'il tourne son esprit, soit qu'il rappelle le passé, soit qu'il considère tout ce qui se passe à ses yeux, soit enfin qu'il perce jusque dans cet avenir formidable auquel il touche ; tous ces objets, les seuls alors qui puissent l'occuper et se présenter à lui, ne lui offrent plus rien que d'accablant, de désespérant, et de capable de réveiller en lui les images les plus ^ombres et les plus funestes.

Car, mes frères, que peut offrir le passé à un pécheur qui.

étendu dans le lit de la mort, commence à ne plus compter sur la vie, et lit sur le visage de tous ceux qui l'environnent, la terrible nouvelle que tout est fini pour lui? Que voit-il dans cette longue suite de jours qu*il a passés sur la terre? Hélas! il voit des peines inutiles, des plaisirs qui n'ont duré qu*un instant, des crimes qui vont durer éternellement.

Des peines inutiles : toute sa vie passée en un clin d'œil s'offre à lui, et il n'y voit qu'une contrainte et une agitation éternelle et inutile. Il rappelle tout ce qu'il a souffert pour un monde qui lui échappe, pour une fortune qui s'évanouit; pour une vaine réputation qui ne l'accompagne pas devant Dieu; pour des amis qu'il perd, pour des maîtres qui vont l'oublier, pour un nom qui ne sera écrit que sur les cendres de son tombeau. Quel regret alors pour cet infortuné, de voir qu'il a travaillé toute sa vie, et qu'il n'a rien fait pour lui ! Quel regret de s'être fait tant de violences, et de n'en être pas plus avancé pour le ciel; de s'être toujours cru trop faible pour le service de Dieu , et d'avoir eu la force et la constance d'être le martyr de la vanité, et d'un monde qui va périr ! Âh ! c'est alors que le pécheur accablé, efirayé de son aveuglement et de sa méprise, ne trouvant plus qu'un grand vide dans une vie que le monde seul a toute occupée; voyant qu'il n'a pas encore commencé à vivre après une longue suite d'années qu'il a vécu ; laissant peut-être les histoires remplies de ses actions, les monuments publics chargés des événements de sa vie, le monde plein du bruit de son nom , et ne laissant rien qui mérite d'être écrit dans le livre de l'éternité, et qui puisse le suivre devant Dieu; c'est alors qu'il commence, mais trop tard, à se tenir à lui-même un langage que nous avons souvent entendu : Je n'ai donc vécu que pour la vanité ! que n'ai-je fait pour Dieu tout ce que j'ai fait pour mes maîtres ! Hélas ! fallait-il tant d'agitations et de peines pour se perdre? Que ne recevais-je ma consolation en ce monde! j'aurais du moins joui du présent, de cet instant qui m'échappe, et je n'aurais pas tout perdu. Hais ma vie a toujours été pleine d'agitations, d'assujettissements, de fatigues, de contraintes; et tout cela pour me préparer un malheur étemel. Quelle folie d'avoir plus souffert pour me perdre, qu'il n'en eût fallu soufirir pour me sauver; et d'avoir regardé la vie des

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gens de bien comme une vie triste et insoutenable^ puisqu'ils n'ont rien fait de si difficile pour Dieu, que je ne Taie fait au centuple pour le monde qui n'est rien, et de qui par conséquent je n'ai rien à espérer! Ambulavimus vias difficiles.. * erravimus a nia veritatis*.

Oui , mes frères, c'est dans ce dernier moment que toute votre ▼ie s'offrira à vous sous des idées bien différentes de celles que vous en avez aujourd'hui. Vous comptez maintenant les services rendus à l'Ëtat; les places que vous avez occupées; les actions où vous vous êtes distingués; les plaies qui rendent encore témoignage à votre valeur; le nombre de vos campagnes; les distinctions de vos commandements : tout cela vous parait réel. Les applaudissements publics qui l'accompagnent; les récompenses qui le suivent; la renommée qui le publie; les distinctions qui y sont attachées : tout cela ne vous rappelle vos jours passés que comme des jours pleins, occupés , marqués chacun par des actions mémorables, et par des événements dignes d'être conservés à la postérité. Vous vous distinguez même dans votre esprit de ces hommes oiseux de votre rang, qui ont toujours mené une vie obscure, lâche, inutile, et déshonoré leur nom par l'oisiveté et par des mœurs efTéminées, qui les ont laissés dans la poussière. Mais au lit de mort, mais , dans ce dernier moment, où le monde s'enfuit et l'éternité approche, vos yeux s'ouvriront; la scène changera; l'illusion qui vous grossit ses objets se dissipera; vous verrez tout au naturel; et ce qui vous paraissait si grand, comme vous ne l'aviez fait que pour le monde, pour la gloire, pour la fortune, ne vous paraîtra plus rien : Aperiet oculos suos^ dit Job , et nihil inveniet^. Vous ne trouverez plus rien de réel dans votre vie que ce que vous aurez fait pour Dieu; rien de louable que les œuvres de la foi et de la piété; rien de grand que ce qui sera digne dé l'éternité : et un verre d'eau froide donné au nom de Jésus- Christ, et une seule larme répandue en sa présence, et la plus légère violence soufferte pour lui ; tout cela vous paraîtra plus précieux, plus estimable, que toutes ces merveilles que le monde admire, et qui périront avec le monde.

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