ACTE I, SCÈNE
Aurait dû plus longtemps prolonger son absence.
Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? Achille va combattre, et triomphe en courant;
Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée,
Hier avec la nuit arriva dans l’armée.
Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras * Ma fille, qui s’approche, et court à son trépas;
Qui, loin de soupçonner un arrêt si sévère,
Peut-être s’applaudit des bontés de son père;
Ma fille... Ce nom seul, dont les droits sont si saintij Sa jeunesse, mon sang, n’est pas ce que je plains;
Je plains mille vertus, une amour mutuelle,
Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle,
Un respect qu’en son cœur rien ne peut balancer,
Et que j’avais promis de mieux récompenser.
Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justica Approuve la fureur de ce noir sacrifice :
Tes oracles sans doute ont voulu m’éprouver,
Et tu me punirais si j’osais l’achever.
Areas, je t’ai choisi pour cette confidence;
11 faut montrer ici ton zèle et ta prudence.
La reiue, qui dans Sparte avait connu ta foi.
T’a placé dans le rang que tu tiens près de moi* Prends cette lettre, cours au-devant de la reine.
Et suis, sans t’arrêter, le chemin de Mycène.
Dès que tu la verras, défends-lui d’avancer,
Et rends-lui ce billet que je viens de tracer.
Mais ne t’écarte point; prends un fidèle guide.
Si ma fille une fois met le pied dans l’Aulide,
Elle est morte : Caichas, qui l’attend en ces lieüs^ Fera taire nos pleurs, fera parler les dieux ;
Et la religion, contre nous irritée,
Par les timides Grecs sera seule écoutée ;
Ceux même dont ma gloire aigrit l’ambitioa Réveilleront leur brigus et leur prétention.
IPHIGÉNIE EN AULIDE
M’arracheront peut-être un pouvoir qui les bîesso... Va, (Ls-je, sauve-la de ma propre faiblesse.
Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, Découvrir à ses yeux mon funeste secret.
Que, s’il se peut, ma fille, à jamais abusée,
Ignore à quel péril je l’avais exposée;
D’une mère en fureur épargne-moi les cris;
St que ta voix s’accorde avec ce que j’écris.
Pour renvoyer la fille et la mère offensée,
Je leur écris qu’ Achille a cha-ngé de pensée,
Et qu’il veut désormais jusques à son retour Différer cet hymen que pressait son amour.
Ajoute, tu le peux, que des froideurs d’Achille On accuse en secret cette jeune Eriphile,
Que lui-même captive amena de Lesbos,
Et qu’auprès de ma fille on garde dans Argos.
C’est leur en dire assez : le reste, il faut le taire. Déjà le jour plus grand nous frappe ert nous éclaire; Déjà même l’on entre, et j’entends quelque bruit. C’est Achille. Va, pars, Dieux! Ulysse le suit!