‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 118 sur 186 · LES DEUX AGES DE L'HOMME · texte numérisé non relu

LES DEUX AGES DE L'HOMME

Il est un âge heureux , mais qu'on perd sans retour, Où la foible jeunesse entraîne sur ses traces

Le plaisir Tif avec l'amour

Et les désirs avec les grâces.

Il est un âge affreux , sombre et froide saison , Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse

Son impuissance pour sagesse

Et ses craintes pour la raison.

222 CHEFS-D'OEl TRE J'OETIQUES

MADAME GLIBERT.

Madame Guibert (Elisabeth) est née à Versailles en 1725 et morte en ]1HH. Elle était pensionnaire du roi. Ses poésies et œuvres diverses ont été imprimées à Amsterdam en 1764.

EPlTRE A ARISTE.

JNe viens point troubler ma retraite ,

J'ai sçu me faire , en ce séjour, . Une félicité parfaite.

J'ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma u)usette,

Et j'y badine avec l'Amonr.

Je ne me pare point des fleurs que m'offre un traître Tu célébras ma fête, elle n'est plus pour toi.

J'étois fidelle , il falloit l'être , Et je n'aurois jamais vécu que sous ta loi.

J'allarmai , dis-tu , ta tendresse Pai- ma coquetterie et ma légèreté.

Aurois-je vu durer, deux lustres , ta foiblesse ;

Sans tes rivaux , mon iné};alité .^ Avec tous les talens , la candeur, la jeunesse ,

La beauté , même la sagesse ,

On voit s'enfuir la volupté Si l'on ne sçait mêler, avec un peu d'adresse. L'amour, la jalousie et bi fidélité

Un no'ud foinic par le caprice

iJfcS DAMbb FRANÇAISES. 22:3

Ne sçauroit subsister sans un peu d'artifice : L'enfant ailé t'avoit mis dans mes fers ,

Aveugle garant de ta flamme !

Tes sermens , sur son aile , ont passé dans les airs , Et l'affreux souvenir en reste dans mon aine. Tu n'étois point bizarre et n'étois que jaloux ; Tu le dis... toi, jaloux ! un jaloux est sincère , Et ta fierté m'a toujours fait mystère De ce qui put allumer ton courroux.

Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse T'eût fait faire l'aveu de ce défaut heureux !

L'Amour auroit comblé nos vœux

En éternisant notre ivresse.

Nos cœurs étoient également épris :

Nos soupçons ont troublé cette union si rare. Quand elle a disparu , l'on en connoit le prix ;

Mais la nature en est avare

Qui ? moi ? j'aurois rompu nos nœuds !

Ah ! tu sçavois trop bien me plaire ! Un vainqueur tel que toi n'est jamais malheureux

Quand il offre un amour sincère ; Mais , être inconséquent , dissimulé , fougueux , 11 me falloit mourir ou devenir légère ;

Et le Ciel exauça mes vœux I Tu me nommes cruelle et parles de tes laimes

Quand tu rampes sous d'autres lois !

Je dois me défier de tes perfides charmes ;

Quand on a su vaincie une fois ,

Ou peut séduire avec les mêmes armes.

Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?

Cœur lâche et que je désavoue ;

Peut-être ii i)résent il te joue

Et ne vouiroit que t'égarer.

•2-2!i CHEFS-D'OEUVRE POÉTIQUES

l'homme heureux possible.

La vie est un instant , il en faut profiter; Rejeter avec soin tout préjugé nuisible , Croire un Dieu bienfaisant , croire un ami possible , Et connoître le prix du bonheur d'exister.

Caresser la folie , estimer la sagesse ; Aimer un seul objet, en être un peu jaloux ; Être toujours fidèle et jamais n'être époux ; Effleurer les talens, les aimer sans foiblesse.

Paroître indifférent sur le mépris des sots , Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ; Être content de soi , mais sans trop le paroître : Enfin, se croire heureux , c'est le moyen de l'être

MOiN PORTRAIT.

Vive jusqu'à l'étourderie , Folle dans mes discours , mais sage en mes écrits ,

Ils sont presque toujours remplis

Par des traits de philosophie.

Sensible pour l'instant, mais facile à changer, J'oublie, et quelquefois on peut me croire ingrate ; Je cherche à m'éclairer, je crois ce qui me flatte ; Je fuis les envieux sans vouloir m'en venger; Mon esprit est solide et mon cœur est léger. Air gai , peau blanche , œil noir et grandeur ordinaire : Mes traits sont chiffonnés, ma taille est régulière.

MORALITE

Deux amis sont chose rare ; On les vit dans les vieux tems La nature en est avare ; Bientôt l'intérêt sépare Les amis et les parens.

Chez le sexe , hélas ! que dire .' L'amitié vient promptement ; Mais un rien sait la détruire.

Il suffit , pour qu'elle expire , D'un pompon ou d'un galant

L'amitié seroit parfaite Pour deux sexes différens ; Mais , d'un coup de sa baguette , Le fripon d'Amour, qui guette, Confond le cœur et les sens.

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