LA FONTAINE DE VAUCLUSE
Ce n'est pas seulement sur des rives fertiles Que la nature plaît à notre œil enchanté :
Dans les climats les plus stériles, Elle nous force encor d'admirer sa beauté. Tem|)é nous attendrit, Vaucluse nous étonne, Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone N'ont jamais prodigué lenrs touchantes faveurs ; Où jamais de ses dons la terre ne couronne
L'espérance des laboureurs.
Ici, de toutes parts, elle n'offre à la vue Que les monts escarpés qui bornent ces déserts ,
" L'idylle de madame Verdier sur la Fontaine de f'iiuciuse arracha lei éloge à La narpe :
lit Verdier dans l'idylle a vaincu Deslioulièret.
DES DAMES FBANÇAISKS. 271
Et qui, se cachant <lans la nue, Les séparent de l'univers.
Sous la voûte d'un roc dont la masse tranquille Oppose à l'aquilon un rempart immobile ,
Dans un majestueux repos, Habite de ces bords la naïade sauvage ; Son front n'est point orné de flexibles roseaux ,
Et la pureté de ses eaux Est le seul ornement qui pare son rivage.
J'ai vu ses flots tumultueux S'échapper de son urne en torrent écumeux ;
J'ai vu ses ondes jaillissantes.
Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux , Précipiter leur cours vers des plaines riantes, Qu'un ciel plus favorable éclaire de ses feux. L'écho gémît au loin : Philomèle craintive Fuit et n'ose sur cette rive Faire entendre ses doux accens.
L'oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres, Confond pendant la nuit, avec l'Iiorreur des ombres.
L'horreur de ses lugubres chants.
Déesse de ces bords, ma timide ignorance >'ose lever sur vous des regards indiscrets ; Je ne veux point sonder les abîmes secrets Oii de l'astre du jour vous bravez la puissance,
Lorsque sa brûlante influence Dessèche votre lit ainsi que nos guérêts. Je ne demande point par quel heureux mystère Chaque printems vous voit plus belle que jamais ,
Tandis qu'au départ de Cérès Vous nous offrez à peine une onde salutaire : Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentimens
Qui calment l'horreur de mes sens.
Quoi 1 ces tristes déserts , ces arides montagnes ,
272 CHEFS-D'OEl VRE POÉTIQUES
L'aspect affreux de ces campagnes Devroient-ils inspirer de si doux mouvemens? Ah ! sans doute l'aurore y fait briller encore Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure
Le plus fidèle des amans.
Pétrarque, auprès de vous, soupira son martyre;
Pétrarque y chantoit sur sa lyre
Sa flamme et ses tendres souhaits ; Et tandis que les cris d'une amante trahie ,
Ou la voix de la perfidie, Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts,
Du sein de vos grottes profondes
L'écho ne répondit jamais Qu'aux accens d'un amour aussi pur que vos ondes. Trop heureux les amans , l'un de l'autre enchantés ,
Qui , sur ces rochers écartés , Feroient revivre encor cette tendresse extrême ;
Et, dans une douce langueur, Oubliés des humains qu'ils oublîioient de même ,
Suffiroient seuls à leur bonheur !
Mais, hélas ! il n'est plus de chaînes aussi belles : Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours. Nymphes , qui répétiez ses chansons immortelles , Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours
Vous porter des ondes nouvelles :
Les siècles ont fini leur cours Et n'ont point ramené des cœurs aussi fidèles. Ah ! conservez du moins les sacrés munumens
Qu'il a laissés sur vos rivages , Ces chiffres, de ses feux, respectables garans, Ces murs qu'il hahitoit , ces murs sur qui le temps
N'osa consommer ses outrages.
Surtout que vos déserts , témoins de ses transports , Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture ;
Et si quelqu'inlidèle ose souiller ces bords , Que votre seul aspect confonde le parjure Et fasse naître ses remords !
l'origine du chant.
Hilas aimoit , il brûloit pour Aminte ;
Mais nul espoir ne flattoit ses douleurs :
D'un air distrait elle écoutoit sa plainte ,
D'un œil tranquille elle voyoit ses pleurs.
Hilas gémit sous un dur esclavage ;
Ce n'étoit plus ce berger séducteur
Dont la plus fière eût accepté l'hommage ;
Ce front si noble est couvert d'un nuage ,
Ces yeux si beaux sont chargés de langueur;
Dans les déserts il devance l'aurore;
Là , négligeant son chien et ses troupeaux ,
Au jour naissant il raconte ses maux ;
Au jour fuyant il les redit encore.
Un soir qu'au fond d'un antre obscur et frais 11 se livroit à ses ennuis secrets,
Près de ce lieu vient rêver sa bergère -.
Il l'aperçoit. Quel trouble ! quels combats !
Volera-t-il au-devant de ses pas ?
Non, il s'arrête, il craint de lui déplaire.
Sans être vu de cet objet sévère ,
Ses yeux de loin admirent tant d'appas ;
Mais l'inhumaine alors ne songeoit pas
Aux malheureux que ses yeux ont pu faire.
C'étoit le temps où le froid Aquilon
Laisse aux Zéphyrs émailler la verdure ,
Temps des plaisirs , agréable saison ,
'21li CHEFS-D'OELIVRK POÉTIQUES
OÙ , par la voix de toute la nature , Au genre humain l'Amour donne leçon.
Tout cède alors à sa flamme brûlante ; D'amour au bois le fier lion rugit ; D'amour aux champs la génisse mugit, Et des oiseaux la voix n'est si brillante Que pour chanter le dieu qui les unit. Tandis qu'Aminte , assise sous l'ombrage , Y respiroit la paix et la fraîcheur, Un rossignol , sur ce même rivage , A sa compagne exprimoit son ardeur ; Tout dans ces bois se taisoit pour l'entendre.
— O de l'Amour interprète flatteur,
Dans tes chansons que son langage est tendre Dit la bergère. Oui , ce dieu t'a formé Pour être heureux ; et comment se défendie D'un feu si vif et si bien exprimé !
— Heureux oiseau , dit Hilas qui l'écoute , Tu l'as touché cet insensible cœur
Dont mes soupirs n'ont pu trouver la route ' Oh ! de ta voix si j'avois la douceur ! Si je pouvois... — Il se tait ; l'espérance D'un sort plus doux flatte déjà ses vœux . Le monde alors étoit dans son enfance , Et des beaux-arts l'utile connoissance N'éclairoit point cet âge ténébreux ; On ignoroit les touchantes merveilles Des Amphions et le secret heureux D'intéresser le co'ur par les oreilles; Mais l'Amour parle et son feu créateur Inspire Hilas, l'encourage et l'éclairé.
Tous les matins le fidèle pasteur Va sans témoins dans un bois solitaire ; Là , des oiseaux écoutant les concerts ,
Sa voix , d'abord incertaine et timide , En longs éclats fait retentir les airs -. Bientôt il tente un essor plus rapide ; Bientôt ses chants , suivis et cadencés , Sont avec art ralentis ou pressés.
Ce n'est pas tout : de ce nouveau langage Il sait déjà varier les accens :
Veut-il d'Amour vanter les traits puissans, Sa voix bruyante étonne le bocage ; Célèbre-t-il la beauté qui l'engage , Sa voix touchante intéresse et ravit; Peint-il l'ardeur dont son ame est atteinte , Les dieux des bois soupirent de sa plainte , Et, comme lui, Philomèle gémit.
Tous les Zéphyrs , assemblés pour entendre Ces airs charmans , vont au loin les répandre. Aminte , au bruit de ces accens nouveaux , S'étoime , cherche et promenant sa vue De tous côtés... O surprise imprévue!
C'étoit Hilas qui charmoit les échos :
— Hôtes légers de ces bocages ,
Oiseaux , disoit-il dans ses chants ,
Enseignez-moi votre ramage ;
Ma bergère aime vos accens ;
Fussent-ils plus tendres encore.
Ils ne sauroient rendre jamais
L'excès des charmes que j'adore
Ni l'excès des maux qu'ils m'ont faits. —
Le berger dit, et l'ingrate l'admire; Son cœur s'émeut pour la première fois ; Elle ne peut abandonner ces bois ; En les quittant elle rêve et soupire.
276 CHEFS-D'OECVRE POETIQUES
Mais ce n'est plus la curiosité
Qui l'y ramène ; elle y cherche , y désire
Ce même amant si long-temps rebuté ;
Dès qu'il paroit sur la rive fleurie,
Elle l'appelle et clierche à l'arrêter;
Jeux du hameau , compagne , bergerie ,
Il n'est plus rien qu'elle ne sacrifie
Au seul plaisir d'entendre répéter
Ces airs charmans dont son âme est ravie.
D'un doux espoir Hilas se sent flatter :
Une insensible est bientôt attendrie
Quand on sait l'art de s'en faire écouter.
Ces chants si doux , c'est peu de les entendre :
Du berger même elle veut les apprendre.
Quelles leçons ! c'est là qu'Amour l'attend.
Ce dieu bientôt apprit à la cruelle
Quel risque on court quand on est jeune et belle,
Et que pour maître on choisit un amant.
Dans ces chansons , qu'avec un soin extrême
Elle répète à chaque instant du jour,
Sa bouche apprend à dire : Je vous aime ;
Son cœur l'apprit et le dit à son tour.
Jeunes amans , profitez de l'exemple ;
Pour être aimés c'est peu d'être constans ;
Sacrifiez aux grâces , aux talens ,
El le bonheur vous ouvrira son temple ;
Vous ne devez qu'à leur secours heureux
Ce don charmant d'intéresser une ame :
Hilas aimoit , on méprisa sa flamme ;
Hilas chanta, l'Amour combla ses vœux.