‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 146 sur 186 · ÉPÎTRE A M. DE · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE A M. DE

Puissiez-vous lire avec plaisir

Ces vers que , dans ma solitude ,

Tracent , sans art et sans étude ,

Le sentiment et le loisir !

Ma sœur et moi , loin de la ville ,

Ici nous passons nos instans

Dans ce repos doux et tranquille

Qu'on ne sauroit trouver qu'aux champs.

Nos déserts simples et rustiques

N'offrent point les riches beautés

De ces campagnes magnifiques,

Qu'orne le luxe des cités ;

Point de ces maisons dont le faste ,

Étonnant les humbles guérets,

De la chaumière et du palais

Présente l'affligeant contraste.

Mais si l'on ne trouve jamais ,

Par de vains et pompeux attraits,

La nature ici profanée ,

On n'y voit point les agrémens

Dont elle ornoit les bords charmans

Et du Lignon et du Pénée ;

II n'est point ici de ruisseaux

Qui coulent sur l'herbe fleurie;

Pour exciter la rêverie,

Nous n'avons ni bois ni berceaux .

Au lieu de hêtres et de chênes ,

L'arbre de Pallas , sur nos plaines ,

Étend son paisible rameau.

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Quant aux habitans du hameau , Ils n'ont ni ruban ni houlette , Des fleurs n'ornent point leur chapeau ; Et pour rassembler leur troupeau , Un cornet leur sert de musette.

Mais nos Pierrots et nos Toinons Valent, dans leur grotesque allure, Les Philis et les Corydons; Ils sont vrais comme la nature.

Et simples comme leurs moutons.

Tel est notre asile champêtre; Tels sont les lieux où notre cœur Sent chaque jour que l'on peut être Heureux sans faste ni grandeur.

L'ennui , le fléau de la ville , Ne nous verse point ses pavots; Le temps qu'on emploie à propos Marche toujours d'un pas agile.

Dès que l'aurore au front serein Dore la cime des montagnes, La douce fraîcheur du matin Nous rappelle dans les campagnes; Nous y voyons d'un œil charmé L'éclat et la magnificence Dont le soleil à sa naissance Pare l'horizon enflammé ; Que de richesses dispersées Dans la plaine et sur les coteaux !

Là, sur leurs tiges affaissées, Les épis appellent la faux ; Ici , les gerbes entassées N'attendent plus que les fléaux.

Les fruits que produit le treillage Ont déjà cessé de fleurir;

Ces mûriers, privés d'un ombrage Que chaque jour voit revenir , Nous rappellent que leur feuillage Fut cueilli pour nous enrichir.

O sage et féconde nature!

Malheur à qui voit ta parure Sans s'étonner ou s'attendrir!

Mais du haut du brûlant tropique, Dès que le soleil moins oblique Nous lance des feux trop ardens , Dans notre demeure tranquille Plus d'un amusement utile Varie et remplit nos momens. Tantôt des fils de Polymnie Nous lisons les doctes chansons; Tantôt notre ame plus hardie Ose demander des leçons A la grave philosophie.

Des siècles passés, quelquefois, Clio nous fait percer le voile; Quelquefois encore à nos doigts L'aiguille obéit sur la toile.

Un entretien rempli d'attraits Souvent interrompt notre ouvrage; L'amitié seule en fait les frais ; La raison et le badinage Tour à tour y mêlent leurs traits.

D'une ame tranquille et contente , Ainsi , sans regrets ni désirs , Nous atteignons l'heure charmante Où le souffle heureux des zéphyrs Rafraîchit la terre brûlante.

Le jour qui fuit de nos vallons Nous lance ses derniers rayons.

Le travail cesse dans la plaine ,

Et du joug enfin délivré ,

Sur l'herbe qu'il foule à son gré,

Le bœuf lentement se promène.

Vers sa demeure , cependant ,

Le laboureur revient gaîmenl,

Et devant sa cabane antique

On lui dresse un repas rustique,

Que la faim va rendre excellent.

Autour de lui se réunissent

Ses compagnons laborieux;

De leurs chants grossiers , mais joyeux ,

Les échos voisins retentissent.

Chacun prend et vide à son tour

Une coupe de vin remplie.

On boit, on rit et l'on oublie

Les pénibles travaux du jour.

Enfin la nuit étend ses voiles;

L'or étincelant des étoiles

Éclate dans un ciel serein ;

Et tandis qu'ici tout sommeille,

Nous goûtons un repos divin ,

Que ne troublent jusqu'au matin

Ni le souvenir de la veille,

Ni le souci du lendemain.

EPlTRE A MA FILLE.

Oui , le destin a couronné mes vœux ; Oui , je l'obtiens , ce tendre nom de mère , Ce nom sacré, ce nom que je préfère A tout l'éclat des titres fastueux.

O cher objet ! dont la naissante aurore A peine montre une foible lueur; Gage d'un nœud qu'a formé le bonheur, Ma voix t'appelle , et tu ne peux encore Ouïr mes sons, ni répondre à mon cœur. Enveloppé d'un ténébreux nuage , Le tien se tait , le tien ne connoît pas Du sentiment la force et le langage :

Mais je te vois , je te presse en mes bras ; De mes baisers je couvre ton visage.... Eh! quel sujet plus digne de mes vers Que ce transport dont j'éprouve l'ivresse! Tout s'embellit au feu de ma tendresse ; Je ne vois rien dans ce vaste univers Qui ne me flatte, ou qui ne m'intéresse. J'aime ces bois, j'aime ces prés rians; Ils t'offriront leur ombre et leur verdure; J'aime à compter les trésors du printemps ; Ils souriront un jour à ta parure; Cet air, ce ciel ont plus d'attraits pour moi, Et ce soleil qui luit sur la nature, Dieux! qu'il me plait! il brille aussi pour toi. Ah ! si l'instant qui commence ta course De tant de biens m'ouvre déjà la source. Que l'avenir me promet d'heureux ans !

Que mon destin sera digne d'envie, Quand de tes bras , foibles et caressans , Flattant le sein où tu reçus la vie.

Tu jouiras de mes embrassemens ; Quand tu feras, par tes jeux innocens, L'amusement de ta mère attendrie !

A ces plaisirs, un plus parfait bonheur Succédera ; le temps les fera naître , Ces jours si beaux, mais si lents à paroître,

Où la raison éclairera ton cœur ;

Où moins fiivole , et digne de son être ,

Ton ame enfin connoîtra sa grandeur;

Moments chéris ! empressez-vous d'éclore !

Mais qu'ai-je dit? où tendent mes souliaits?

Ma fille, hélas! par ces vœux indiscrets,

C'est ton malheur, peut-être, que j'implore.

Dans ce berceau , que n'iiabita jamais

Le noir soupçon, la sombre défiance.

Tu dors sans crainte ; une heureuse ignorance

T'y fait jouir des charmes de la paix.

Tu dors.... le ciel protège ton asile;

Là, ton repos, aussi doux que facile.

Des soins amers est toujours respecté;

Lt quand tes yeux s'ouvrent à la clarté,

Comme en ton cœur, ton regard est tranquille.

Tu ne vois pas le funeste concours

Des ennemis, des maux qui t'environnent;

Tu ne sais pas quels dangers empoisonnent

Ce monde vain où couleront tes jouis :

Des passions la triste conuoissance

N'a point encor troublé ton innocence.

Tu ne verras que trop tôt leurs eKéts ;

Trop tôt, hélas! en butte à leur puissance,

Tu donneras d'inutiles regrets

Au calme heureux dont jouit ton enfance ;

Et si jamais d'un charme impérieux

Le faux prestige égaroit ta foiblesse ;

Si quelque jour tu condamnois mes yeux

A d'autres pleurs qu'à ceux de la tendresse....

O mes seuls dieux ! ô vertus ! ô talens !

Du haut des cieux , veillez sur sa jeunesse ;

Loin de ma fille , écaitez ces tyrans.

Plus d'une fois , mon cœur qui vous adore

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A pour lui-même imploré votre appui :

Comblez des vœux que lui dicte aujourd'hui Un intérêt plus précieux encore.

Puisse ma fdle attirer tos faveurs!

Comme une rose , ornement de la plaine , S'élève et croît à l'ombre de ce chêne Qui du soleil lui sauve les ardeurs , Puisse cette ame innocente et timide , Libre par vous des communes erreurs , Croître à l'abri de votre heureuse égide ! Et toi, l'objet de mes soins les plus chers, Tandis qu'au ciel, dont tu vois la lumière, En ta faveur mes vœux seront offerts , Commence en paix ta naissante carrière , Et que le temps , dont les coups destructeurs Moissonneront ces tranquilles journées , En t'apportant de nouvelles années , T'apporte aussi de nouvelles douceurs!

Je l'avoùrai , ce vieillard implacable A trop souvent excité ma frajeur ; J'ai redouté son aile infatigable , Qui , chaque instant , enlève quelque fleur A mon printemps ; mais si son inconstance Fane mes jours , pour embellir les tiens ; Si son pouvoir , aidant ma vigilance , En t'éclairant sur les maux et les biens , Forme aux vertus ta fragile existence; Si , pour le prix d'un travail aussi doux , Je puis enfin jouir de mon ouvrage, De sa rigueur, loin de craindre l'outrage, Il peut frapper, je bénirai ses coups.

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