‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 161 sur 186 · LES DEUX IFS · texte numérisé non relu

LES DEUX IFS

Deux ifs , plantés en même terre , N'avoient pas cependant un semblable destin :

L'un végétoit dans un parterre ,

L'autre croissoit sur un chemin ,

Séparé par une barrière De l'if emprisonné. « Mais, mon pauvre voisin, S'écrioit ce dernier, quelle épaisse poussière

Couvre ton feuillage brûlé !

Comme te voilà sec , et jaunâtre et hàlé ! Du temps qu'il fait dépend ton exi.stence ■

Lorsqu'il ne pleut pas , tu languis ;

Cependant tu t'enorgueillis De vivre dans l'indépendance ; Je ne t'envirai point ce bonheur si vanté; Car je conviens que de la liberté

Je n'ai jamais compris les charmes.

Dans ce jardin nous vivons sans alarmes , Dans l'abondance et la tranquillité.

Notre maître avec vigilance Veille sur nous du matin jusqu'au soir ; La pompe , les châssis , les cloches , l'arrosoir. Nous tenant lieu de providence, Nous préservent de tous les maux ; Nous bravons le soleil, le vent et les oiseaux , Et des hivers la funeste iniluence :

D'ailleurs aucune dure loi Ne me contraint tout comme toi ; J'étends mes longs rameaux suivant ma fantaisie , Rien ne me gêne ou ne me contrarie , Et chaque jour je rends grâce au destin Qui m'a fait naître en ce jardin.

Que m'importe d'avoir un maître, Lorsque je ne m'en aperçoi Que par les soins qu'il prend de moi ? — Fort bien, répondit l'if champêtre; Mais ce maître plein de douceur Ne peut-il pas avoir un méchant successeur? Ne peut-il pas aussi changer de caractère ,

Ou bien déguiser ses défauts? Pour moi , je l'avoùrai , je ne me fîrois guère

A ce jardinier débonnaire ; Souvent il se promène avec certaine faulx Qui me paroit d'un très-mauvais présage , Et qui devroit te causer quelque ombrage. Tiens, le voilai... Quel aspect effrayant !

Oli! quelle mine atrabilaire!

Et comme 11 est armé ! . . . Bon Dieu ! que veut-il faire De ces vilains ciseaux et de ce long croissant ?... » Comme il disoit ces mots , le jardinier s'avance ; Tout aussitôt, entrant dans le massif Où croissoit son malheureux if :

« Allons , dit-il , allons , il faut que je commence A tailler cet arbuste , il a pris sa croissance , Et je vais l'ébrancher ; maintenant on le peut ; Mais qu'en ferai-je ? Un sphinx , une chimère ? (Car d'un esclave on fait tout ce qu'on veut).

Non, c'est un ours que j'en veux faire. »

En effet, ouvrant ses ciseaux , Le jaidinier, se mettant à l'ouvrage, De l'if infortuné coupe tous les rameaux. L'arbuste en vain gémit d'un si cruel outrage '. Sous la main des tyrans à quoi sert de gémir? Ne faut-il pas alors ou ployer ou périr?

Du pauvre if tel fut le partage ;

On le mutile, on le saccage,

On lui ravit en un instant Sa forme , sa beauté , son aspect élégant

Et la fraîcheur de son feuillage.

Malgré tout son dépit, pai' un charme fatal,

Il prend la figure sauvage

D'un stupide et lourd animal , Et , d'un ours enchaîné bientôt offrant l'image , Il excite à la fois , des passagers surpris , Et la compassion et le juste mépris.

Ne nous étonnons point de la métamorphose , Nous la voyons assez communément :

Un tyran ne fait autre chose , Quand il le peut impunément.

ROMANCE

Beaux-arts, trop souvent séducteurs, Venez de cette solitude Bannir la triste inquiétude , Et calmer de vives douleurs !...

Adoucissez l'iiorreur d'un souvenir funeste ; Vous , dont l'origine est céleste , * Charmez le cœur plus que les sens ; Dans ces lieux soyez bienfaisans.

D'une inquiète vanité Dédaignez toujours l'espérance ; Votre plus noble récompense N'est pas dans la célébrité !

Consoler les humains dans ce sombre passage , Voilà votre plus beau partage.

Charmez le cœur plus que les sens; Dans ces lieux soyez bienfaisans.

Muses , accourez à ma voix , Embellissez cet humble asile ; Vous aimez un séjour tranquille Et le doux silence des bois :

Nous avons des ruisseaux, des fleurs et de l'ombrage; Pour vous que faut-il davantage?

Dans ces lieux régnez à jamais ; Répandez-y tous vos bienfaits.

i\ll CHEFS-D'OEUVRE POÉTIQUES

MADAME JOLIVEAU.

Madame A. Joliveau, née Gehier, naquit à Bar-sui- Aube en 1756. Elle a publié en 1802 des fables nouvelles en six livres, suivies de quelques poésies.

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