‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 173 sur 186 · LE MONDE TEL QU TL EST · texte numérisé non relu

LE MONDE TEL QU TL EST

Vante qui voudra le vieux tems!

L'âge d'or est l'âge où nous sommes :

Nous avons fort peu de grands hommes; Mais nous avons des fous charmans, De jolis roués de vingt ans , Des petits maîtres de soixante.

Honneur à la race présente !

Ce n'est plus tous ces preux errans,

Ces paladins si fiers, si francs ;

Ce n'est plus ces bonnes grand' mères,

N'ayant que griffes pour les gens,

Et les montrant pour des misères;

Nous avons bien d'autres manières,

Des procédés plus amusans.

Ah! grâce aux dieux, tout est en France

D'une honnêteté, d'une aisanc«!

Nos belles ne font plus languir

Dans les siècles de l'espérance ;

Le roman est prêt à finir

Au moment même qu'il commence.

Nous avons l'éclair du plaisir.

Les bluettes, l'effervescence;

On rit de l'antique constance ;

Tout s'abrège jusqu'au désir ;

On s'étoit pris sans conséquence.

On se quitte sans se honnir :

Aussi, quels nœuds et quelle flâme !

C'est un concert délicieux.

Tout chevalier, selon ses vœux,

Peut, sans encourir aucun blâme.

Vingt fois le jour trahir ses feux :

On n'en meurt pas Sa chère dame

Le lui rend vite et c'est tant mieux !

D'honneur, ce procédé m'enchante!

Tous ces petits arrangemens

Forment une scène piquante.

Font du jour les tableaux charraans

Et la chronique intéressante :

Il nous faut des événemens;

Tout est pour nous comme le temps.

Nos mœurs en ont les mouvemens

Et la mobilité constante.

Tel qu'il est dans ses goûts changeans,

J'aime ce monde à la folie ;

Je suis comme à la comédie ;

Quelquefois, même à mes dépens,

Je permets fort bien qu'on m'ennuie.

Un sot a l'intrépidité

De se trouver en comité

Avec l'esprit et le génie ;

Que faire? il veut être écouté.

Il veut donner signe de vie.

Avec mon cœur toujours d'accord,

Excuser tout est ma manie :

A mes yeux personne n'a tort ;

Rien ne m'aigrit, rien ne m'offense;

Je vois avec indifférence

Des fats outrant l'impertinence,

Des nains qui cherchent la grandeur.

Des Midas jouant l'importance,

Des |>rudes sans mœurs, sans décence.

D'honnêtes femmes sans honneur.

Pourquoi verrai-je avec humeur

Rouler ce monde sublunaire

Dans l'inconséquence et l'erreur?

Quel qu'il soit, il est ma chimère ;

C'est une épine avec sa fleur.

MADAME DE MONTANCLOS.

Madame de Montanclos (Marie-Emilie Mayon), née à Aix en 1736, est morte en 1812. Cette dame eut pour premier mari le baron de Princen, et épousa en secondes noces Charlemagne Cuvelier-Grandin de Montanclos. Veuve encore de ce dernier, elle consacra ses jours à la littérature. On a d'elle des comédies en un acte, des vaudevilles et de petits opéras, ainsi que des pièces fugitives et un ouvrage périodique intitulé Journal des dames.

EPlTRE A UN PROFESSEUR ALMABLE.

M'interroger, Dami.s, sur l'emploi que je fais

Des jours que la Parque me laisse.

C'est demander un compte à la foiblesse, Sûr d'y trouver les abus des bienfaits. Faut-il vous l'avouer? j'aime assez la paresse , Et jaime é;^alement l'ardente activité; Celle-ci convient fort à ma vivacité, Mais l'autre, je le vois, s'allie à la tendresse. Ne doit-on pas nommer une douce langueur

La paresse d'un cœur sensible

Qui se plait dans un lieu paisible

A méditer sur le bonheur?

Moi, dans ma tranquille demeure.

Grâce à l'imagination.

Je sais changer de situation.

De climats, de plaisirs, plusieurs fois dans une heure.

Souvent, Damis, je suis auprès de vous : Là, je cache mon sexe, et, sous un maintien sage.

J'ai tous les charmes du bel âge,

L'esprit vif, l'air espiègle et doux

Du plus intéressant élève.

J'écoute avec respect vos éloquens discours ; Mais quelquefois , hélas ! un peu trop fille d'Eve, Je regrette un talent perdu pour les amours. Bientôt vous m'ordonnez de réciter Virgile :

Je m'attendris sur le sort de Didon ; De louer Mneas me paroît difficile; J'ose le comparer au perfide Jason.

Vous vous fâchez ; moi , je m'excuse.

Et je vous dis : Si je m'abuse.

Accusez-en ma sensibilité.

Les dieux pourraient-ils nous prescrire La barbarie et l'infidélité?

Ah ! la tendre pitié qu'inspire

L'amante qui pour nous soupire Doit l'emporter sur la rigidité.

Vous vous taisez, et mes maximes N'obtiennent point tout haut votre approbation; Mais j'entievois que votre opinion

Rend mes principes légitimes.

Après l'étude et le repas.

Parmi la jeunesse folâtre

Vous venez conduire mes pas :

Je ne puis vous quitter, et je laisse s'ébattre. Crier, sauter, courir cet essaim d'étourdis. De ma tianquillité vous paraissez surpris : Mais vous l'êtes bien plus, lorsque ma main tremblante

Cherche la vôtre, et malgré vous

L'offre à ma bouche caressante.

Votre rougeur me peint votre courroux : Je la devine, elle accroît mon estime.

Et de pousser ce jeu me paroîtroit un crime.

Je vous regarde en souriant :

Vous retrouvez en moi les traits de votre amie ;

Je me nomme tout bas, et je fuis à l'instant

Voilà ma douce erreur (inie

Une autre fois Mais taisons-nous;

Du plaisir que je goûte en ces heureux mensonges

Les faux dévots pourroient être jaloux, Et, sans l'aveu du ciel, me damner pour des songes.

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