ADIEUX AUX MUSES
Vous dont j'ai trop chéri l'empire, Déités de mes jeunes ans, Muses, reprenez v,otre lyre :
Je vais à des dieux plus charmans Porter mes vers et mon encens. L'amour est un plus doux délire; Vous m'égaràtes, il m'inspire -.
Lui seul remplit tous nos momens :
C'est par lui que le cœur désire ; Lui seul est l'intérêt du temps.
Près des biens dont sa main dispose, Que les fleurs du sacré vallon.
Que les l^riers sont peu de chose !
L'épine croit sur l'Hélicon :
C'est à Paphos que naît la rose.
Hélas ! dans l'âge du désir, Muses, faut-il qu'on vous immole Des jours destinés à jouir?
Qu'importe une gloire frivole?
L'éternité de l'avenir Vaut-elle un moment qui s'envole ?
Dans ce gouffre où tout va finir, Voyez tomber et s'engloutir Talens sublimes, noms célèbres ; Rien sur ces profondes ténèbres Ne surnage que le plai.sir ; Et tandis qu'il vient me souriie, Tandis qu'à son souffle enchanteur, Mon cœur se ranime et respire,
536 CHEFS-D'OEtVRE POETIQUES
Le feu doux et pur du bonlieur ; J'irois, esclave dans vos chaînes, Vivre dans un antre écarté, Mourir en détail dans les peines D'une triste célébrité!
Tranquille enfin sur le rivage, J'irois encor chercher l'orage.
Braver les dédains, le mépris D'un public injuste et volage.
Exposer mes frêles écrits Aux fureurs d'un censeur sauvage!
Non, il est temps d'être plus sage :
Cachons-nous sous l'aile de jeux ; Laissons à Verdier l'avantage De charmer un jour nos neveux.
Écrire et plaire est sou partage ; Mon sort sera moins glorieux ; Mais pour être heureuse à mon âgç, .
A-t-on besoin d'un nom fameux?
Muses, reprenez votre lyre.
Je vous dis adieu pour toujours ; J'aime, et mon cœur et les amours Bien mieux que vous m'apprendront à le dire.