QUI \ REMPORTÉ LE PRIX A L"\CADÉMIE DES JEUX FLORAUX EN
C'en est fait, mon berger m'a donc abandonnée!
Inutiles projets d'un heureux hyménée,
Doux noeud, que dans le ciel je croyois voir formé,
Tendres soins, vifs transports dont mon cœur fut charmé ,
Trop flatteuse douceur d'une amour mutuelle,
Sortez de mon esprit . Tircis est infidèle.
Tircis n'habite plus ces rivages charmans,
Qui furent tant de fois témoins de ses serraens.
Il préfère à nos jeux innocens et tranquilles
Les attraits séducteurs et l'embarras des villes.
L'ingrat goûte à longs traits de funestes plaisirs :
Quelque nouvel objet a fixé ses désirs.
Hélas ! volage amant , tu brises cette chaîne
Qui devoit pour jamais t'unir à ton Ismène ,
Toi qui semblois brûler d'une si tendre ardeur,
Toi, dont l'art dangereux sçut séduire mon cœur.
Pourquoi porter le trouble et le feu dans mon ame?
Cruel, pourquoi ces pleurs, ces soupirs pleins de flamme,
Quand je te paroissois douter de ton amour?
Ou lorsque sans me voir tu passois un seul jouj ?
As-tu pris tant de soin d'accroître ma tendresse,
Pour faire triompher ta nouvelle maîtresse,
Pour lui sacrifier mes larmes, mes soupirs,
Et rire à ses genoux de mes vifs déplaisirs '
DES DAMES FRANCAlbES. 351
Ah ! crains les dieux vengeurs, crains l'Amour en colère
Ils entendront les cris d'une jeune bergère
Dont le cœur innocent crut devoir du retour
A qui par mille soins attestoit son amour
Dieux justes! armez-vous, accablez ce parjure ;
Que les cuisans remords lui servent de torture ;
Qu'à son tour il essuyé et mépris et fierté;
Qu'il éprouve l'horreur d'une infidélité ;
Qu'il soit enfin réduit , dans l'excès de sa peine ,
A désirer en vain la tendresse d'Ismène
La désirer en vain! Que dis-je? Quelle erreur !
Puis-je éteindre ce feu d'oii dépend mon bonheur?
Pardonne ces transports d'une amante éperdue ,
CherTircis : mon courroux soutiendroit-il ta vue'
Pourrois-je mépriser un tendre repentir.
Moi qui, malgré les maux que tu me fais sentir,
Et lorsque je te crois infidèle et perfide,
Ne sçaurois arrêter cette flamme rapide
Qui sans cesse vers toi porte mes vœux ardens :
Viens, parois seulement "• mes désirs sont contens.
Le plus grand de mes maux, hélas! c'est ton absence.
Tout me dit maintenant : l'oubli, l'indifférence,
Ont éteint pour jamais l'amour de ton berger :
Dans des liens plus doux il a sçu s'engager
Ah : soupçon accablant, mortelle jalousie.
Quels coups viens-tu porter k mon arae attendrie !
Non, Ismène, pour toi, non, il n'est plus d'espoir :
Tircis, en s'éloignant, fuit un triste devoir.
On gènoit son penchant par cet hymen funeste.
Il évite des nœuds que sans doute il déteste.
Va, berger trop aimé , garde ta liberté.
Préfère un vain éclat à la simplicité.
Qu'à de nouveaux désirs ton arae soit en proie :
Ismène fait céder son bonheur à ta joie ;
352 CHEFS-D'CEUVRE POÉTIQUES
Et, pour prix de l'amour qu'elle a reçu de toi, Te consacre son cœur, sa tendresse et sa foi. Ton souvenir, lui seul, pour elle aura des charmes; Et quand la mort enfin viendra tarir ses larmes ... Mais que vois-je.^ Tircis de retour en ces lieux! C'est lui! Charmant Amour, tu brilles dans ses yeux. Il me cherche, il me voit; déjà sa voix m'appelle Fuyez, soupçons jaloux, mon Tircis m'est fidèle
ELEGIE
LUE DANS l'assemblée DE LA DISTRIBUTION DES PRIX DES JEUX FLORAUX DE 1743.
Verdoyant sanctuaire, antique et sombre asile Du repos, du silence et du sommeil tranquille , Bois cliarmant, par le fer jusqu'ici respecté, Vous tombez ; c'en est fait , l'arrêt en est porté. Dans votre sein sacré, la hache meurtrière, Pour la première fois introduit la lumière; De ses coups redoublés le rivage mugit; L'écho, frappé d'horreur, en répète le bruit, Et, retenant ses tlots, la Garonne étonnée Pleure les agrémens dont vous l'aviez ornée. Beaux arbres , dont le faîte élevé dans les airs Osoit toucher la nue et braver les éclairs. Une main sacrilège , ébranlant vos racines. Couvre les champs au loin de vos vastes ruines : Les citoyens ailés qui, dans chaque printems, Peuploient vos verds rameaux de nouveaux habitans, S'envolent éperdus; leurs cohortes craintives Éclatent, en fuyant, par des clameurs plaintives;
DES DAMES I-KAINÇAISES. 3J3
Mais d'un aveugle instinct suivant les douces loi\ ,
Je les vois près de vous revenir mille fois.
A leurs yeu\ elïrayés, vos tiges cliancelantes,
Contre un acier cruel, débiles , impuissantes,
Penchent leur tète altière, et, d'un effort bruyant,
Rompent, et sur leurs troncs roulent en gémissant
Quel fracas ! quel débris ! Hier la riante Aurore
Pensoitqu'à ses regards vous paroîtriez encore,
Arbres infortunés. Ah! vous y paroissez
Sans vie et sans beauté, mutilés, terrassés.
Le Temps, toujours jaloux des droits de son empire,
Irrité que les ans n'eussent pu vous détruire.
Excite contre vous les mortels aveuglés.
Que vous sert de compter des siècles écoulés?
Un jour vous voit périr; vous rampez sur le sable.
D'un cruel attentat image formidable.
Quels objets offrez-vous à mes yeux éplorés ,
Hauts chênes, vieux ormeaux , vainement révérés !
Je n'écouterai plus , sous votre épais feuillage ,
De la sœur de Progné le tendre et vif ramage,
Le murmure léger du zéphire nouveau.
Ou le gazouillement d'un paisible ruisseau.
Sous vos berceaux obscurs, dans vos routes chéries.
Si propres à causer de douces rêveries.
Aux écarts du génie abandonnant mes sens,
Jamais je ne verrai les objets ravissans
Dont une illusion subite et poétique
M'a si souvent tracé le tableau magnifique.
Dans ces charmans transports, vous étiez à mes yeux
Le séjour fortuné des nymphes et des dieux :
J'y croyois voir les jeux des folâtres ménades,
Les danses, les concerts des sylvains, des dryades ;
Diane, rassemblant les déesses des bois,
Poursuivre, terrasser une biche aux abois.
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Mais plus souvent encore, écartant le mensonge Et l'ivresse agréable où son erreur nous plonge, La vérité venoit y frapper mes esprits. Bois sacré, sous votre ombre elle m'avoit appris A juger sainement tles biens de la fortune, A braver des soucis la présence importune, A priser la vertu sous des dehors obscurs, A craindre les plaisirs et leurs sentiers peu sûrs. Votre calme profond dans mon ame inquiète Sçavoit insinuer une douleur secrète.
Inconnue aux mortels que le monde a charmés ; J'y venois oublier raille projets formés Par l'aveugle désir d'une gloire frivole. Des fragiles humains chère et trompeuse idole. Chez vous je retrouvois mon esprit et mon cœur, Qu'égare trop souvent un éclat séducteur. La nature sans art, la simplicité nue, Ramenant ma raison, y délassoient ma vue! Je trouvois le repos, inestimable bien, Et le bonheur du sage étoit alors le mien : Inutiles regrets !... Mais pourquoi de mes larmes Vieiis-je arroser ici les débris de vos cliarmes ? Qu'est-ce qui m'attendrit sur vos mourans appas ? Dois-je pleurer des maux que vous ne sentez pas :' Hélas ! en vous voyant , une amère tristesse Par un secret retour me saisit et me presse. Tout passe, tout périt. Bientôt, ainsi que vous, De l'implacable mort j'éprouverai les coups. La poussière et l'oubli deviendront mon partage, Et, s'il reste de moi quelque légère image Que l'amitié sensible ait pris soin de tracer. Le temps, qui détruit tout, sçaura trop l'effacer.