PROLOGUE DES LAIS DE MARIE DE FRANCE , PAR B. DE ROQDEFOBT
Ceux à qui le ciel a départi le talent oratoire, loin de cacher leur science, doivent au contraire révéler leur doctrine et la propager. L'homme qui publie les bons exemples, est alors bien digne d'estime; aussi est-il loué de tous dès l'instant où il les met en pratique.
D'après le témoignage de Priscien *, on voit qu'il était d'usage parmi les écrivains de l'antiquité , de placer parfois dans leurs ouvrages des passages obscurs, dans le dessein d'embarrasser ceux qui , par la suite , voudraient les étudier et les interpréter. C'est par cette raison que les philosophes qui les entendent parfaitement, parce qu'ils ont consacré leur temps à cette étude, s'attachent à commenter et à expliquer ce qui pourrait paraître diffus.. Les philosophes savent se garantir de faire ce qui est mal, et ceux qui désirent marcher sur leurs traces doivent étudier et s'insti-uire, se donner de la peine pour en recueillir le fruit. D'après les exemples qui viennent d'être rapportés, j'avais eu d'abord l'intention de traduire quelque bonne histoire du latin en français; mais je m'aperçus bientôt que beaucoup d'autres écrivains avaient entrepris un semblable travail , et que le mien offrirait un faible inté-
* Priscien de Césarée, en lalin Priscitinus , célèbre grammairien du vif siècle, qui Tint enseigner à C.onstanlniople, où il s"acquil une hrillanle réputation.
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rèt. C'est alors que je me déterminai à mettre en vers d'anciens lais que j'avais entendu raconter. Je savais, à n'en pouvoir douter, que nos aïeux les avaient écrits ou composés pour garder le souvenir des aventures qui s'étaient passées de leur temps. J'en ai entendu réciter plusieurs que je ne veux pas laisser perdre ; c'est pour cela que j'ai entrepris de les mettre en vers, travail qui m'a coûté bien des veilles.
C'est par vos ordres , noble prince *, si preux et si courtois , vous qui possédez toutes les qualités du cœur et de l'esprit, que j'ai rassemblé les lais que j'ai traités. Aussi la reconnaissance me fait-elle un devoir de vous en faire l'hommage ; je n'éprouverai jamais de plaisir plus grand, si vous daignez l'accepter, et ne perdrai jamais le souvenir de cette faveur. Veuillez ne pas m'accuser de présomption si j'ose vous offrir mon travail, et daignez en écouter le commencement.