LOUISE LABÉ
Louise Labé naquit à Lyon enio25ou 1526. Son père, Pierre Chardin, ditLaèe, étaitmarchand-cordier. Elle apprit le grec, le latin, l'espagnol et l'italien, et se fit une grande réputation par son esprit et par ses poésies. Les ouvrages de Louise Labé font connaître que son cœur était tendre et bon, son àme forte et élevée, et que tous ses goûts étaient des passions : elle eut d'abord celles de la musique, de la chasse et de la guerre. L'exemple de quelques héroïnes du siècle où elle vivait ne pouvait que justifier et. redoubler son audace. Elle allait finir sa quinzième année lorsqu'elle arriva devant Perpignan, à l'armée du jeune Dauphin de France, où elle donna des preuves de la plus grande valeur sous le nom de capitaine Loys. Il semble que l'amour, pour la soumettre, l'attendait au milieu d'un camp. Parmi les nombreux adorateurs que sa beauté, son courage et ses talents lui attirèrent, un jeune guerrier, dont le nom et les exploits nous sont restés inconnus, lui inspira une passion qui ne s'éteignit jamais. Louise Labé épousa en ... . Ennemond Perrin, marchand-cordier fort riche, ce qui lui donna les moyens de se livrer entièrement à son penchant pour la littérature. Ses poésies se composent d'élégies, de sonnets et d'autres morceaux pour la plupart du genre erotique. Elle a fait aussi un poème en prose et en forme de dialogue, intitulé : Débat de Folie et d'Amour, lequel se
t ermine par un décret de Jupiter, portant que désormais l'Amour aura pour guide la Folie. Louise Lahé est morte à Lyon en 1566. Il y a encore dans cette ville une rue ([ui, en mémoire de cette femme célèbre, porte le nom de laBelle-Cordière.
Au teius qu'Amour, d'hommes et dieus vainqueur,
Faisoit briller de sa flamme mou cœur,
En embrassant de sa cruelle rage
Mon sang , mes os , mon esprit , mon courage :
Encore lors je n'auois la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance.
Encor Phœbus , ami des lauriers vers ,
N'auoit permis que je fisse des vers;
Riais meintenant que sa fiueur diuine
Remplit d'ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruians tonnerres
De Jupiter, ou les cruelles guerres.
Dont trouble Mars , quand il veut , l'uniuers ,
Il m'a donné la lyre, qui les vers
Souloit clianter de l'amour Lesbienne :
Et à ce coup pleurera de la mienne.
O dous archet, adouci moy la voix.
Qui pourroit fendre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d'ennuis et douleurs,
Tant de despits, fortunes et malheurs
Trempe l'ardeur, dont jadis mon cœur tendre
Fut en brûlant demi réduit en cendre.
Je sens desià un piteus souuenir.
Qui me contreint la larme à l'œil venir.
11 m'est auis que je sens les alarmes ,
Que premiers j'ù d'amour ; je voy les armes
Dont il s'arma en venant m'assaillir.
C'estoit mes yeus, dont tant faisois saillir
De traits, à cens qui trop me regardoient,
Et de mon arc assez ne se gardoient ;
Mais ces miens traits , ces miens yeus me délirent ,
Et de vengeance estre exemple me firent.
Et me moquant, et voyant l'un aymer,
L'autre brûler et d'amour consommer :
En voyant tant de larmes espandues ,
Tant de souspirs et prières perdues ,
Je n'apperçu que soudein me vint prendre
Le mesme mal que je soulois reprendre :
Qui me persa d'une telle furie,
Qu'enror n'en suis après long tems guérie ;
Et meintenant me suis encor contreinte
De rafreschir d'une nouuelle pleinte
Mes maus passez. Dames, qui les lirez.
De mes regrets avec moy soupirez.
Possible, un jour je feray le semblable,
Et ayderay votre voix pitoyable
A vos trauaux et peines raconter.
Au tems perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur.
Amour s'en peut un jour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui esté ennemies.
Pis vous fera, vous sentant asseruies.
N'estimez point que l'on doiue blâmer
Celles qu'a fait Cupidon enllamer.
Autres que nous, nonobstant leur hautesse ,
Ont enduré l'amoureuse rudesse :
Leur cœur hautein , leur beauté , leur lignage ,
Ne les ont su préserver du seruage
78 CHEFS-D'OEUVRE POÉTIQIES
lie dm Amour : les plus nobles esprits En sont plus l'oit et plus soudeia espris. Semiramis, royne tant renommée, Qui mit en route avecques son armée Les noirs squadrons des Ethiopiens , Et en montrant louable exemple aus siens, Faisoit couler de son furieus branc Des ennemis les plus braues le sang , Ayant encor enuie de conquerre Tous ses voisins, ou leur mener la guerre, Trouua Amour, qui si fort la pressa.
Qu'armes et loix vaincue elle laissa.
Ne méritoit sa royalle grandeur Au moins auoir un moins fascheus malheur Qu'aymer son fils ? Royne de Babylonne , Où est ton cœur qui es combaz resonne? Qu'est deuenu ce fer et cet escu.
Dont tu rendois le plus braue veincu ! Où as-tu mis la marciale creste, Qui obombroit le blond or de ta teste!' Où est Tespée , où est cette cuirasse , Dont tu rompois des ennemis l'audace ?
Où sont fuiz tes coursiers furieus.
Lesquels trainoient ton char victoriens ? T'a pu si tôt un foible ennemi rompre? Ha pu si tôt ton cœur viril corrompre , Que le plaisir d'armes plus ne te touche . Mais seulement languis en une couche?
Tu as laissé les aigreurs marciales.
Pour recouurer les douceurs géniales.
Ainsi , Amour de toy t'a estrangée , Qu'on te diroit en un autre changée , Donques celui lequel d'amour esprise Pleindre me voit, que point il ne mesprisp
Mon triste deuil : Amour, peut estre en biief En son endroit n'apparoitra moins grief. Telle j'ai vu qui avoit en jeunesse Blâmé Amour : après en sa vieillesse Brûler d'ardeur, et pleindre tendrement L'âpre rigueur de son tardif tourment.
Alors de fard et eau continuelle Elle essayoit se faire venir belle.
Voulant chasser le ridé labourage Que l'aage auoit graué sur son visage.
Sur son chef gris elle auoit empruntée Quelque perruque , et assez mal antée : Et plus estoit à son gré bien fardée , De son amy moins estoit regardée :
Lequel ailleurs fuiant n'en tenoit conte. Tant lui sembloit laide, et auoit grand'lionte D'estre aymé d'elle. Ainsi, la poure vieille Receuoit bien pareille pour pareille.
De maints , en vain , un tems fut reclamée , Ores qu'elle ayme, elle n'est point aymée. Ainsi , Amour prend son plaisir, à (aire Que le veuil d'un soit à l'autre contraire. Tel n'ayme point , qu'une dame ayraei a ; Tel ayme aussi , qui aymé ne sera :
Et entretient, néanmoins, sa puissance Et sa rigueur d'une vaine espérance.
ELEGIE II
Quand vous lirez , ô dames Lionnoises , Ces miens escrits pleins d'amoureuses noises. Quand mes regrets , ennuis , despits et larmes •M'orrez chanter en pitoyables carmes,
Ne veuillez point condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse ,
Si c'est erreur : mais qui dessous les cieus
Se peut vanter de n'estre vicieus?
L'un n'est content de sa sorte de vie,
Et tousiours porte à ses voisins enuie :
L'un forcenant de voir la paix en terre,
Par tous moyens tache y mettre la guerre :
L'autre croyant poureté esfre vice,
A autre dieu qu'or, ne fait sacrifice -.
L'autre sa foy parjme il emploira
A déceuoir quelcun qui le croira :
L'un en mentant de sa langue lézarde
Mile brocars sur l'un et l'autre darde -.
Je ne suis point sur ces planettes née,
Qui m'ussent pu tant faire infortunée
Onques ne fut mon œil marri , de voir
Chez mon voisin mieux que chez moi pleuuoir
Onq ne mis noise ou discord entre amis .
A faire gain jamais ne me soumis.
Mentir, tromper, et abuser autrui ,
Tant m'a desplu , que mesdire de lui.
Mais si en moy rien y ha d'imparfait.
Qu'on blâme Amour -. c'est lui seul qui l'a fait
Sur mon verd aage en ses laqs il me prit ,
Lors qu'exerçoi mon corps et mon esprit.
En mile et mile euures ingénieuses
Qu'en peu de tems me rendit ennuieuses.
Pour bien sauoir auec l'esguilie peindre
J'usse entrepris la renommée esteindre
De celle là, qui plus docte que sage,
Auec Pallas comparoit son ouurage.
Qui m'ust vu lors en armes liere aller,
Porter la lance et bois faire voler,
Le deuoii" faire en l'estour furieus , Piquer, volter le cbeual glorieus , Pour Bradamante, ou la haute Marphise , Seur de PiOger, il m'ust, possible, prise. Mais quoy? Amour ne put longuement voir Mon cœur n'aymant que Mars et le sauoir . Et me voulant donner autre souci , En souriant , ii me disoit ainsi ; Tu penses donq, ô Lionnoise dame, Pouuoir fuir par ce moyen ma flame ; Mais non feras, j'ai subjugué les dieus Es bas enfers, en la mer et es cieus. Et penses-tu que n'aye pouuoir Sur les humeins, de leur faire sauoir Qu'il n'y a rien qui de ma main escbapei' Plus fort se pense et plus tôt je le frape. De me blâmer quelquefois tu n'as honte, En te fiant en Mars dont tu fais conte : Mais meintenant, voy si pour persister En le suiuant me pourras résister.
Ainsi parloit, et tout echaufé d'ire Hors de sa trousse une sageite il tire. Et décochant de son extrême force.
Droit la tira contre ma tendre escorce -. Foible harnois pour bien couurir le cœur. Contre l'archer qui tousiours est vainqueur. La bresche faite , entre Amour dans la place , Dont le repos premièrement il chasse :
Et de trauail qui me donne sans cesse, Boire , menger, et dormir ne me laisse. Il ne me chaut de soleil ne d'ombrage . Je n'ay qu'amour et feu en mon courage , Qui me desguise, et fait autre paroitre. Tant que ne pus moy mesrae me connoitre.
Je n'auois vu encore seize hiuers
Lors que j'entray en ces ennuis diuers;
Et jà voici le treizième esté
Que mon cœur fut par Amour arresté.
Le tems met lin aux liautes pyramides,
Le tems met fin aux fonteines liumides :
Il ne pardonne pas aux braues colisées,
11 met à fin les viles plus prisées :
Finir aussi il a accoutumé
Le feu d'amour tant soit-il allumé :
Mais las ! en moy il semble qu'il augmente
Auec le tems, et que plus me tourmente.
Paris ayma Œnone ardemment,
Mais son amour ne dura longuement :
Médée fut aymée de Jason ,
Qui tôt après la mit liors sa maison.
Si méritoient-elles estre estimées,
Et pour aymer leurs amis estre aymées.
S'estant aymé on peut Amour laisser.
N'est-il raison, ne l'estant, se lasser?
N'est-il raison te prier de permettie,
Amour, que puisse à mes tourmeus fin mettre ?
Ne permets point que de mort face espreuue ,
Et plus que toy pitoyable la treuue ;
Mais si tu veus que j'ayme jusqu'au bout ,
Fay que celui que j'estime en mon tout ,
Qui seul me peut faire plorer et rire ,
Et pour lequel si souvent je souspire,
Sente en ses os, en son sang, en son ame.
Ou plus ardente, ou bien égale flame.
Alors ton faix plus aisé me sera ,
Quand auec moy quelcun le portera.
DES DAMES FBA^(;ArSF.S. 83
On voit mourir toute chose animée Lors que du corps l'âme sutile part ; Je suis le corps, toy la meilleure part; Ou es tu donq , ô ame bien aymée ?
Ne me laissez pas si long temps pâmée, Pour me sauver après viendrois trop tard. Las ! ne mets point ton corps en ce hazai I Rens-lui sa part et moitié estimée.
Mais fais , ami , que ne sois dangereuse Geste rencontre et reuue amoureuse, L'accompagnant , non de sévérité ,
Non de rigueur -. mais de grâce amiable , Qui doucement me rende ta beauté , Jadis cruelle, à présent fauorable.
Je vis, je meurs; je me brûle et me noyé. J'ay chaut estreme en endurant froidure; La vie m'est et trop molle et trop dure. J'ay grands ennuis entremeslez de joye.
Tout à lin coup je ris et je larmoyé , Et en plaisir maint grief tourment j'endure; Mon bien s'en va, et à jamais il dure . Tout en un coup je seiche et je verdoyé.
Ainsi amour inconstamment me meine :
Et quand je pense auoir plus de douleur, Sans y penser je me trouue hors de peine.
Puis quand je croy ma joye estre certeine ; Et estre au haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur.
Tout aussi tôt que je commence à prendre Dans le mol lit le repos désiré, Mon triste esprit hors de moy retiré S'en va vers toy incontinent se rendre.
Lors m'est auis que dedens mon sein tendre Je tiens le bien où j'ay tant aspiré, Et pour lequel j'ay si haut souspiré , Que de sanglots ay sonnent cuidé fendre.
O dons sommeil , ô nuit à moy heureuse! Plaisant repos , plein de tranquilité , Continuez toutes les nuiz mon songe .
Et si jamais ma poure ame amoureuse
Ne doit auoir de bien en vérité ,
Faites au moins qu'elle en ait en mensonge
Tant que mes yeus pourront larmes espandre , A l'heur passé avec toy regretter ■ Et qu"aus sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre-.
Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart lut , pour tes grâces chanter : Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre :
Je ne souhaitte encore point mourir ; Mais quand mes yeus je sentirai tarir, Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit, en ce mortel séjour,
Xe pouvant plus montrer signe d'amante :
Priray la mort noircir mon plus cler jour.