‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 78 sur 186 · C.ONÏIIK LES FILOrS · texte numérisé non relu

C.ONÏIIK LES FILOrS

Prince, le plus aimable et le plus grand des rois,

Nous venons implorer le secours de vos lois ;

Tout l'État amoureuv vous adresse ses plaintes.

Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes ,

Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux ,

L'Amour même ne peut nous rendre heureux sans vous

La nuit , si favorable aux âmes généreuses ,

A beau nous préparer les odeurs précieuses :

Sans respecter ce dieu , les voleurs indiscrets

Troublent impunément ses mystérieux secrets ;

Chaque jour leur audace éclate davantage ,

On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage :

On trompe d'un jaloux les regards curieux.

Mais d'un filou caché l'on ne suit point les yeux.

Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte ,

On ne peut se glisser par une fausse porte

La nuit, dont le retour ramenoit les délices ,

Ces paisibles momens à l'amour si propices ,

Destinés seulement à de tendres plaisirs ,

Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs.

Les maris rassurés , les mères sans allarmes ,

Dans nn si grand désordre ont sçu trouver des charmes.

La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux ,

Ils dorment en repos sur la foi des filoux :

Mili CHEFS-D'OEIVRE POÉTIQUES

Ils aiment le danger qui nous tient en contrainte ,

Et la frayeur publique a dissipé leurs craintes.

O vous , qui dans la paix faites couler nos jours ,

Conservez dans la nuit le repos des amours ;

Que du guet surveillant la nombreuse cohorte

Nous serve à l'avenir d'une fidelle escorte;

Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux ,

Et souffrent seulement les larcins amoureux ;

Qu'ils nous ôtent la crainte , et qu'en toute assurance

Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence.

En faveur de l'Amour finissez notre ennui ;

Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui :

Ce dieu , dont le pouvoir domine tous les autres ,

En vous donnant ses lois semble avoir pris les vostres ;

Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux :

H commande partout et n'obéit qu'à vous;

Il sépare de vous l'éclat de la couronne ,

Et fait qu'on aime en vous vostre seule personne ,

Plaisir que rarement les rois peuvent goûter,

Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.

Ainsi puisse le ciel , pour vous faire justice ,

Au moindre de vos vœux estre toujours propice ,

Et remplir votre cœur de joie et de plaisir;

Mais comme il n'en est point hors l'amouieux empire ,

Et qu'un roi ne peut estre lieureux s'il ne soupire ,

Puissiez-vous , de l'Amour secrètement charmé,

Toujours fort amoureux, estre toujours aimé;

Et, sans vous désirer de nouvelles conquestes,

Puissiez-vous demeurer dans l'état où vous estes.

Voici la protestation que mademoiselle de Scudéi\ lit, au nom des filous, contre la requête des amants.

Prince , dont le nom seul fait trembler tous les rois ,

Suspendez un moment la rigueur de vos lois ;

Souffrez que les voleurs vous demandent justire

Contre de faux amans tous remplis d'artifice :

A les entendre, ils sont fort maltraités,

Nons nous opposons seuls à leurs félicités,

Nous troublons leurs plaisirs ; les nuits les plus obscures

N'ont plus pour leur amour de douces aventures ;

Où sont-ils les amans que nous avons volés?

Commandez qu'on les nomme, et qu'ils soient enrôlés

Hélas ! depuis dix ans que nous courons sans cesse ,

Nous n'avons pu trouver ni galant ni maîtresse ;

Et, pour notre malheur, nous n'avons jamais pris

Ni portraits précieux , ni bracelets de prix :

En vain , sans respecter plumes , soutanes , crosses ,

Nous avons arrêté et chaises et carrosses;

Nous ne trouvons jamais , où s'adressent nos pas ,

Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas ,

Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune,

Dont la foule, grand roi, souvent nous importune,

Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour,

On en trouve la nuit aussi peu que le jour

C'estoit au temps jadis que les amans fidelles.

Pour tromper les Argus , montoient par les échelles ;

Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour.

Et qui cachoient leur perte autant que leur amour

Sous votre grand ayeul , d'amoureuse mémoire.

Les filoux nos aveux, célèbres dans l'histoire.

Ne passoient pas de nuit sans prendre à des amans

Des portraits enrichis d'or et de diamans;

Et chacun sans placet, sans tant de doléance,

Rachetoit son portrait et payoit le silence.

C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux ,

Sous un |)rince charmant qu'on voit revivre en vous.

Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode ,

Que le moindre respect passe pour incommode ,

Nous trouvons tout au i)lus quelques pauvres coquets

Qui n'ont jamais sur eux que des madrigaiets ;

Ils courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse ,

Sans jamais enrichir ni voleur ni maîtresse ;

Qu'ils marclient hardiment , ils font peu de jaloux ,

Et n'ont à redouter ni maris ni liloux.

Pour tous leurs rendez-vous, ils peuvent prendre escorte,

Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte ;

Mais la licence règne avecque tant d'excès ,

Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets ;

Ne les écoutez pas , ils sont pleins d'artifice ,

Prononcez cet arrest tout rempli de justice :

Un amant qui craint les voleurs , Ne mérite point de fatmirs.

Vers envoyés a mademoiselle de Scudéry, sous le voile de l'anonyme, par mademoiselle de la Vigne, pour accompagner une corbeille pleine de bijoux , donf, les filous lui faisaient présent pour ses étrennes.

Ces hommes redoutés, que l'on nomme filoux. Dont vous avez pris la défense.

Sont de leur gloire troi) jaloux Pour demeurer dans le silence.

DES DAMES FRANÇAISES. l/i"/

Ils parlent, mais bien foiblement.

N'ayant aujourd'liui la puissance De marquer leur reconnoissance Que par des souhaits seulement.

Si la fortune lavorable Jettoit un doux regard sur eux , lit que, devenant plus traitable.

Elle favorisât leurs vœux ; Quand du butin ils feroient le partage. Le i)lus ricbe seroit pour vous en faire hommage.

Tous les jours, en faisant leurs courses, Ils rapportent assez de bourses Dont l'espoir les va devançant ; Car, pipés de leur bomie mine , Quand au fond on les examine , On n'y rencontre que du vent.

Telle est celle que dans ce jour Nous vous présentons pour étreine , Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine Prises en ville ou dans la cour ; Car, la nuit , nous ne sçavons pas Oii le hasard guide nos pas.

Nous prîmes , la même journée , Le bracelet plein de petits bijoux Qu'une dame peu fortunée Venoit de recevoir avec un billet doux. La belle, croyant nous toucher.

Nous en conta toute l'histoire , Que sans peine elle nous fit croire ; Mais nos cœurs furent de rocher.

Si nous vous sommes nécessaires , Sans vous faire tant de discours ,

Nous quitterons en tout tems nos affaires Pour vous offrir notre secours.

Dans le besoin, sonnez fort votre cloche; Soudain le Balafre, la Roche, Bras de Fer et Roland sans Peur Vous serviront avec ardeur, Car ce sont des gens sans reproche.

Réponse de niadeinoiselle de Scudéry à niadenioiseile de la Vigne, qu'elle soupçonnoit de lui avoir fait ette galanterie.

Votre injustice est sans égale De faire parler des filoux , Lorsque d'une main libérale Vous donnez d'aimables bijoux.

Croyez-moi , chaimante Célie , Vous ne sçauriez vous déguiser ; Et votre muse est trop polie , En vain elle veut m'abuser.

Je connois sa délicatesse , Son air charmant et ses appas , Et je ne sçai quelle tendresse Que les autres muses n'ont pas.

En vain le Balafré, la Roche Entrepieudroient de me duper, Et je vous fais un doux reproche De me vouloir toujours tromper

Vous sçavez pourtant trop bien feindre . Et mon cœur vous feroit pitié S'il commençoit un jour à craindre D'estre surprise en amitié.

Reprenez-vous, chère Célie, Et promettez-vous, désormais; Que , soit sérieux , soit folie , Vous ne me tromperez jamais.

Voici encore trois pièces de vers des mêmes muses ; celle qui suit est de mademoiselle de la Vigne , les deux autres sont de mademoiselle de Scudérv.

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