‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 80 sur 186 · A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY

Pour le triomphe od s'apprête , J'entends retentir les airs ; Mêlons nos voix aux cdncerts Qui célèbrent cette fête.

Au prix qu'on donne en ce jour, Essayons, à notre tour, D'ajouter une couronne.

Je sais que c'est trop oser, Et que pour Sapho personne Ne sait l'art d'en composer.

Mais pour vaincre cet obstacle , Faisons quelque effort au moins; Le ciel peut-être à nos soins A réservé ce miracle.

Le désir juste et pressant D'un sexe reconnoissant Pourroit-il être inutile?

Rien ne nous doit rebuter ; Moins l'entreprise est facile, Plus elle est belle à tenter.

Venez , filles de mémoire ; C'est pour Sapho, doctes sœurs;

■Venez nous fournir des fleurs Pour honorer sa victoire.

Et vous que l'on voit charmer, Grâces, venez lui former Une couronne immortelle.

Les muses n'ont -elles pas Beaucoup moins de savoir qu'elle , Et vous beaucoup moins d'appas ?

Pleins d'une vaine espérance ,

Mille orateurs estimés ,

Par le beau prix animés,

Étaloient leur éloquence.

Qui jamais se fût douté

Qu'aucune l'eût disputé

D'entre toutes que nous sommes :

Mais chacun se mécompta ;

Ce que disputoient tant d'hommes ,

Une fille l'emporta.

Ainsi , l'on voit avec joie , A des chasseurs emportés , Qu'un vain espoir a flattés , Souvent échapper la proie ; Après que de leurs efforts Des chiens et du son des cors La biche a su se défendre , Le juste sort la conduit A tel qui joint , pour la prendre , Plus d'adresse à moins de bruit .

Vous , dont les doctes ouvrages , A cent autres préférés,

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De tant d'esprits éclairés Suspendirent les suffrages, Rien ne vous peut consoler, Que dans l'art de bien parler Une fdle vous surmonte.

Mais pourquoi vous plaindre ainsi?

Quel homme peut avoir honte De céder à celle-ci?

Comment, à la seule vue De son éloquent discours, Tous ces Argus de nos jours Ne l'ont-ils point reconnue?

Sous quels charmes décevans.

Pour tromper tant d'yeux savans, S'étoit-elle déguisée ?

Ceux qui lui donnoient le prix Eurent toujours en pensée Quelqu'un de nos beaux esprits

Telle en ces lieux où Bellone Fit assembler tant de rois, Ilion vit autrefois Une célèbre ama/.one; De tant de Grecs valeureux , Qui dans ces champs malheureux Finirent leur destinée, Quiconque sentit ses coups, Pensa d'Hector ou d'Éiiée Avoir senti le courroux.

D'un succès si mémorable Conservons le souvenir;

Quel autre, dans l'avenir, Nous sera plus honorable?

Que notre sexe à jamais Voue à Sapho désormais Son encens et ses services ; Qu'il l'aime éternellement, Et qu'elle en soit les délices, Comme elle en est l'ornement.

Mais ta couronne achevée T'invite à la recevoir.

Nymphe, qu'un rare savoir A sur toute autre élevée ; Vois ces lauriers enlacés.

Qui , sous tes pas ramassés , Forment ici ta guirlande; Moins verts les ont nos guerriers; Et mépriser cette oi'Irande , C'est mépriser les lauriers.

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