‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 94 sur 186 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

l'amour, juge du matin, du midi et du soir, QUI DISPUTENT D'agréments.

Le Matin , le Midi , le Soir,

Eurent une dispute ensemble.

Mieux que son compagnon, chacun croyant valoir :

C'est ce qu'à bien des gens il semble. Quoiqu'ils fussent tous trois du genre masculin, Disputant d'agréments , ils devenoient femelles , Et n'auroient pas cédé les moindres bagatelles ,

Tant la dispute étoit en train.

L'Amour, ce dieu rôdant sans cesse par le monde , Passant près des criaids, à leur bruit s'anéta. Pour arbitre aussitôt chacun le souhaita.

Nous passons les plaidoyers du Matin et du Midi, et nous en venons tout de suite à celui de leur compétiteur.

Alors l'aimable Soir, d'une façon tranquille ,

Comme de tous le jihis docile,

l.e prit sur le ton le plus bas, Et répondit à tous, sans aucun embarras : « A l'égard de ces biens que le Midi, mon frère, Prétend lui seul conduire à leur perfection ,

Chacun de nous , à sa manière ,

Concourt à leur production.

Nul de nous trois ne peut lui seul la faire entière. Si la vive chaleur du Midi les mûrit, L'air humide du Soir api es les attendrit;

Et si le Matin les fait croître ,

La terre, qui leur donne l'être,

Sans ma fraîcheui- et mon serein ,

Devenant un ingrat terrain, Par l'ardeur du Midi , qui la sèche et l'altère , Ne seroit bientôt plus qu'une impuissante mère.

Reste à considérer maintenant l'agi éable. Je ne veux point citer les plaisirs de la table; Je vais parler ici de ceu\ d'un plus haut rang. C'est moi qui suis le tempsdes plaisirs de la vie,

Dont le dieu même qui m'entend ,

Presque toujours de la partie ,

Produit le charme le plus grand.

Sur le brillant gazon d'une verte prairie , Je rassemble Philis, Amaranthe, Silvie; Je lais , par ma fraîcheur, éclater leur beauté ; Et le charme secret dont leur ame est saisie En respirant un air plus doux que l'ambroisie. Leur donne plus d'amour et plus de liberté. Jamais je ne révèle aucun tendre mystère ,

Et mes frères découvrent tout.

IG

Même sur ma conduite ils ne peuvent se taire , Disant qu'avec la iNuit j'ai toujours quelque affaire, Que je l'aime, et qu'on voit que je la pousse à bout; Bien plus, ils osent dire, et chacun le tolère, Que nous sommes tous deux avec vous de complot.

La cour, en réglant cette affaire ,

N'oublîra pas d'en dire un mot.

La médisance est d'une ame vulgaire.

Et pour le moins mérite le cachot.

Nous passons aussi la requête que vinrent présenter les amants,

En équipage de clients, Mal vôtus , mal peignés , force chagrins en tête ,

Et nous arrivons au jugement.

La cour séant de relevée , Vu le droit de ses cliers amés féaux amants, Et sans égard à ceux d'aucunes mères-grands, De l'opposition desquelles main-levée

Est laite à tous les soupirants, Oidonne que le Soir, comme plus favorable

Pour les délices des humains, Comme plus frais, plus beau, plus doux, plus désirable, Plus propre à dissiper les amoureux chagrins ,

Sera déclaré préférable

A ses deux frères utérins :

Leur fait défense d'en médire, Si quelquefois avec dame la Nuit

Il s'accommode sans rien dire,

nES DAMES FRANÇAISES. . 183

Et trop avant chez elle la poursuit ; A peine d'une heure d'amende, Même de deux, suivant l'occasion ;

Sur le surplus de la demande Contenue en leurs longs discours , Touchant ce qu'à la terre ils donnent de secours : Admonétant tout haut et blâmant les parties

De leurs fantasques jalousies , Selon leurs plaidoyers entendus tour à tour, A mis icelles hors de cour.

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