‹ Chefs-d'œuvres oratoires de BourdaloueChapitre 31 sur 33 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il était diflQciie que saint Jérôme, malgré toute son autorité, évitât la censure des riches du siècle , quand il a dit généralement et sans nulle modification, que tout homme riche est ou injuste dans sa personne, ou héritier de Tinjustice et de riniquité d'autrui : Omnis dives^ aul imquug est, atU hœre$ iniqui (Hibron.). Cette proposition a paru dure et odieuse ; quelques-uns même Tout condamnée comme indiscrète et fausse : mais je doute qu'en la condamnant ils l'eussent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi soUde et aussi exact que ce Père, dont un des caractères particuliers a été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connaissance du monde, plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorte, et qu'en effet il y a peu de riches innocents, peu dont la conscience doive être tranquille, peu qui soient exempts de la malédiction où il sem-

^m smtMON

ble que cette propositton les enveloppe. J'en appelle à votre expérience : parcourez les maisons éi les familles distinguées par les ricliesses et par Tabondance des biens, je dis celles qui se piquent le plus d'être honorablement établies , celles où il parait d'ailleurs de la probité et même de la raligion : si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue, à peine en trouverez-voos où Ton ne découvre dans Torigitte et dans le principe, des choses qui ibnt trembler.

Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique, à peine en pourriez-vous marquer où Ton ne vous fasse voir une succession d'injustice, aussi bien que d'héritage, c'e^-à-dire, où la mauvaise foi d'un père n'ait été, par exemple, le fondement de la fortune d'un fils , où la friponnerie de Fun n'ait servi à enrichir l'autre , où la violence de celui-ci n'ait fait l'élévation de celui-là : et vous reconnaîtrez avec frayeur que tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n'est pas moins chargé devant Dieu ^de leurs iniquités et de leurs crimes, qu'il est avantageusement pourvu selon le monde de leurs revenus et de leurs trésors : Omnn dive$, aut iniqum est, avt kwres iniqui.

Je sais, dirétiens , quelles conséquences s'ensuivent de là ; je sais quels troubles et quels scrupules je répandrais 4lans les consciences de tout ce qu'il y a de riches qui m^écoûtent, si je les obligeais à creuser le fond de cet abîme, et à se faire parties contre eux-mêmes, pour examiner jus- <|u'oà va sur ce point leur obligation ; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper, faussement convaincns que de quelque manière qu^aient 4ié autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujourd'hui, ce n*est point à eux de faire le procès à la mémoire de leurs |)ères; que d*exiger des enfants une telle discussion, c*e8t

renverser Tonlre de ia société; que les péchés, s'il y en a eu, sont peraoDftels, et que malgré les doutes les plus vio> lents, qui pourraient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé, la bonne foi leur tient lieu d'une prescription sur laquelle ils ont droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie religion, et qui servent néanmoins de prétextes à tant de riches du monde pour étouffer tous leurs renards. Mais malheur à eux, si prévenus d'une aveugle cupidité qui les séduit, ils risquent dans un sujet si important les intérêts de leur salut; et malheur à moi, si par une lâche complaisance, et pour ne pas troubler leur fausse paix , je dissimule ici des vérités, queiqu'amères et fâcheuses, qui les doivent sauver. Quoi qu'il en soit, chrétiens, c'est un oracle prononcé par le SaiotrEsprit ei vérifié par Texpérience de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche, tombe dans les pièges du démon, et s'engage en mille désirs, nonnseulement vains, mais pernicieux , qlii le précipitent enfin dans « l'abîme de la perdition et de la damnation étemelle : Qui volufU dwHe$ /ieri^ incidutU in tenuaùmem, et in Uufmeum diaboli, el denderia muUa imUilia et nociva^ qwBmer$uni hamineê in inierUmm (1 Tii». VI). Ainsi l'a déclaré le grand apôtre dans sa première épitre à Timotliée. Sur quoi saint Chrysostome, examinant en particulier quels sont ces désirs et raisonnant selon les principes de la morale et do la foi, observe que cette destinée malheureuse et ce caractère d'tnjuatioe et de réprobation attaché aux riebesses de la terre, vient de trais désordres dont il est rare de se préserver dans le soin d'acquérir. Appëquez-voos, s'il vous plaît, aux réflexions de ce Père ; elles sont é^dement sensibles et instructives. Car on veut être riche à quelque prix que ce soit; on veut être riche sans se presciire de homes, et on veut être riche en pen de temps. Trois désirs capables de pervertir les saints ; trois soorees empoisonnées de

toutes les injustices dont le monde est rempli; Une simple exposition va vous en ûitre connaître les funestes conséquences et vous en découvrir la malignité.

On veut être riche : voilà la fin qu'on se propose, et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens , on en délibérera dans la suite ;' mais le capital est d'avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde^ de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son 9i$e dans le monde ; et c'est ce que Ton envisage comme le terme de ses désirs. On voudrait bien y pai'ventr par des voies honnêtes, et avoir encore, s'il était possible, l'approbation publique : mais au défaut de ces voies honnêtes on est secrètement disposé à en prendre d'autres, et à ne rien excepter pour venir à bout de ses prétentions. O cives, civesi quœrenda peeunia pri^ mûmesi, Virius posi nummos (Horat.). C'est ce que disait le satirique de Rome, reprochant à ses concitoyens la dépravation de leurs mcBurs : et pourquoi, reprend saint Augustin, n'écouterons-nous pas ces sages du paganisme, quand il s'agit de régler les nôtres? O araes vénales et4ntéressées, s'écriait ce païen, voici l'indigne leçon que vous fait continuellement votre avarice, et que vous n'avez pas honte de suivre : La vertu après le bien; mais le bien avant toutes choses. Quand nous en aurons, dites-vous, nous penserons à l'étude de la sagesse : mais préférablement à la sagesse, il faut travailler à s'enricliir ; sans cela , la sagesse même est méprisée et passe pour folie. C'est ainsi que vous raisonnez, et toute votre philosophie se réduit à cette damnable conclusion : Rem, si possis, rectè; si non, quocumquê modo, rem (Idsm). Faisons notre fortune, augmentons nos revenus, amassons du bien ; du bien, si nous le pouvons, légîti^ moment; sinon, du bien à quelque condition que ce puisse être, et aux dépens de tout le reste, dit bien. Ainsi leur faisait-il remarquer la tïorniption de leurs cœurs ; et ma dou-

leur est que ces paroles, prises dans toute leur énergie, conviennent encore aujourd'hui à un million de chrétiens , qui semblent n'avoir point d'autre religion que celle-là : Rem, <t possiê, rectè ; si non, qtÊoeumque modo, rem (Ibid.). On ne laisse pas de sentir une répugnance secrète à se servir de moyens honteux ; mais avec cette répugnance que l'honneur inspire, et dont on ne se peut défaire, on a encore plus d'àprêté et plus d'avidité : et il arrive, ce qu'ajoute saint Chrysostome, que le désir de la fin l'emporte sur Haiwilifs» du moyen : Si non, quocumque modo, rem.

Or, supposons un homme dans cette disposition ; qm ne fera-4-il pas, et qui l'arrêtera? quelle conscieiteè ne seti«4-ii pas en état de se former? à quelle tentation ne se trouverat-il pas livré? le scrupule de l'usure Tinquiétera-t-il? len^n de confidence et de simonie l'étonnera-t-il? manquera-t-il d'adresse pour déguiser et pour pallier le vol? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? s'il est en charge et en dignité, rougira-t-il des émoluments sordides qu'il tire et qui décrient son ministère? s'il est juge , balancera-t-il à vendre la justice? s'il est dans le négoce et dans le trafic , se fera-t^il un crime de la fraude et du parjure? si le bien d'un pupille lui est confié, craindra-t-il de le ménagera son profit? s'il manie les deniers publics , comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus? Non, mes chers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qo'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rien qu'il ne présume lui être dû,, rien qu'il ne se croie permis : s'il est faible et timide, il sera fourbe et trompeur ; s'il est puissant et hardi , il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n'épargnera ni le profane ni le sacré; il prendra jusque sur les autels; le patrimoine des pauvres deviendra le sien , et s'il lui reste encore quelque conscience , il trouvera des docteurs pour le

530 SEraiON

rassurer, ou plutôt il s'«n fera ; il leur caeh^^ le fond âes choses; il ne s'expliquera qu'à demi : et par ses artifices et ses détours il en extorquera des décisions favorables , et. les rendra malgré eux garants de son iniquité. Que le public s'en scandalise , il aura un conseil dont il se tiendra sâr ; du moins, quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à ses fins; il veut être ridie, et il le veut ad)s<îuBieEit : Rem^ -rem, quocumque modo, rem.

Non-seulement il le veut être, mais il le v^t être sans se prescrire de bornes : autre désir aussi dangereux qu'il est déraisonnable et insensé ; car où sont aujourd'hui les riches, qui réglant leur cupidité par une sage modération, fnettent un point à leur fortune? Où sont les ndies, o^ contents de ce qui suffit, et portant leurs pensées plus haut, disent , c'est assez de biens sur la terre ; il faut se pourvoir de ces trésors célestes , que ni les vers ni la rouille ne consument point? En vain on leur représente que se borner de la sorte, c'est la marque la plus. certaine d'un esprit scMe et judicieux; en vain on leur fait voir la folie d'un homme, qui n'ayant que des besoins limités, a des désirs immenses et infinis ; semblable à celui dont parlait encore le même auteur profane , qui n'ayant affaire que d'un verre d'eau voudrait le puiser dans un grand fleuve, et non pas dans uue fontaine. En vain leur ditK)n avec l'Ëcclésiaste, que cette ardeur d'amasser et d'accumuler n'est que vanité et affliction d'esprit ; que dans la cupidité même, comme en toute autre chose, il doit y avoir une fin ; et qu'un des ch^ments de Dieu les plus visibles sur les riches avares, c'est que pour être dans l'opulence , ils n'eu craignent pas moins la pauvreté , et que plus ils ont acquis , plus ils veulent acquérir. En vain leur remontre-t-on qu'entassant toujours biens sur biens, ils n'en sont dans le monde ni plus aimés, ni plus estimés, ni plus honorés ; que la mesure nécessaire une fois remplie, il$ n'en vivent pas du reste plus s^réaUement ni plus

SUR LES RICHESSES. ÎJSi

4]ouceiiient^ et que toiit Teffet 4e ces grandes ricbesj^es est de leur attirer Tenvie, Findignation , la haine publique : tout cela ne les UHielie point. Brâiés d'une avare convoitise, ils se répondent secrètement que tout est nécessaire dans le monde ; que rien , à le bien prendre , ne suflit , qu'on n'en peut jamais trop avoir, que les hommes ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce qu'ils ont , qu'il est doux de cueillir en pleine moisson , qu'il ne convient qu'à une ame timide ou à une conscience faible de fixer ses désirs. Maximes qui les endurcissent , et dont ils se laissent tellement prévenir, que rien ne les peut détromper. Or, figurezvous quelles injustices cette passion effrénée trame après soi. imaginez-vous de quelles vexations , de quelles oppressions , de quelles ccmcussions elle doit être accompagnée.

De là vient que les propliètes animés de l'esprit de Dieu prononçaient de si terribles anathèmes contre cette faim dévorante : Vœ vobis qui conjungitis domum ad domum , et cigrum agro eojndalis : numquid habitabilis vos soli in medio ierrœ { Isai. V) ? Est-il rien de plus fort et de plus éloquent que ces paroles? Mallieur à vous qui joignez maison à maison , héritage à héritage : malheur à vous dont le voisinage pour cela même est redouté , et qui des fonds les plus médiocres, par vos odieuses acquisitions, trouvez le secret de faire de grands et d'amples domames : prétendezvous donc habiter seuls au milieu de la terre? Mais pourquoi , dit un riche , ne me sera-t-il pas permis d'accroître mon fonds, et pourquoi, payant bien ce que j'acquiers, et ne faisant tort à personne , n'aurai-je pas droit de m'étendre? Encore une fois, malheur à vous, Vœ vobis. Malheur, parceque vouloir toujours s'étendre et ne nuire à personne, ce sont communément dans la pratique deux volontés contradictoires. Malheur, parceque ces accroissements ont presque toujours été et seront presque toujours ^njustes.

l'édiiit, DU tle régler t non piK « mauvemonls • n'en domwr

m im iTMt,-^ ijirauUnt. qi clavage ooa

s'enrichir promptement^ ne gardera pas son innocence: Qui feslinal dilariy non erit innocens ( Prov. XXVIII). C'est le Saint-Esprit même qui l'assure , et quand il ne le dirait pas, la preuve en est évidente. Car il est incompréhensible,'par exemple, qu'avec des profits et des appointements réglés on fasse tout à coup des fortunes semblables à celles dont nous parlons, et que ne prenant, selon le précepte de saint Jean-Baptiste, que ce qui est dû, Ton arrive à une opulence dont le faite et le comble parait presque aussitôt que les fondements. Il faut donc que la mauvaise foi, pour ne pas dire la fourberie, soit venue au secours, et qu'elle ait donné des ailes à la cupidité pour lui faire prendre un vol si prompt et si rapide.

Cela va, me direz-vous, à damner bien des gens d'honneur : et moi je réponds, premièrement, qu'il faudrait d'àbord examiner qui sont ces gens d'honneur, et en quel sens on les appelle gens d'honneur ; secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner personne ; mais qu'il est du devoir de mon ministère de vous développer les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y trouvent leur condamnation, c'est à eux à y prendre garde ; mais quoi qu'il en soit, c'est une vérité incontestable : Qui feUmat dilariy non eril innocem { Ibip. ) : quand on s'empresse de s'enrichir, on n'est point sans crime, au jugement même du mçnde ; comment le serait-on à celui de Dieu ?

Cependant, mes chers auditeurs, telle est l'obligation du .siècle. Pour être riche en peu de temps, on abandonne l'innocence, on renonce à la probité, on se dépouille même de l'humanité, on dévore la substance du pauvre, on ruine la veuve et l'orplielin ; et souvent après cela, par une grossière hypocrisie, on devient ou plutôt on se fait dévot ; comme si la dévotion et la réforme survenant à l'injustice, «ans la réparer, couvraient to«Jt et sanctifiaient tout. Faut-il s'étonner que le Fils de Dieu, envisageant tous ces désordres.

534 SEBMON

ait réprouvé les richesses dans son «Ëvangiie, et qu'il ne les ait plus simplement appelées richesses, màisricliesses dMniquité, JttomiMmtii iniqmtaliê (Luc. XYI ) ? Faut-il demander pourquoi le Sage, éelairé des lumièFes de Tesprit'de Dieu, cherchait par tout un homme juste , qui n'eût point couru après For et l'argent? pourquoi il le regardait comme un homme de miracles, voulant faire son éloge et le canonisant dès cette vie : Quis eêt hic, et kmêabimus eum; feeit enim mtrabfiia in vita 9ua ( Ecci.. XXXI ). Mais, reprend saint Augustin, s'il est rare de trouver un Immroe assez juste pour ne s'être jamais laissé prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, combien plus doit-il être je ne dis pas difficile, mais impossible, qu'un homme se laisse prendre à l'éclat de l'or et de Fargent, et qu'il se maintienne dans l'état de juste? Voulez-» vous^ homme du siècle, modérer cet injuste désir? comprenez l'obligation de l'aumône: comprenez, dis-je, que plus vous aurez, plus vous serez obligé de donner et de répandre ; qu'il faudra que vos aumônes croissent à proportion de vos revenus, et que c'est sur cette proportion que vous serez jugé. Ainsi raisonnait saint Bernard dans une de ses lettres. Car, disait ce Père, ou vous êtes mb» et voue avez du superflu, et alors ce superflu n'est pas pour vous, mais pour les pauvres; ou vous êtes dans une fortune mé-^ diocre, et alors que vous importe de cherclier ce que vous ne pouvez garder? Difaaiio tua, mU dives est, et deàei faeere quod prtBceptmn est ; aut adhm êenuis, et non deèei queerere quod eroqatura est (Bebkard.). Quiconque sera bien convaincu de cette importante vérité , craindra plutôt d'acquérir des biens , qu'il ne les désirera. Acquisition des richesses , occasion d'injustice , vous Favez vu. Possession des richesses , source d'orgueil ; c'est ce que vous allez voir dans h seconde partie.

SUB LES KKIffiSSES. SS5

SECONDE PARTIE

Ce n'est pas sans raison que Tapètre, écrivant à son dis** ciple Timothée, et lui apprenant à former les mœurs des premiers fid^es, parmi les autre» maximes qu'il établissait et dont il ywkùi qu'ils Tassent instruits , lui recommandait partieulièreinent d'ordeoner aux riches de ce monde de ii*ètre point orgueilleux' : Bw^Unu^^hujut saseuli prmdjfe «ubkmènam êapere (1 Tn. Vi) . Commes'il hiieôt dit, selon Texplication de saint Ghrysostomerrien déplus dangereux pour an chrétien que la possession des richesses ; et plût au ciel qua la pauvreté évangéliquefut le partage de tous ceux qui professent FEvangâelMais si par un ordre d'en haut et par 1» disposition de la Proviéeneey il arrive qu'il y ait des riche» parmi nous,, au moins parlea-*l^r e» hemme der Dieu , et bien loin de les ftsAter sur le bonheur de lenr état, obi^ezles à s'humilier et à trembler , dons la vue des malheur» qui les menacent et qu'ils ont à prévenir. Il savait , ajoute samt Augiialiny que ï'esprit du chr^tianisme est essentiel^ tenent opposé à l'esprit d'orgueil ; et d'ailleurs il n'ignorait pas que l'esprit d'orgueil, sans un mûracle , est comme inséparable des richesses. C'est pour cela qu'il employait avec tant de zèle l'autorité que Dieu lui avait donnée, pour soum^re les riches du siècle à cette sainte et divine loi, de n'avoir jamais des pensées trop hautes , et de ne pas abuser de leur condition au mépris de leur religion : Divitièvs kmjus 9€Bevii priBcipe iuUémè non mpere.

En effet, chrétiens, les richesses kepirent naturellement^ surtout à unoœnr vain et plein de lui-môme, deux sentiments d'orgueil : le premier à l'égard des hommes, au-dessus de qm il croit avoir droit de s'âever ; le second à l'égard de Dieu y qn'ii ne connaît pke qu'à demi, et dont il

semble qu'il ait secoué le joug : orgueil envers les hommes, que nous appelons sufOsance et fierté : orgueil envers Dieu, qui dégénère en libertinage et en impiété : Tun et Tautre, suite si naturelle de Fabondance et de la possession des bi^s , qu'il n'y a que la grâce de Jésus-Christ qui puisse nous en préserver.

Orgueil envers les hommes : car il suffit d'être riche pour tirer, quoiqu'injustement , toutes ces conséquences avan« tageuses : qu'on n'a plus besoin de personne ; qu'on doit tenir tout le monde dans la dépendance ; qu'on peut sans obstacle et sans contradiction se rendre délicat, impérieux, bizarre; qu'on est au-dessus de la censure, et comme en pouvoir de faire impunément toutes choses ; qu'on est sûr de l'approbation et de la louange, ou , pour mieux dire, de l'adulation et de la flatterie ; que sans mérite on a ce qui tient lieu de tout mérite. Conséquences dont se laissent infatoer non-seulement les esprits populaires et bornés, mais les sages mêmes et ceux qui du reste auraient de la solidité; en sorte que les uns et \g^ autres, éblouis de l'éclat qui les environne, et enivrés de leur fortune , se disent à euxHXtêmes aussi bien que le Pharisien : N<m sum sieut emteri Aomtnum (Luc. XVIII) ; je ne suis pas comme le reste des hommes, et le reste des hommes n'est pas comme moi. Reprenons, chrétiens, et mettons tout ceci dans un nouveau jour.

N'avoir besoin de personne, premier effet de l'opulence, et disposition prochaine et infoiilible à mépriser tout le monde. Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain, et dans l'état où le met sa fortune, 4le se pouvoir passier du secours d'autrui , de .l'amitié d'autrui , des grâces d'autrui, il ne considère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui*même. Affabilité, douceur, patience, déférence, ce sont des noms qu'il ne connaît point, parce^ qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et

sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ai-je affaire de celui-ci, et que me reviendnht-il d'avoir des égards pour celui-là? Enflé qu'il est de ce sentiment, il ne sait ce que c'est que de céder, que de s'abaisser, que de plier dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent ; et comme l'amour-propre est le seul ressort qui le fait agir, n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne l'est jamais par devoir et par piété.

Voir tout le mofide dans la dépendance, c'est'-à-dire se voir recherché de tout le monde, redouté de tout le monde, obéi de tout le monde, autre effet de la richesse ; et qu'y at-il de plus propre à entretenir la présomption d'une ame superbe? On sait bien que l'humiliation d'un riche, s'il voulait se rendre justice, serait de penser quels sont ces servi-, teurs et ces amis prétradus dont il se glorifie. Amis, serviteurs que le seul intérêt conduit, et qui, s'attachant à sa fortune , n'ont souvent qu'un fond de mépris et qu'une secrète haine pour sa[personne. Mais l'orgueil, ingénieux à se tromper, ne laisse pas de profiter de cela même, se faisant, sinon une douceur, au moins une gloire d'avoir sous ce nom d'amis beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves. S'il n'a pas de quoi se faire aimer, il a de quoi se faire craindre, et soit qu'on l'aime ou qu'on le haïsse , c'est toujours un sujet de complaisance pour lui de voir qu'on est intéressé à le ménager. De là vient, dit le plus sage des hommes. Salomon (morale admirable, et dont nous faisons à toute heure l'épreuve sensible), de là vient que le riche, par là même qu'il est riche, prétend avoir un titre pour devenir fâcheux, de difficile abord, d'humeur inégale , chagrin quand il lui plait, impati^t, colère ; un titre pour rebuter les uns, pour choquer les autres, pour être à tous insupportable. S'il était pauvre, il n'aurait dans la bouche que des supplications et des prières , ce sont les termes de l'Ecriture ; mais parcequ'il est à son aise» et qu'il a du bien, il ne parle qu'avec

S38 amgm

kcufceiir, et il ne reposé qu'avec éufèté : Cmm oàMcroK HonihM loftfvflir ptmper;- éiveê effoMmr ri^iéè (Pkot. XVII).

Etre en ponyeir de tont entreprenére et de teirt faire aveciiKpwiité , treisième effet de TaiioiidaRoe peur quiconque sait s'en prévoir. Car oè ¥oitH>n des riches, disait Salvien^ déplorant les abos de son siècle , et ne le puisse pas direcomme lui? où voit^n des riches passer par la rigueur de» lais? dans quel tribunal les poni^-on? quHdlle justice contre eux ebCieniHNi, ou e8père-*tp<m? quelle intégrité ne cor^ Pompent-ils pas?' quels arrêts si justes et si sévères n'élu-* dent-ils pas? de quels maavais pas, pour user de fexpression oommmie, uA riche criminel et seélérat ne se tire<*t-4t pas hautement et tête levée, et de quel erime si noir ne: tronve-t^ pas moyen de se laver? Les lois sont pour lesmisérables, ajoutait le même Père; les châtiments, peur eeux à qui hi pauvreté en pourrait défa; tenir heu; mais pour les riches, il n'y a qu'indulgence, que connivence, que tolérance; l'équité la plus inflexible et le droit le plus rigoureux se tournent pour eux en fiiveur. Or voilà , reprend le prophète royal, ce qui les rend fiers et insolents : ils ne sentent jamais la pointe de la correction, et ils ne sont point châtiés comme les autres honunes, on ne les reprend point, on ne les confond prâit, on ne les condamne point, et c'est pour cela que l'orgueil se saisit d'eux et les remplit: Jn labwrihui hmnmum non «uni , et ewm homimiMê nom fhgellaèWÊlwr, iéeé iêwmi eon iUfêrhia (Ps. LXXU).

Et comment ne seraient-ils pas an-dessus de la censure,, puisque c'est assea qu'as soient riches , pour avoir , quel qu'ils fassent, desapfnrobateurs? Voulez-vous savoir un des grands privilèges des richesses? le void^ et vous l'atlez apprendre de l'Ecclésiastique. Le pauvre parle avec sagesse, et à peine le sonflh^-t-on : le riche perie mal à propos, et on l'écoute avec respect, et ce qu'il avance imprudemmeal

est éteté jaaqtt'aux iioes par les losanj^es qu'en hii donne : 3we9 locfUui esê et omne» iatmertmty ei vwhum iUim te»* qÊtê ad fmbêê perâwent (EccL. Xlll). Ses défauts sont des perfections, ses erreurs des* lumières : on krae» dit ailleurs le Sanit«-Ësprit , jusqu'aux désirs de son cœur, c'est-à-dire jusqu'à ses passions , iusqu'à ses emportements ; ce que Ton blâme dans les autres est dans lui matière d'éloge et sujet de bénédiction. Qmniam laimdaJIiw peceaior in éeêt^ derii$ aimimmswB, et iniqmts beneêtcHmr (Psal. IX). Le texte hébraïque porte : El dives beneâiciiMr. Or, qui pour* rait résister à un air aussi contagieux que celui de la flatte** Fie quand on le respire sans cesse? A forée d'entendre que l'on est parfait, on se croit parfait, et à force de le eroire, on devient, sans même l'apercevoir, orgueilleux et vain. Pour peu sensé que lut le nche, il renoncerait à ce faux pri<* vilége; mais l'adulation qui le perd, en lui ôtant Fhumilité, lui ôte môme le bon sens, et kit lait préférer le mensonge à la plus solide de toutes les vériiésy qui est la cfmnmssaoee de soi-même.

Enfin, quiconque est riche, est éminemment toutes choses; et sans mérite il a tout mérite. Il est noble sans naisH sance, savant sans étude, brave sans valeur; il a la qua^- Kté, la probité, la prudence, rhabileté. Sansauère distinction que l'or et l'argent qu'il possède, il parvient aux honneurs; par là il règne et il domine ; par là il est cliéri des grands, et adoré des petits; par là il n'y a point d'aHiaace oà ii ne prétende, point de rival sur qui il ne l'emporte; en uii mot, par là il n'est exclus de rien, et se ikit ouverture à tont. Ne serait-ce pas une espèce de prodige, s'il savai^t alors se ga*rantir de l'orgueil,, et se tenir dans les bornes d'une mo^ destie chrétienne ?

Cependant il n'en demeure pas là. L'orgueil envers les hommes est un degré pour s'éleva juscpi'au mépris de Bieu r 6l la possession des richesses y qui devrait être pour

540 ^RMON

le ricbe un sujet de l'econnaissanee envers Dieu, de qui il les a reçues, par la corruption de son cœur le fait tomber dans une espèce d'idolâtrie et d'irréligion. Je n'exagère point quand je dis une espèce d'idolâtrie. Saint Paul , qui pensait et qui parlait juste , à force d'employer ce terme ,.en a fait, sur la matière que je traite , un terme non-seulement propre, mais consacré. Jamais cet apôtre de Jésus-Cbrist, dans le dénombrement des péchés , ne spécifie Favarice , qu'il n'ajoute pour la distinguer , Quœ est simulacrorum sertn-» lnê (CoLOSS. IH) , qui est un vrai culte d'idoles. Et pourquoi? Parcequ'il était persuadé, dit saint Chrysostome, que l'aident est le Dieu du s riche : oui, son Dieu, puisqu'il l'adore ; son Dieu, puisqu'il espère en lui ; son Dieu, puisqu'il lui fait des sacrifices ; son Dieu , puisqu'il l'aime souverai-* nement et par-dessus tout. Ce n'est donc. pas sans raison que la possession des biens de la terre, je dis à l'égard d'un avare, qui en est possédé lui-même, est appelée- par saint Paul une idolâtrie, simuUurorum servilus : idolâtrie de tous les temps, idolâtrie de tx)utes les nations et de tous les peuples , idolâtrie la plus aveugle et la plus opiniâtre que Jésus-Christ ait eu à combattre et à détruire dans son avènement au monde. Or, que fait l'idolâtrie dans un esprit? Vous le savez, chrétiens : elle y ruine l'empire de Dieu; elle y suscite une divinité étrangère qu'elle oppose à Dieu, qu'elle élève au-dessus de Dieu, qu'elle fait asseoir sur le trône de Dieu. Outrage qui passe la révolte, et qui va même au-delà de l'apostasie et jusqu'à l'insulte.

Voilà , mes chers auditeurs , ce que le prophète. Osée a voulu nous faire comprendre dans ce fameux passage du douzième chapitre de sa prophétie ; remarquez ceci , c'est un des plus beaux traits de l'Ecriture. Ce prophète avait cent fois prêché aux Juifs l'obligation de persévérer dans la foi de leurs pères , et cent fois les Juifs avaient méprisé ses remontrances. Mais un jour qu'il leur reprochait leur infi-

délité envers le Dieu d'Israël, le croiriez-vous? un homme de la tribu d'Ephraïm lui répondit avee audaoe, qu'il n'avait que faire du Dieu d'Israël, qu'il en avait choisi un autre plus à son gré, un autre dont le culte était phis conforme à ses inclinations, et que ce nouveau Dieu, c'était son argent; qu'il serait désormais sa divinité, et que, puisqu'il je rendait heureux , il ne voulait plus reconnaître que lui : Ei dixil unus de Ephraïm : Verumtamen dives effeelus sum ; inveni idolum miki (Osêb Xll). Pesez bien le sens de ces paroles : je suis devenu riche, et dans mes richesses j'ai trouvé une idole pour moi. Comme s'il eût dit : Prophète, vous avez beau tonner , vous avez beau nous menacer de la colère de votre Dieu; je ne vous écoute plus; ce Dieu dont vous me parlez , n'est plus le mien ; je me suis défait tle lui : je ne l'invoque plus qu'en apparence; je ne le crains ni ne l'aime plus. Depuis que la fortune m'a donné de quoi avoir un Dieu visible qui m'appartient et qui n'appartient qu'à moi seul , je renonce à tout autre Dieu pour m'attacher à celui-là. Parlez à ceux qui croient au Dieu d'Abraham , ils vous obéiront; mais pour moi, je m'en tiens à mou idole: Verumtamen dives effectua sum; inveni idolum mihi. Ah ! chrétiens , combien de fois ce scandale- s'estil renouvelé dans le christianisme? Tandis que les prédicateurs font tous leurs effets pour persuader aux fidèles les vérités évangéliques , combien de riches s'élèvent secrètement contre eux? Quoiqu'il» ne s'en expliquent pas comme cet impie et cet apostat, quel mépris -des maximes de Dieu ne leur fait pas concevoir l'avarice qui les domine? et s'ils osaient produire leurs pensées, avec quel orgueil ne diraient-ils pas comme ce malheureux : Dives effeelus sum, inveni idolum mihi. Non, non, n'espérez pas de nous convertir par votre zèle : quand vous parleriez le langage des prophètes, vous n'y réussiriez jamais. Nous sommes riches et dans la prospérité : avec

n4â SRRWM

cela tous vos discours seront inutiles : "vous nottSrprêcbez un Dieu, et nous en servons un autre : le vôtre est le Dieu de la sainteté et des vertus, et le nôtre est le Dieu des ridiesses et de Topulence. Vous dites que ces deux divinités ne peuvent s'accorder ensemble ; et vdlà pourquoi nous vous déclarons que vous ne gagnerez rien sur nous, pareeque nous sommes déterminés à suivre celle que le monde adore et dont il dé))end.

Ainsi, dis-je, s'exprimeraient tant de riches, s'ils voulaient nous découvrir leurs sentiments : mais sans qu'ils nous les découvrent, leur conduite nous en répond et nous fait assez connaître les véritables dispositions de leur cœur. Parlons naturellement et sans figure. Qu'est-ce qu'un riebe dans l'usage du siècle? Ne vous offensez pas de ma proposition : plus vous l'examinerez, et plus elle vous paraîtra vraie. Qu'est-ce qu'un riche enflé de sa fortune ? un homnfie ou absolument sans religion , ou qui n'a que la surface de la religion, ou qui n'a que très peu de religion ; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite ; un homme qui ne sait ,ce que c'est que de se contraindre, pour s'assujettir aux observances de l'Eglise; un homme qui, sàm autre raison que parœqu'il est riche , se dispense de tout ce qu'il lui plaît ; un homme qui ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point incommode ; un homme pour qui 1^ ministres mêmes de Jésus-Christ ont non-seulement des égards, mais de la (suinte; un homme qui, jusque dans le tribunal de la confession, où il paraît en posture de coupable, veut qu'on le respecte et qu'on le distingue ; un bomme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts, au lieu de régler ses goûts et de corriger ses erreurs par la pureté. du culte de Dieu : et tout cela fondé sur son état d'opulenee qui l'enorgueillit.

Je ne prétends pas que ions les riches «Ment de ce carae-

SUR LES BICHESSES. 545

(ère; à Dieu ne plaise que je leur fasse «elCb injore, ou plutôt que je la fasse à la Providence : Dieu dans toutes les conditions , parmi les riches aussi bien que parmi les pau* vres , a ses prédestinés et ses élus. Mais je dis que la possession des richesses, sans une humilité héroïque qui lui serve de souverain préservatif, conduit là et aboutit là : et n^estce pas assez pour saisir de frayeur les riches même les plus chrétiens? Que le pauvre, concluait le Saint-Esprit (instruction divine, et que je vous prie de vous appliquer, p^isqu^'elie est seule capable de remédier au désordre que je viens de combattre), que le pauvre se glorifie de sa véritable et solide élévation; et que le riche au contraire s'humtiie , et fasse gloire de son humilité : Glorieiur fraier humilis in exalUUiane «iia, etdives in kumUiUUe sua { Jag. I ). Voilà, riches du siècle , ce que voas devez aimer et ce que vous devez pratiquer ; voilà, si vous êtes du nombre des élus de Dieu, ce qui vous doit sanctifier, et ce qui vous doit sauver, savoir rhumitité de cœur : El dives in humilitaie sua. Vous m'en demandez un motif touchant et tiré de votre condition même? le voici dans les paroles stivantes : Qwmiam 9>€lul flos fcsni iransibit (iBin); parceque , de même que la plus belle fleur se sèche et se flétrit , ainsi le riche avec toute sa splendeur passera, et passera bientôt : lia et dives in ittneribus suis marcescet (Ibid.). Et je puis ajouter: parceque ces richesses que vous possédez ne sont pas proprement à vous ; pareeque vous n'en êtes par rapport à Dieu que les dépositaires et les dispensateurs ; parceque vous devez lui en rendre compte un jour; parcequ'en vertu de Tobligation indispensable de Taumône, vous en êtes redevables aux pauvres. Si le riche de notre Evangile eût été prévenu de ces sentiments, il eût bien regardé Lazare d'un autre œil , il l'eût respecté, il l'eût écouté, il l'eût soulagé. Achevons; et après «me vu comment l'acquisition des richesses est une occasion d'injustice, comment la possession des richesses est une source d'orgueil ,

voyons conftnent fusage des richesses est un principe de corruption : c'est la troisième partie.

Page 1