‹ Chefs-d'œuvres oratoires de BourdaloueChapitre 32 sur 33 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu^nous représente aujourd'hui le mauvais riche , il y aurait presque de quoi s'étonner d'abord , que Jésus-Christ l'ait si hautement réprouvé, et qu'il ait prononcé contre lui un jugement si rigoureux. Car enfin quels crimes lui impute-t'-on , pour en tirer cette affreuse conséquence, Mortuus est dives, et sepuUus est in infemo ( Luc. XVI ) ; le riche mourut, et il fut enseveli dans l'enfer? Qu'avait-ii fait pour être, condamné au feu étemo)? Il se faisait honneur de son bien : quoi de plus raisonnable? il était vêtu de lin et de pourpre : sa condition jie le demandait-elle pas? il se traitait tous les jours magnifiquement : sans cela que lui eût-il servi d'être riche et dans l'opulence? C'est ainsi que le monde en juge? mais c'est en quoi le jugement du monde est corrompu , puisqu'il est oppdié à celui de la vérité éternelle, qui dans un mot réfute mille erreurs grossières dont les esprits mondains se laissent prévenir touchant l'emploi des richesses, et par là même établit une loi aussi équitable que sévère , selon laquelle les riches du siècle doivent dès maintenant se juger eux-mêmes, s'ils ne veulent pas être jugés de Dieu.

En effet , pour vous expliquer ma pensée, et pour justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche de l'Evangile , quoique les arrêts du Seigneur, comme parle le prophète royal , n'aient pas besoin de nos justifications , et qu'ils se justifient assez par eux-mêmes, Judicia Domini verayjus" tificata in semetipsa ( Ps. XYIU ) , c'est une grande illusion de croh*e que dès là qu'on est riche , Ton ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus

grassement; et que le luxe, la dépense, la bonne chère doivent croître à proportion des biens. Si je consultais sur ce, point la morale du paganisme, peut-être me fourniraitelle de quoi faire rougir et de, quoi confondre bien des chrétiens, qui, malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits dans leur religion; car en cela, comme en beaucoup d'autres matières , les païens dont nous déplorons Taveuglement et Tinfidélité, nous ont appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche , on n'en devait pas être moins réglé, moins chaste, moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie ; et que d'user des biens pour choyer son corps, pour satisfaire ses sens, pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c'était un désordre que la seule raison de l'homme condamnait.

Je ne me refuserai rien , dites-vous , parceque j'ai de grands revenus , et une foitune qui suffirait aux princes et aux souverains : ainsi parle un riche prodigue dans son abondance. Hé bien, lui répond le satirique romain, et cette réponse n'est-elle pas digne du christianisme ? n'avezvous rien de meilleur à quoi employer ce que vous avez de trop? n'y a-t-il point de pauvres qui gémissent? les temples sont-ils décemment et religieusement entretenus? Pourquoi faut-il que tant de misérables soient abandonnés? pourquoi les çnaisons consacrées à la charité publique onte'.les peine à subsister pendant que vous êtes dans les délices ? serez-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité? n'y aura-t-ilque vous qui en jouirez, et qui serez à votre aise? Voilà comment raisonnaient des infidèles. Mais la morale de l'Evangile va bien encore plus loin : c; r elle nous apprend que plus un chrétien est riche , plus il doit être pénitent ; c'est-à-dire , plus il doit se retrancher les douceurs de la vie ; et que ces grandes maximes de renoncement, de dépouillement, de détachement, de crucifiement , si nécessaires au salut , sont beaucoup plus pour

lui que pour le pauvre. Pourquoi? par trois excellentes raisons qu'en apporte saint Chrysostome : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parceque le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens, et que ses richesses le mettant en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'il ne doit pas. Il est donc juste que, pour se garantir de ce danger, il soit toujours en guerre contre lui-même; et que regardant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi , bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or il a besoin pour cela, et d'une mortification salutaire, et d'une pauvreté de cœur qui le dégage, autant qu'il est possible, de toute affection terrestre. Secondement, parcequ'étant riche, il est communément plus chargé d'offenses, et plus redevable à la justice de Dieu, par conséquent plus obligé h ces satisfactions pénibles et mortifiantes à quoi nous engage la qualité de coupables, et que Dieu, comme vengeur des crimes, exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accompHra-t-il un devoir si indispensable? Le jeûne, la cendre, lecilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats , qui se parent des Têtements les plus magnifiques. Comment soutenir devant Dieu une telle contradiction? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est, ou plutôt, que se souvenant de ce qu'il a été, et des innombrabks désordres où il est tombé , il cesse de vivre en riche, pour vivre en pécheur converti. Enfin, poursuit saint Chrysostome, et ceci n'est qu'un éclaircissement de la seconde raison , parceque le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se^sauver : Nisi pamilenliam egeriiis, omnes similUer j>«-

rihUis; si vous ne faites pénitence, vous périrez tous, disait le Sauveur du monde. Or, vous, mon cher auditeur, qui goûtez au milieu de vos biens et dans le monde tout ce que le monde a de plus doux , quelque universelle et quelque sévère que soit cette loi, vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre , par une heureuse nécessité , est éloigné de tout ce qui pourrait le corrompre : le pauvre, pour peu qu'il corresponde à la grâce de son état conserve donc aisément Tinnocence de son cœur ; le pauvre , s'il pèche par fragilité, trouve dans sa pauvreté même le remède de son péché, c'est-à-dire, une espèce de pénitence, d'autant plus sûre qu'elle est moins de son choix , et d'autant plus satisfactoire qu'elle est plus opposée à toutes les inclinations de la nature. Mais vous dont la bénédiction aussi bien que celle d'Esaû est dans la graisse de la terre , quelque heureux que vous soyez dans l'idée du siècle , vous n'avez aucun de ces avantages. Vous êtes plus dangereusement tenté, plus infaiUiblement vaiucu, plus difficilement guéri : plus dangereusement tenté par l'esprit impur, plus infaiUiblement vaincu par la passion , plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. Il n'y aurait donc qu'un dégagement héroïque, tel que vous le prescrit saint Paul, et qui consiste à user de vos richesses comme n'en usant pas , lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.

Mais si cela est, à quoi me servira mon bien? Ah ! mon frère, répond saint Clirysostome , êtes-vous encore assez aveugle pour croire que Dieu qui a réglé toutes choses, ait abandonné ce bien à votre discrétion, et qu'il ait prétendu vous le donner pour le dissiper à votre gré et selon les caprices de votre esprit? Non, non, ni sa bonté ni sa sagesse n'ont pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour mille autres biens plus importants et plus essentiels à quoi vous le devez rapporter : il vous servira pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères, pour en

foire, comme dit TEcrilure, le prix de la rédemption de votre ame. Mais vous est-il même permis de penser que vous Tayez reçu pour fomenter votre libertinage et votre impénitence? Tel est néanmoins Tabus qui règne aujourd'hui dans le monde et dans le monde chrétien. Parcequ'on est riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment , mais abondamment, mais avec superfluité, avec profusion, toutes les aises de la vie : et parcequ*il est impossible, parmi les aises de la vie , de conserver la pureté des mœurs, de là vient un débordement ,et une corruption générale.

Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui s'exécute par là de plus scandaleux. Car à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler ces abominations que Tesprit de Dieu faisait voir au prophète, lorsqu'après lui avoir ordonné de percer la muraille et de pénétrer dans les démeures les plus secrètes des enfants d'Israël, il lui découvrait ce qui s'y passait de plus infâme: Fili homints, fode parielem, et videbis abominaliones pessifnas (Ezech. VIII). A Dieu ne plaise que je vous conduise , quoique seulement en esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux, dont cette ville est remplie , et que tirant le rideau je fasse paraître comme sur la scène toutes les impuretés qui s'y commettent, et que je pourrais justement appeler les abominations de cette capitale : Ingredere, et vide abominaliones pessimas, quas isli faciunt hic (Idem.). Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter, votre pudeur en souffrirait. Je ne parle pomt des concubinages , dont l'argent prodigué est le soutien ; des adultères dont il est Fattrait ; de mille autres péchés abominables dont il est la récompense. Car, dit saint Jérôme, c'est Fargent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables : c'est par les folles dépenses oii l'argent se consume, que Ton persuade qu'on aime, et qu'on sait malheureusement se faire aimer;

qu'on est reclierclié des plus fières, que Ton triomplie même des prudes et des spirituelles : c'est par là que subsistent ces damnables conimerceis, qui dans les familles les* mieux établies causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné, et Ton en est surpris. Mais voici d'où sa ruine est venue et d'où elle a dû venir. Une débau* che secrète qu'il entretenait; une passion à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien : voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la^ chair, cette sangsue, selon la parole de Salomon, qui crie toujours, apporte, apporte, et qui ne dit jamais, c'est assez ; voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si l'on n'y employait que -les biens ordinaires , peut-être m'en consolerais-je : mais ce que nous appelons par respect les biens de l'Eglise, ces biens qui de droit naturel et de droit divin sont des biens sacrés, depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus-Christ dans la personne de ses ministres ; voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois , ô opprobre de notre religion ! combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, et enfin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin , engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce ? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce que je dis, ni s'il avait vu de plus grandes abominations : Vade, et adhuc ^conversus videbis abominationes majores his (Ibid.). Mais laissons ces hor- ^reurs, et arrêtons-nous à ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu non-seulement supportable, mais louable, quoiqu'essentiellement opposé aux lois de l'Evangile et de la raison. Parcequ'on a du bien , on en veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer : on veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut con-

Iribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux , équipages propres , nombre de domestiques, table bien servie, divertissements agréables, logements superbes, politesses et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus-Cbrist, aussi bien qu'à la misère des pauvres : luxe à qui Dieu dans TEcriture a donné sa malédiction, quand il disait, par la boucbe d'un autre prophète : EC perculiam domum hiemalem cum damo œstiva, et peribunl domus ebumeœ^ et disperdam habitatores de domo volupUUi» (ÂMOS. I et IH). Je détruirai ces maisons de plaisance, ces appartements d'hiver et d'été, ces édifices qui semblent n'être construits que pour y faire habiter, la volupté même ; je les renversei:ai , et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos.

Tel est, à proportion des biens que chacun possède. Tusage qu'en fait l'amour-propre, quand il n'est pas combattu ni réglé par la mortification chrétienne. Or, j'ai dit, et il n'y a personne qui n'en convienne d'abord avec moi, que, tant que les choses seront dans ce désordre, il ne faut pas espé* rer que la chair soit jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu : Incrassatas est dilectus, et recaldtramty paroles admirables de Moïse : Incra^alw, impingualus, dilatatus, dereliquit Deum^faetorem «uuni, et recessit à Deo salutari *uo (Deut. XXXII). Ce peuple, autrefois chéri, s'est engraissé des biens qui lui avaient été confiés, et ensuite il est devenu rebelle : à mesure qu'il s'est rempli, qu'il s'est bien nourri, qu'il a vécu dans l'abondance, il a quiUé Dieu, l'auteur de son être et de son salut. Et ne peut-on pas dire «ussi que presque tous les riches sont des hommes corroml>us, ou plutôt perdus par l'intempérance des passions charnelles qui les dominent? pourquoi? parcequ'Ûs ont tous les moyens de l'être, et qu'ils n'usent de leurs richesses que

pour assouw lenrs brutales cupidités. Victimes réservées h la colère de Dieu, et engraissées de ses propres biens ! Coni'^ bien en voyez- vous d'autres dans le monde? combien en voyez-vous qui dans Topulence s'étudient à mater leur corps et à le réduire en servitude? un riche continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle?

Pleurez donc, mes frères, concluait Fapôtre saint Jacques en parlant aux riches du siècle, pleurez , poussez de hauts cris dans la vue dotant de périls qui vous environnent, et des calamités qui doivent fondre sur vous : Agi(e nunc, di* viles ; plorate ululantes in miseriis veslris, qua udvenient vobis (Jàc. V). Maintenant vous vivez dans le faste et dans le luxe, et dans' la mollesse et daiis le plaisir ; mais le temps viendra où vos biens vous seront enlevés, et vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette : Diviêiœ veslrœ pulrefaclœ suni (Ibid.). La rouille qui rongera votre or et votre argent, portera témoignage contre vous, et vous fera souvenir, mais trop tard, mais à votre confusion, mais à votre désespoir , qu'il ne fallait pas mettre votre confiance dans des richesses périssables : Aurum et argenlum vestrum œruginavil; et aerugo eorum in teslimonium vobis erii (Ibid.) Vous amassez de grands trésors ; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront au jugement de Dieu des trésors de colère et de vengeance : Thesaurisastis vobis iram in novissimis diebus, (Ibid.).

Cependant voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté? après les avoir légitimement acquis, partagezles avec les pauvres. Cherchez-les ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particuHères, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent : allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais l'ame assez dure pour leur refuser votre secours: il y aurait là une inhumanité, une cruauté dont je ne vous puis croire capables. Votre cœur s'attendrira pour

eux, vos mains s'ouvriront en leur faveur, et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens ; voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche, profitez de son exemple et de mon conseil. Et TOUS, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté; apprenez à Festimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riphes : toute nécessaire qu'elle est , faites-en une pauvreté volontaire, en l'acceptant avec soumission, et en la supportant avec patience. Car que vous serviraitr-il d'être pauvres, si vous brûliez au même temps du feu de l'avarice : QMid libi prodesl si eges facuUaU, et ardes cupiditate (August.) ? Que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein <le désirs? Heureux les pauvres, mais les pauvres de cœur, les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre; telle est la pauvreté que Jésus-Christ canonise dans son Evangile, et qui .convient à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde, et mériter les biens immortels de l'autre, que je vous souhaite, etc.

FIN DES CHEFS-d'OEUVRES ORATOIRES.

.pktit i<m)mbbjb hes ëlus; de quelle hànièbe il 'faut l'entendre^ et le fruit qu'on peut retirer de cette considération.

Il est GODstant que le nombre des élus sera le plus petit, et qu'il y aura ineomparablement plus de réprouvés. Or, c'est une question que font les prédicateurs , savoir, s'il est à propos d'expliquer aux peuples cette vérité, et de la traiter dans^la chaire, parcequ'elle est capable de troubler le^ âmes, et de les jeter dans W découragement. J'aimerais autant qu'on, me demandât s'il est bon d'expliquer aux peuples FËvangile, et de le prêcher dans la chaire. Hé ! qu'y a-t-il en effet déplus marqué dans l'Evangile, que ce petit nombre des élus? qu'y a-t<*il que le Sauveur du monde, dans ses divines instructions , nous ait déclaré plus authentiquement , nous ait répété pl|]& souv^t , nous ait fait plus formellemen{^' et plus clairement entendre? Beaucoup sont appelés ^ mais peu sont Mus (Matth* II) : c'est ainsi qu'il conclut quelquesunes de ses paraboles : Le chemin qui mène à la perdition est Uwge. et spacieuœ, dit41 ailleurs : le grand nombre va là* Mais fMtf la voie qui conduit à la vie est étroite! il y en a peu qui y marchent. Faites effort pour y entrer ( Matta. VII). Est^il rien de plus précis que ces paroles ? Voilà ce que le Fils de Dieu enseignait publiquement ; voilà . ce qu'il inculquait à ses disciples, ce c^i'U représentait sous

différentes figures, qu'il serait trop long de rapporter. Sommes-nous mieux instruits que lui de ce qu'il convient ou I ne convient pas d'annoncer aux fidèles? Prêchons l'Evangile, et prêchons-le sans en rien retrancher ni en rien adoucir; prêchons-le dans toute son étendue, dans toute sa pureté, dans toute sa Sévérité, dans toute sa force. Malheur à quiconque s'en scandalisera ! il portera lui-même, et lui seul , la peine de son scandale.

On dit : Ce petit nombre d'élus, cette vérité fait trembler; mais aussi l'apôtre veut-il que nous opérions notre salut./ avec crainte et avec tremblement. On dit : C'est une matière qui trouble les consciences ; mais aussi est-il bon de les troubler quelquefois , et il vaut mieux les réveiller en les troublant , que de les laisser s'endormir dans un repos oisif et trompeur. Enfin, dit-on, l'idée d'un si petit nombre d'élus décourage et désespère : oui , cette idée peut décourager et peut même désespérer quand elle est .mal conçue , quand elle est mal proposée , quand elle est portée trop loin et surtout quand elle est établie sur de faux principes et sur des opinions erronées. Mais qu'on la conçoive selon la vérilé de la chose ; qu'on la propose telle qu'elle est dans son fond, et non point telle que nous l'imaginons; qu'on la renferme en de justes bornes, hors desquelles un zèle outré et une sévérité mal réglée peuvent la porter; qu'on l'établisse sur de bons principes, sur des maximes constantes, sur des vérités t^onnues dans le christianisme : bien loin alors qu'elle jette dans le découragement , rien n'est plus capable de nous émouvoir, de nous exciter, d'allumer toute notre ardeur, et de nous engager à faire les derniers efforts pour assurer notre salut, et pour avoir place parmi la troupe bienliéurcuse des prédestinés. Il s'agit dono présentement de voir comment ce sujet doit être touché, quels écueiis il y faut éviter, et selon quels principes il y faut raisonner, ^ afin de le rendre utile et profitable.

Je Tavoue d'abord , et je m'en suis assez expliqué ailleurs, il y a certaines doctrines suivant lesquelles on ne peut prêcher le petit nombre des élus sans ruiner Tespérance chrétienne, et sans mettre ses auditeurs au désespoir. Par exemple, d^re qu'il y aura peu d'élus, parceque Dieu ne veut pas le salut de tous les ïiomm^ ; parceque Jésus- Christ, Fils de Dieu, n'a pas répandu son sang ni offert sa mort pour le salut de tous les hommes; parcequ'il ne donne pas sa grâce, ni ne fournit pas les moyens de salut à tous les hommes ; parceqii'il réserve à quelques-uns ses bénédictions, qu^il épanche sur eux avec profusion toutes ses richesses et toutes ses miséricordes, tandis qu'il laisse tomber sur les autres toute la malédiction attachée à ce- péché d'origine qu'ils ont apporté en naissant : je le sais, encore une fois, et j'en conviens, débiter dans une chaire chrétienne de pareilles propositions, et s'appuyer sur de semblables preuves fk)ur conclure précisément de là que très peu entreront dans l'héritage céleste et parviendront à la vie étemelle , c'est scandaliser tout un auditoire, et ralentir toute sa ferveur, en renversant toutes ses prétentions au* royaume de Dieu. Chacun dira ce que les apôtres dirent at\ Sauveur du monde, et le dira avec bien plus de sujet qu'eux : Si cela est de la $orte, qui est-ce qui pourra être sauvé { Matth. XIX ). Aussi l'Eglise a-t-elle foudroyé de si pernicieuses erreurs, et a-t-elle cru devoir prévenir par ses anathèmes de si funestes conséquences.

Pour ne pas donner dans ces extrémités , et pour prendre le point juste où l'on doit s'en tenir, si j'entreprenais de faire van discours sur le petit nombre des élus , voici , ce me semble , quel en devrait être le fond. Je poserais avant toutes choses les principes suivants :

1. Que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus. Droit fondé sur la bonté et sur la miséricorde de Dieu , qui nous aime tous comme son ouvrage.

5Sie OPUSCULES.

et d(mt la providence prend soin de tous les êtres que sa puissance a créés ; droit fondé sur les promesses de Dieu , qui nous regardent tous, surtout comme chrétiens : car c'est ènous, aussi bien qu'aux Mêles de Corinibe, que saint Paul disait : Ayani donc , mes très ehers frères f de leiies pTùmesses de lu part du Seigneur^ purifions^nous de toute souillure , et achevons de nous sanctifier dans la crainte de Dieu ( Cor. VU ). Droit fondé sur les mérites infinis de Jésus-Christ, auxquels nous participons tous, et en vertu desquels nous pouvons et nous devons tous le reconnaître comme notre Sauveur ; droit fondé sur la grâce de notre adoption, puisque nous tous qui avons été baptisés en Jésus- Christ , nùus avons acquis un pouvoir spécial de devenir enfants de Dieu (Joan. III). Or, tous, les eniaatsont droit à rhéritage du père, et par conséquent, en qualité d'enianis de Dieu , nous avons tous droit à Théritage de Dieu.

2. Que non seulement nous sommes tous en droit , mai» dans une obligation indispensable d'espérer que nous serons du nombre des élus. Comment cela? c'est que Dieia nous commande à tous d'espérer en lui , de même qu'il nous commande à tous de croire en lui et de l'aimer. L'es* pérauce en Dieu est donc pour nous d'une obligation aussi étroite que la foi et que l'amoup de Dieu. Or, être obligé d'espérer en Dieu, c'est être obligé d'espérer le royaume <le Dieu , la possession éternelle de Dieu , la gloire et le bonheur des élus de Dieu ; de sorte qu'il ne nous est jamais permis , tant que nous vivons sur la terre « de nous entretenir vobntairement dans la pensée el la créance formelle que nous serons du nombre des réprouvés : pourquoi? parceque dès lors nous ne. pourrions plus pratiquer la vei^tu d'espérance , ni en accomplir le commandement.

5. Qu'il n'y a point même de pécheur qui ne doive conserver cette espérance ; qui ne commette^n nouveau péché quand il vient à perdre ^cette espérance; qui ne se rende

coupable du péché le plus énorme , ou jAvtàt qui ne mette le comble à tous ses péchés, quand il renonce tout à fait à cette espérance , et qu^il^ Tabandomie. Car, comme je Tai ^déjà fiiit remarquer, en peut être actuellement pécheur, et être un jodr au nombre des élus : témoin saint Pierre , té^ moin saint Paul , témoin Madeleine. Ce n'est pas , à Dieu ne plaise , en demeurant toujours pécheur, mais en se convertissant. Or, il n'y a point de pécheur dont Dieu ne veuille la conversion : Cen'êêl poini la mort des pécheurs que je demande; maêê je veux qu'ils se converlisseni et qu^Us eivèni (EziOH. XXXill) . Il n'y a point de pécheur que Jésuschrist ne soit venu diercher et racheter : Lorsque nous étione encore péehêurs et ennemis de ËHeu, nous avons été réconeiUés par son Fils (Rom. Y). Il n'y a point de pé- <^eur qui ne doive réparer ses péchés par une vie pénitente : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous (Luc. XfH). Donc, tout cela étant essentiellement lié avec l'espérance en Dieu , il n'y a point de pécheur qui ne la doive toujours garder dan^ son cœur, quel<(ue pécheur qu'il soit du reste, et en quelque abtme qu'il se trouve plongé.

Ces principes supposés comme autant de maximes incontestables , j'examinerais ensuite , non point s'il y aura peu d'élus , puisque Jésus-Christ nous l'a lui-même marqué expressément dtems son Evangile, mais pourquoi il y en aura peu ; et il ne me serait pas difficile d'en donner la raison , savoir, quMI y en a peu et fort peu qui marchent dans la voie du salut, et qui veuillent y marcher. Je ne dis pas quMI y en a peu qui puissent y marcher ; car (me autre vérité fondamentale que j'établirais, c'est que nous le pouvons tous avec la grâce divine, qui ne nous eçt point pour .cela refusée; que tous, dis-je, nous pouvons, chacun dans notre état, accomplir ce qui nous est prescrit de la part de 'Dieu pour mériter la couronne ot pour assurer notre salut.

Sur quoi je reprendrais et je condurais que si le nombre des élus sera petit, même dans le christianisniet c^est par la faute et la négligence du grand nombre des chrétiens ; que c'est par leur conduite toute mondaine, toute pwtenne, toute contraire à la loi qu'ils ont embrassée , et à la religion qu'ils professent.

De là, prenant TEvangile et entrant dans Je détail, je dirais : A qui est-ce que le salut est promis? à ceux qui se font violence : Depuis le temp$ de- Jean~Baptiste ju$qit€$ à préêenlt ie royawne de» deux $e prend par force y H ceux qui y empMeni ia forée le raviêeent (Màtth. XI) ; à ceux qui se renoncent eux-mêmes, qui portent leur croix» qui la portent chaque jour et qui consentent à la porter : Si quelqu'un veul venir après moi , qu^il retumee ,à «otméme , qu^il prenne sa croix, qu^il la porte tous lesjourSy ei qu^il me suive ( Matth. XYl) ; à ceux qui observent les commandements, surtout les deux commandements les plus essentiels, qui sont l'amour de Dieu et la charité du prochain : Vous aimerex le Seigneur voire Dieu de loui votre cemrf et votre prochain comme vous-même; faites cda, et vous vivrex (Luc. X) ; à ceux qui travaillent pour Dieu, qui agissent selon Dieu , qui pratiquent les bonnes ceuvres, et font en toutes choses la volonté de Dieu : Ceux qui me disent , Seigneur ^ Seiqneurf n'entreront pas tous dans le royaume des deux ; mais celui qui fera la voUmlé de mon Père céleste , cetup^à entrera dans le royaume des deux (Matth. Vil) ; à ceux qui mortifient leurs passions, qui sur* montent les tentations , qui s'éloignent des voies du m(Mide et de ses scandales, qui se préservent du -péché, qui se maintiennent dans Tordre, dans la règle, dans l'innocence, ou qui se relèvent au moins par la pénitence, et y persévèrent jusqu'à la mort. Voilà le caractère des élus; mais sans cela ce serait immanquablement des réprouvés. Or, y en a*t-ii beaucoup, panni les chrétiens même, à qui ces

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caractères contfemient? Là-dessns je raiiTerraia à Fexpé-* rienoe : c'est la preuve la phis sensH>le et la plus convaiiH* cante. Sans juger mal de personne en particulier, ni damner personne, il suffis de jeter les yeux autour de nous, et de parcourir toutes les conditions du monde , pour voir combien il y en a peu qui fassent quelque chose pour gagner le del ; peu qui sachent profiter des croix de la vie, et qui les reçoivent avec soumission; peu qui donnent à Dieu ce qui lui est dû, qui Taiment véritablement, qui le servent fidè» lement , qui cherchent à lui plaire^ en accomplissant sea saintes volontés; peu qui s'acquittent envers le prochain des devoirs de ta charité , qui en aient dans le cœur les sentiments, et qui dans la pratique en exercent les œuvres ; peu qui veillent sur eux-mêmes, qui fuient lès occasions ^ngereuses, qui combattent leurs passions, -qui résistent à la tentation de Tintérèt, à la tentation deTambition, h la tentation du plaisir, à la tentation de la vengeance, à la lentatîcm de Fenvie , à toutes les autres, et qui ne tombent; en y succombant, dans mille péchés; peu qui reviennent de leurs égarements, qui se dégagent de leurs habitudes vicieuses, qui fessent, après leurs désordres passés, une pénitence solide, efficace, durable. Et quel est aussi le langage ordinaire sur la cmruption des mœurs ? ce ne sont point seulement les gens de bien , mais les plus libertins., qui en parlent hautement. N'entend-on pas dire sans cesse que tout est renversé dans le monde , que le dérèglement y est général; qu'il n'y a ni âge, ni sexe, ni état, qui en soit exempt; qu'on ne trouve presque nulle part ni religion , ni crainte de Dieu, ni probité, ni droiture, ni bonne foi, ni justice, ni charité, ni honnêteté , ni pudeur; qi|e ce n'est partout, ou presque partout, que libertinage, que dissehition, que mensonge, que tromperies, qu'envie de s'agran^ dir et de dominer, qu'avarice, qu'usure, que concussions , que médisances , qu'un monstrueux assemblage de toutes

S60 aPl^CULBS.

les iniquitéfi ? V«Uà 'Oemneiit on nous f^eprésente le monde, voiià quelle peiature on en fait, etciMniBeitt on s'en eitplique. Or, parler de la sortes n'esNse pas rendre «n témoigea§e évident du petit nombre des élus?

£t si Ton se retraocbait à me dire que c'est la mort, «près tout, qui décide du sort étemel des hommes; que ce n'^et Mil du commencement, ni même du coure de la vie que dépend absoiument le salut, mais de la fin ; et que tout consiste à. mourir dans des dispositions chrétiennes ; il est vmî, répondrais-je; mais on ne peut guère espérer de mourir dans ces dispositions chrétiennes qu'après y avoir vécu ; et puisqu'il y en a tràs peu qui y vivent, je conolurais qu'il y en a très peu qui y meurent. Car il me serait aisé de dé-» traire la fausse opinion des monckûns, .qui se persuadent que pour bien fmir et peur mourir chrétiennement , il n'e^ question que de recevoir dans l'extrémité de la maladie les derniers sacrements de. l'Eglise, et de donner certains signes de repentir. Ah! qu'il y a lànlessus d'illuûons! A peine oserais-je déclarer tout ce que j'en pense.

Non, certes, il ne s'agit point seidement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutains^ mais il faut les recevoir saintement , c'est-ànlire ^'il* fimt les recevoir avec une véritable conversion de eoMir, et voilà le point de la diffic^iké. Je n'entreprendrais pus d'appr»^ fondir ce terrible mystère, et j'en laisseiw à Dieu le jugement. Mais, du reste, n'ignorant pas à quoi se péduisent ia plupart de ces conversions de la mcNrt, de ces oonversiens précipitées, de ces conversions commencées^ exéoutées, consommées dans Fespace de quelques moments eà Ton ne connaît plus guère 43e que l'on lait ; de ces eonversioHs, qui seraient autant de mirades , si c'étaient de bonnes et -de vraies conversions; et sadiant^cenbien il y entie-sonvent de politique, de^ sagesse mondaine, de cérémonie, de rea« peethumain, de complaisanee pour.des amis ou 4» pn»

OPUSGIJLfiS. M»

«ttils, decriHiilt servite et toute naftiKdle, de deim*<dirifr* lianisiiie* je m'en tiendrais au sentkBetttde saint Àagnstin^ ou plutôt à celui de tous les Pères, et je dirais en ^énd qu'a est bien à cwiindre que la péniienee d^un mamratU , qt»i n'est pénitent qu'à la mert , ne mewre at»ee lui , et que €e ne eoil une pénitence réprouvée, A œ nombre presque infini de iaux pénitents à la mort, j'ajouterais eneore le nonir bre trèa*-considérable de tant d'autres que la mort surprend, qu'elle ^lève tout d'un coup, qui'meiirent sans sacrements^ sans secours, sans connaissance, sans aucune vue ni aucon eentiment de Dieu. Et de tout ceta, je viendrais, sans hésir* ter , après le Smveur du monde , à cette affreuse oonsé* quence : Meaucm^ d'appdés etpeu d'éku (Matvb. XXII)« Cette importante matière, trakée de la sorte, ne doit pro<dttire aucun mauvaiseffet, et en peut preduife >de tiès bons; fille ne doit désespérer personne, puisqu'il n'y a personne qui ne poisse être du petit nombre des élus. Je dis pins, et quand il y en aurait quelques-uns que ce sujet désespérât, qui sont-ils? ceux qui ne veulent pas bien iear salut, ceuk qui ne sont pas déterminés , comme il le faut être, à tout (^atreprondre et à tout faire pour leur salut; eenx qoipré^ ^end^t concilier ensemble et aoeorder une vie moûe , sen» mette, commode, et le salut; une vie sans esuvres, isans gêne, sans pénilenee, et le salut ; l'amour «du msnde , et le salut; les passions, les indiiiations nattaseUes, et k salut^ iceux qui dierdient à ékcgir, autant qu'ils peuivent, le cbefliin du saint» et qui ne sauraient souffrir qu'on le leur propose aussi étroit qu'il l'est, paroequ'its ae saoraient se ré«- «Budre à tenir ime route si difficile. Geux«*là, j'en oonvienss à i'exemple de ce jeune bomme qui vint oaiisulter4erFilB de iHeu, s'en retourneront tout tristes «t tout abattus; mais cette trisfeesse , cet abattement, ils ae poumont l'attnbuer qu'à eux-mêmes, qu'à leur liiblesse volontaire ^ qu'à leur lâcbeté : et, tout bien examiné, il vaadraitamfiQx, si fe l'oas

dire, k» dëfiespérer amsi pour quelque temps, que de les laisser dans leur aveuglement et leurs foosses préventÎMis sur l'affaire la plus essentielle, qui est le salut.

Quoi qu'il en soit, tout auditeur sage et chrétien proli* tera de cette pensée du petit nombre des élus, et, saisi d'une juste frayeur , il apprendra : i* k redoubler sa ingilanoe et à se pi^unir plus que jamais contre tous les dui* gers où peut Fexposer le commerce de la vie; S^ à ne pas demeurer un seul jour dans Tétat de péché mortel, s'il kii arrive quelquefois d'y tomber, mais à courir incessamment au remède et à se rélever par un prompt retour ; 3? à se séparer de la multitude, et par conséquent du monde, à s'en séparer, dis-je, «non d'effet, car tous ne le peuvent pas, au moins d'esprit, de cœur, de maximes, de sentiments^ de pratiques ; é* à suivre le petit nombre des chrétiens vrai* ment chrétiens , c'est-à-dire des chrétiens réglés dans toute leur conduite, fidèles à tous leurs devoirs, assidus au ser-* vice de Dieu , charitables envers le prochain , soigneux de se perfectionna et de s'avancer par un continuel exercice des vertus, dégagés de tout intérêt humain , de toute am-^ bition, de tout attachement profane, de tout ressentira^it , de toute fraude, de toute injustice, de tout ce qui peut blesser la consdenee et la corrompre; 5* à prendre résolument et généreusement la voie étroite, puisque c'est l'unique voie que Jésus-Christ est venu nous enseigner ; à s'efforcer, selon la parole dlu même Sauveur, et à se roidir contre tous les obstacles, soie du dedans, soit du dehors, contre le penchant de la naturOyCentre l'empira des sens, contre le torrent de la coutume, contre l'attrait des compagnies, contre les impressions de l'exemple , contre les discours et les jugements du publie, n'ayant en vue que de se sauver, ne voulant que cela, ne cherchant que cela , n'étant en peine que de cela; 6<* enfin, à réclamer sans cesse la grâce du ciel, à recommander sans cesse son ame à Dieu, età lui faire

chaque jour VexceUente pnère de Salomon : Dieu de mi* êéricorde , Seignewr, donnex-^nm la vraie eagesse , qui est la science du salut ^ et ne me rejetez jamais du fwmbre de vo» enfants (Sàp. IX), qui sont vos élus. Oui, mon Dieu, souvenez-vous de mon ame, souvenez*vous du sang qu'elle a coûté. EUe vous doit être précieuse par là. Sauvez-la, Sei* gneur, ne la perdez pas, ou ne permutez pas que je la perde moi-même; car si jamais elle était perdue , o'est de moi-même que viendrut sa perte. Je la mets, knon Dieu, sons votre protecUon toute puissante , mais en même temps je veux, à quelque prix que ce soit, la conserver : je redoublerai pour cela tous mes efforts, je n'y épargnerai rien. Telle est ma résolution. Seigneur; et puisque c'est vous qui me l'inspirez, c'est par vous que je riHXM)n^lirai. .

Heureux le prédicateur qui renvoie ses auditeurs en de si saintes dispositions! Son travail est bien employé, et tout sujet qui feit naître de pareils sentiments ne peut être que très solide et très utile.

àCGOHD DB hk lUlSON BT DB LÀ FOI.

1. Un homme du monde qui fait profession de christianisme , et à qui l'on demande compte de sa foi , dit : Je ne raisonne point, mais je veux croire. Ce langage bien en* tendu peut être bon; mais>dans un sens assez ordinaire il marque peu de foi, et même une secrète disposition à l'in^ crédulité; car qu'est-ce à dire, je ne raisonne point? Si ce prétendu chrétien savait bien là-dessus démêler les véritables sentiments de son cœur, ou s*il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signifie : Je ne raisonne point parceque, à je raisonnais, je ne croirais

rien ; je ne raisonne peint , parceque, si je ndsonnab , ma raison ne trouverait rien qui la détermtnAt à croire ; je ne raisonne point, paroeqoe, si je raisotmais, ma raison même m'opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument de croire. Or, penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi; car la foi , je dis ta fol ciiréttenne, n'est point un pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une sou^ mission raisonnable ; et si cette soumission, si cet acquiesce» ment n'était pas raisonni^e, ce ne serait plus une Torlii. Mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnable, si la raison n'y a point de part?^

Il faut donc raisonner, mais jusqu'à certain point et noii au-delà. Il faut examiner, mais sans passer les bornes que l'apôtre marquait aux premiers fidèles quand il leur disait : Mes Frères , en veriu de la graee qui m'a été donnée , je vous avertis tous sans eœeeption, de ne porter point trop loin vos recherches dans les matières de la foi ; mais d'user sur cela d'une grande retenue , et de n'y toucher que très sobrement (Rom. XIII). Quelles preuves, quels motifs me rendent la religion que je professe, et conséquemment tous les mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables? Voilà ce que je tlois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer ; voilà où je dois iaire usage de ma raison, et sur quoi il ne m'est pas permis de dire : Je ne raisonne point. Car, sans cet examen et cette discussion exacte , je ne puis avoir qu'une foi incertaine et chancelante, qu'une foi vague, .sans principes et sans eon- 43i8tanCe. Aussi est-Kse pourquoi le prince des apôtres , saint Fierre, noiw ordionne de nous tenir toujours prêts à saiis~ faire ceux q^ nous émnanéeroml raison de ee que nous «royoïtf et de ce que nous espérons (1 PBim. 111). 11 veut

^ IbstiomeàHs ebseçuéum tmtrum (mon. XII).

que nous^ soyons toujours làMlessus en état de répondre^ de justifier le sage parti que nous suivons , de faire voir qu'il n'en est point de mieux établi, et- de produire tes titres légitimes qui nous y autorisent et nous y attachent in- ^iolableroent.

Mais quel est le fond de ces grands mystères que la reK* gion me révèle, et qui nous sont annoncés dans TEvangile? en quoi .consistent-ite? eiM»ment s'accomplissent-ils? Cest là que la raison doit s'arrêter , qu'elle doit réprimer sa curiosité naturelle , et qu'il ne m'est plus seulement permis , mais expressément enjoint de dire : Je ne raisonne point, je crois. En effet , il me suffit de savoir que je dois croire tout cela, que je crois prudemment tout cda, que je serais déraisonnable et criminel de ne pas croire tout cela, m'étant enseigné par une religion dont les plus forts raisonnements ^ les arguments les plus «ensibles me font connaUre l'incontestable vérité. C'est là, dis-je, tout ce qu'il me faut; et si je vo^ilais aller plus avant, si, par une présomption semblable à celle de saint Thomas, dans le temps de son inoréditlfté, je disais comme lui : A main» que je ne vot>, je ne croirai point (Joan . XX) , dès lors je perdrais la foi , je Tanéantirais , et j'en détniirais tout le mérite. Je l'anéantirais , pourquoi? parcequ'il est essentiel à la foi de ne pas voir, et de croire ce qu'on ne voit pas. J'en détruirais tmit le mérite , pourquoi? paix^qu'il n'y a point de mérite à croire ce qu'on a sous les yeux , ce qui nous est présent et qui nous frappe les sens, ce qu'on voit clairement et distinctement : on n'est point libre sur cela , on n'est point maître de sa créance pour la donner ou pour la refuser; on est persuadé malgré soi ; on est convaincu , sans qu'il en coûte ni effort, ni sacrifice. Et c'e^ en ce sens que le Sau<veur des hommes a dit^ Heureux ceux qui n'oni potnf vu^ et qui ont cm (Joan. XX) !

Tel est donc l'accord que nous devons faire de la raison

«xempie, die me représeste ce vaste univers et cette multitude innombrable d'ôtres visiUes qui le composent. EUe m'en fait admirer la diversité, la beauté, Fimmense éten-* due, Farrangement, Tordre, la liaison, la dépendance mu* tuelle, Tutiitté, la durée depuis tant de siècles et leur per« péttiité. Elle me fait contempler les cieux qui roulent sur nos tètes, et dont les mouvejnents si rapides sont toujours si réglés ; ces astres qui nous éclairent, ce nombre prodi^ gieux d'étoiles qui briUent dans le firmament, cette variété de saisons qui, par des révolutions si constantes et si ïdgt^ veilleuses, se succèdent tour à tour et partagent le cours des tempsv £Ue me fait parcourir de la pensée, plutôt que de la vue, ces longs< espaces de terres et de mers, qui sont comme te monde inférieur auniessous du monde céleste. Que de nchesses j'y aperçois! que de productions ^différentes, et de toutes tes espèces ! quelte fécondité 1 quelle aboiH dance ! Y manqu&-t»il rien de tout ce qui peut servir, non seutement à Fentretien nécessaire ou commode, mais à la sptendetir et à l'éclat, mais à la somptuosité et à k magni^ ficence, mais aux douceurs et aux délices de la vie? Sans égard à bien d'autres preuves que je passe, et sur lesquelles ma raison pourrait insister, en voilà d'abord autant qu'il fout pour m'attacher à la foi d'un Dteu toujours existant et toujours vivant, l'Etre souverain^ le principe de toutes choses, et l'auteur de tant de merveilles. Car discourant en moi-même, et jugeant selon les règtes d'une droite raison et selon te sens ordinaire et le plus universel, j'observe d'un premier coup d'œii qu'un ouvrage- si bten entendu, si bien assorti dans toutes ses parties, et d'une strueture au* dessus de tout l'artiiice humain, ne peut être le pur efiet du hasard. Que ce firmament, ces cieux, ces astres, cette terre, ces mers, que tout cela et tout ce que nous voyons ne s'est point fait de soi*-mème, ne s'est point arrangé de soÎHiRême, ne se remue point de soi-même, n^ subsiste

point par sonmètiie, sans qu'aucune intelligence supérieure y préside, ni jamais y ait présidé. Le sentiment qui me vient donc là-dessus et qui me touche, pour peu que j'y fasse d'attention, est de reconnaître une première cause et un premier moteur, un ouvrier par excellence, une puissance suprême, de qui tout est émané et qui ordonne tout, qui dispose tout, qui donne à tout Timpression, qui anime et soutient tout. Or cet excellent ouvrier, cette puissance primitive, essentielle, indépendante, toujours subsistante, c'est ce que nous appelons Dieu, et ce que nous devons honorer comme Dieu.

Je dis honorer comme Dieu ; et de degré en degré, la même raison qui me guide me porte plus avant, et me fait pa^er de la connaissance de Dieu à la connaissance du culte que je lui dois rendre, et qu'il a droit d'exiger de moi. Culte religieux : et qu'y a-t-il de plus raisonnable, soit dans le Créateur, que d'attendre de ses créatures les justes hommages qui lui appartiennent, et de les leur demander; soit dans les créatures, que de glorifier, selon qu'elles en sont capables, le Créateur de qui elles ont reçu l'être; que d'ajouter foi à ses oracles , de se conformer à ses volontés, de pratiquer sa loi, de lui offrir leur encens, et de se dévouer pleinement à son service? En cela consiste la religion : mais purceque dans la multiplicité des religions qui, par l'égarement des esprits, se sont introduites parmi les hommes , il y en a nécessairement de fausses , et que Dieu réprouve , puisqu'elles se contredisent les unes les autres, il est question d'en chercher une véritable, et d'examiner de plus si celle-là n)ême n'est pas l'unique véritable. Or, entre celles qui régnent actuellement dans le monde, je trouve la. religion chrétienne ; et à la lueur de ma seule raison , j'y découvre des caractères de vérité si marqués , qu'ils doivent convaincre tout espht sensé, solide, docile, qui ne s'obstine point

à imagi ner des difficultés, ni à faire naître de vaines disputes.

Quand il n'y aurait point d'autre témoignage que celui des miracles de Jésus-Christ, ce serait une preuve plus que suffisante. Ce nouveau législateur paraît sur la terre ; il y prêche son Evangile, qui est la loi chrétienne; et, pour autoriser sa prédication, il se dit envoyé de Dieu. Il est évident que si c'est Dieu qui l'envoie, et que ce soit au nom de Dieu qu'il parle, tout ce qu'il enseigne est vrai,* et que nous sommes obligés de souscrire à sa doctrine. Car il faudrait ne pas avoir la plus légère notion de Dieu , pour se persuader qu'il pût attester le mensonge et le confirmer. Ce qui reste donc à Jésus-Christ, c'est de prouver sa mission; mais comment l'entreprend-il? par les miracles 1(]u'il opère. Les choses que je faisy dit-il , rendent témoignage de moi ; si vous ne m'en croyez pas sur ma parole, croyez-en mes omvr-es (Joàn. X). £t il est encore certain que ces œuvres miraculeuses étant au-dessus des forces de la nature, et ne pouvant procéder que de la vertu d'en haut, si Jésus-Christ a fait réellement des miracles, surtout certains miracles, et qu'il les ait Êiits pour affirmer qu'il est le Messie, on ne peut plus lui contester cette qualité, ni douter qu'il ne soit venu de la part de Dieu. Autrement Dieu serait Fauteur de l'imposture, en lui communiquant un pouvoir dont il se serait prévalu pour tromper les peuples et abuser de leur crédulité.

Or, que Jésus-Christ ait fait des miracles, et des miracles du premier ordre, et des miracles en très grand nombre, et des miracles des plus éclatants, et des miracles dont la fin principale était de se faire connaître comme l'envoyé de Dieu ; qu'il ait chassé des corps les démons et délivré les possédés; qu'il ait exercé sur les éléments un empire absolu, et qu'ils aient obéi à sa voix : qu'il ait commandé à la mer, apdsé les flots, ealmé les tempêtes; qu'il ait guéri

toules sortes de maladies, rendu la vue aux aveugles, Fouie aux sourds, Tusage de la langue aux muets , le sentiment et le mouvement aux paralytiques , la vie aux morts ; enfin que , par le prodige le plus singulier et le plus inouï, il se soit ressuscité lui-même après avoir été mis à mort et enfermé dans le tombeau, c^est de quoi une raison éclairée et dégagée de tout préjugé ne peut refuser de convenir. Il nV a qu'à considérer mûrement et par ordre toutes les circonstances dont ces faits se trouvent revêtus, leur variété, leur éclat, le temps, les occasions, les lieux , les campagnes, les places publiques où ils se sont passés ; la multitude de gens qui en ont été spectateurs, ou qui, sur le récit qu'ils en entendaient, comme de miracles avérés et tout récents, embrassaient la foi et formaient ces troupes de chrétiens si célèbres par leur zèle et leur sainteté ; les qualités irréprochables des témoins qui les ont vus, qui les ont rapportés, qui les ont publiés jusqu'aux extrémités de la terre , qui les ont transmis à la postérité dans leurs évangiles, qui les ont soutenus sans se démentir jamais, et ont défendu la vérité aux dépens de leur fortune, de leur repos, de leur vie : il n'y a, dis-je , qu'à faire une discussion exacte de chacun de ces points, et d'autres que je n'ajoute pas ; il n'y a qu'à les bien peser; et on avouera que , de tous les faits historiques , nuls ne sont plus solidement appuyés , ni phis à couvert de la censure. Mais, encore une fois, cette perquisition, à qui doit-elle appartenir, et du ressort de qui est-elle, si ce n'est du ressort de la raison? C'est à la raison d'éclaircir S^abord tout cela, de le vérifier, et d'en tirer des preuves aâthentiques en faveur de la religion.

m. Cependant, après m'être convaincu par là, et par cent autres motifs, que je dois m^n tenir à la loi de Jésus- Christ; après m'être, pour ainsi dire, démontré à moi-même, par la voie du raisonnement, que c'est une loi divine, une loi que l'esprit de vérité, qui est l'esprit de Dieu, a dictée ;

57i OPUSCULES.

après avoir conclu en général et par une conséqfKnce nécessaire, que cette loi ne peut donc me tromper, et que je ne puis m^égar'er en la suivant ; que tout ce que cette loi m*enseigne est donc tel en effet qu'elle me renseigne , et que tout ce qu'elle me propose de dogmes à croire sont autant d*articles de foi auxquels je suis indispensablement obligé d'adhérer ; que de vaciller là-dessus et de demeurer un moment dans une suspension volontaire, ce serait donc un crime et une infidélité digne de la damnation ëternelie ; enfin , après avoir bien compris le grand oracle du prince des apôtres, que cette loi ayant été donnée aux hommes pour être la seule règle et de notre créance et de nos mœurs, il n'est point sous le ciel d'autre nom en ve¥tu duqtsei nous puissions être sauvés, que le nom de Jésui^hrist (AcT. IV); du reste, si ma raison veut aller plus loin , et qu^elle pré* tende percer Tabime des impénétrables mystères que la religion nous a révélés , mais dont elle nous a caché le fond , c*est \h que la foi prend le dessus, qu'elle s'élève, qu^elle défend ses droits, qu'elle me met un voile sur les yeux, et me condamne à ne plus marcher que dans les ténèbres.

La raison a beau se récrier, cette raison également curieuse et présomptueuse ; elle a beau demander : fiftiis qu'est-ce que le mystère d'un Dieu en trois personnes , et de trois personnes dans un seul Dieu? mais qu'est-ee que le mystère d'un Dieu fait homme sans cesser d'être Dieu; mortel et immortel tout ensemble, passible et impassible, réunissant dans une même personne toute la gloire de la divinité et toutes les misères de notre humanité? mais qu'estce que le mystère d'un Dieu-Homme, réellement présent ' sous les espèces du pain et du vin dans le sacrement de nos autels? qu'est-ce que tont le reste? Là-dessus la foi lui dit ce que Dieu dit à la mer : Tu viendras jusque-^à, mais if est là même que tu Carrcteras : c'est là que tu briuroÈ tesf flots ei que tu éJbaissmas les ^flures de- ton orçueU (Jos.

OTUSCULES. S75

XXXViil). Arrêt absolu, contre lequel une raison chré* tienne n- a rien à opposer ni à répliquer. Elle y trouve même des avantages iafin^ : car c'est ainsi que rfaomme, en faisant à Dieu le saorifice de sotn> corps par la pénitence, le sacrifice de son cœinr par Tamour , lui faiif encore le sacrifice de son esprit par la foi. En saeriflant à Dieu son corps par la pénitence, il honore Dieu: c>omme souverainement équitable;, en sacrifiant à Dieu son cœur par raDM)ur, il lionore Dieu oomme souverainement aimabie ; et en sacrifiant à Dieu son esprit par la foi,* il lionore Dieu comme souverainement infeiUible et véritable.

Âvantai^s par rapport à Dieu ; mais de plus, à prendre la chose par nqiport à Thomme et à sa tranquillité, il ne lui doit pas être moins avantageux d'avoir une règle qui seule arrête les vicissitudes perpétuelles de sa raison, lorsqu'elle est aba&donnée à ellennême. Or, cette règle, c'est la foi. ^ effet, sans une foi soumise, toutes les lumières de ma raison, au lieu de me rassurer dans le choix d'un parti et de me mettre l'esprit en repos, ne servirent au contraire qu'à me jeter diaipie jeurdans de nouveaux embarras, et à me causer de nouvelles agflalions« Car on sait combien la. raison humaine, dès qu'on lui donne l'essor, est variable dans ses vues , et cooèien elle est féconde en idées tou<jours Bouvdles que l'iiRSgiBation lui suggère. De sorte qu'aujourd'hni nous pensons d'une façon et demain d'une autre ; qu'aujourd'hui un sentiment nous plaît, et que demain nous le réjetons ; qu'aujourd'hui une difficulté nous fait de la peine, et qu'elle n'est pas plutôt résolue qu'unautre doute vient bientôt après nous troubler : ce qui est surtout vrai en matière de religion, et ce qui est encore plus commun aux esprits vifs et pénétrants ^ aux prétendus sages et aux savants du siècle, qu'à des esprits simples et bornés. D'où il. arrive que nous demeurons dans une perples^ité où Ton se* prête à tout ce qui se présente ». et l'on

ne tient à rien. Saint Augustin noas le témoigne assez en pariant de lui-même. Il cherchait la Térité, il en faisait son étude, il y employait toute sa philosdphie : mais après bien des recherches , et après être tombé dans les erreurs les plus grossières , il était toujours flottant et incertain, et ne trouvait rien où il crût pouvoir se reposer : pourquoi? parcequ'il ne prenait point d'autre guide que sa raison, et qu*elle ne lui suffisait pas pour tenir son esprit en arrêt, et pour le guérir de ses inquiétudes. De là tant de changements , tant de mouvements inutiles, tant de systèmes différents dont il se laissa préoccuper, et dont il ne revint que lorsqu'il pensa sérieusement à se convertir et 'à embrasser la foi. En quels termes s'explique-t-il làniessus dans ses Confessions, et déplore-t-il Taveuglement où il avait vécu pendant plusieurs années ! Quelles actions de grâces rend* il à Dieu, d'avoir rompu le charme d'une science profane qui lui fascinait les yeux, et de l'avoir réduit à la sainte ignorance d'une foi souple et docile !

Car si la raison se soumet à la foi ; si , dans une parfaite intelligence, elles se donnent mutuellement le secours qu'elles doivent recevoir l'une de l'autre, voilà le moyen prompt et immanquable de pacifier mon ame, et de me pré» munir contre toutes les attaques dont je puis être assailli au sujet d€i la religion. Dé quelque doute que je sois com* battu malgré moi, soit paria malice de Vesptii tentateur, soit par les discours d'une troupe de libertins , soit par lesrévoltes involontaires de ma raison et de son indocilité na* turelle, je n'ai point de réplique plus courte ni plus décisive à faire , que celle de Jésus-Christ même au démon qui le vint tenter dans le désert : Il est écrit. Oui, il est écrit qu'il y a un premier Etre, et quUl n'y en a qu'un, étemel, invisible, tout puissant, par qui le monde a été créé, et par qui il est conservé et gouverné. Il est écrit que, dans cet être adorable et cette suprême divinité , il y a tout à la fois et

sans confusion une unité de substance et une trinitë de personnes. Il est écrit que de cette trinité de personnes. Père, Fils et Saint-Esprit , le Fils , égal à son Père et envoyé de son Père, est venu sur la terre pour la rédemption des hommes ; que, tout Dieu qu'il est et qu'il n'a jamais cessé d'être, il s'est fait homme lui-même , il a vécu parmi nous , il est mort sur ùneeioix, il est ressuscité et monté au ciel. Il est écrit quece Qouveau législateur et ce sauveut, voulant demeurer avec nous jusqu'à la consommation des siècles, nous a laissé sa chair sacrée et son précieux sang sous les apparences du pain et du vin ; que nous offrons l'un et l'autre en sacrifice, et que l'un et l'autre, pour le soutien de nos âmes, nous sert, comme sacrement, de nourriture et de breuvage. 11 est écrit qu'il y aura un jugement où nous serons tous appelés, et que, dès maintenant, il y a une béatitude céleste , où les bons seront à jamais récompensés , et un enCer, où les pécheurs seront condamnés à un tourment sanil mesure et sans fm : ainsi des autres articles qui me sont proposés comme des points de créance. Or, du moment que tout oda est écrit, c'est-à-dire que tout cela m'est révélé de Dieu ou de la part de Dieu , et que cette révélation m'est tellement notifiée par des motifs de crédibilité, qu'il serait contre le bon sens de n'en vouloir pas convenir, je ne demande rien de plus. Je rends à la foi , par mon obéissance, l'hommage qui lui est dû ; je lui laisse prendre l'amendant et exercer son empire. Dès qu'elle parle, je l'écoute, je me tais, je crois, parceque je me sens assuré de tout ce qu'elle me dit. Autant qu'il me vient à l'esprit de questions, d'objections, de raisonnements où je me perds et que je ne puis démêler, autant de fois j'ai recours au sentiment de l'apôtre, et je me contente avec lui de m'écrier : O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles^ et que ses voies sont QiUrdesêus de ce qu^on en peut découvrir l car qui a pé-

57G OPtSCDIiES.

nélré dnw les pensées du Seigneur et qut est enêri dans son conseil {Rom. XI) ? Suivant ces primâpes et y deioeurant ferme, je résous dans un mot toutes les dijficultés, je dissipe tous les doutes, je me débarrasse de mille réflexions dangereuses et pernicieuses, du moins très importunes et inutiles; j'agis en paix , at n'ai d'autre soin que de vivre chrétiennement selon les maximes et sous la direetion de la foi.

Mais comment croire ce que, Ton ne comprend pas? Esprit humain, ne te feras-tu point justice? ne cç^nDaUras-tu point ta faiblesse, et pour la connaître,- ne te consulteras-tu point toi-même et ta propre raison? Car, àjie comsulter que ta propre raison, qui ne voit pas, à moins qu'on ne soit dépourvu de toute lumière, combien il est déraisoiuiable et peu soutenabie de ne vouloir pas croire une chose parcequ'elle est au-dessus de nos connaissances, et qu'on ne la peut comprendre? Hé ! combien de clïoses existent dans toute rétendue de l'univers, combien se passent sous nos yeux et nous sont certaines, sans que nous les comprenions? Parceque nous ne les comprenons pas, en sont-elles moins vraies? Parcequ'on n'a pas compris jusqu'à présent comme se fait le flux et le reflux de la mer, est- il un homme assez insensé pour douter de ce mouvement des, eaux si rjéguUer et si constant? Comprenons-nous bien les ouvrages de la nature, et combien y en a-t-ii qui échappent h nos prétendues découvertes et h toute notre pénétration? Jugeons de là si nous devons être surpris que les mystères de Dieu Client hors de notre portée, et que nous ne puissions y atteindre, et jugeons encore de lu même si c'est une juste conséquence de dire : Je ne dois point croire que cela soit, puisque je n'y conçois rien.

 Dieu ne plaise que je pense de la sorte, ni que j'ose, Seigneur, m'ingérer dans des secrets qui me sont présentement inconnus! Ce serait une présomption; et, sel^ la

menace de votre Saiilt-Esprit , en voulant contempler de trop près votre majesté, je m'exposerais à être accablé de votre gloire. Le jonr viendra, je l'espère ainsi de votre miséricorde, il viendra cet heureux jour oh j'entrerai dans votre sanctuaire étemel, où vous vous montrerez à moi dans tout votre éclat , où je vous verrai face à face. D'une foi ténébreuse, vous me ferez passer à une clarté sans nuage et toute lumineuse. Mais jusque-là, jusqu'à ce jour de la grande révélation, vous me mettez à l'épreuve, et vous voulez que je vous cherche dans la nuit et par des voies sombres. Ce n'est pas. Seigneur, que vous réprouviez les lumières de ma raison ; au contraire, vous me l'avez donnée comme un flambeau pour me guider ; mais après en avoir fait l'usage convenable, vous m'ordonnez de lui fermer les yeux , de la réprimer, de l'assujettir, et de l'accorder par cette sujétion même avec la foi, qui doit avoir toujours la supériorité sur elle et la dominer. Vous l'avez ainsi réglé. Seigneur, et pour l'honneur de votre parole , et pour mon salut. De bon cœur, j'y consens. Je crois ce qu'il votis a plu de .me faire annoncer, et je le crois précisément parceqiie vous l'avez dit : Je crois, mon Dieu; mais en même temps j'ajoute, comme ce Père de l'Evangile, Fortifiez mon peu de foi ( Marc. IX ) ; car il me semble , en certaines conjonctures, qu'elle est bien faible celte foi, pour laquelle néanmoins je dois être en disposition de répandre mon sang. Vous la soutiendrez , ou vous me soutiendrez moi-même contre les plus violents assauts , et vous ne permettrez pas qu'un fonds si nécessaire et si précieux me soit enlevé.

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