LA FOI VICTORIEUSE DU MONDE
Ne craignes points disait Jésus-^llhrist à ses apôtres;
fai vaincu U monde (Joan. XVI). Il Ta en effet vaincu : et par où? par la foi qu'il est venu nous enseigner, et par la sainte religion qu'il a établie sur la terre.. Aussi, écrivait saint Jean aux premiers fidèles, queUe eH^ met frères, cette victoire qui nous a fait triompher du monde ? c'mI notre foi (1 Joan*. III). Pour bien entendre ceci, il fiaiut, selon la belle observation de saint Augustin, distinguer dans le monde trois choses qui nous perdent: ses erreurs, ses douceurs et ses rigueurs. Les erreurs du monde nous séduisent, ses douceurs tious corrompent , et ses rigueurs ou ses persécutions nous inspirent une crainte lâche, et nous tyrannisent par un respect humain dont nous ne pouvons presque nous défendre. Or, la religion, je dis la vraie religion, qui est la religion chrétienne, nous élève au-dessus de tout cela , et nous en rend victorieux. Elle nous détrompe des erreurs du monde, elle nous dégoûte des douceurs du monde , elle nous fortiûe contre les rigueurs du monde.
I. Le monde est rempli d'erreurs, et même d'erreurs les plus sensibles et les plus grossières. Ce sont mille, fausses maximes, dont il se fait autant de vérités prétendues et autant de principes incontestables. Quelles sont, par exemple, les maximes de tant de mondains ambitieux, qui mettent la fortune à ia tète de tout, et qui, se la proposant comme leur fin, concluent qu'il y faut parvenir à quelque prix que ce puisse être? Quelles sont les maximes de tant de mondains intéressés, qui se font de leurs richesses une divinité, et qui, pensant ne valoir dans la vie qu'à proportion de ce qu'ils possèdent, regardent le soin d'amasser et de grossir leurs revenus comme une affaire capitale à laquelle toutes les autres doivent céder? Quelles, sont les maximes de tant de mondains abandonnés à leurs plaisirs, qui s'imaginent n'être sur la terre que pour se divertir et pour flatter leurs sens, et qui, livrés à des passions bon-
teuses, ne connaissent point de plus grand bonheur que de les contenter en toutes les manières , et de vivre au gré de leurs désirs? Mais surtout à quelles maximes la prudence humaine et la poliliqae nVt-elle pas donné cours? Voilà les règles de conduite que suit le monde , et où il se croit bien fondé. Qui voudrait en appeler et les contredire pas* serait pour un esprit faible, sans connaissance, et, si je rose dire, pour un imbécile qui n'est bon à rien, pour un insensé. Ce sont néanmoins des règles, ce sont des maximes où Ton ne voit, à les bien examiner, ni saine raison, ni humanité , ni charité, ni honnêteté, ni probité, ni bonne foi, ni justice, ni équité. Or, la religion nous détrompe de toutes ces erreurs: comment cela? paroeque, raisonnant sur des principes tout opposés h ceux dont le monde se laisse prévenir et aveugler, elle en tire des conséquences et des maximes toutes contraires.
Car sur quels principes sont établies tant de maximes erronées et absolument fausses, dont le monde est infatué? sur Tamour de soi-même , sur rattachement aux plaisirs» ' sur la cupidité , la sensualité , sur l'intérêt , l!ambition , la politique; sur toutes les inclinations de la nature corrompue et toutes les passions du cœur. De telles racines, il n'est pas surprenant qu'il vienne des fruits infectés et gâtés; et du mensonge, que peut-il naître autre chose que le mensonge? Mais la religion a des vues bien différentes , et appuie ses raisonnements et ses décisions sur des principes bien plus solides et plus relevés, qui sont : un attachement inviolable à Dieu et à lit loi de Dieu, l'amour du prochain et même des ennemis, le renoncement à soi-même et au monde, le désintéressement, la fidélité, la droiture de cœur^ la mortification des sens, la sanctification de son ame et le zèle de son salut. De cette opposition de principes suit une oppo* sition entière de maximes et de règles de vie. Ainsi un chrétien, c'est un homme qui juge des choses et qui ea
m OPUSCULES.
pense tout autrement que 1» monde ; et vdià la première victoire que la religion a remportée et qu'elle remporte tous les jours , en faisant revenir une infinité de mondains des opinions du monde , et leur en découvrant l'illusion et le danger. Le monde se récrie contre ces vérités, et les rejette comme de vaines imaginations ; mais un chrétien instruit de sa religion s'en tient à Toracle de saint Paul : Qu'il a plu à Dieu de muver leê Itommes par cela même qui paraii au monde égarement el folie (i Cor. I).
Je dis par cela même qui paraît égarement d'esprit, mais qui, bien loin de l'être, est plutôt la souveraine sagesse. Car, à bien examiner tous les principes et toutes les maximes de l'Ëvangile, on n'y trouvera rien que de conforme à la raisou la plus éclairée et la plus juste dans ses vues. Aussi voyons-nous que dès que le feu de la passion commence à s'amortir dans un homme, et qu'il est plus en état de discerner le bien et le mal , le vrai et le faux, parcequ'il a les yeux plus ouverts et qu'il considère les objets d'un sens plus rassis, c'est alors que ces maximes et ces principes évangéliques, contre lesquels il se récriait tant, lui sem* blent beaucoup mieux fondés qu'il ne voulait se le persuader. La foi qui se réveille dans son cœur les lui représente dans un jour tout nouveau pour lui. Plus il s'applique à en rechercher les motifs, à en suivre les conséquences, à en observer les salutaires effets, plus il y découvre de solidité et de vérité. Il est surpris de l'aveuglement où il était; du moins il commence à se défier de ses anciens préjugés; et la lumière dont il aperçoit les premiers* rayons, perçant peu à peu au travers des nuages qui l'obscurcissaient, et se répandant avec plus de clarté, cet homme enfin, par un diangement qu^on ne peut attribuer qu'à la vertu de la foi et de la grâce qui l'accompagne, se déclare, comme saint Paul, un des plus zélés défenseurs des vérités mêmes qu'il attaquait auparavant, et qu'il combattait avec plusd'obstination.
Triom|>he qui honore la religion, et dont elle profite pour faire d'autres conquêtes, et pour convaincre les plus incrédules et les soumettre. Ainsi Texemple de Saul élevé dans le judaïsme et Tun des plus ardents persécuteurs de TEglise, mais devenu, par une conversion éclatante, apôtre de Jésus-^ Christ, et le docteur des Gentils, était un argument sen-^ sible contre les Juifs , et leur faisait admirer malgré eux Tefficace et le pouvoir de la foi chrétienne.
II. Comme le monde par ses erreurs aveugle Tesprit, c'est par ses douceurs qu'il gagne et qu'il pervertit le c(Bur>. Dans l'un il agit par voie de séduction, et dans l'autre par voie d'attrait et de comiption. Ce que nout; appelons dou* cours du monde, c'est ce que saint Jean appelle concupi^ cence des yeux, concupiscence de la chair, et orgueil de la vie ; c'est--à-^ire que sous ce terme nous comprenons tout ce qu'il y a dans le monde qui peut éblouir les yeux , charmer les sens, piquer la curiosité, nourrir l'amour* propre, rendre la vie aisée, commode, agréable, mdle et délicieuse. Voilà par où le monde, dans tous les temps, s'est acquis un empire si absolu sur les coeurs des hommes; voilà par où il nous attire, ou plutôt par où il nous enchante et nous entraîne. Ce n'est pas que souvent on ne connaisse la bagatelle et le néant de tout cela : on en e$t détrompé selon les vues de l'esprit; mais par une espèce d'ensorcellement, tout détrompé qu'on est de ces fausses douceurs du monde, on y trouve teujours un certain goût dont en a toutes les peines imaginables à se déprendre. En vain la raison veut-elle venir au secours : nous avons beau raisonner et faire les plus belles réflexions, toutes nos réflexions et txms nos raiBranements n'empêchent pas que ce goût ne se luse sentir, et qu'il ne nous emporte par une espèce de vio^ lence.
Il n'y a que la religion à qui il soit réservé de le bannir de notre cœur ou de l'y étouffer. Comment cela? 1. far
Tesprit de pénitenee qu'elle nous inspire. Car elle nous fait souvenir sans cesse que nous sommes pécheurs , et cette Yue fréquente de nos péchés et des justes châtiments qui leur sont dus , nous remplit d'une sainte haine de nousmêmes!, et nous donne ainsi du dégoût pour tout ce qui flatttt notre sensualité , comme étant peu convenable à des pénitents. 2. Par Testime des biens éternels , où elle nous fait porter toutes nos prétentions et tous nos désirs. Le cœur occupé de la haute idée que nous concevons de cette béatitude qui nous est promise se dégage peu à peu de tous les objets mortels, et devient comme insensible à tout ce que le monde peut lui offrir de plus attrayant. Que tmU ce que je vois sur la terre me parait méprisable et insipide, s'écriait un grand saint, quand je lève les yeux au eid (Ignace) l Bien d'autres avant lui l'avaient pensé de même, et bien d'autres l'ont pensé après lui. 5. Par les consolations divines que l'esprit de religion répand dans les âmes vraiment chrétiennes. Consolations cachées aux mondains, parceque l'homme sensuel, dit le grand Apôtre , ne peut, comprendre ce qui est de Dieu. Consolations spirituelles d'autant plus relevées au-dessus de tous les plaisirs des sens, que l'esprit est plus noble que le corps. Consolations si douces et si abondantes,^que le cœur en est quelquefois comme inondé et enivré. A peine les saints les pouvaient-ils soutenir, tant ils en étaient comblés et transportés. Saint François Xavier s'écriait en s'adressant à Dieu : C'est assez^ Seigneur j c'esê (usez. Sainte Thérèse tenait le même langage, et demandait que Dieu interrompit pour quelque temps le cours de ces douceurs célestes dont elle était toute pénétrée. D'autres en tombaient dans des extases et des défaillances où ils demeuraient les heures entières, et qui les ravissaient hors d'euxmêmes. Le monde en jugera tout ce qu'il lui plaira. Ce qui est de certain , c'est qu'avec tous ses agréments et tous ses charmes , il n'a rien de comparable à ces saintes délices el
à ces joies secrètes que la religion nous fait goûter. Une ame qui les a une fois ressenties ne sent plus rien de tout le reste.
C'est la merveille qu'on a Tue dans tous les temps, et dont nous sommes encore témoins. On a vu une multitude innombrable de personnes de tout sexe, de tout ftge , de tout état, renoncer aux plaisirs du monde les plus engageants et les plus touchants. C'étaient de jeunes vierges à qui le monde présentait dans un long cours d'années la fortune la plus riante. C'étaient des riches du siècle, des hommes opulents, des grands qui , dans leur grandeur et leur opulence, jouissaient ou pouvaient jouir de toutes les aises de la vie. Mais par quel prodige ont-4ls méprisé tout cela, ont-ils quitté tout cela , se sont-ils volontairement dépouillés de tout cela? A ces richesses dont le monde est si avide, et où il fait presque consister tout son bonheur , parcequ'il y trouve de quoi satisfiiire toutes ses convoitises , ils ont préféré une pauvreté qui leur accordait à peine le nécessaire , ou pour la nourriture, ou pour le vêtement, ou pour la demeure. A cet éclat et à ces honneurs dont le monde est si jaloux, et dont il cherche à repattre si agréablement son orgueil, ils ont préféré l'obscurité de la retraite, si opposée à l'ambition naturelle, et se sont condamnés à vivre inconnus et dans l'oubli. A toutes les délicatesses et toutes les commodités du monde, ils ont préféré la pénitence du cloître et les plus dures pratiques de la mortification religieuse, aussi ennemis d'eux-mêmes et de leur chair, qu'on en est communément esclave et idolâtre. Qui leur a inspiré ce renoncement, ce détachement, et qui les a soutenus dans un genre de vie si contraire au penchant de la nature et à l'esprit du monde? c'est la foi dont ils étaient remplis, et dont ils suivaient les divines impressions. En vain le monde étalait-il devant eux ses pompes les plus brillantes, et en vain pour les attirer leur faisait-il voir une carrière semée de
ileurs : la foi dissipait tous ces prestiges, et rien ne les touchait que le grand sentiment de Fapôtre : Pewr moi , Dieu me garde de me glorifier jamais en aucune autre chose que dans la croix de noire Seigneur Jésus-^Chrisl , par qui le monde m'est crucifié et je suis crucifié au mmde (Ga-* LAT. VI) !
m. Outre ses erreurs et ses douceurs, le monde, a encore ses rigueurs. Ce sont ces persécutions qu'il suscite à la vertu, et où elle a besoin d'une force supérieure. Car Tapô^ tre a bien eu raison de dire que ceux qui veulent vivre saintement selon Jésùs-Christ doivent s'attendre à de rudes combats. On a des railleries à essuyer, et mille respects humains à surmonter. On refroidit un ami et on l'indispose , en refusant d'entrer dans ses intrigues , et de s'engager dans ses entreprises criminelles. On devient un objet de contradiction pour toute une famille, pour toute une so«ciété, pour tout un pays, parcequ'on veut y établir la régie, y maintenir l'ordre, y rendre la justice : ainsi de tant d'autrès sujets. Voilà ce ^ui fait un des plus grands dangers du monde, et ce qui cause dans la vie humaine tant de désordres, Cw il est difficile de tenir ferme en de pareilles renooBtre», et nous voyons aussi qu'on y succombe tous les joturs et 9tm^ malgré soû Un homme gémit de l'esclavage où ileiit, Àim fonds d'équité, de droiture, de conscience, qu'il a^d»ns i'ame, M fait désirer cent fois de secouer le Joug et de s'* affranchir d'une telle tyrannie ; mais le courage lui manque, et quand il en faut venir à l'exécution^ toutes ses résolutions l'abandonnent. Or, qui peut le déterminer, l'affermir, le mettre à toute épreuve? c'est la religion. Avec les armes de la foi , il pare à tous les coups , il résiste à toutes les attaifues, il est invincible. Il n'y a ni amitié qu'il ne rompe, ni société dent il ne s'éloigne , ni menaces qu'à ne méprise; ni espérances, ni intérêts, ni avaetages qu'il ne sacrifie à Dieu et à son devoir.
opuscules: S85
Telles sont, dis-je, les dispositions d*iia homme animé de Tesprit en chrislianisme et soutenu de la foi qu'il professe. C'est ainsi qu'il pense, et c'est ainsi qu'il agit. La raison est qu'étant chrétien, il ne reconnaît point, à proprement parler, d'autre mattre que Dieu, ou que, reconnaissant d'autres puissances, il ne les regarde que comme des puissances subordonnées au Tout-Puissant, lequel doit être mis aunlessus de tout sans exception. Ce sentiment sans doute est généreux : mais il ne faut pas se persuader que ce soit un pur sentiment, ni une spéculation sans conséquence et sans effet. Il n'y a rien là à quoi la pratique n'ait répondu, et dont elle n'ait confirmé mille fois la vérité. Combien de discours et de jugements, comèien de mépris et d'outrages ont essuyés tant de vrais serviteurs et de vraies servantes de Dieu, plutât que de se départir de la vie régulière qu'ils avaient embrassée, et des saintes observances qu'ils s'y étaient prescrites? Combien d'efforts, de reproches, d'oppositions, ont surmontés de tendres enfisntii, et avec quelle constance ont-ils résisté à des pères et à des mères qin leur tendaient les bras pour les retenir dans le monde, et les détourner de l'état religieux? A oon»bien de disgrâces, de haines, d'animosités, de revers, se sont exposés, ou de sages vierges qu'on n'a pu gagner par les plus pressantes sollicitations, ou des juges intègres qu'on n'a pu résoudra par les plus fortes instances à vendre ie bon droit, ou de vertueux «Mfficiers, des subalternes, des domestiques que nulle autorité n'a pu corrompre, ni retirer des voies d'une exacte prabilé ? Quels tourments ont endurés des miliions de roaitvrs? Rien ne les a étonnés: ni les arrêts des magistrats, ni la fureur des tyrans, ni la rage des bourreaux, ni robscuriié des prisons, ni les roues, ntlescfaev»* lets, ni le fier, ni le feu. Que l'antiquité nous vante ses héros; jamais ces héros que le paganisme a tant exaltés, et dont il aconsacré la mémoire, iireni-ils voir une telle force ?
Or d'où venatt-eile? d'où venait, dis*-je, à ces glorieux soldats de Jésu&-€hrist cette fermeté inébranlable, si ce n'est de la religion , qu'ils portaient vivement empreinte dans le cœur ? Elle les accompagnait partout, partout elle leur servait de bouclier et de sauvegarde : miracle dont les ennemis mêmes de la foi chrétienne et ses persécuteurs étaient frappés. Mais nous, de tout ceci, que devons-nous conclure à notre confusion? La conséquence, hélas! n'est que trop évidente, et que trop aisée à tirer. C'est qu'étant si préoccupés des erreurs du monde, si épris des douceurs du monde, si timides et si faibles contre les respects et les considérations du monde, il faut, ou que nous ayons bien peu de foi, ou que notre foi même soit tout à &it morte ?
Car le moyen d'allier ensemble, dans un même sujet, deux choses aussi peu compatibles entre elles que le sont une foi vive qui nous détrompe de toutes les erreurs du monde, et cependant ces mêmes erreurs tellement imprimées dans nos esprits, qu'elles deviennent la règle de tous nos jugements et de toute notre conduite ? Coomient avec une foi qui, dans sa morale, ne tend qu'au crucifiement de la chair et à l'abnégation de soi-même , accorder une recherche perpétuelle des douceurs du monde, de ses fausses joies, et de ses voluptés même les plus criminelles? Enfin, par quel assemblage une foi qui nous apprend h tenir ferme pour la cause de Dieu contre tous les raisonnements du monde, contre tous ses mépris et tous ses efforts, peutrcile ccmvenir avec une crainte pusillanime qui cède à la moindre parole, et qui asservit la conscience à de vains égards et a des intérêts tout profanes ? Sont-ce là ces victoires que la foi a remportées avec tant d'éclat dans les premiers siècles de l'Eglise ? a-t-elle changé dans la suite des temps; et, si elle est toujours la même, pourquoi n'opèret-elle pas les mêmes miracles? Car au lieu que la foi était alors victorieuse du monde, il n'est maintenant que trop
ordinaire au monde de remporter sur la foi, d'imposer silence à la foi, de triompher de la foi. Nous n'en pouvons imaginer d'autre cause , sinon que la foi s'est aflaiblie à mesure que l'iniquité s'est fortifiée; et parceque l'iniquité jamais ne fut plus abondante qu'elle est, ni plus dominante, de là vient aussi que la foi jamais ne fut plus languissante ni moins agissante. Encore combien y en a-^t-il chez qui elle est absolument éteinte ! et doit-on s'étonner, après cela, que cette foi qui produisait autrefois de si beaux fruits de sainteté, soit si stérile parmi nous? Prions le Seigneur qu'il la ranime, qu'il la ressuscite, et qu'il lui fasse reprendre dans nous sa première vertu. Travaillons nous-même? à la réveiller par de fréquentes et de solides réflexions. Confondons-nous de toutes nos faiblesses, et reprochons-nous amèrement devant Dieu l'ascendant que nous avons laissé prendre sur nous au monde, lorsqu'avec une étincelle de foi nous pouvions résister à ses plus violents assauts, et re* pousser tous ses traits. Le Fils de Dieu rendant raison à ses disciples pourquoi ils n'avaient pu chasser un démon , ni guérir un enfant qui en était possédé, leur ùisait: 'C'est à cause de votre incrédulité (Matth. XVII); puis usant d'une comparaison assez singulière : Si votre foi, ajoutait le même Safuveur, égalait seulement un grain de sénevé ^ quelque petite qu'elle fût, elle vous suffirait pour trans-porter les montagnes d^un lieu à un autre, et tout vous deviendrait possible. Que serait-ce donc si nous avions une foi parfaite, et de quoi ne viendrait-on pas à bout?
l'incrédclb convaincu par lui-même.
L'impie ne peut se résoudre à croire les vérités de l'Evan^ gile, tant elles lui semblent choquer le bon sens et la rai-
son. Il les rejette avec le dernier mépris, et ne craint point de les traiter d'inTentioBS humaines et de pures imaginations : car son impiété va jusque-là ; et s'il garde au-dehors certaines mesures, et que dans les compagnies il n'ose pas s'expliquer si ouvertement ni en des tenues si forts, il sait bien dans les entretiens particuliers se dédonunager de son siience, et Ton n'est pa» assez peu instruit pour ignorer quels sont ses discours devant d'autres libertins comme lui, dont la présence l'exciie, bien loin de l'arrêter. A l'entendre, toute la religion n'est que chimère, et tout ce qu'elle nous révèle ne sont que des visions. Il y trouve, à ce qu'il prétend, dos difficultés invincibles, des contradictions évi^ dentés, des impossibilités absolues. En un mot, dit-il d'un ton décisif, tous ces mystères sont incroyables. 11 ie dit, mais en le disant il ne remarque pas, cet esprit rare, que par là il fournit des armes contre lui-même, et que de là il doit tirer pour sa conviction propre un argument personnel et des phis sensibles. Plus nos myst^s lui semblent hors de toute croyance, plus il doit concevoir quel étonnant pro^ dige c'a été dans le monde que des mystères, selon lui si incroyables, aient été crus néanmoins si univei^ellemeot, et qu'ils le soient encore.
Ceci ne suffît pas; mais, pour mieux convaincre l'impie par ses sentiments mêmes, et pour loi faire mieux sentir l'avantage qu'il me d)^nne et r^embarras où il s'engage lorsqu'il parie si indignement des plus saints mystères de notre foi, comme s'ils étaient opposés à toute la lumière naturelle, je veux raisonner quelque temps avec lui, et entrer dans le détail de certaines circonstances qui serviront à fortifier la preuve qu'il me présente pour le combattre. Car, encore une fois, je ne veux le oombattre <[tte par loi-4nème; et peut-être apprendra-t-il à devenir plus réservé dans ses paroles, et à en craindre, plus qi^'il ne fait, les ceoséquenoes.
Je lui permet» donc 4'abord de former sur les mystères
de la religion toutes les difficultés qu'il lui plaira, et de les grossir, de les exagérer. J*inii même, s'il est besoin, jusqu'à tolérer ses mauvaises plaisanteries, |e les laisserai passer, et là-dessus je n'entreprendrai point de lui fermer la bouche ; je consens qu'avec ses grandes exclamations, ou avec ses airs moqueurs, il me redise ce qu'il a dit cent fois : Eli ! qu'est-ce qu'un seul Dieu en trois personnes, et que ces trois personnes dans un seul Dieu ? £h ! qui peut s'imaginer un Dieu tout esprit de sa nature et comme Dieu, mais re^ vêtu de notre chair et homme comme nous ? Quoi ! ce Dieu qu'on me dit ê(re d'une puissance, d'une grandeur, d'une majesté infinie, je me figurerai qu'il est descendu sur la terre, qu'il y a pris une nature semblable à k nôtre, qu'il est né dans une étable, qu'il a vécu dans la misère et dans la souffrance, enfin qu'il est mort dans l'opprobre et dans l'ignominie de la croix? Tout cela est-il digne de lui ? tout cela est-il croyable? Tel est le langage de l'impie, et je ne rapporterai point tout ce que lui suggère son libertinage sur la morale chrétienne, sur la Providence divine, sur l'immortalité de l'ame, sur la résurrection future, sur le jugement général, sur les peines étemelles de l'enfer. Car il n'épargne rien, et il ne veut convenir de rien. Le moyen, à son avis, de se mettre ces fantômes dans l'esprit? et peuvent-ils entrer dans la pensée d'un homme raisonnable ?
Il me serait aisé, en lui accordant que les mystères de la religion sont au-dessus de la raison, de lui répondre en même temps et de lui faire voir que, bien loin d'être contre la rai* son, ils y sont au contraire très conformes. Je dis très conformes à une raison saine, à une raison épurée de la corruption du vice, à une raison dégagée de l'empire des sens et des passions, à une droite raison, liais ce n'est point là présentement le sujet dont il s'agit entre lui et moi. Je me suis seulement proposé de lui montrer comment, en «attaquant la vérité de nos mystères, et nous les représentant
crus, noat point sur des préjugés de la naissance et de réducaticm, mais plutôt centre tous les préju^ de Téducation et de la naissance. Pendant une longue suite d'années, qu'était-ce que le grand nombre des chrétiens? des Gentils nés dans le paganisme, élevés dans Tidolâtrie. Afin de les soum.ettre à la foi, il avait fallu détruire toutes leurs préventions, et leur arracher du cœur des erreurs et des principes de religion directement opposés aux mystères qu'on leur enseignait. Or qui ne voit pas combien ce chati-» gement était difficile, et quelle peine il* devait y avoir à dé-* tromper des gens préoccupés en feyeur de leurs fausses divinités, et attachés à leurs anciennes observances et à leurs pratiques? C'est cependant ce qui est arrivé. Les paîras se sont convertis; les idolâtres ont renoncé au cuite de leurs idoles ; leurs prêtres et leurs sages ont eu beau se récrier, raisonner, disputer, la loi nouvelle a prévalu, et comme le jour dissipe les ténèbres, elle a effacé des esprits toutes Jes idées dont ils étaient prévenus.
5. Que ces mystères qu'il prétend incroyables ont été crus malgré toutes les répugnances de la nature, malgré toutes les révoltes et de la raison et des sens. Révoltes de la raison ; car quelque raisonnables en eux-mêmes et quelque certains que soient ces mystères, il faut après tout convenir que ce sont des mystères obscurs, des mystères tellement cachés sous le voile, que notre raison n'y pénètre qu'avec des peines extrêmes; et que souvent même, toute subtile qu'elle peut être, elle se trouve obligée de reconnaître son insuffisance et la faiblesse de ses lumières. Or nous sentons assez qu'il n'est rien à quoi elle répugne davantage qu'à s'humilier alors et à se soumettre, en croyant ce qu'elle ne voit ni ne connaît pas. Révoltes des sens : car sur ces mystères qui humilient et qui captivent la raison, est fondée une morale qui mortifie étrangement la chair. On croit avec moins de résistance des vérités qui
OPUSCULES. rm
s^accommodeot à nos inclinations et à nos passions, des vérités au moins indifîérentes, et qui dans leurs conséquences n'ont rien de pénible ni de gênant : mais des vérités en vertu desquelles on doit se haïr soi-même, réprimer ses desirs les plus naturels, embrasser la croix, la porter chaque jour sur son corps, et se revêtir de toute la mortification ëvangélique, c'est k quoi Ton ne se rend pas volontiers, et sur quoi Ton ne se laisse persuader qu'après avoir bien examiné les choses, ei en avoir eu des preuves bien convaincantes.
6. Que ces mystères qu'il prétend incroyables ont été crus d'une foi si vive, d'une foi si ferme et si eflicace, que pour pratiquer ses maximes, pour vivre selon ses règles et son esprit, ou pour la défendre et la soutenir , on a tout sacrifié, biens, fortune, grandeurs, plaisirs, repos, santé, vie. On sait les rudes combats que- les chrétiens ont eu à essuyer dès la naissance de l'Eglise. On sait combien do sang ils ont versé, ot comment ils ont été exilés, proscrits, enfermés dans des cachots, produits devant les juges, condamnés, livrés aux bourreaux pour les tourmenter en mille manières, par le glaive, les flammes, les croix, les roues, les chevalets, les bêtes féroces, les huiles bouillantes ; par tout ce que la barbarie a pu imaginer de supplices et de tortures. Pourquoi se laissaient-ils ainsr opprimer, accuser, emprisonner, déchirer, brûler, immoler comme des victimes? Pourquoi enduraient-ils tant d'opprobres et d'ignominies, tant de calamités et de misères? Pourquoi, au milieu de tout cela, s'estimaient-ils heureux, et rendaient-ils à Dieu des actions de grâces? Qui leur inspirait ce courage et cette patience inaltérable? c'est qu'ils avaient les mystères de notre foi si profondément gravés dans l'ame , et qu'ils en étaient tellement touchés , que rien ne leur coûtait, soit pour y conformer leur conduite, soit pour en attester la vérité par une généreuse confession.
59i OPUSCULES.
7. Que CCS mystères qu'il prétend incroyables ont été crus d'une foi si constante , que, malgré tous les obstacles qu'elle à eu h surmonter, elle subsiste toujours depuis plus de seize cents ans, comme nous ne doutons point, selon la promesse de Jésus -Cbrist, qu'elle ne doive subsister jusqu'à la dernière consommation des siècles. Toutes les puissances infernales se sont soulevées contre elle ; toutes les puissances humaines se sont liguées et ont conjuré sa ruine ; la superstition et le libertinage l'ont combattue de toutes leurs forces. Mais de même que nous voyons les flots de la mer, furieux et courroucés, se briser à un rocher où ils viennent fondre de toutes parts, tout ce qu'on a fait d'eiïorls pour la détruirp n'a pu l'ébranler, et l'a plutôt affermie ; de sorte qu'après d'immenses révolutions d'Ages et de temps , qui auraient dû l'alTaiblir , elle est toujours la même ; (ju'ellc conserve toujours sur les esprits le même empire, qu'elle leur propose toujours la même doctrine, et les trouve toujours également disposés à la recevoir. Je ne parle point de la manière dont cette foi s'est établie , de la faiblesse de ceux qui en furent les premiers apôtres, de l'abandonnement total où ils étaient des secours ordinaires et nécessaires pour faire réussir les grandes entreprises, de cent autres particularités très remarquables : car ce n'e t point par le fer, comme d'autres religions; ce n'est ni par la violence des armes, ni par les amorces de l'intérêt o:i du plaisir, que la foi de nos mystères s'est répandue dans toute la terre. Mais sans insister là-dessus et sans rivn ajouter, j'en reviens à mon raisonnement contre l'impie.
Je dis : S*il est vrai que nos mystères soient aussi iticrovabics qu'il l'avance , et que d'ailleurs il ne puisse ni(T, comme il ne le peut en effet, qu'on les a crus dans le monde, et qu'on les a crus si unanimement, si généralement, si promptemcnf, si fortement, si constamment; chez toutes 1 es nations, dans tous les états et toutes les professions ;
parmi les sages , les philosophes , les savants ; parmi les païens, les idolâtres , les sauvages, les barbares ; dans les cours des princes, dans les villes, dans les campagnes, partout ; il faut donc qu'il m'apprenne par quelle vertu a pu se faire Funion et Taccord si parfait de ces deux choses ; je veux dire de ces mystères selon lui absolument incroyables, et de ces mystères toutefois, selon la notoriété du fait la plus évidente et la plus incontestable, reçus et crus avec toutes les circonstances que je viens de rapporter : il faut donc qu'il avoue malgré lui qu il y a eu en tout cela de la merveille; il faut donc qu il confesse qu'il y a au-dessus de la nature un agent supérieur qui a conduit tout cela comme son ouvrage, et qui ue cesse point de le conduire par les ressorts invisibles de sa providence ; il faut donc, s'il est capable de quelque réflexion , qu'il conçoive une bonne fois comment ses traits de raillerie au sujet de la religion retournent contre lui, et comment ses exagérations et ses discours emphatiques sur l'insurmontable difficulté d'ajouter foi à des mystères tels que les nôtres retombent sur lui pour le confondre et pour l'accabler. Car plus il la relève et il l'augmente, cette difficulté, plus il relève la souveraine sa- ^sse et la toute-puissanpe de ce Maître à qui rien n'est impossible, et qui a si bien su la vaincre et la surmonter.
Oui , on les a crus , ces adorables et incompréhensibles mystères ; et voilà le grand miracle dont l'incrédule est forcé de convenir. Miracle d'autant plus grand pour lui, que ces mystères lui paraissent moins croyables. On les croit encore, et, par la miséricorde infinie de mon Dieu, je les crois. C'est dans cette foi que je veux mourir, comme j'ai le bonheur d'y vivre. Car je la conserverai dans mon cœur : et qui l'en arrachera? Je connais mes imperfections et mes fragilités sans nombre. A comparer la sainteté de la foi que je professe avec mes lâchetés et la multitude des offenses que je commets , je .sens combien j'ai de quoi rougir
tm OPUSCULES.
devant Dieu et de quoi m'Iiumilier : mais du reste, tout im— parfait et tout fragile que je suis, ne présumant point de mes forces, ne comptant point sur moi-même , soutenu de ma seule confiance dans la grâce du souverain Seigneur en qui je crois et en qui j'espère, il me semble que pour cette foi que je chéris et que je regarde comme mon plus riche trésor, je ne craindrais point de donner mon sang ni de sacrider ma vie ; il me semble que bénissant la divine Providence, qui, dans le christianisme , a fait heureusement succéder la tranquillité et la paix aux persécutions et aux combats, j'envie après tout le sort de ces chrétiens à qui la conjoncture (les temps fournissait des occasions si précieuses de signaler leur foi en présence des persécuteurs et des tjrans. Telles sont, à ce qu'il me paraît, mes dispositions, ô mon Dieu ! tels sont mes sentiments, ou tels Ils doivent ôlrc.
lilais ce n'est pas toirt : ce que je crois de cœur, je le confesserai de bouche, selon l'enseignement de l'Apôtre ; et en cela mAmc je suivrai l'exemple du Prophète, et je dirai comme lui : J'ai cru, et voilà pourquoi j'ai parlf (PsALM. CXV). Tout chrétien doit faire une profession publique de sa foi ; et malheur à quiconque aurait honte de reconnaître Jésus-Christ devant les hommes , parceque, dans le juj^ement de Dieu, Jésus-Christ le renoncerait devaut son Prre. Mais outre cette obligation commune, un devoir particulier m'engage , comme ministre du Dieu vivant et prédicateur de son Evangile , à prendre la parole. Celte foi que l'impie attaque, et ces mystères qu'il blasphèmeparcequ'il les ignore, je les prêcherai, et à qui? aux grands cl aux petits, aux princes et aux peuples , aux sages et aux siinpies, aux foils et aux faibles,/^ tous : car, dans la chaire sainte, c'est à tous que je suis redevable. Si je me taisais, mon silence me condamnerait, et je me tiendrais coupable» de la plus criminelle prévarication , surtout dans un temps
où Tirapiété ose lever la tête plus que jamais et avec plus d'audace. Au nom du Seigneur qui m'envoie, je la combattrai, et je la combattrai partout, quelque part que m'appelle mon ministère. L'impie m'écoutera sans s'étonner^ il s'élèvera intérieurement contre moi , ou dans le secret de son ame il me regardera en pitié ; mais moi, toucbé d'une bien plus juste compassion, j'aurai pitié de son aveuglement, de son entêtement, de sa témérité, de son ignorance sur des points dont à peine il peut avoir la plus légère teinture, et dont néanmoins il prétend avoir droit de juger avec plus d'assurance que les docteurs les plus consommés. Il tournera en risée tout ce que je dirai, et il ne le comptera que pour des idées populaires, que pour des rêveries ; mais moi^ dans le même esprit que saint Paul et dans les mêmes termes, je lui répondrai : Nous prédums Jésus-Christ crucifié^ qui est un sujet de scandale aux Juifs, qui parait une folie aux Gentils, et qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu (1 Cor. II). Mais moi je lui répondrai, avec le même Docteur des Valions, que c*est par la folie de la prédication évangélique qu'il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient en lui et en son fils Jésus-Christ (1 Cor. I). Mais moi je lui répondrai que la folie de la croix n'est folie que pour ceux qui périssent (Ibid.) Terrible parole! pour ceux qui périssent, pour ceux qui se damnent , pour ceux qui, par la dureté de leur cœur et par ledr sens réprouvé, se précipitent,, comme l'impie, dans un malheur éternel ! Il y fera telle attention qu'il lui plaira ; et pourquoi n'espérerais-je pas que le Père des miséricordes éclairera enOn cet aveugle , et que sa grâce triomphera de cette ame rebelle, et la soumettra? Qu'il en soit ainsi que je le désire et que je le demande ; c'est un de mes vœux les plus sincères et les plus ardents.