TROISIÈME PARTIE
C'est une Térité , chrétièm^ qai ne peut être contestée, qu'après Jésus-Cbiist , Texen^ de Marie sa mère est Ftdée la plus excellente que noas poissions nous proposer pour la conduite de notre yie. A quoi j'ajoute en particulier, que Fusage qu'a feit Marie de la' grâce de sa conception est le modèle le plus parfait que Dieu pût nous mettre de:vant les yeux , pour nous apprendre l'usage que nous devons faire de la grâce de notre sanctification. Cest , mes ch^^ auditeurs , ce qui vous iFa paraître évident, par la comparaison de ces deux grâces , ou plutôt par l'opposition que je remarque entre Marie et nous, touchant la correspondance et la fidélilé due à ces deux grâces. Opposition , qui d'une part nous confondra, mais qui de l'autre nous inatruira , et dont il ne tiendra qu'à nous de tirer les règles les plus solides et les plus sûres d'une vie chrétienne.
Car prenez garde, s'il vous plaît, Marie, quoique exempte de toute faiblesse et confirmée en grâce dans sa conception, n'a pas laissé de fuir le monde et la corruption du monde. Marie , quoique conçue avec tous les privilèges de l'innocence, n'a pas laissé de vivre dans l'austérité et dans les rigueurs de la pénitence. Marie , quoique remplie tlu Saint- Esprit dès l'instant de son origine, n'a pas laissé de travailler, et sans mettre, jamais de bornes à sa sainteté, elle a toujours été croissant en vertus et en mérites. Quelles conséquences pour nous qui sommes , [il est vrai , soit dans le baptême, soit dans la pénitence, régénérés et justifiés par la grâce, mais par une grâce qui n'a ni la stabilité de celle de Marie, ni son intégrité , ni sa plémtude , ou plutôt, par une grâce dont les caractères sont tous différents de celle de Marie ; je veux dire , par une grâce , qui toute puissante
qu'elle est, se trouve exposée à nos inconstances et à nos
fragilités ; qui, toute sanctifiante qu'elle est , n'étant pas une grâce d'innocence \ ne nous dispense pas de l'obligation de pleurer et de nous' mortifier ; qui, toute abondante qu'elle est, n'empêche pas qu'il ne reste encore dans nous un vide, je dis un vide de mérites que Dieu veut que nous remplissions par nos actions et par nos œuvres. Cependant , malgré la diiïérence de ces caractères, nous nous obstinons à n'en croire que notre propre sens; et suivant dès maximes et des voies coptradictoirement opposées à celles de Marie , quoique fragiles et sujets à tous les désordres d'une nature corrompue, nous nous exposons témérairement aux plus dangereuses tentations du monde. Quoique conçus dans le péché et dans l'iniquité , nous prétendons vivre dans la mollesse et dans le plaisir. Quoique dénués de mérites et de vertus, nous arrêtons le don de Dieu, et nous retenons sa grâce dans l'oisiveté d'une vie mondaine et inutile. N'apprendronsnous jamais à nous conduire selon les lois de cette parfaite sagesse, qui, comme parle l'Evangile, doit nous rappeler, tout pécheurs que nous sommes , à la prudence des justes ? et Dieu pouvait-il nous y engager par des raisons plus fortes et plus pressantes que celles-ci, qui sont les suites naturelles du mystère que nous célébrons ?
Marie, sanctifiée dès sa conception, n'a jamais perdu la grâce qu'elle avait reçue de Dieu ; je ne m'en étonne pas. Non-seulement elle ne l'a jamais perdue , mais elle n'en a jamais terni le lustre par le moindre péché : ainsi, selon le témoignage et la décision du concile de Trente , l'a toujours cru toute l'Eglise : Quemadmodum de beaià Virgine tenet Eccle$ia (CoN- CIL. Ttid.). Ce n'est point encore ce qui me surprend : mais ce que j'admire et ce qui fait le sujet de mon étonnement, c'est de voir la circonspection, l'attention, la vigilance avec laquelle Marie a conservé cette grâce qu'elle ne devait jamais perdre, et même qu'elle ne pouvait perdre, l'ayant ménagée avec autant de précaution , que si elle eût couru tous les risques ; s'é-
SDR LA CONCEPTION DE LA VIERGE. 27 tant pour cela, dès sa plus tendre enfance, séparée du monde ; ayant renoncé pour cela à tout commerce et à tout engagement avec le monde ; ayant consacré pour cela les prémiees de sa vie par un divorce solennel et étemel avec le monde ; ayant vécu pour cela dans un si parfait éloignement du monde, que la vue même d'uff^nge la troubla, parcequ'il était transfiguré en homme. Voilà, dis^je, ce qui me jette dans Fadmiration. Car enfin la grâce de la conception de Marie était à répreuve de la corruption du monde ; c'était une grâce solide que toute l'iniquité du monde ne pouvait altérer ni ébranler; et la même théologie qui nous enseigne que la mère de Dieu ne pécha jamais , nous apprend qu'elle était impeccable par grâce comme Jésus-Christ Tétait par nature, parcequ'à Tinstant même qu'elle fut conçue, Dieu la con- Grma et la fixa dans Tétat de la sainteté. Le monde , tout perverti qu''il est, n'avait donc rien de dangereux pour elle. En quelque occasion qu'elle se fût trouvée , elle aurait donc pu marcher sûrement ; et la grâce qu'elle portait dans son cœur, n'aurait pas plus été souillée de tous les désordres et de tous les scandales du monde , que le rayon du soleil de la boue qu''il éclaire et qu'il pénètre sans en contracter l'impureté. Mais c'est en cela même que la conduite de cette Reine des Vierges devient aujourd'hui notre exemple , et que son exemple, par l'énorme contrariété qui se rencontre entre elle et nous , est une conviction , seule capable de nous confondre devant Dieu : car voici , chrétiens, en quoi je la fais consister. Marie en vertu de sa conception possédait une grâce inaltérable, et, comme parlent les théologiens, inadmissible ; cependant elle marcha dans l'étroite voie de la crainte du Seigneur; et nous, tout faibles que nous sommes , nous nous exposons témérairement à tous les dangers. Nous portons, comme dit l'apôtre, le trésor de la grâce dans des vases de terre, c'est-à-dire, dans des corps mortels et corruptibles, Habemus thewurum isium in vor-
sis ficlilihus (CoR. IV) ; et nous ne craignons rien. Nous le portons ce riche et précieux trésor, dans'un chemin glissant, parmi des ténèbres épaisses , au milieu des écucils et des précipices , poursuivis d'autant de démons qu'il y a d'ennemis de notre salut qui cherchent à nous Tenlever ; et rien de tout cela ne nous rend plus attentifs et plus vigilants. Je ne sais si je m'explique assez , et je ne puis trop insister sur le parallèle. Marie, qui par la grâce de son origine, était exempte des faiblesses du péché, s^est néanmoins, par zèle et par amour de ses devoirs , éloignée des occasions du péché; et nous, à qui notre faiblesse fait souvent de ces occasions autant de péchés , nous nous y jetons présomptueusement , et nous y demeurons opiniâtrement. Marie à qui Dieu dans sa conception avait donné un préservatif infaillible contre le monde , se tient néanmoins dans une entière séparsition du monde ; et nous qui savons par tant d'épreuves combien le monde est contagieux pour nous , bien loin de le fuir, nous l'aimons, nous nous y plaisons , nous nous y intriguons , nous nous y poussons ; outrè les engagements légitimes que nous y avons par la nécessité de notre état , nous nous en faisons tous les jours de volontaires et de criminels.
Or, c'est en quoi paraît notre présomption, de vouloir que Dieu fasse continuellement pour nous des miracles. Il n'en a fait qu'un pour sanctifier Marie , et nous voudrions qu'il en fît sans cesse de nouveaux pour nous conserver. Comme ces trois jeunes homiûes dans la fournaise de Babylone , au milieu des flammes qu'allume partout l'esprit impur, nous voudrions qu'il nous soutînt en mille occasions où la curiosité nous porte, où la vanité nous conduit, où la passion nous attache, où nous nous trouvons contre l'ordre du ciel, et où la grâce même des anges ne serait pas en sûreté. Nous voudrions, avec une grâce aussi peu stable que la nôtre , être aussi forts et avoir les mêmes (droits que Marie avec la
grâce saine et entière de sa conception ; et ce que Marie n'a pas osé dans l'état de celte grâce privilégiée, nous l'osons dans le triste état où le péché nous a réduits. Maj^ abus , chrétiens; le prétendre ainsi, c'est nous aveugler et nous tromper nous-n^êmes. Si cela était , les saints auraient prû», pour, ne pas risquer la grâce de leur innocence, des mesures bien peu nécessaires. En vain l'Esprit de Dieu qui les gouvernait, leur aurait-il inspiré tant de haine pour le monde ; et en vain ce même esprit nous proposerait-il lu sainteté de Marie comme une sainteté exemplaire , puisque, sans nous séparer du monde et sans le combattre , il nous serait aisé, au milieu du monde même , de nous maintenir dans la grâce. Non, non, il n'en va pas de la sorte. La grâce qui nous rend amis et enfants de Dieu, est une grâce que nous pouvons perdre, et par conséquent nous devons veiller avec soin sur cette grâce ; prêts à exposer tout le reste pour elle , parcequ'elle est la vie de notre ame, et déterminés à ne l'exposer jamais, parcequ'en la perdant nous perdons tout. Elle nous est enviée par le démon, et c'est ce qui nous doit rendre plus circonspects. De puissants ennemis l'attaquent dans nous, et c'est à nous de nous en défendre, et puisqu'il a plu au Seigneur de nous soumettre à cette nécessité d'avoir toujours les armes à la main, il faut de cette nécessité , 'quelque gênante qu'elle puisse être , nous £aire un mérite et une vertu. Cela nous obligera à opérer notre salut avec crainte et avec tremblement ; ainsi le prétendait saint Paul, il faudra renoncer à un certain monde : heureux si par là nous assurons le talent que Dieu nous a confié. On ne nous dit pas qu'il faille renoncer à tous les engagements du monde ; car il y en a qui sont d'un devoir indispensable, et ceux-là n'ont rien d'incompatible avec la grâce : mais on nous dit qu'il faut renoncer à ceux qui n'ont point d'autre fondement que la passion, que le plaisir, que la sensualité, parceque la grâce , toute sanctifiante qu'elle
est, ne peut subsisler avec eux. On ne nous oblige pas à fuir le mondé en général ; mais on nous oblige à fuir un «londe. particulier qui nous pervertit, et qui nous pervertira toujours, parceque c'est un monde où règne le péché ; un monde d'où la charité est bannie; un monde dont la médisance fait presque tous les entretiens; un monde où le libertinage passe non-seulement pour agréable, mais pour honnête ; un monde dont nous ne sortons jamais qu'avec des consciences, ou troublées de remords, ou chargées de crimes; un monde au torrent duquel nous sentons bien que nous ne pouvons résister.
Voilà Fessentielle et importante vérité que nous prêche Marie par son exemple : et c'est à vous , âmes fidèles dont elle a honoré le sexe, de vous l'appliquer personnellement. Car l'exemple de Marie est fait pour vous ; et quand saint Ambroise parlait aux femmes chrétiennes de son siècle, c'était la règle qu'il leur proposait. Considérez Marie, leur disait-il ; il n'y a rien dans sa conduite qui ne vous instruise. Voyez avec quelle réserve et avec quelle modestie elle reçut la visite, d'un ange , et vous apprendrez comment vous devez traiter avec des hommes pécheurs. C'était un ange, mais sous une figure humaine; et voilà pourquoi elle prétendit avoir raison , et même obligation de se troubler. C'était le ministre de Dieu , l'ambassadeur de Dieu ; mais elle savait qu'une épouse de Dieu doit se défier des serviteurs de Dieu même. Elle était confirmée en grâce, et le Seigneur était avec elle : mais il n'était avec elle, reprend saint Ambroise, que parcequ'elle ne pouvait être sans peine avec tout autre qu'avec lui ; et elle n'était confirmée en grâce que parcequ'elle était confirmée dans la défiance d'elle-même. Voilà le modèle et le grand modèle sur lequel Dieu vous jugera, mais sur lequel j'aime bien mieux que vous vous jugiez dès aujourd'hui vous-mêmes. Par là, je dis par votre conformité à ce modèle et par le
soin que vous aurez d'imiter cet exemple , Totre conduite sera telle que la veut saint Paul , irrépréhensible et sans tâche. Par là, votre réputation dont vous êtes responsables à Dieu et aux. hommes, se trouvera à couvert de la médisance. Par là , vous serez au-dessus de la censure, et le monde même vous respectera. Par là cesseront tant d'imprudences malheureuses qui font le scandale de votre vie ; tant de libertés que le monde même, tout corrompu qu'il est, ne vous permet ni ne vous pardonne pas ; tant de conversations dont la licence n'aboutit qil'à l'iniquité. Par là , les bienséances les plus exactes et les plus sévères vous deviendront dans la pratique aussi douces qu'elles vous semblaient importunes et fatigantes. Par là votre régularité confondra le libertinage , et votre piété sera une piété solide : car qu'est-€e que votre piété sans cette régularité, sinon un fantôme que Dieu réprouve, et dont les hommes font le sujet de leurs railleries? En un mot, vous réglant sur l'exemple de Marie ; vous sanctitierez le christianisme dans vos personnes: car je vous l'ai déjà dit plus d'une fois, mesdames, et j'ose encore ici vous le redire, c'est de vous et presque uniquement de vous que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme. J'en appelle là-dessus à vos propres connaissances ; et pour vous convaincre de celte vérité, je ne veux point d'autres témoins que vous-mêmes. Cependant Marie n'ayant jamais perdu , ni même souillé par le moindre péché la grâce de sa conception; selon les lois communes ne devait-elle pas être exempte des rigueurs de la pénitence? Tel était sans doute le privilège de son état; mais prétendit-elle en jouir? non, mes chers audiditeurs : Mère d'un Fils qui, sans avoir connu le péché, venait au monde pour être la: victime publique du péché, elle voulut avoir part à son sacrifice : Mère d'un Dieu qui, étant l'innocence même, venait par sa mort faire pénitence pour nous, elle se fit un devoir et un mérite d'entrer dans ses
sentiments ; elle ressentit comme lui les péchés des hommes, elle les pleura; et la douleur qu'elle en conçut, selon Toracie de Siméon, fut comme une épée qui perça son ame et qui déchira son cœur. Quoique sainte et remplie de grâce, elle passa ses jours dans la pénitence la plus austère, et c'est ce que nous avons de la peine à comprendre. Mais ce que je comprends encore moins, c'est que des pécheurs, et des pécheurs chargés de crimes, par une conduite directement opposée , veuillent goûter toutes les douceurs de la vie. Car voilà notr&^ésordre. Déchus de la grâce de Tinnocence, nous en voulons avoir tous les avantages; conçus dans le péché , nous n'en voulons pas subir les châtiments, ni prendre les remèdes. Les avantages de l'innocence sont le repos, la tranquilUté, le plaisir, la joie, je dis une joie pure, sans disgrâce et sans amertume. Or n'est-ce pas là ce que nous cherchons avec tant d'empressement et tant de passion ; et à nous entendre parler, à nous voir agir, ne dirait-on pas que nous y avons droit ? Au contraire, l'assu*jettissement , le travail, l'humiliation, la souffrance, les larmes, selon l'apôtre, sont le juste paiement et la solde du péché : Stipendia peccali (Rom. VI). Mais qu'avons-nous plus en horreur? de quoi cherchons-nous plus à nous préserver? et nous prêcher une telle morale, n'est-ce pas , à ce qu'il paraît, nous offenser? La pénitence^ disent les conciles, est comme le supplément et comme le recouvrement de la grâce de l'innocence ; et malgré la perte de notre innocence, nous ne voidons . point de pénitence. Si Dieu nous la fait faire par lui-même, nous en murmurons : si cette pénitence se trouve attachée à nos conditions , nous nous la rendons inutile ; d'une pénitence salutaire qu'elle pouvait être, nous nous en faisons une pénitence forcée; et voilà, mes chers auditeurs , votre malheureux état. Car où voit-on plus de sujets et plus de matière de pénitence qu'à la cour ? et en même temps où voit-on dans la pratique moins de pénitence
chrétienne qu'à la coor? Là où le péché abonde, c'est là, par un renversement bien déplorable, que je trouve moins la vraie pénitence, et que règne avec plus d'empire Torgueil de Fesprit, la mollesse des sens et Tamour de soi-même.
EnQn, par une dernière opposition entre Marie et nous, quoique la grâce de sa conception fût une grâce surabondante, et presque sans mesure, Marie néaiunoins n'en est pas demeurée là; mais toute son application, tandis qu'elle vécut, fut d'augmenter cette grâce, croissant tous les jours de mérite en mérite, de sainteté en sainteté ; et nous en qui la grâce même laisse un si grand vide, nous n'avons nul zèle pour le remplir; nous nous contentons de ce que nous sommes: pour un homme du monde, dit-K>n, pour un courtisan, il n'en faut pas davantage. Et qui sommes-nous pour borner ainsi la grâce de notre Dieu? Qui €$ii$ vos (Judith IV ) ? Si Dieu veut se servir de nous, et s'il demande de nous plus de perfection, pourquoi ne lui obéirons-nous pas? et pourquoi faudra-t-^i que sa main et sa miséricorde soient raccourcies par notre infidélité ? Ah ! chrétiens, la consistance dans la grâce n'est que pour la gloire. Dans c^te vie,j^ ou il faut croître, ou il faut déchoir : c'est ce que saint Paul enseignait aux premiers fidèles : Croissez, mes frères, leur disait-41, dans la science en Dieu ; croissez dans son amour «t dans sa grâce ; croissez dans la foi et dans toutes les vertus'; sans cela vous êtes dans la voie de perdition. Or pour croître de la sorte , il faut agir ; et c'est ce qu'a fait Marie. Sans laisser jamais la grâce oisive, elle l'a rendue agissante, fervente, appliquée à de continuelles pratiques de piété et d& charité. Mais quelles bonnes CBuvres pratiquez-vous, et à quels devoirs de charité envers les pauvres vous adonnez-vous ? S'il y à pour vous un moyen sûr et infaillible de persévérer dans la grâce au milieu du monde où vous vivez, c'est celui-là. Car au lieu que saint Bernard vous déclare et avec raison que, quoi que vous lassiez.
vous ne conserverez jamais l'humilité dans le luxe, la chasteté dans les délices, la piété dans les intrigues et dans les vaines occupations du siècle ; je vous dis pour votre consolation, qu'en donnant vos soins aux pauvres de Jésus-Christ et en vous employant pour eux, vous corrigerez votre délicatesse par la vue de leurs misères, votre vanité par les services que vous leur rendrez, votre froideur et votre indévotion par la sainteté de cet exercice ; et qu'ainsi malgré les périls même de votre état, mettant cette grâce en œuvre, et la faisant agir pour Dieu, vous la sauverez pour vousmêmes. Et de quoi nous sert-il,' mes chers auditeurs , de posséder cette grâce si précieuse, et de n'en faire aucun usage? C'est donc ainsi que Marie a honoré la grâce, et que nous devons l'honorer. Quand Tertullien parla de la défiance salutaire que nous devons avoir de nous-mêmes pour nous préserveç du péché, il dit un beau mot, savoir, que la crainte de l'homme est alors un respect et un honneur que l'homme, en vue de sa faiblesse et par esprit de religion , rend humblement à Dieu, Timor hominis honar Dei (Tertull. ) : parcequ'en effet rien n'est plus honorable à Dieu que cette circonspection de l'homme, et cette attention non-seulement à ne point offenser son Dieu, mais à ne courir pas même volontairement le moindre risque de perdre la grâce. Et le même Tertullien expliquant davantage sa pensée, dans l'exemple de certains pécheurs, qui, sortis de leurs désordres et de^ occasions malheureuses où ils étaient engagés, y renoncent pour jamais et de bonne foi : semblables à ceux qui, s'étant sauvés d'un naufrage, disent un étemel adieu à la mer; il ajoute que ces pécheurs honorent Je bienfait de Dieu et la grâce de leur conversion, par le souvenir efficace du danger qu'ils ont couru : Et benefieium Jki, salutem suam scilicet, memerià perievli honorant (Tertijll. ) Faisons eiicore plus, comme Marie. Ne nous contentons pas d'honorer la grâce en la conservant, mais honorons-la en
lui laissant toute son action, honorons-la en lut Élisant prendre tous les jours de nouveaux accroissements, et en lui disposant pour cela nos cœurs.
C'est dans cette sainte résolution , 6 glorieuse Mère de mon Dieu, que nous vous présentons nos vœux, et que touché d'un zèle particulier, comme prédicateur de TEvangile, j'ose vous présenter les miens, non-seulement pour attirer sur tous mes auditeurs les effets de votre protection, mais afin que Dieu par votre intercession toute puissante sanctifie l'auguste mariage qui fait maintenant le sujet de notre joie.} C'est votre ouvrage, Sire ; et par l'intérêt que l'église et la religion, aussi bien que l'Etat, y doivent prendre, le devoir de mon ministère m'obhge ici à vous en féliciter. Le jeune prince que vous éleviez, et que la Providence a destiné pour être dans la suite des temps assis sur le trône, formé par vous, était déjà le prodige de son âge, et l'admiration de la cour. Dans la première fleur de ses années, capable de juger de tout, intelligent, savant, pénétrant, plein d'une solide raison, et ce qui est encore plus, d'une solide religion, aimant le bien, ayant en horreur l'injustice et l'impiété, né avec des inclinations toutes royales, équitable, humain , généreux : ce prince était déjà parvenu à être, non plus l'espérance, mais la consolation de votre majesté. Il lui fallait une princesse digne de lui. Votre majesté l'a trouvée. Nous la voyons, et j'ai l'honneur d'être le premier qui dans le haut rang où elle nous paraît aujourd'hui, lui annonce les vérités du salut. Il me suffirait pour faire en deux mots l'éloge de cette princesse, de dire que votre majesté l'a préférée à toutes les princesses de l'Europe ; et que toute jeune qu'elle est, elle a su gagner votre estime. Mais il n'est pas ici question de foire l'éloge de la princesse.
* Le pére Bourdalouc fit ce compliment aa roi , deux Jours après le mariage de monseigneur le duc de Bourgogne.
ii s'agit de rendra grâce à Dieu de nous l'avoir donnée, et de lui faire connaître à elle-même les desseins de Dieu siu* elle. Elle nous a apporté la puix^ et par là sa personne nous doit être chère. Mais nous npus en promettons encore quelque chose de plus important. On admire en elle des qualités qui la rendent parfaite selon le monde ; on est charmé de ses manières, de la vivacité de son esprit, de la maturité de son jugement, de cette science du monde si avancée, de ce talent qu'elle a de savoir plaire à qui elle doit plaire : mais pour moi qui ne dois avoir égard qu'à ce qui la rend parfaite selon Dieu, je bénis le ciel de nous avoir donné dans sa personne une princesse chrétienne. Tlne princesse, qui, instruite de la religion qu'elle professe, fera son capital de la pratiquer ; qui, occupée de ses devoirs, n'aura rien, Sire, plus à cœur que de seconder le zèle de votre majesté, que de se conformer en toutes choses à ses intentions, que de mériter les bonnes grâces de monseigneur, que d'édifier le prince son époux, que de servir de modèle à toutes les princesses de la cour, que de leur inspirer par sa conduite l'amour de la vraie piété, que de leur en donner le goût. Une princesse, qui, s'élevant au-dessus de la vanité, emploiera le discernement et les lumières dont Dieu l'a pourvue^ à démêler la vérité d'avec le mensonge, à éloigner de soi la flatterie, à se préserver de l'erreur, à ne pas donner dans le piège des passions d'autrui, à être en garde contre l'intrigue, à ne se pas laisser séduire par la médisance, à bannir le libertinage de sa maison, à en exterminer le vice, à f maintenir la probité, à y faire craindre et honorer Dieu. Une princesse, dont bientôt les exemples seront plus puis*sants que toutes mes parole^, pour établir dans cette cour le règne des vertus ; et qui marchantsur les pas de ces grandes reines et de ces vertueuses princesses dont la mémoire toute récente est encore parmi nous eh bénédiction, sera comme elles la protectrice déclarée des intérêts de Dieu, la mère
des pauvres, le refuge et Fasile des malheureux. Voilà, plus que son rang, ce qui me la rend vénérable, et ce qui me fait dire comme le serviteur d'Abraham, lorsque voyant pour la première fois i'épouse du fils de son maître, il s'écria dans un transport d'admiration et d'action de grâce : Ipsa est mulier quam prceparavit DorMnus filio domini met (Gènes. XXIV ). Oui, la voici celle que Dieu, par son aimable providence, a choisie pour être l'épouse du fils de mon seigneur, filio domini mei. Ces paroles d'Eliézer furent une espèce de prédiction, qui s'accomplit dans la suite par l'abondance des grâces que Dieu répandit sur la maison d'Abraham et sur le mariage d'Isaac. Faites, ô mon Dieu, que ces mêmes paroles, appliquées à notre invincible monarque et à son auguste famille, soient suivies des mômes effets ; et puisque vous êtes l'auteur de cette glorieuse alliance qui vient de mettre le comble à notre bonheur, versez sur les deux royales personnes qu'elle a unies d'un lien si sacré, vos plus singulières faveurs ; non-seulement par les prospérités temporelles dont ils méritent d'être comblés, mais encore plus abondamment par les grâces du salut qui seront pour l'un et pour l'autre le principe d'une éternité bienheureuse, que je leur souhaite, au nom du Père, etc.
Judœi signa petunt , et Grœei sapientiam qucBrunt : I(fo8 autem prœdicamus Christum crucifixum , Judœis quidem scanâaluntj Gentibut autem ttuUitiam; ipsis autem vocatie Judœis atque GreBciSj Christum Dei vinutem^ et Dei sapien-^ tiam.
Les Juirs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse; pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crticiflé, qui est un .sujet de scandale aux Juifs, et qui paratl une folie aux Gentils; mats qui est la force de Dieu, et la sagesse de Dieu, à ceux qui sont appelés, soit d'entre les Gentils, soit d*entrc les Juifo.
I CORIKT. I.
Sire,
Si jamais les prédicateurs pouvaient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère, ne serait-ce pas en ce jour où ils se voient obligés de publier les liumiliations étonnantes du Dieu qu'ils annoncent, les outrages qu'il a reçus, les faiblesses qu'il a ressenties , ses langueurs, ses soutTrances, sa passion, sa mort? Cependant, disait le grand apôtre, malgré les ignominies de la croix, je ne rougirai jamais de l'Evangile de mon Sauveur; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante, et même encore plus surprenante que le sentiment qu'il en avait : c'est que je sais , ajoutait-il, que l'Evangile de la croix est la vertu de Dieu
pour tous ceux qui sont éclairés des lumières de la foi : Non erubesco Evangelium; virlus enim Dei e9t omni eredenli (Rom. I). Non-seulement saint Paul n'en rougissait point, mais il s'en glorifiait; car, à Dieu ne plaise, mes frères, écrivait-il aux Galates, que je. fasse jamais consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus- Christ : Mihi autem absil gloriari niH in cruce Domini noêtri Jesu Chrisli (Gàl. YI). Bien loin que la croix lui donnât de la confusion dans Texercice de son ministère, il prétendait que, pour soutenir son ministère avec honneur, le plus infaillible moyen était de prêcher la croix de THomme-Dieu, et qu'en effet il n'y avait rien dans tout l'Evangile de plus grand, de plus merveilleux , de plus propre même à satisfaire des esprits raisonnables et sensés , que ce profond et adorable mystère ; car voilà le sens littéral de ce passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : JudcH $igna peiunt, et Grœci sapientiam quœruni ( 1 Cor. I ). Les Juifs incrédules demandent qu'on leur fasse voir des miracles, les Grecs vains et superbes se piquent de chercher la sagesse ; les uns et les autres s'obstinent à ne vouloir croire en Jésus-Christ qu'à ces deux conditions; et moi, dit l'apôtre, pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres, je me contente de leur j)rècher Jésus- Christ même crucifié ; pourquoi? parceque c'est par excellence le miracle de la force de Dieu,* et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu ; miracle de la force de Dieu, qui seyl doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle : Chrislum crucifixu^n Dei virlulem; chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu, qui seul est plus que suffisant pour soumettre les Gentils au joug de la foi, et pour les faire renoncer à toute la sagesse mondaine : Christum crucifixum Dei sapientiam. Admirable idée que concevait le docteur des nations, se représentant toujours la passion du Sauveur des hommes, comme un mystère de puissance et de sagesse. Or c'est à
cette idée, chrétiens, que je m'attache, parcequ'elle m'a paru d'une part plus propre à vous édifier , et de l'autre plus digne de Jésus-<]lhri6t, dont j'ai à vous foire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu ; nos larmes, si nous avpns à les répandre, doivent être réservées pour un autre usage; et nous ne pou-^ vons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire, après que Jésu&^hrist lui-même nous l'a si positivement et si distinctement marqué, lorsque, allant au Calvaire, il dit aux filles de Jérusalem : ne pleurez point sur moi, mais sur vous; il ne s'agit pas, dis-je, de pleurer sa mort, mais il s'agit de la méditer, il s'agit d'en approfondir le mystère^ il s'agit <l'y reconnaître le dessein de Dieu ; il s'agit d'y trouver rétablissement et l'afTermissement de notre foi, et c'est, avec la grâce de mon Dieu, ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ, et je veux moi vous instruire ; les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits, ont souvent ému vos entrailles, mais peut--être d'une compasrsion stérile, ou tout au plus d'une componction passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs : mon dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui désormais serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots , mes chers auditeurs, qui vont pailager cet entretien, vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de« son humilité et de sa iiaiblesse ; et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute l'étendue de sa puissance ; ce sera la première partie. Le monde jusqu'à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie ; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que •Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST. 4i
Donnez-moi , Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet, ce zèle dont fut rempli votre apôtre quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois , et pour leur faire révérer dans Thumiliation même de votre mort , la divinité de votre personne. Je ne parle pas icr, comme saint Paul, à des Juifs ni à des Gentils ; je parle à des chrétiens de profession , mais parmi lesquels on voit tous les jours des faibles dans la foi, qui, pleins des maximes du siècle, et consultant trop la prudence humaine , ne laissent pas , quoique chrétiens , d'être quelquefois troublés et même tentés sur Tincontestable vérité de leur religion , quand ou leur représente le Dieu qu'ils adorent , comblé d'opprobres et expirant sur une croix : or, c'est pour cela que je dois les fortifier, en leur faisant connaître le don de Dieu caché dan^ le mystère de votre mort , et en relevant dans leur idée vos faiblesses apparentes. Soutenez-moi donc , ô mon Dieu ; mais au même, temps donnez à mes auditeurs cette docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole , pour être non-seulement persuadés, mais convertis et sanctifiés : je vous la démande. Seigneur, cette grâce, et je l'obtiendrai, par les mérites de votre croix même ; car je n'envisage aujourd'hui que votre croix, notre unique espérance, et je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culte que lui rend solennellement toute l'Eglise en lui disant : O Crux, ave.