‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 43 sur 102 · Luc. xxiii, î3. — 2. Socr. npud Piaf, de Rop. Uh · texte numérisé non relu

Luc. xxiii, î3. — 2. Socr. npud Piaf, de Rop. Uh

même, aux dépens de sa propre vie, c'était le plus grand ouvrage que pût faire un homme; et Dieu l'a trouvé si grand, qu'il l'a réservé à ce Messie tant promis, à cet homme qu'il a fait la même personne avec son fils unique.

En effet, que pouvait-on réserver de plus grand à un Dieu venant sur la terre ? et qu'y pouvait-il faire de plus digne de lui, que d'y montrer la vertu dans toute sa pureté, et le bonheur éternel où la conduisent les maux les plus extrêmes ?

Mais si nous venons à considérer ce qu'il y a de plus haut et de plus intime dans le mystère de la croix, quel esprit humain le pourra comprendre ? Là nous sont montrées des vertus que le seul homme- Dieu pouvait pratiquer. Quel autre pouvait comme lui se mettre à la place de toutes les victimes anciennes, les abolir en leur substituant une victime d'une dignité et d'un mérite infinis, et faire que désormais il n'y eût plus que lui seul à offrir à Dieu? Tel est l'acte de religion que Jésus-Christ exerce à la croix. Le Père éternel pouvait-il trouver, ou parmi les anges, ou parmi les hommes, une obéissance égale à celle que lui rend son fils bien-aimé, lorsque rien ne lui pouvant arracher la vie, il la donna volontairement pour lui complaire ? Que dirai-je de la parfaite union de tous ses désirs avec la divine volonté, et de l'amour par lequel il se tient uni à Dieu qui était en lui, se réconciliant le monde ^ ? Dans cette union incompréhensible, il embrasse tout le genre humain, il pacifie le ciel et la terre, il se plonge avec une ardeur immense dans ce déluge de sang où il devait être baptisé avec tous les siens, et fait sortir de ses plaies le feu de l'amour divin qui devait embraser toute la terre ^. Mais voici ce qui passe toute intelhgence : la justice pratiquée par ce Dieu-homme, qui se laisse condamner par le monde, afin que le monde demeure éternellement condamné par l'énorme iniquité de ce jugement. « Maince tenant le monde est jugé, et le prince de ce monde va être chassé, » comme le prononce Jésus-Christ lui-même ". L'enfer, qui avait subjugué le monde, le va perdre : en attaquant l'innocent, il sera contraint de lâcher les coupables qu'il tenait captifs ; la malheureuse obligation par laquelle nous étions livrés aux anges rebelles est anéantie : Jésus-Christ Va attachée à sa croix '*, pour y être effacée de son sang : l'enfer dépouillé gémit : la croix est un lieu de triomphe à notre Sauveur, et les puissances ennemies suivent en tremblant le char du vainqueur. Mais un plus grand triomphe paraît à nos yeux :

^. //, Cor. Y, 19. — 2. jLttc. XII, 49, 50. ■— 3. Joan, xn, 51. — 4. Coloss. u, 1», 44,43.

la justice divine est elle-même vaincue ; le pécheur, qui lui était dû comme sa victime, est arraché de ses mains. Il a trouvé une caution capable de payer pour lui un prix infini. Jésus-Christ s'unit éternellement les élus pour qui il se donne : ils sont ses membres et son corps : le Père éternel ne les peut plus regarder qu'en leur chef : ainsi il étend sur eux l'amour infini qu'il a pour son fils. C'est son fils lui-même qui le lui demande : il ne veut pas être séparé des hommes qu'il a rachetés : « 0 mon Père, je veux, dit-il ^ qu'ils soient « avec moi : » ils seront remplis de mon esprit ; ils jouiront de ma gloire ; ils partageront avec moi jusqu'à mon trône ^.

Après un si grand bienfait, il n'y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances. « 0 merveille! s'écrie un « grand philosophe et un grand martyr ^ ; ô échange incompréhen- « sible, et surprenant artifice de la sagesse divine ! » Un seul est frappé, et tous sont déhvrés. Dieu frappe son fils innocent pour l'amour des hommes coupables, et pardonne aux hommes coupables pour l'amour de son fils innocent. « Le juste paye ce qu'il ne doit pas, « et acquitte les pécheurs de ce qu'ils doivent ; car qu'est-ce qui « pouvait mieux couvrir nos péchés que sa justice ? Comment pouvait « être mieux expiée la rébelhon des serviteurs, que par l'obéissance « du fils ? L'iniquité de plusieurs est cachée dans un seul juste, et la « justice d'un seul fait que plusieurs sont justifiés. » A quoi donc ne devons-nous pas prétendre ? « Celui qui nous a aimés, étant pécheurs, « jusqu'à donner sa vie pour nous, que nous refusera-t-il après qu'il « nous a réconcihés et justifiés par son sang * ? » Tout est à nous par Jésus-Christ, la grâce, la sainteté, la vie, la gloire, la béatitude : le royaume du Fils de Dieu est notre héritage ; il n'y a rien au-dessus de nous, pourvu seulement que nous ne nous ravillssions pas nousmêmes.

Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs et surpasse nos espérances, il consomme l'œuvre de Dieu commencée sous les patriarches et dans la loi de Moïse.

Alors Dieu voulait se faire connaître par des expériences sensibles : il se montrait magnifique en promesses temporelles, bon en comblant ses enfants des biens qui flattent les sens, puissant en les délivrant des mains de leurs ennemis, fidèle en les amenant dans la terre promise à leurs pères, juste par les récompenses et les châtiments qu'il leur envoyait manifestement selon leurs œuvres .

4. Joan. XVII, 2i, 2b, 26. — 2. Apoc. ni, 21. — 5. Justin, Epiât, ad Diognet. n. 9, pag. 258, ed Bened, — 4. Rom. v, 6, 7, 8, 9, 10.

Toutes ces merveilles préparaient les voies aux vérités que Jésus- Clirist venait enseigner. Si Dieu est bon jusqu'à nous donner ce que demandent nos sens, combien plutôt nous donnera-t-il ce que demande notre esprit, fait à son image ? S'il est si tendre et si bienfaisant envers ses enfants, renfermera-t-il son amour et ses libéralités dans ce peu d'années qui composent notre vie ? Ne donnera-t-il à ceux qu'il aime qu'une ombre de félicité, et qu'une terre fertile en grains et en huile ? N'y aura-t-il point un pays où il répande avec abondance les biens véritables ?

Il y en aura un sans doute, et Jésus-Christ nous le vient montrer. Car enfin le Tout-Puissant n'aurait fait que des ouvrages peu dignes de lui, si toute sa magnificence ne se terminait qu'à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce qui n'est pas éternel ne répond ni à la majesté d'un Dieu éternel, ni aux espérances de l'homme à qui il a fait connaître son éternité, et cette immuable fidélité qu'il garde à ses serviteurs n'aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu'à ce qu'elle s'étende à quelque chose d'immortel et de permanent.

Il fallait donc qu'à la fin Jésus-Christ nous ouvrît les deux, pour y découvrir à notre foi cette cité permanente où nous devons être recueillis après cette vie i. Il nous fait voir que si Dieu prend pour son litre éternel le nom de Dieu d'xVbraham, d'Isaac et de Jacob, c'est à cause que ces saints hommes sont toujours vivants devant lui. Dieu n'est pas le Dieu des morts ^ : il n'est pas digne de lui de ne faire, comme les hommes, qu'accompagner ses amis jusqu'au tombeau, sans leur laisser au-delà aucune espérance ; et ce lui serait une honte de se dire avec tant de force le Dieu d'Abraham, s'il n'avait fondé dans le ciel une cité éternelle où Abraham et ses enfants pussent vivre heureux.

C'est ainsi que les vérités de la vie future nous sont développées par Jésus-Christ. Il nous les montre, même dans la loi. La vraie terre promise, c'est le royaume céleste. C'est après cette bienheureuse patrie que soupiraient Abraham, Isaac et Jacob ^ : la Palestine ne méritait pas de terminer tous leurs vœux, ni d'être le seul objet d'une si longue attente de nos pères.

L'Egypte d'où il faut sortir, le désert où il faut passer, la Babylone dont il faut rompre les prisons pour entrer ou pour retourner à notre patrie, c'est le monde avec ses plaisirs et ses vanités : c'est là que

\. Hebr. xi, 8, 9, 10, \ô, 14, Ib, 16. — 2. Matth. xxu, 32. Luc. xx, 38. — 5. Hebr. xi, H, Ib, Ifl.

nous sommes vraiment captifs et errants, séduils par le péché et ses convoitises ; il nous faut secouer ce joug^ pour trouver dans Jérusalem et dans la cité de notre Dieu la liberté véritable, et un sanctuaire non fait de main d'homme i, où la gloire du Dieu d'Israël nous apparaisse.

Par cette doctrine de Jésus-Christ, le secret de Dieu nous est découvert ; la loi est toute spirituelle, ses promesses nous introduisent à celles de l'Évangile, et y servent de fondement. Une même lumière nous paraît partout : elle se lève sous les patriarches : sous Moïse et sous les prophètes elle s'accroît: Jésus-Christ, plus grand que les patriarches, plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous les prophètes, nous la montre dans sa plénitude.

A ce Christ, à cet Homme-Dieu, à cet homme qui tient sur la terre, comme parle saint Augustin, la place de la vérité, et la fait voir personnellement résidente au milieu de nous; à lui, dis-je, était réservé de nous montrer toute vérité, c'est-à-dire celle des mystères, celle des vertus, et celle des récompenses que Dieu a destinées à ceux qu'il aime.

C'étaient de telles grandeurs que les Juifs devaient chercher en leur Messie. Il n'y a rien de si grand que de porter en soi-même et de découvrir aux hommes la vérité tout entière qui les nourrit, qui les dirige, et qui épure leurs yeux jusqu'à les rendre capables de voir Dieu.

Dans le temps que la vérité devait être montrée aux hommes avec cette plénitude, il était aussi ordonné qu'elle serait annoncée par toute la terre et dans tous les temps. Dieu n'a donné à Moïse qu'un seul peuple, et un temps déterminé : tous les siècles et tous les peuples du monde sont donnés à Jésus-Christ : il a ses élus partout, et son Église répandue dans tout l'univers ne cessera jamais de les enfanter. « Allez, « dit-il ^, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, « et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder tout ce » que je vous ai commandé. Et voilà, je suis avec vous tous les jours « jusqu'à la fm des siècles. »

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