‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 45 sur 102 · I. Luc. XXIV, -Si). —2. Âct. XXVI · texte numérisé non relu

I. Luc. XXIV, -Si). —2. Âct. XXVI

lÔ.

ni DISCOURS

naissance de Dieu , au nom de Jésus-Christ ressuscité. Ils se convertissent en foule : saint Paul fait voir que leur vocation est un eifet de la grâce , qui ne distingue plus ni Juifs ni Gentils. La fureur et la jalousie transportent les Juifs; ils font des complots terribles contre saint Paul, outrés principalement de ce qu'il prêche les Gentils, et les amène au vrai Dieu : ils le livrent enlin aux Romains, comme ils leur avaient livré Jésus-Christ.. Tout l'Empire s'émeut contre l'Église naissante ; et Néron, persécuteur de tout le genre humain, fut le premier persécuteur des fidèles. Ce tyran fait mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est consacrée par leur sang ; et le martyre de saint Pierre, prince des apôtres, établit dans la capitale de l'Empire le siège principal de la religion. Cependant le temps approchait où la vengeance divine devait éclater sur les Juifs impénitents : le désordre se met parmi eux ; un faux zèle les aveugle, et les rend odieux à tous les hommes ; leurs faux prophètes les enchantent par les promesses d'un règne imaginaire. Séduits par leurs tromperies, ils ne peuvent plus souffrir aucun empire légitime, et ne donnent aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre au sens réprouvé. Ils se révoltent contre les Romains qui les accablent ; Tite même, qui les ruine, reconnaît qu'il ne fait que prêter sa main à Dieu irrité contre eux^. Adrien achève de les exterminer. Ils périssent avec toutes les marques de la vengeance divine : chassés de leur terre, et esclaves par tout l'univers, ils n'ont plus ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni pays, et on ne voit en Juda aucune forme de peuple.

Dieu cependant avait pi^rvu à l'éternité de son culte : les Gentils ouvrent les yeux, et s'unissent en esprit aux Juifs convertis. Ils entrent par ce moyen dans la race d'Abraham, et, devenus ses enfants par la foi, ils héritent des promesses qui lui avaient été faites. Un nouveau peuple se forme, et le nouveau sacrifice, tant célébré par les prophètes, commence à s'offiir par toute la terre.

Ainsi fut accompli de point en point l'ancien oracle de Jacob : Juda est multiplié dès le commencement plus que tous ses frères ; et ayant toujours conservé une certaine prééminence, il reçoit enfin la royauté comme héréditaire. Dans la suite, le peuple de Dieu est réduit à sa seule race ; et, renfermé dans sa tribu, il prend son nom. En Juda se continue ce grand peuple promis à Abraham, à Isaac et à Jacob ; en lui se perpétuent les autres promesses, le culte de Dieu, le temple, les sacrifices, la possession de la Terre-Promise, qui ne s'appelle plus que

\. Philost. Yit. ApoU. Tyan. lib. vi, c. 29. Joseph, de Bello Jud. lib. vu, cap. '■"., al. li.b.\i, c. 8.

la Judée. Malgré leurs divers états, les Juifs demeurent toujours en corps de peuple réglé et de royaume, usant de ses lois. On y voit naître toujours ou des rois, ou des magistrats et des juges, jusqu'à ce que le Messie vienne : il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en ruine. Il est détruit tout à fait, et le peuple juif est chassé sans espérance de la terre de ses pères. Le Messie devient l'attente des nations, et il règne sur un nouveau peuple.

Mais, pour garder la succession et la continuité, il fallait que ce nouveau peuple fût enté, pour ainsi dire, sur le premier, et, comme dit saint Paul S « l'olivier sauvage sur le franc olivier, afin de parli- « ciper à sa bonne sève. » Aussi est-il arrivé que l'Église, établie premièrement parmi les Juifs, a reçu enfin les Gentils, pour faire avec eux un même arbre, un même corps, un même peuple, et les rendre participants de ses grâces et de ses promesses.

Ce qui arrive après cela aux Juifs incrédules, sous Vespasien et sous Tite, ne regarde plus la suite du peuple de Dieu. C'est un châliment des rebelles, qui, par leur infidélité envers la semence promise à Abraham et à David, ne sont plus Juifs, ni fils d'Abraham que selon la chair, et renoncent à la promesse par laquelle les nations devaient être bénies.

Ainsi cette dernière "et épouvantable désolation des Juifs n'est plus une transmigration, comme celle de Babylone ; ce n'est pas une suspension du gouvernement et de l'état du peuple de Dieu, ni du service solennel de la religion : le nouveau peuple, déjà formé et continué avec l'ancien en Jésus-Christ, n'est pas transporté ; il s'étend et se dilate sans interruption, depuis Jérusalem, où il devait naître, jusqu'aux extrémités de la terre. Les Gentils agrégés aux Juifs deviennent dorénavant les vrais Juifs, le vrai royaume de Juda opposé à cet Israël schismatique et retranché du peuple de Dieu, le vrai royaume de David, par l'obéissance qu'ils rendent aux lois et à l'Évangile de Jésus-Christ, fils de David.

Après l'établissement de ce nouveau royaume, il ne faut pas s'étonner si tout périt dans la Judée. Le second temple ne servait plus de rien depuis que le Messie y eut accompli ce qui était marqué par les prophéties. Ce temple avait eu la gloire qui lui était promise, quand le Désiré des nations y était venu. La Jérusalem visible avait fait ce qui lui restait à faire, puisque l'Église y avait pris sa naissance, et que de là elle étendait tous les jours ses branches par toute la terre. La Judée n'est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les Juifs ; et

-I. i?om. XI, 17.

il est juste qu'en punition de leur endurcissement, leurs ruines soient dispersées par toute la terre.

C'est ce qui leur devait arriver au temps du Messie, selon Jacob, selon Daniel, selon Zacharie, et selon tous leurs prophètes^ : mais comme ils doivent revenir un jour à ce Messie qu'ils ont méconnu, et que le Dieu d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la race quoique infidèle de ce patriarche, il a trouvé un moyen, dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple, de conserver les Juifs, hors de leur pays et dans leur ruine, plus longtemps même que les peuples qui les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni des anciens Assyriens, ni des anciens Mèdes, ni des anciens Perses, ni des anciens Grecs, ni même des anciens Romains. La trace s'en est perdue, et ils se sont confondus avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces anciennes nations si célèbres dans les histoires, leur ont survécu ; et Dieu en les conservant nous tient en attente de ce qu'il veut faire encore des malheureux restes d'un peuple autrefois si favorisé. Cependant leur endurcissement sert au salut des Gentils, et leur donne cet avantage de trouver en des mains non suspectes les Écritures qui ont prédit Jésus-Christ et ses mystères. Nous voyons entre autres choses, dans ces Écritures ^, et l'aveuglement et les malheurs des Juifs qui les conservent si soigneusement. Ainsi nous profitons de leur disgrâce : leur infidélité fait un des fondements de notre foi ; ils nous apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spectacle éternel des jugements qu'il exerce sur ses enfants ingrats, afin que nous apprenions à ne nous point glorifier des grâces faites à nos pères.

Un mystère si merveilleux, et si utile à l'instruction du genre humain, mérite bien d'être considéré. Mais nous n'avons pas besoin des discours humains pour l'entendre : le Saint-Esprit a pris soin de nous l'expliquer par la bouche de saint Paul ; et je vous prie d'écouter ce que cet apôtre en a écrit aux Romains 3.

Après avoir parlé du petit nombre de Juifs qui avaient reçu l'Évangile, et de l'aveuglement des autres, il entre dans une profonde considération de ce que doit devenir un peuple honoré de tant de grâces, et nous découvre tout ensemble le profit que nous tirons de leur chute, et les fruits que produira un jour leur conversion. « Les Juifs sont-ils « donc tombés, dit-il *, pour ne se relever jamais? à Dieu ne plaise ! a Mais leur chute a donné occasion au salut des Gentils, afin que le

i. Osée, m, 4, 5. Is.ux, 20,2\. Zach. xr, -15, 46, i 7. Ro7n. xi, 44, etc. — 2. h. VI, LU, LUI, Lxv. Dan. ix. Malt. xiii. Joan. xii. .4c/. xxvin. Rom. xi. — 3. Rom. XI, I, 2, etc. — -{. Ibid. IL de.

« salut des Gentils leur causât une émulation » qui les fit rentrer en eux-mêmes. « Que si leur chute a été la richesse des Gentils, » qui se sont convertis en si grand nombre, « quelle grâce ne verrons-nous pas « reluire quand ils retourneront avec plénitude! Si leur réprobation « a été la réconciliation du monde, leur rappel ne sera-t-il pas une ré- « surrection de mort à vie ? Que si les prémices tirées de ce peuple sont « saintes, la masse l'est aussi ; si la racine est sainte, les rameaux, le « sont aussi ; et si quelques-unes des branches ont été retranchées, « et que toi, Gentil, qui n'étais qu'un olivier sauvage, tu aies été enté « parmi les branches qui sont demeurées sur l'olivier franc, en sorte (' que tu participes au suc découlé de sa racine, garde-toi de t' élever « contre les branches naturelles. Que si tu t'élèves, songe que ce n'est « pas toi qui portes la racine, mais que c'est la racine qui te porte. Tu « diras peut-être : Les branches naturelles ont été coupées, afin que « je fusse enté en leur place. 11 est vrai, l'incrédulité a causé ce re- « tranchement, et c'est ta foi qui te soutient. Prends donc garde de « ne t'enfler pas, mais demeure dans la crainte : car si Dieu n'a pas « épargné les branches naturelles, tu dois craindre qu'il ne t'épargne « encore moins. »

Qui ne tremblerait en écoutant ces paroles de l'Apôtre? Pouvonsnous n'être pas épouvantés de la vengeance qui éclate depuis tant de siècles si terriblement sur les Juifs, puisque saint Paul nous avertit de la part de Dieu que notre ingratitude nous peut attirer un semblable traitement? Mais écoutons la suite de ce grand mystère. L'Apôtre continue à parler aux Gentils convertis. « Considérez, leur dit-il ', la cle- « mence et la sévérité de Dieu ; sa sévérité envers ceux qui sont dé- « chus de sa grâce, et sa clémence envers vous, si toutefois vous de- « meurez fermes en l'état où sa bonté vous a mis; autrement vous « serez retranchés comme eux. Que s'ils cessent d'être incrédules, ils « seront entés de nouveau, parce que Dieu (qui les a retranchés) est « assez puissant pour les faire encore reprendre. Car si vous avez été « assez détachés de l'olivier sauvage où la nature vous avait fait « naître, pour être entés dans l'olivier franc contre l'ordre naturel, « combien plus facilement les branches naturelles de l'ohvier même « seront-elles entées sur leur propre tronc ? » Ici l'Apôtre s'élève audessus de tout ce qu'il vient de dire, et entrant dans les profondeurs des conseils de Dieu, il poursuit ainsi son discours ^ : « Je ne veux pas, « mes frères, que vous ignoriez ce mystère, afin que vous appreniez à « ne présumer pas de vous-mêmes. C'est qu'une partie des Juifs est I. Hum. XI, 21j el seq.

« tombée dans l'aYeuglement, afin que la multitude des Gentils entrât « cependant dans l'Église, et qu'ainsi tout Israël fût sauvé, selon qu'il « est écrit i : Il sortira de Sion un libérateur qui bannira l'impiété de « Jacob, et voici l'alliance que je ferai avec eux lorsque j'aurai efTacé « leurs péchés. »

Ce passage d'Isaïe, que saint Paul cite ici selon les Septante, comme il avait accoutumé, à cause que leur version était connue par toute la terre, est encore plus fort dans l'original, et pris dans toute sa suite. Car le prophète y prédit avec toutes choses la conversion des Gentils par ces paroles : « Ceux d'Occident craindront le nom du Seigneur, et « ceux d'Orient verront sa gloire. » Ensuite, sous la figure d'un fleuve rapide poussé par un vent impétueux, Isaïe voit de loin les persécutions qui feront croître l'ÉgUse. Enfin le Saint-Esprit lui apprend ce que deviendront les Juifs, et lui déclare « que le Sauveur viendra à « Sion, et s'approchera de ceux de Jacob, qui alors se convertiront « de leurs péchés ; et voici, dit le Seigneur, l'alliance que je ferai avec « eux. Mon esprit qui est en toi, ô prophète ! et les paroles que j'ai « mises en ta bouche, demeureront éternellement non seulement « dans ta bouche, mais encore dans la bouche de tes enfants, et des « enfants de tes enfants, maintenant et à jamais, dit le Seigneur 2. »

Il nous fait donc voir clairement qu'après la conversion des Gentils, le Sauveur que Sion avait méconnu, et que les enfants de Jacob avaient rejeté, se tournera vers eux, effacera leurs péchés, et leur rendra l'intelligence des prophéties qu'ils auront perdue durant un long temps, pour passer successivement et de main en main dans toute la postérité, et n'être plus oubliée jusques à la fin du monde, et autant de temps qu'il plaira à Dieu de le faire durer après ce merveilleux événement.

Ainsi les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s'égarer jamais ; mais ils ne reviendront qu'après que l'Orient et l'Occi^ dent, c'est-à-dire tout l'univers, auront été remphs de la crainte et de la connaissance de Dieu.

Le Saint-Esprit fait voir à saint Paul que ce bienheureux retour des Juifs sera l'effet de l'amour que Dieu ^ eu pour leurs pères. C'estpourquoi il achève ainsi son raisonnement : Quant à l'Évangile, dit-il ^, que nous vous prêchons maintenant, les Juifs sont ennemis pour l'amour de vous : si Dieu les a réprouvés, c'a été, ô Gentils, pour vous appeler; mais quant à Vélection par laquelle ils étaient choisis dès le temps de l'alliance jurée avec Abraham, « ils lui demeurent toujours

^. h. Lix, 20. —2. h. 20,21.-3. iîom. XI, 28, e/c.

« chers, à cause de leurs pères ; car les dons et la vocation de Dieu « sont sans repentance. Et comme vous ne croyiez point autrefois, et « que vous avez maintenant obtenu miséricorde à cause de l'incrédu- « lité des Juifs, » Dieu ayant voulu vous choisir pour les remplacer, « ainsi les Juifs n'ont point cru que Dieu vous ait voulu faire miséri- « corde, afin qu'un jour ils la reçoivent : car Dieu a tout renfermé « dans l'incrédulité, pour faire miséricorde à tous, » et afin que tous connussent le besoin qu'ils ont de sa grâce. « 0 profondeur des trésors « de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont in- « compréhensibles, et que ses voies sont impénétrables ! Car qui a « connu les desseins de Dieu, ou qui est entré dans ses conseils ? Qui « lui a donné le premier, pour en tirer récompense, puisque c'est de « lui, et par lui, et en lui que sont toutes choses? la gloire lui en soit « rendue durant tous les siècles ! »

Voilà ce que dit saint Paul sur l'élection des Juifs, sur leur chute, sur leur retour, et enfin sur la conversion des Gentils, qui sont appelés pour tenir leur place, et pour les ramener à la fin des siècles à la bénédiction promise à leurs pères, c'est-à-dire au Christ qu'ils ont renié. Ce grand apôtre nous fait voir la grâce qui passe de peuple en peuple, pour tenir tous les peuples dans la crainte de la perdre ; et nous en montre la force invincible, en ce qu'après avoir converti les idolâtres, elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l'endurcissement et la perfidie judaïque.

Par ce profond conseil de Dieu, les Juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et captifs ; mais ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur infidéhté des promesses faites à leurs pères, bannis de la Terre-Promise, n'ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple.

Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu'ils ont eu crucifié Jésus-Christ, et après avoir employé à persécuter ses disciples le temps qui leur avait été laissé pour se reconnaître. Mais pendant que l'ancien peuple est réprouvé pour son infidéhté, le nouveau peuple s'augmente tous les jours parmi les Gentils : l'alliance faite autrefois avec Abraham s'étend, selon la promesse, à tous les peuples du monde qui avaient oublié Dieu : l'Église chrétienne appelle à lui tous les hommes; et, tranquille durant plusieurs siècles , parmi des persécutions inouïes, elle leur montre à ne point attendre leur féhcité sur 1 a terre.

C'était là. Monseigneur, le plus digne fruit de la connaissance de Dieu, et l'effet de cette grande bénédiction que le monde devait at-

tendre par Jésus-Christ. Elle allait se répandant tous les jours de famille en famille et de peuple en peuple : les hommes ouvraient les yeux de plus en plus pour connaître l'aveuglement où l'idolâtrie les avait plongés ; et, malgré toute la puissance romaine, on voyait les chrétiens sans révolte, sans faire aucun trouble, et seulement en souffrant toutes sortes d'inhumanités, changer la face du monde, et s'étendre par tout l'univers.

La promptitude inouïe avec laquelle se fit ce grand changement est un miracle visible. Jésus-Christ avait prédit que son Évangile serait bientôt prêché par toute la terre : cette merveille devait arriver incontinent après sa mort; et il avait dit, qu'après qu'on Vaurail élevé (Je terre, c'est-à-dire qu'on l'aurait attaché à la croix, il attirerait à lui toutes choses ^ Ses apôtres n'avaient pas encore achevé leur course, et Saint Paul disait déjà aux Romains, que leur foi était annoncée dans tout le monde 2. H disait aux Colossiens que l'Évangile était ouï « de toute créature qui était sous le ciel ; qu'il était prêché, « qu'il fructifiait, qu'il croissait par tout l'univers ^. >» Une tradition constante nous apprend que saint Thomas le porta aux Indes*, et les autres en d'autres pays éloignés. Mais on n'a pas besoin des histoires pour confirmer cette vérité : l'effet parle, et on voit assez avec combien de raison saint Paul applique aux apôtres ce passage du Psalmiste ^ : « Leur voix s'est fait entendre par toute la terre, et leur parole a été « portée jusqu'aux extrémités du monde; » Sous leurs disciples, il n'y avait presque plus de pays si reculé et si inconnu où l'Évangile n'eût pénétré. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin comptait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erraient de çà et de là sur des chariots sans avoir de demeure fixe ^. Ce n'était point une vaine exagération ; c'était un fait constant et notoire, qu'il avançait en présence des empereurs, et à la face de tout l'univers. Saint Irénée vient un peu après, et on voit croître le dénombrement qui se faisait des églises. Leur concorde était admirable : ce qu'on croyait dans les Gaules, dans les Espagnes, dans la Germanie, on le croyait dans l'Egypte et dans l'Orient; et comme « il n'y avait qu'un même soleil dans tout l'univers, on voyait dans H toute l'Eglise, depuis une extrémité du monde à l'autre, la même « lumière de la vérité '^. »

i. Joan. vui, 28. xii, 52. — 2. Rom. ^ , 8. — 3. Col. I, o, 6, 23. — 4. Greg. Naz. Orat. xxv, wmc xxxni, n.U; tom. i, p. 611. — S. Ps. xvni, S. Rom. x, ^8. — 6. Just. Apol. M, minci, n. 33 ; p. 7Î, 75; et Dial. cum Tryph. n. H 7, paQ. 2H. — 7. Iven. adv, Haer. lib. \,cap. 2, 5, nunc \0;paQ. -iS.

SUR L'IIISTOIUK UNIVERSELLE. isf

Si peu qu'on avance, on est clonné des progrès qu'on voit. Au milieu du ni*^ siècle, Tertullien et Origène font voir dans l'Église des peuples entiers qu'un peu devant on n'y mettait pus ^. Ceux qu'Origène exceptait, qui étaient les plus éloignés du monde connu, y sont mis un peu après par Ârnobe 2. Que pouvait avoir vu le monde, pour se rendre si promptement à Jésus-Christ ? S'il a vu des miracles, Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage : et s'il se pouvait faire qu'il n'en eût pas vu, ne serait-ce pas un nouveau miracle, plus grand et plus incroyable que ceux qu'on ne veut pas croire, d'avoir converti le monde sans miracle, d'avoir fait entrer tant d'ignorants dans des mystères si hauts, d'avoir inspiré à tant de savants une humble soumission, et d^avoir persuadé tant de choses incroyables à des incrédules 3 ?

Mais le miracle des miracles, si je puis parler de la sorte , c'est qu'avec la foi des mystères les vertus les plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la terre. Les disciples de Jésus-Christ l'ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérité, a été parmi ses enfants un exercice ordinaire ; et pour imiter leur Sauveur ils ont couru aux tourments avec plus d'ardeur que les autres n'ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples, ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres, ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges, ni des pasteurs charitables qui se sont faits tout à tous, toujours prêts à donner à leur troupeau non seulement leurs veilles et leurs travaux, mais encore leurs propres vies. Que dirai-je de la pénitence et de la mortification? Les juges n'exercent pas plus sévèrement la justice sur les criminels, que les pécheurs pénitents l'ont exercée sur eux-mêmes. Bien plus, les innocents ont puni en eux avec une rigueur incroyable cette pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptiste, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmiles fidèles ; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs ; et il y a eu tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont été contraints de chercher des solitudes plus profondes, tant on a fui le monde, tant la vie cctemplative a été goûtée.

Tels étaient les fruits précieux que devait produire l'Évangile.

i. Tertull. adv. Jud. cap. 7. Apolog. c. oT. Orig. Tr. xxviii in Matt. iom. ir, pag. 808, ed Bened. Ilom. iv in Ezech. ibid. p. 370. — 2. Arnob. adv. Gcntes, lih. II. — ô. Aug. de Civit. Dei, îib. xxi, cap. vu; lib. xxn, cap. v; t. vu, col. 026. <i:i8 el spq.

L'Église n'est pas moins riche en exemples qu'en préceptes, et sa doctrine a paru sainte, en produisant une infinité de saints. Dieu, qui sait que les plus fortes vertus naissent parmi les souffrances, l'a fondée par le martyre, et l'a tenue durant trois cents ans dans cet état, sans qu'elle eût un seul moment pour se reposer. Après qu'il eut fait Toir, par une si longue expérience, qu'il n'avait pas besoin du secours humain ni des puissances de la terre pour établir son Église, il y appela enfin les empereurs, et fit du grand Constantin un protecteur déclaré du christianisme. Depuis ce temps les rois ont accouru de toutes parts à l'Éghse ; et tout ce qui était dans les prophéties, touchant sa gloire future, s'est accompli aux yeux de toute la terre.

Que si elle a été invincible contre les efforts du dehors, elle ne l'est pas moins contre les divisions intestines. Ces hérésies, tant prédites par Jésus-Christ et par ses apôtres, sont arrivées, et la foi persécutée par les empereurs souffrait en même temps des hérétiques une persécution plus dangereuse. Mais cette persécution n'a jamais été plus violente que dans le temps où l'on vit cesser celle des païens. L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cette Église que les attaques de ses ennemis déclarés avaient affermie. A peine commençait-elle à respirer par la paix que lui donna Constantin ; et voilà qu'Arius, ce malheureux prêtre, lui suscite de plus grands troubles qu'elle n'en avait jamais souffert. Constance, fils de Constantin , séduit par les ariens, dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute la terre ; nouveau persécuteur du christianisme, et d'autant plus redoutable que sous le nom de Jésus-Christ il fait la guerre à Jésus-Christ même. Pour comble de malheurs, l'Église ainsi divisée tombe entre les mains de Julien l'Apostat , qui met tout en œuvre pour détruire le christianisme, et n'en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il était déchiré. Après lui vient un Valens, autant attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une pareille fureur. L'Église apprend, par tant d'expéi'iences, qu'elle n'a pas moins à souffrir sous les empereurs chrétiens qu'elle avait souffert sous les empereurs infidèles ; et qu'elle doit verser du sang pour défendre non seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particuher. En effet, il n'y en a aucun qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfants. Mille sectes et mille hérésies sorties de son sein se sont élevées contre elle. Mais si elle les a vues s'élever, selon les prédictions de Jésus-Christ, elle les a vues tomber toutes, selon ses promesses, quoique souvent soutenue? parles empereurs et par les rois.

Ses véritables enfants ont été, comme dit saint Paul, reconnus par cette épreuve ; la vérité n'a fait que se fortifier quand elle a été contestée, et l'Église est demeurée inébranlable.

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