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CHAPITRE XXV

Réflexions particulières sur la conversion des Gentils. Profond conseil de Dieu,

qui les voulait convertir par la croix de Jésus-Christ. Raisonnement de saint

Paul sur cette manière de les convertir.

Cette conversion des Gentils était la seconde chose qui devait arriver au temps du Messie, et la marque la plus assurée de sa venue. Nous avons vu comme les prophètes l'avaient clairement prédite ; et

^. Hier. Ep. ad Dardan. Tom. n, col. 610. — 2. Matih. xxvii, 25. — 5. Joan. XIX, ^a. — 4. Rom, XI, 2b, 26.

leurs promesses se sont vérifiées dans les temps de notre Seigneur. 11 est certain qu'alors seulement, et ni plus tôt, ni plus tard, ce que les philosophes n'ont osé tenter, ce que les prophètes ni le peuple juif, lorsqu'il a été le plus protégé et le plus fidèle, n'ont pu faire, douze pêcheurs, envoyés par Jésus-Christ et témoins de sa résurrection, l'ont accompli. C'est que la conversion du monde ne devait être l'ouvrage ni des philosophes ni même des prophètes : il était réservé au Christ, et c'était le fruit de sa croix.

Il fallait à la vérité que ce Christ et ses apôtres sortissent des Juifs, et que la prédication de l'Évangile commençât à Jérusalem. « Une « montagne éleve'e devait paraître dans les derniers temps, » selon Isaïei : c'était l'Église chrétienne. « Tous les Gentils y devaient ve- « nir, et plusieurs peuples devaient s'y assembler. En ce jour le Sei- « gneur seul devait être élevé, et les idoles devaient être tout à fait « brisées 2. » Mais Isaïe, qui a vu ces choses, a vu aussi en même temps que « la loi qui devait juger les Gentils sortirait de Sion, et « que la parole du Seigneur, qui devait corriger les peuples, sorti- « rait de Jérusalem^ ; » ce qui a fait dire au Sauveur que « le salut « devait venir des Juifs ^. » Et il était convenable que la nouvelle lumière dont les peuples plongés dans l'idolâtrie devaient un jour être éclairés, se répandit par tout l'univers, du lieu où elle avait toujours été. C'était en Jésus-Christ, fils de David et d'Abraham, que toutes les nations devaient être bénies .et sanctifiées. Nous l'avons souvent remarqué. Mais nous n'avons pas encore observé la cause pour laquelle ce Jésus souffrant, ce Jésus crucifié et anéanti, devait être le seul auteur de la conversion des Gentils, et le seul vainqueur de l'idolâtrie.

Saint Paul nous a expliqué ce grand mystère au premier chapitre de la première Épître aux Corinthiens ; et il est bon de considérer ce bel endroit dans toute sa suite. « Le Seigneur, dit-il ^, m'a envoyé prê- « cher l'Évangile, non par la sagesse et par le raisonnement humain, « de peur de rendre inutile la croix de Jésus-Christ ; car la prédica- « tion du mystère de la croix est folie à ceux qui périssent, et ne pa- « rait un effet de la puissance de Dieu qu'à ceux qui se sauvent, c'est- « à-dire à nous. En effet, il est écrit ^ : Je détruirai la sagesse des « sages, et je rejetterai la science des savants. Où sont maintenant les « sages? où sont les docteurs? que sont devenus ceux qui recher- « chaient les sciences de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de

4 . Is. II, 2. — 2. Ibid. 2, 3, 4T, ^8. — 5. Ibid. 5, 4. — 4. Joan. IT, 22. — 5. Cor. !, 17, 18, \d, 20. — G. Is. XXIX, \4. XXXIII, 18.

« folie la sagesse de ce monde ? » Sans doute, puisqu'elle n'a pu li relies hommes de leur ignorance. Mais voici la raison que saint Paul en donne. C'est que « Dieu voyant que le monde avec la sagesse humaine « ne l'avait point reconnu par les ouvrages de sa sagesse, » c'est-àdire, par les créatures qu'il avait si bien ordonnées, il a pris une autre voie, « et a résolu de sauver ses fidèles par la folie de la prédication ^, » c'est-à-dire parle mystère de la croix, où la sagesse humaine ne peut rien comprendre.

Nouveau et admirable dessein de la divine Providence ! Dieu avait introduit l'homme dans le monde, où, de quelque côté qu'il tournât les yeux, la sagesse du Créateur reluisait dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition d'un si bel ouvrage. L'homme cependant l'a méconnu : les créatures, qui se présentaient pour élever notre esprit plus haut, l'ont arrêté : l'homme aveugle et abruti les a servies ; et, non content d'adorer l'œuvre des mains de Dieu, il a adoré l'œuvre de ses propres mains. Des fables, plus lidicules que celles que l'on conte aux enfants, ont fait sa religion : il a oublié la raison ; Dieu la lui veut faire oublier d'une autre sorte. Un ouvrage dont il entendait la sagesse ne l'a point touché; un autre ouvrage lui est présenté, où son raisonnement se perd, et où tout lui parait folie : c'est la croix de Jésus-Christ. Ce n'est point en raisonnant qu'on entend ce mystère j c'est « en captivant son intelligence sous l'obéissance de la foi; » c'est « en détruisant les raisonnements humains, et toute hauteur qui s'é- « lève contre la science de Dieu 2. »

En eifet, que comprenons-nous dans ce mystère où le Seigneur de gloire est chargé d'opprobres; où la Sagesse divine est traitée de folie ; où celui qui, assuré en lui-même de sa naturelle grandeur, « n'a pas « cru s'attribuer trop quand il s'est dit égal à Dieu, s'est anéanti lui- « même jusqu'à prendre la forme d'esclave et à subir la mort de la « croix 3 ? » Toutes nos pensées se confondent ; et comme disait saint Paui, il n'y a rien qui paraisse plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairés d'en haut.

Tel était le remède que Dieu préparait à l'idolâtrie. Il connaissait l'esprit de l'homme, et il savait que ce n'était pas par raisonnement qu'il fallait détruire une erreur que le raisonnement n'avait pas établie. Il y a des erreurs où nous tombons en raisonnant, car l'homme s'embrouille souvent à force de raisonner ; mais l'idolâtrie était venue par l'extrémité opposée : c'était en éteignant tout raisonnement, et en laissant dominer les sens, qui voulaient tout revêtir des qualités dont I, /. Cor. I, lil. — 2 //. Cor. x, î, 0. — 3. Philip, n, 7, 8.

SUR L'HISTOIRE UiNlVERSELLE. 213

ils sont touchés. C'est par-là que la Divinité était devenue visible et grossière. Les hommes lui ont donné leur figure, et, ce qui était plus honteux encore, leurs vices et leurs passions. Le raisonnement n'avait point de part à une erreur si hrutale. C'était un renversement du bon sens, un délire, une frénésie. Raisonnez avec un frénétique, et contre un homme qu'une fièvre ardente fait extravaguer, vous ne faites que l'irriter et rendre le mal irrémédiable : il faut aller à la cause, redresser le tempérament, et calmer les humeurs dont la violence cause de si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas être le raisonnement qui guérisse le délire de l'idolâtrie. Qu'ont gagné les philosophes avec leurs discours pompeux, avec leur style sublime, avec leurs raisonnements si artificieusement arrangés? Platon, avec son éloquence qu'on a crue divine, a-t-il renversé un seul autel où ces monstrueuses divinités étaient adorées? Au contraire, lui et ses disciples, et tous les sages du siècle, ont sacrifié au mensonge : « Ils se sont perdus dans « leurs pensées ; leur cœur insensé a été rempli de ténèbres, et, sous « le nom de sages qu'ils se sont donné, ils sont devenus plus fous « que les autres i, » puisque, contre leurs propres lumières, ils ont adoré les créatures.

N'est-ce donc pas avec raison que saint Paul s'est écrié dans notre passage ^ : « Où sont les sages, où sont les docteurs? Qu'ont opéré ceux « qui recherchaient les sciences de ce siècle ? » Ont-ils pu seulement détruire les fables de l'idolâtrie ? ont-ils seulement soupçonné qu'il fallut s'opposer ouvertement à tant de blasphèmes, et souffrir, je ne dis pas le dernier supplice, mais le moindre affront pour la vérité ? Loin de le faire, « ils ont retenu la vérité captive 3, » et ont posé pour maxime qu'en matière de religion il fallait suivre le peuple : le peuple, qu'ils méprisaient tant, a été leur règle dans la matière la plus importante de toutes, et où leurs lumières semblaient le plus nécessaires. Qu'as-tu donc servi, ô philosophie? « Dieu n'a-t-il pas convaincu de « folie la sagesse de ce monde ? » comme nous disait saint Paul *. « N'a-t-il pas détruit la sagesse des sages, et montré l'inutilité de la « science des savants ? »

C'est ainsi que Dieu a fait voir, par expérience, que la ruine de l'idolâtrie ne pouvait pas être l'ouvrage du seul raisonnement humain. Loin de lui commettre la guérison d'une telle maladie. Dieu a achevé de le confondre par le mystère de la croix ; et tout ensemble il a porté le remède jusqu'à la source du mal.

L'idolâtrie, si nous l'entendons, prenait sa naissance de ce profond

I. Rom- I, 21, 22. ~ 2. /. Cor. i, 20. — 3. Rom. i, 18. — î. /. Cor. i, 19. 20.

attachement que nous avons à nous-mêmes. C'est ce qui nous avait fait inventer des dieux semblables à nous ; des dieux qui en effet n'étaient que des hommes sujets à nos passions, à nos faiblesses et à nos vices : de sorte que, sous le nom de fausses divinités, c'était en effet leurs propres pensées, leurs plaisirs et leurs fantaisies que les Gentils adoraient.

Jésus-Christ nous fait entrer dans d'autres voies. Sa pauvreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet horrible à nos sens. Il faut sortir de soi-même, renoncer à tout, tout crucifier pour le suivre. L'homme arraché à lui-même, et à tout ce que sa corruption lui faisait aimer, devient capable d'adorer Dieu et sa vérité éternelle, dont il veut dorénavant suivre les règles.

Là périssent et s'évanouissent toutes les idoles, et celles qu'on adorait sur des autels, et celles que chacun servait dans son cœur. Cellesci avaient élevé les autres. On adorait Vénus, parce qu'on se laissait dominer à l'amour sensuel, et qu'on en aimait la puissance. Bacchus, le plus enjoué de tous les dieux, avait des autels, parce qu'on s'abandonnait et qu'on sacrifiait, pour ainsi dire, à la joie des sens, plus douce et plus enivrante que le vin. Jésus-Christ, par le mystère de sa croix, vient imprimer dans les cœurs l'amour des souffrances, au lieu de l'amour des plaisirs. Les idoles qu'on adorait au - dehors furent dissipées parce que celles qu'on adorait au-dedans ne subsistaient plus : le cœur purifié, comme dit Jésus-Christ lui-même ^, est . rendu capable de voir Dïeuj et l'homme, loin de faire Dieu semblable à soi, tâche plutôt, autant que le peut souffrir son infirmité, à devenir semblable à Dieu.

Le mystère de Jésus-Christ nous a fait voir comment la Divinité pouvait sans se ravilir être unie à notre nature, et se revêtir de nos faiblesses. Le Verbe s'est incarné : celui qui avait la forme et la nature de Dieu, sans perdre ce qu'il était, a fris la forme d'esclave -. Inaltérable en lui-même, il s'unit et il s'approprie une nature étrangère. 0 hommes, vous vouHez des dieux qui ne fussent, à dire vrai, que des hommes, et encore des hommes vicieux ! c'était un trop grand i aveuglement. Mais voici un nouvel objet d'adoration qu'on vous pro- I pose : c'est un Dieu et un homme tout ensemble ; mais un homme qui n'a rien perdu de ce qu'il était en prenant ce que nous sommes. La Divinité demeure immuable, et, sans pouvoir se dégrader, elle ne peut qu'élever ce qu'elle unit avec elle.

Mais encore qu'est-ce que Dieu a pris de nous? nos vices et nos «. Matth. V, g. - 2. Philip. li, 6, 7.

péchés ? à Dieu ne plaise ! il n'a pris de l'homme que ce qu'il y a fait, et il est certain qu'il n'y avait fait ni le péché ni le vice. Il y avait fait la nature ; il l'a prise. On peut dire qu'il avait fait- la mortalité avec l'infirmité qui l'accompagne, parce qu'encore qu'elle ne fût pas du premier dessein, elle était le juste supplice du péché, et en cette qualité elle était l'œuvre de la justice divine. Aussi Dieu n'a-t-il pas dédaigné de la prendre; et en prenant la peine du péché sans le péché même, il a montré qu'il était, non pas un coupable qu'on punissait, mais le juste qui expiait les péchés des autres.

De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettaient dans leurs dieux, toutes les vertus ont paru dans ce Dieu-Homme; et afin qu'elles y parussent dans les dernières épreuves, elles y ont paru au milieu des plus horribles tourments. Ne cherchons plus d'autre Dieu visible après celui-ci : il est seul digne d'abattre toutes les idoles ; et la •victoire qu'il devait remporter sur elles est attachée à sa croix.

C'est-à-dire qu'elle est attachée à une folie apparente. « Car les « Juifs, poursuit saint Paul*, demandent des miracles, » par lesquels Dieu en remuant avec éclat toute la nature, comme il fit à la sortie d'Egypte, il les mette visiblement au-dessus de leurs ennemis; « et « les Grecs ou les Gentils cherchent la sagesse » et des discours arrangés, comme ceux de leur Platon et de leur Socrate. « Et nous, continue « l'Apôtre, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, scandale aux Juifs, « et non pas miracle ; « folie aux Gentils, » et non pas sagesse : « mais « qui est aux Juifs et aux Gentils appelés à la connaissance de la vé- « rite, la puissance et la sagesse de Dieu, parce qu'en Dieu ce qui est « fou est plus sage que toute la sagesse humaine, et ce qui est faible est plus fort que toute la force humaine. » Voilà le dernier coup qu'il fallait donner à notre superbe ignorance. La sagesse où Ton nous mène est si subhme, qu'elle paraît fohe à notre sagesse ; et les règles en sont si hautes, que tout nous y paraît un égarement.

Mais si cette divine sagesse nous est impénétrable en elle-même, elle se déclare par ses effets. Une vertu sort de la croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les voyons tomber par terre, quoique soutenues par toute la puissance romaine. Ce ne sont point les sages, ce ne sont point les nobles, ce ne sont point les puissants qui ont fait un si grand miracle. L'œuvre de Dieu a été suivie ; et ce qu'il avait commencé par les humiliations de Jésus-Christ, il l'a consommé par les humiliations de ses disciples. « Considérez, mes frères, >> c'est ainsi que saint Paul achève son admirable discours 2, « considérez ceux que

i. l. Cor. I, 22, 25, 24, 2S. — 2. Jr. Cor. I, 2C, 27, 28, 29,

». Dieu a appelés parmi vous, » et dont il a composé cette Église victorieuse du monde. « Il y a peu de ces sages » que le monde admire ; « il y a peu de puissants et peu de nobles : mais Dieu a choisi ce qui « est fou selon le monde, pour confondre les sages ; il a choisi ce qui « était faible, pour confondre les puissants ; il a choisi ce qu'il y avait « de plus méprisable et de plus vil, et enfin ce qui n'était pas, pour (i détruire ce qui était, afin que nul homme ne se glorifie devant lui. » Les apôtres et leurs disciples, le rebut du monde, et le néant même, à les regarder par les yeux humains, ont prévalu à tous les empereurs et à tout l'empire. Les hommes avaient oublié la création , et Dieu l'a renouvelée en tirant de ce néant son Église , qu'il a rendue toutepuissante contre l'erreur. Il a confondu avec les idoles toute la grandeur humaine qui s'intéressait à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage, comme il avait fait l'univers, par la seule force de sa parole.

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