CHAPITRE XXVI
Diverses foi^mes de l'Idolâtrie : les sens, l'intérêt, l'ignorance, un faux respect de l'antiquité, la politique, la philosophie et les hérésies viennent à son secours : l'Église triomphe de tout.
li'idolàtrie nous parait la faiblesse même , et nous avons peine à comprendre qu'il ait fallu tant de force pour la détruire. Mais, au contraire , son extravagance fait voir la difficulté qu'il y avait à la vaincre ; et un si grand renversement du bon sens montre assez combien le principe était gâté. Le monde avait vieilli dans l'idolâtrie, et, enchanté par ses idoles, il était devenu sourd à la voix de la nature, qui criait contre elles. Quelle puissance fallait-il pour rappeler dans la mémoire des hommes le vrai Dieu si profondément oublié, et retirer le genre humain d'un si prodigieux assoupissement.
Tous les sens, toutes les passions, tous les intérêts, combattaient pour l'idolâtrie. Elle était faite pour le plaisir : les divertissements, les spectacles, et enfin la licence même, y faisaient une partie du culte divin. Les fêtes n'étaient que des jeux; et il n'y avait nul endroit de la vie humaine d'où la pudeur fût bannie avec plus de soin qu'elle l'était des mystères de la rehgion. Comment accoutumer des esprits si corrompus à la régularité de la religion véritable, chaste,, sévère, ennemie des sens, et uniquement attachée aux biens invisibles? Saint Paul parlait à Félix, gouverneur de Judée, « de la justice, de la « chasteté, et du jugement à venii'. Cet homme elfrayé lui dit : Re- « tirez-vous quant à présent , je vous manderai quand il faudra ^ »
i. Art. XXIV, 2o.
SUH L'HlSTOrUE UNÎVERSELLK. 2l7
tes discours étaient incommodes pour un homme qui voulait jouir sans scrupule, et à quelque prix que ce fût, des biens de la terre.
Voulez-vous voir remuer l'intérêt, ce puissant ressort qui donne le mouvement aux choses humaines ? Dans ce grand décri de l'idolâtrie que commençaient à causer dans toute l'Asie les prédications de saint Paul, les ouvriers qui gagnaient leur vie en faisant de petits temples d'argent de la Diane d'Éphèse s'assemblèrent, et le plus accrédité • d'entre eux leur représenta que leur gain allait cesser ; « etnonseuo lement, dit-il i, nous courons fortune de tout perdre ; mais le temple « de la grande Diane va tomber dans le mépris ; et la majesté de celle « qui est adorée dans toute l'Asie, et même dans tout l'univers, s^ao néantira peu à peu. »
Que l'intérêt est puissant, et qu'il est hardi quand il peut se couvrir du prétexte de la religion! Il n'en fallut pas davantage pour émouvoir ces ouvriers. Ils sortirent tous ensemble , criant comme des furieux : La grande Diane des Éphésiens! et traînant les compagnons de saint Paul au théâtre, où toute la ville s'était assemblée. Alors les cris redoublèrent, et durant deux heures la place publique retentissait de ces mots : La grande Diane des Éphésiens! Saint Paul et ses compagnons furent à peine arrachés des mains du peuple par les magistrats, qui craignirent qu'il n'arrivât de plus grands désordres dans ce tumulte. Joignez à l'intérêt des particuliers l'intérêt des prêtres qui allaient tomber avec leurs dieux; joignez à tout cela l'intérêt des villes que la fausse religion rendait illustres, comme la ville d'Ephèse, qui devait à son temple des privilèges, et l'abord des étrangers dont elle était enrichie : quelle tempête devait s'élever contre l'Eglise naissante ! et faut-il s'étonner de voir les apôtres si souvent battus, lapidés, et laissés pour morts au milieu de la populace? Mais un plus grand intérêt va remuer une plus grande machine; l'intérêt de l'état va faire agir le sénat, le peuple romain et les empereurs.
Il y avait déjà longtemps que les ordonnances du sénat défendaient les religions étrangères ^. Les empereurs élgient entrés dans la nicme politique; et dans cette belle délibération, où il s'agissait de réformer les abus du gouvernement, un des principaux règlements que Mécénas proposa à Auguste fut d'empêcher les nouveautés dans la religion, qui ne manquaient pas de causer de dangereux mouvements dans les »états. La maxime était véritable : car qu'y a-t-il qui émeuve plus
i. Act. XIX, 24 et. seq. — 2. Tit. Liv, lib. xxxix, cap. ^8, etc. Orat. MfPoen. apu I 0:071. Cffifi. lib. T.ir. TprtuU. Apolog. *. :f. EviPh. Hist. Ere!, lih. (f i-aji. 2.
le
218 DISCOCKS
violemment les esprits, et les porte à des excès plus étranges ? Mais Dieu voulait faire voir que l'établissement de la religion véritable n'excitait pas de tels troubles; et c'est une des merveilles qui montre qu'il agissait dans cet ouvrage. Car qui ne s'étonnerait de voir que durant trois cents ans entiers que l'Eglise a eu à souffrir tout ce que la rage des persécuteurs pouvait inventer de plus cruel, parmi tant de séditions et tant de guerres civiles, parmi tant de conjurations contre la personne des empereurs, il ne se soit jamais trouvé un seul chrétien, ni bon ni mauvais ? Les chrétiens défient leurs plus grands ennemis d'en nommer un seul j il n'y en eut jamais aucun ^ : tant la doctrine chrétienne inspirait de vénération pour la puissance publique, et tant fut profonde l'impression que fit dans tous les esprits cette parole du Fils de Dieu 2 : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu « ce qui est à Dieu. »
Cette belle distinction porta dans les esprits une lumière si claire, que jamais les chrétiens ne cessèrent de respecter l'image de Dieu dans les princes persécuteurs de la vérité. Ce caractère de soumission reluit tellement dans toutes leurs apologies, qu'elles inspirent encore aujourd'hui à ceux qui les lisent l'amour de l'ordre public, et fait voir qu'ils n'attendaient que de Dieu l'étabhssement du christianisme. Des hommes si déterminés à la mort, qui remplissaient tout l'empire et toutes les armées s, ne se sont pas échappés une seule fois durant tant de siècles de souffrance; ils se défendaient à eux-mêmes, non seulement les actions séditieuses, mais encore les murmures. Le doigt de Dieu était dans cette œuvre ; et nulle autre main que la sienne n'eût pu retenir des esprits poussés a bout par tant d'injustices.
A la vérité, il leur était dur d'être traités d'ennemis publics et d'ennemis des empereurs, eux qui ne respiraient que l'obéissance, et dont les vœux les plus ardents avaient pour objet le salut des princes et le bonheur de l'état. Mais la politique romaine se croyait attaquée dans ses fondements, quand on méprisait ses dieux. Rome se vantait d'être une ville sainte par sa fondation, consacrée dès son origine par des auspices divins, et dédiée par son auteur au dieu de la guerre. Peu s'en faut qu'elle ne crût Jupiter plus présent dans le Capitole que dans le ciel. Elle croyait devoir ses victoires à sa religion. C'est par là qu'elle avait dompté et les nations et leurs dieux ; car on raisonnait ainsi en ce temps : de sorte que les dieux romains devaient être les maîtres des autres hommes. Rome, en subjuguant la Judée, avait compté le Dieu
4. TertvU. Apolog. cap. 35, 36, etc. — 2. Matth. xxu, 2t. — 3. TertvU. Apol. cap. 37.
SUH L'HISTOIRE tlNIVKRSELLP:. 2l9
des Juifs parmi les dieux qu'elle avait vaincus : le vouloir faire régner, c'était renverser les fondements de l'empire ; c'était haïr les victoires et la puissance du peuple romain i. Ainsi les chrétiens, ennemis des dieux, étaient regardés en même temps comme ennemis de la république. Les empereurs prenaient plus de soin de les exterminer que d'exterminer les Parthes, les Marcomans et les Daces : le christianisme abattu paraissait dans leurs inscriptions avec autant de pompe que les Sarmates défaits. Mais ils se vantaient à tort d'avoir détruit une religion qui s'accroissait sous le fer et dans le feu. Les calomnies se joignaient en vain à la cruauté. Des hommes qui pratiquaient des vertus au-dessus de l'homme étaient accusés de vices qui font horreur à la nature. On accusait d'inceste ceux dont la chasteté faisait les délices. On accusait de manger leurs propres enfants ceux qui étaient bienfaisants envers leurs persécuteurs. Mais, malgré la haine publique, la force de la vérité tirait de la bouche de leurs ennemis des témoignages favorables . Chacun sait ce qu'écrivit Pline le jeune ^ à Trajan sur les bonnes mœurs des chrétiens. Ils furent justifiés, mais ils ne furent pas exemptés du dernier suppUce; car il leur fallait encore ce dernier trait pour achever en eux l'image de Jésus-Christ crucifié ; et ils devaient comme lui aller à la croix avec une déclaration publique de leur innocence.
L'idolâtrie ne mettait pas toute sa force dans la violence. Encore que son fond fût une ignorance brutale, et une entière 'dépravation du sens humain, elle voulait se parer de quelques raisons. Combien de fois a-t-elle tâché de se déguiser, et en combien de manières s'est-elle transformée pour couvrir sa honte ! Elle faisait quelquefois la respectueuse envers la Divinité. Tout ce qui est divin, disait-elle, est inconnu : il n'y a que la Divinité qui se connaisse elle-même -, ce n'est pas à nous à discourir de choses si hautes : c'est pourquoi il en faut croire les anciens, et chacun doit suivre la religion qu'il trouve établie dans son pays. Par ces maximes, les erreurs grossières autant qu'impies, qui remplissaient toute la terre, étaient sans remède, et la voix de la nature qui annonçait le vrai Dieu était étouffée.
On avait sujet de penser que la faiblesse de notre raison égarée a besoin d'une autorité qui la ramène au principe, et que c'est de l'antiquité qu'il faut apprendre la religion véritable. Aussi en avez-vous vu la suite immuable dès l'origine du monde. Mais de quelle antiquité se
^. Cic. Orat. pro Flacco, n. 28. Orat. Symm. ad irap. Val. Theod. et Arc. ap. Ambr. tom. v, lib. v, Ep. xxx, mmc xvu, tom. II, col, 828 et seq. Zozim. Hist. lib, II, IV, etc. ~ 2. Plin. lib, x, Ep. 07.
520 Discount
pouvait Vanter le paganisme, qui ne pouvait lire ses propres histoires sans y trouver l'origine non seulement de sa religion, mais encore de ses dieux? Varron et Cicéron *, sans compter les autres auteurs, l'ont bien fait voir. Ou bien aurions-nous recours à ces milliers infinis d'années que les Égyptiens remplissaient de fables confuses et impertinentes, pour établir l'antiquité dont ils se vantaient? Mais toujours y voit-on naître et mourir les divinités de l'Egypte ; et ce peuple ne pouvait se faire ancien sans marquer le commencement de ses dieux.
Voici une autre forme de l'idolâtrie. Elle voulait qu'on servît tout ce qui passait pour divin. La politique romaine, qui défendait si sévèrement les religions étrangères, permettait qu'on adorât les dieux des Barbares,- pourvu qu'elle les eût adoptés. Ainsi elle voulait paraître équitable envers tous les dieux, aussi bien qu'envers tous les hommes. Elle encensait quelquefois le Dieu des Juifs avec tous les autres. Nous trouvons une lettre de Julien l'Apostat -, par laquelle il promet aux Juifs de rétablir la sainte cité, et de sacrifier avec eux au Dieu créateur de l'univers. Nous avons vu que les païens voulaient bien adorer le vrai Dieu, mais non pas le vrai Dieu tout seul ; et il ne tint pas aux empereurs que Jésus-Christ même, dont ils persécutaient les disciples, n'eût des autels parmi les Romains.
Quoi donc ! les Romains ont-ils pu penser à honorer comme Dieu celui que leurs magistrats avaient condamné au dernier supplice, et que plusieurs'de leurs auteurs ont chargé d'opprobres ? Il ne faut pas s'en étonner, et la chose est incontestable.
Distinguons premièrement ce que fait dire en général une haine aveugle, d'avec les faits positifs dont on croit avoir la preuve. H est certain que les Romains, quoiqu'ils aient condamné Jésus-Christ, ne lui ont jamais reproché aucun crime particulier. Aussi Pilate le condamna-t-il avec répugnance, violenté par les cris et par les menaces des Juifs. Mais ce qui est bien plus merveilleux, les Juifs eux-mêmes, à la poursuite desquels il a été crucifié, n'ont conservé dans leurs anciens livres la mémoire d'aucune action qui notât sa vie, loin d'en avoir remarqué aucune qui lui ait fait mériter le dernier supplice : par où se confirme manifestement ce que nous lisons dans l'Évangile, que tout le crime de notre Seigneur a été de s'être dit le Christ fils de Dieu.
En effet. Tacite nous rapporte bien le supplice de Jésus- Christ sous Ponce-Pilate, et durant l'empire de Tibère ^j mais il ne rapporte aucun crime qui lui ait fait mériter la mort, que celui d'être l'auteur d'une
I. De liât. Deor. lih. i ef m. — 2. .lui. Ep. ad comm. JnrtfPor. x\v. — 5. TarC. .Annal, fib. w. r. ;.;.
SUR L'HltiTOmK UNIVERSELLE. 221
secte convaincue de haïr le genre humain, ou de lui être odieuse. Tel est le crime de Jésus-Christ et des chrétiens; et leurs plus grands ennemis n'ont jamais pu les accuser qu'en termes vagues, sans jamais alléguer un fait positif qu'on leur ait pu imputer.
11 est vrai que dans la dernière persécution, et trois cents ans après Jésus-Christ, les païens, qui ne savaient plus que reprocher ni à lui ni à ses disciples, publièrent de faux actes de Pilate, où ils prétendaient qu'on verrait les crimes pour lesquels il avait été crucifié. Mais comme on n'entend point parler de ces actes dans tous les siècles précédents, et que ni sous Néron, ni sous Domitien , qui régnaient dans l'origine du christianisme, quelque ennemis qu'ils en fussent, on n'en trouve rien du tout, il paraît qu'ils ont été faits à plaisir; et il y a parmi les Romains si peu de preuves constantes contre Jésus-Christ, que ses ennemis ont été réduits à en inventer.
Voilà donc un premier fait , l'innocence de Jésus-Christ sans reproche. Ajoutons-en un second, la sainteté de sa vie et de sa doctrine reconnue. Un des plus grands empereurs romains (c'est Alexandre Sévère) admirait notre Seigneur, et faisait écrire dans les ouvrages pu- Mics, aussi bien que dans son palais ^ quelques sentences de son Évangile. Le même empereur louait et proposait pour exemple les saintes précautions avec lesquelles les chrétiens ordonnaient les ministres des choses sacrées. Ce n'est pas tout : on voyait dans son palais une espèce de chapelle, où il sacrifiait dés le matin. Il avait consacré les images des âmes saintes^ parmi lesquelles il rangeait, avec Orphée, Jésus-Christ et Abraham. 11 avait une autre chapelle, ou, comme on voudra traduire le mot latin lararium, de moindre dignité que la première, où l'on voyait l'image d'Achille et de quelques autres grands hommes ; mais Jésus-Christ était placé dans le premier rang. C'est un païen qui l'écrit, et il cite pour témoin un auteur du temps d'Alexandre 2. Voilà donc deux témoins de ce même fait; et voici un autre fait qui n'est pas moins surprenant.
Quoique Porphyre, en abjurant le christianisme , s'en fût déclaré l'ennemi, il ne laisse pas, dans le livre intitulé la Philosophie par les oracles ^^ d'avouer qu'il y en a eu de très favorables à la sainteté de Jésus-Christ.
A Dieu ne plaise que nous apprenions par les oracles trompeurs la gloire du Fils de Dieu, qui les a fait taire en naissant! Ces oracles, ci-
-I . Lamprid. in A!ex. Sev. c. 45, 51 . — 2. Lamprid. in Alex. Sev. c. 29, 51 . — 5. Porph. lib. de Philos, per orac. Euseb. Dcm. Ev. lib. m, c. 6, p. ^34. ^w^.cle Civ. Dei, lib. xix, cap. xxiu ; fom. vu. col. b6G. 567.
tés par Porphyre, sont de pures inventions : mais il est bon de savoir ce que les païens faisaient dire à leurs dieux sur notre Seigneur. Porphyre donc nous assure qu'il y a eu des oracles « où Jésus-Christ est « appelé un homme pieux et digne de l'immortalité, et les chrétiens, « au contraire, des hommes impurs et séduits. » Il récite ensuite l'oracle de la déesse Hécate, où elle parle de Jésus-Christ comme « d'un « homme illustre par sa piété, dont le corps a cédé aux tourments, « mais dont l'âme est dans le ciel avec les âmes bienheureuses. Cette « âme, disait la déesse de Porphyre, par une espèce de fatalité, a in- « spire l'erreur aux âmes à qui le destin n'a pas assuré les dons des « dieux et la connaissance du grand Jupiter ; c'est pourquoi ils sont « ennemis des dieux. Mais gardez-vous bien de le blâmer, poursuit- « elle en parlant de Jésus-Gliristi et plaignez seulement l'erreur de « ceux dont je vous ai raconté la malheureuse destinée. » Paroles pompeuses et entièrement vides de sens , mais qui montrent que la gloire de notre Seigneur a forcé ses ennemis à lui donner des louanges.
Outre l'innocence et la sainteté de Jésus-Christ, il y a encore un troisième point qui n'est pas moins important : c'est ses miracles. Il est certain que les Juifs ne les ont jamais niés ; et nous trouvons dans leur Talmud ^ quelques-uns de ceux que ses disciples ont faits en son nom. Seulement, pour les obscurcir, ils ont dit qu'il les avait faits par les enchantements qu'il avait appris en Egypte ; ou même par le nom de Dieu, ce nom inconnu et ineffable dont la vertu peut tout selon les Juifs, et que Jésus-Christ avait découvert, on ne sait comment, dans le sanctuaire 2, ou enfin parce qu'il était un de ces prophètes marqués par Moïse ^ dont les miracles trompeurs devaient porter le peuple à l'idolâtrie. Jésus-Christ, vainqueur des idoles, dont l'Évangile a fait reconnaître un seul Dieu par toute la terre, n'a pas besoin d'être justifié de ce reproche : les vrais prophètes n'ont pas moins prêché sa divinité qu'il a fait lui-même ; et ce qui doit résulter du témoignage des Juifs, c'est que Jésus-Christ a fait des miracles pour justifier sa mission.
Au reste, quand ils lui reprochent qu'il les a faits par magie, ils devraient songer que Moïse a été accusé du même crime. C'était l'ancienne opinion des Égyptiens, qui, étonnés des merveilles que Dieu avait opérées en leur pays par ce grand homme , l'avaient mis au nombre des principaux magiciens. On peut voir encore cette opinion
\. Tr. de Idololat. et Comm. 111 Eccl. — 2. Tr. de Sabb. c. su. lib. Gcneiat. Jesu, seu Hist. Jt-t^ii. — 3. Veut, xui, 1,2.
dans Pline et dans Apulée *, où Moïse se trouve nommé avec Jennès et Mambré, ces célèbres enchanteurs d'Egypte dont parle saint Paul 2, et que Moïse avait confondus par ses miracles. Mais la réponse des Juifs était aisée. Les illusions des magiciens n'ont jamais un effet durable, ni ne tendent à établir, comme a fait Moïse, le culte du Dieu véritable et la sainteté de vie : joint que Dieu sait bien se rendre le maître, et faire des œuvres que la puissance ennemie ne puisse imiter. Les mêmes raisons mettent Jésus-Christ au-dessus d'une si vaine accusation, qui dès-là, comme nous l'avons remarqué, ne sert plus qu'à justifier que ses miracles sont incontestables.
Us le sont en effet si fort, que les gentils n'ont pu en disconvenir non plus que les Juifs. Celse, le grand ennemi des chrétiens, et qui les attaque dès les premiers temps avec toute l'habileté imaginable, recherchant avec un soin infini tout ce qui pouvait leur nuire, n'a pas nié tous les miracles de notre Seigneur : il s'en défend, en disant avec les Juifs que Jésus-Christ avait appris les secrets des Égyptiens, c'està-dire la magie, et qu'il voulut s'attribuer la divinité par les merveilles qu'il en fit en vertu de cet art damnable ^, C'est pour la même raison que les chrétiens passaient pour magiciens *• ; et nous avons un passage de Julien l'Apostat ^ qui méprise les miracles de notre Seigneur, mais qui ne les révoque pas en doute. Volusien, dans son épître à saint Augustin s, en fait de même ; et ce discours était commun parmi les païens.
n ne faut donc plus s'étonner si , accoutumés à faire des dieux de tous les hommes où il éclatait quelque chose d'extraordinaire, ils voulurent ranger Jésus-Christ parmi leurs divinités. Tibère, sur les relations qui lui venaient de Judée, proposa au sénat d'accorder à Jésus-Christ les honneurs divins ^. Ce n'est point un fait qu'on avance en l'air, et Tertullien le rapporte comme publie et notoire, dans son ^apologétique, qu'il présente au sénat au nom de l'Église, qui n'eût pas voulu affaiblir une aussi bonne cause que la sienne par des choses où on aurait pu si aisément la confondre. Que si on veut le témoignage d'un auteur païen, Lampridius nous dira « qu'Adrien avait «t élevé à Jésus-Christ des temples qu'on voyait encore du temps « qu'il écrivait 8 ; » et qu'Alexandre Sévère, après l'avoir révéré en ^. Plin. Hist. nat. lib. xxx, cap. ^. Apul. Apol. seu deMagia.— 2. //. Tim. m, 8.— 3, Orig. cont. Cels. lib. i, n. 58; lib. n, n. 48 ; tom. i, pag. 356, 422.— 4. Orig. cont. Cels. lib. vi, n. 39; tom. i, n. 66-!. Act. Marc, passm. — ^.Jul. ap. Cyrill. lib. VI ; tom. vi, p. ^9^. — 6. Apucl. Aug. Ep, m, iv; nimc cxxxv, cxxxvi; tom. II, col. 399, 400. — 7. Tertull. Apol, cap. S. Euseb. Hist. Eccl. lib. u, cap. 2. — S. Lamp. in Alex. Sov. c. -53.
particulier, lui voulait publiquement dresser des autels, et le mettre au nombre des dieux ^.
11 y a certainement beaucoup d'injustice à ne vouloir croire, touchant Jésus-Christ, que ce qu'en écrivent ceux qui ne se sont pas rangés parmi ses disciples : car c'est chercher la foi dans les incrédules, ou le soin et l'exactitude dans ceux qui, occupés de toute autre chose, tenaient la religion pour indifférente. Mais il est vrai néanmoins que la gloire de Jésus-Christ a eu un si grand éclat, que le monde ne s'est pu défendre de lui rendre quelque témoignage, et je ne puis vous en rapporter de plug authentiques que celui de tant d'empereurs.
Je reconnais toutefois qu'ils avaient encore un autre dessein. 11 se mêlait de la politique dans les honneurs qu'ils rendaient à Jésus- Christ. Ils prétendaient qu'à la fin les religions s'uniraient, et que les dieux de toutes les sectes deviendraient communs. Les chrétiens ne connaissaient point ce culte mêlé, et ne méprisèrent pas moins les condescendances que les rigueurs de la politique romaine. Mais Dieu voulut qu'un autre principe fit rejeter par les païens les temples que les empereurs destinaient à Jésus-Christ. Les prêtres des idoles, au rapport de l'auteur païen déjà cité^ tant de fois, déclarèrent à l'empereur Adrien que « s'il consacrait ces temples bâtis à l'usage des « chrétiens, tous les autres temples seraient abandonnés, et que tout * le monde embrasserait la religion chrétienne. » L'idolâtrie même sentait dans notre religion une force victorieuse contre laquelle les faux dieux ne pouvaient tenir, et justifiait elle-même la vérité de cette sentence de l'apôtre ^ : « Quelle convention peut-il y avoir entre « Jésus-Christ et BéUal, et comment peut-on accorder le temple de « Dieu avec les Idoles ? »
Ainsi, par la vertu de la croix, la religion païenne, confondue pajf elle-même, tombait en ruine ; et l'unité de Dieu s'établissait tellement, qu'à la fin l'idolâtrie n'en parut pas éloignée. Elle disait que la nature divine, si grande et si étendue, ne pouvait être exprimée ni par un seul nom, ni sous une seule forme ; mais que Jupiter, et Mars, et Junon, et les autres dieux, n'étaient au fond que le même dieu, dont les vertus infinies étaient expliquées et représentées par tant de mots difterents *. Quand ensuite il fallait venir aux histoires impures des dieux, à leurs infâmes généalogies, à leurs impudiques amours, à
I. Lamprid. in Alex. Sev. c. 45. — 2. Ibid. — 3. //. Cor. vi, <5, iG. — •!. Man-ob. Saturn. lib. i, v. il et seq. Apud. de Dec Socr. Aug. de Civit. Dei, lib, iw cop. X. XI ; iom. vil. toi. 9b e/ sf/.
SUR L'HISTOIHK L.MVEKSELLE. 225
leurs fêtes et à leurs mystères, qui n'avaient point d'autre fondement que ces fables prodigieuses, toute la religion se tournait en allégories : c'était le monde ou le soleil qui se trouvaient être ce dieu unique ; c'était les étoiles, c'était l'air^ et le feu, et l'eau, et la terre, et leurs divers assemblages qui étaient cachés sous les noms des dieux et dans leurs amours. Faible et misérable refuge : car outre que les fables étaient scandaleuses, et toutes les allégories froides et forcées, que trouvait-on à la tin, sinon que ce Dieu unique était l'univers avec toutes ses parties ; de sorte que le fond de la religion était la nature, et toujours la créature adorée à la place du Créateur?
Ces faibles excuses de l'idolâtrie, quoique tirées de la philosophie des stoïciens, ne contentaient guère les philosophes. Celse et Porphyre cherchèrent de nouveaux secours dans la doctrine de Platon et de Pythagore; et voici comment ils conciliaient l'unité de Dieu avec la multiplicité des dieux vulgaires. Il n'y avait, disaient-ils, qu'un Dieu souverain : mais il était si grand, qu'il ne se mêlait pas des petites choses. Content d'avoir fait le ciel et les astres, il n'avait daigné mettre la main à ce bas monde, qu'il avait laissé former à ses subalternes ; et l'homme, quoique né pour le connaître, parce qu'il était mortel, n'était pas une œuvre digne de ses mains ^ . Aussi était-il inaccessible à notre nature : il était logé trop haut pour nous ; les esprits célestes qui nous avaient faits nous servaient de médiateurs auprès de lui, et c'est pourquoi il les fallait adorer.
Il ne s'agit pas de réfuter ces rêveries des platoniciens, qui aussi bien tombent d'elles-mêmes. Le mystère de Jésus-Christ les détruisait par le fondement 2. Ce mystère apprenait aux hommes que Dieu, qui les avait faits à son image, n'avait garde de les mépriser ; que s'ils avaient besoin de médiateur, ce n'était pas à cause de leur nature, que Dieu avait faite comme il avait fait toutes les autres ; mais à cause de leur péché, dont ils étaient les seuls auteurs : au reste, que leur nature les éloignait si peu de Dieu, que Dieu ne dédaignait pas de s'unir à eux en se faisant homme, et leur donnait pour médiateur, non point ces esprits célestes que les philosophes appelaient démons, et que l'Écriture appelait anges , mais un homme, qui joignant la force d'un Dieu à notre nature infirme^ nous fît un remède de notre faiblesse.
i. Orig. cont. Cels. lib. v, vi, etc. passim. Plat. Conv. Tim. etc. Porphyr. de Abstin. lib. 11. Apul. deDeo Soci\ Aug. de Civ. Dei, lib. vni, cap. xiv et seq. xvHi, XXI, xxii ; lib. ix, cap. m, vi ; tom. vii^ col. 202 et seq. 219, 225. — 2. Aug. Ep. in, ad Volusian, etc. mine, cxxxvii: tom. 11, col. ^04 et seq.
Que si l'orgueil des platoniciens ne pouvait pas se rabaisser jusqu'aux humiliations du Verbe fait chair, ne devaient-ils pas du moins comprendre que l'homme, pour être un peu au-dessous des anges, ne laissait pas d'être comme eux capable de posséder Dieu ; de sorte qu'il était plutôt leur frère que leur sujet, et ne devait pas les adorer, mais adorer avec eux, en esprit de société, celui qui les avait faits les uns et les autres à sa ressemblance ? C'était donc non seulement trop de bassesse, mais encore trop d'ingratitude au genre humain, de sacrifier à d'autres qu'à Dieu ; et rien n'était plus aveugle que le paganisme, qui, au lieu de lui réserver ce culte suprême, le rendait à tant de démons.
C'est ici que l'idolâtrie, qui semblait être aux abois, découvrit tout à fait son faible. Sur la fin des persécutions, Porphyre, pressé par les chrétiens, fut contraint de dire que le sacrifice n'était pas le culte suprême ; et voyez jusqu'où il poussa l'extravagance. Ce Dieu très haut, disait-il i, ne recevait point de sacrifice : tout ce qui est matériel est impur pour lui, et ne peut lui être offert. La parole même ne doit pas être employée à son culte, parce que la voix est une chose corporelle : il faut l'adorer en silence, et par de simples pensées; tout autre culte est indigne d'une majesté si haute.
Ainsi, Dieu était trop grand pour être loué. C'était un crime d'exprimer comme nous pouvons ce que nous pensons de sa grandeur. Le sacrifice, quoiqu'il ne soit qu'une manière de déclarer notre dépendance profonde, et une reconnaissance de sa souveraineté, n'était pas pour lui. Porphyre le disait ainsi expressément ; et cela qu'était-ce autre chose qu'abolir la religion, et laisser tout à fait sans culte celui qu'on reconnaissait pour le Dieu des dieux ?
Mais qu'était-ce donc que ces sacrifices que les Gentils ouvraient dans tous les temples ? Porphyre en avait trouvé le secret. Il y avait, disaitil, des esprits impurs, trompeurs, malfaisants, qui, par un orgueil insensé, voulaient passer pour des dieux et se faire servir par les hommes. Il fallait les apaiser de peur qu'ils ne nous nuisissent 2. Les uns, plus gais et plus enjoués, se laissaient gagner par des spectacles et des jeux : l'humeur plus sombre des autres voulait l'odeur de la graisse, et se repaissait de sacrifices sanglants. Que sert de réfuter ces absurdités ? Enfin les chrétiens gagnaient leur cause. Il demeurait pour constant que tous les dieux auxquels on sacrifiait parmi les Gentils étaient des esprits malins, dont l'orgueil s'attribuait la divinité : de
I. Porphyr. de Abstin. lib. 11. Aug. de Civ. Dei, lib. x, passim. — 2. Porphyr, de Abstin. lib. 11, apudAng. de Civ. Dci,iib. M\\,cap. XHi; fom.vii, co/. 201.
SUR L'IilSTOlKE UNIVERSELLE. 227
sorte que l'idolâtrie, à la regarder en elle-même, paraissait seulement l'effet d'une ignorance brutale ; mais, à remonter à la source, c'était une œuvre menée de loin, poussée aux derniers excès par des esprits malicieux. C'est ce que les chrétiens avaient toujours prétendu ; c'est ce qu'enseignait l'Évangile ; c'est ce que chantait le Psalmiste : « Tous « les dieux des Gentils sont des démons ; mais le Seigneur a fait les « cieux*. )»
Et toutefois. Monseigneur (étrange aveuglement du genre humain !), l'idolâtrie, réduite à l'extrémité et confondue par elle-même, ne laissait pas de se soutenir. 11 ne fallait que la revêtir de quelque apparence, et l'expliquer en paroles dont le son fût agréable à l'oreille, pour la faire entrer dans les esprits. Porphyre était admiré. Jamblique, son sectateur, passait pour un homme divin, parce qu'il savait envelopper les sentiments de son maître de termes qui paraissaient mystérieux, quoiqu'en effet ils ne signifiassent rien. Julien l'Apostat, tout fin qu'il était, fut pris par ces apparences ; les païens mêmes le racontent 2. Des enchantements vrais ou faux, que ces philosophes vantaient, leur austérité mal entendue, leur abstinence ridicule qui allait jusqu'à faire un crime de manger les animaux, leurs purifications superstitieuses, enfin leur contemplation qui s'évaporait en vaines pensées, et leurs paroles aussi peu solides qu'elles semblaient magnifiques, imposaient au monde. Mais je ne dis pas le fond. La sainteté des mœurs chrétiennes, le mépris des plaisirs qu'elle commandait, et plus que tout cela l'humilité qui faisait le fond du christianisme, offensait les hommes ; et si nous savons le comprendre, l'orgueil, la sensualité et le libertinage étaient les seules défenses de l'idolâtrie.
L'Église la déracinait tous les jours par sa doctrine, et plus encore par sa patience. Mais ces esprits malfaisants, qui n'avaient jamais cessé de tromper les hommes, et qui les avaient plongés dans l'idolâtrie, n'oublièrent pas leur malice. Ils suscitèrent dans l'Éghse ces hérésies que vous avez vues. Des hommes curieux, et par là vains et remuants, voulurent se faire un nom parmi les fidèles, et ne purent se contenter de cette sagesse sobre et tempérée que l'Apôtre avait tant recommandée aux chrétiens ^. Ils entraient trop avant dans les mystères, qu'ils prétendaient mesurer à nos faibles conceptions : nouveaux philosophes, qui mêlaient les raisonnements humains avec la foi, et entreprenaient de diminuer les difficultés du christianisme, ne pouvant digérer toute la folie que le monde trouvait dans l'Évangile. Ainsi successivement,
I. Ps. xcv, b. — 2. Eunap. Maocim. Oribas. Chrysanth. Ep. Jul, ad Jamb. Amm. Mayreii. Ub. xxii,xiii, xxv. — '. /?om.,xn, ô.
et avec une espèce de uiéLliode, tous les articles de notre foi furent attaqués : la création, la loi de Moïse, fondement nécessaire de la nôtre, la divinité de Jésus-Christ, son incarnation, sa grâce, ses sacrements, tout enfin donna matière à des divisions scandaleuses. Celse et les autres nous les reprochaient ^ L'idolâtrie semblait triompher. Elle regardait le christianisme comme une nouvelle secte de philosophie qui avait le sort de toutes les autres, et comme elles se partageait en plusieurs autres sectes. L'ÈgUse ne leur paraissait qu'un ouvrage humain prêt à tomber de lui-même. On concluait qu'il ne fallait pas, en matière de religion, raflfiner plus que nos ancêtres, ni entreprendre de changer le monde.
Dans cette confusion de sectes qui se vantaient d'être chrétiennes , Dieu ne manqua pas à son Éghse. Il sut lui conserver un caractère d'auloriié que les hérésies ne pouvaient prendre. Elle était catholique et universelle ; elle embrassait tous les temps ; elle s'étendait de tous côtés. Elle était apostolique ; la suite , la succession , la chaire de l'unité, l'autorilé primitive lui appartenait ^. Tous ceux qui la quittaient l'avaient premièrement reconnue, et ne pouvaient effacer le caractère de leur nouveauté, ni celui de leur rébellion. Les païens eux-mêmes la regardaient comme celle qui était la tige, le tout d'où les parcelles s'étaient détachées, le tronc toujours vif que les branches retranchées laissaient en son entier. Celse, qui reprochait aux chrétiens leurs divisions, parmi tant d'églises schismaliques qu'il voyait s'élever, remarquait une Église distinguée de toutes les autres, et toujours plus forte, qu'il appelait aussi pour cette raison la grande Église. « 11 y en a, disait-il 3, parmi les chrétiens qui ne re- « connaissent pas le Créateur, ni les traditions des Juifs ; » il voulait parler des marcionites : « mais, poursuivait-il, la grande Église les « reçoit. » Dans le trouble qu'excita Paul de Samosate, l'empereur Auréhen n'eut pas de peine à connaitre la vraie ÉgUse chrétienne à laquelle appartenait la maison de l'Eglise, soit que ce fût le lieu d'oraison, ou la maison de l'évêque. Il l'adjugea à ceux « qui étaient en « communion avec les évêques d'Italie et celui de Rome *, » parce qu'il voyait de tout temps le gros des chrétiens dans cette communion. Lorsque l'empereur Constance brouillait tout dans l'Église, la confusion qu'il y mettait en protégeant les ariens ne put empêcher qu'Am-
-J. Orig. cont. Gels. Ub. iv, v, vi. — 2. Iren. adv, Hser. lib. ni, c. i, 2, 3, 4. Terlull. De Carne Christ, cap. 2. De Praescrip. c. 20, 2i, 52, 56. — 5. Orig. contr. Cels, Uh. v, n. SD; tom. hpag. 623. — 4. Euseh. Hist. Eccl. lih. vn, f«/». 50.
inian Maiceliin ^ tout païen qu'il était, ne reconnût que cet empereur s'égarait de la droite voie « de la religion chrétienne, simple et précise « par elle-même, » dans ses dogmes et dans sa conduite. C'est que l'Église véritable avait une majesté et une droiture que les hérésies ne pouvaient ni imiter ni obscurcir; au contraire, sans y penser, elles rendaient témoignage à l'Église catholique. Constance, qui persécutait saint Athanase, défenseur de l'ancienne foi, « souhaitait avec ardeur, « dit Amraian Marcellin 2, de le faire condamner par l'autorité qu'a- « vait l'évêque de Rome au-dessus des autres. » En recherchant de s'appuyer de cette autorité, il faisait sentir aux païens mêmes ce qui manquait à sa secte, et honorait l'Église dont les ariens s'étaient séparés : ainsi les Gentils mêmes connaissaient l'Église catholique. Si quelqu'un leur demandait où elle tenait ses assemblées et quels étaient ses évêques, jamais ils ne s'y trompaient. Pour les hérésies, quoi qu'elles fissent, elles ne pouvaient se défaire du nom de leurs auteurs. Les sabelliens, les paulianistes, les ariens, les pélagiens et les autres, s'offensaient en vain du titre de parti qu'on leur donnait. Le monde, malgré qu'ils en eussent, voulait parler naturellement, et désignait chaque secte par celui dont elle lirait sa naissance. Pour ce qui est de la grande Église, de l'Église catholique et apostolique, il n'a jamais été possible de lui nommer un autre auteur que Jésus-Christ même, ni de lui marquer les premiers de ses pasteurs sans remonter jusqu'aux apôtres, ni de lui donner un autre nom que celui qu'elle prenait. Ainsi , quoi que fissent les hérétiques, ils ne la pouvaient cacher aux païens. Elle leur ouvrait son sein par toute la terre : ils y accouraient en foule. Quelques-uns d'eux se perdaient peutêtre dans les sentiers détournés : mais l'Église catholique était la grande voie où entraient toujours la plupart de ceux qui cherchaient Jésus-Christ; et l'expérience a fait voir que c'était à elle qu'il était donné de rassembler les Gentils. C'était elle aussi que les empereurs intidèles attaquaient de toute leur force. Origène nous apprend que peu d'hérétiques ont eu à souffrir pour la foi ^. Saint Justin, plus ancien que lui, a remarqué que la persécution épargnait les marcionites et les autres hérétiques. Les païens ne persécutaient que l'Éghse qu'ils voyaient s'étendre par toute la terre, et ne connaissaient qu'elle seule pour l'Église de Jésus-Christ. Qu'importe qu'on lui arrachât quelques branches ? Sa bonne sève ne se perdait pas pour cela : elle poussait par d'autres endroits, et le retranchement du bois superflu ne faisait que
i.Amm. Marc. lib. xxi, cap. 16.— 2. Ici. lib. xv, cap. 7. —S. Orig. cont. Cels. lib. VII, H. -40; lom. i, peg. 722. — 4. Jmt. Apol. 11, nunc i, n. 26, pag. Si».
rendre ses fruits meilleurs. En effet, si on considère l'histoire de l'Église, on verra que toutes les fois qu'une hérésie l'a diminuée, elle a réparé ses pertes, et en s'étendant au-dehors, et en augmentant audedans la lumière et la piété, pendant qu'on a vu sécher en des coins écartés les branches coupées. Les œuvres des hommes ont péri malgré l'enfer qui les soutenait : l'œuvre de Dieu a subsisté : l'Église a triomphé de l'idolâtrie et de toutes les erreurs.