‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 78 sur 102 · JOAN., V · texte numérisé non relu

JOAN., V

« il me semblait sentir la présence réelle de notre Seigneur, à peu « près comme l'on sent les choses visibles, et dont l'on ne peut douf« ter. » Ainsi elle passa tout à coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste. Les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi étonnant que celui où Jésus-Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti cette espèce d'écaillé dont ils étaient couverts i. Qui donc ne s'écrierait à un si soudain changement : « Le doigt de « Dieu est ici ^ ? » La suite ne permet pas d'en douter, et l'opération de la grâce se reconnaît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment, la foi de notre princesse fut inébranlable : et même cette joie sensible qu'elle avait à croire lui fut continuée quelque temps. Mais, au milieu de ces célestes douleurs, la justice divine eut son tour. L'humble princesse ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'abord des saints sacrements. Trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions, et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espérait de la faire, elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur, ni pouls, ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal ; et après les affres de la mort, elle ressentit toutes les horreurs de l'enfer. Digne effet des sacrements de l'Église, qui, donnés ou différés, font sentir à l'àme la miséricorde de Dieu, ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur qu'elle appelle la trouve sans force , incapable d'application, et prononçant à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint de remettre la confession au lendemain. Mais il faut qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa dans cette attente. Qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque âme égarée, qui doive être touchée de ce récit? < Il est, dit-elle, impossible de s'imaginer les étranges « peines de mon esprit sans les avoir éprouvées. J'appréhendais à « chaque moment le retour de ma syncope, c'est-à-dire ma mort et ma « damnation. J'avouais bien que je n'étais pas digne d'une miséri- « corde que j'avais si longtemps négligée; et je disais à Dieu, dans « mon cœur, que je n'avais aucun droit de me plaindre de sa justice ; « mais qu'enfin, chose insupportable ! je ne le verrais jamais ; que je « serais éternellement avec ses ennemis, éternellement sans l'aimer ; « éternellement haïe de lui. Je sentais tendrement ce déplaisir, et je « le sentais même, comme je crois (ce sont ses propres paroles), en- '< ticrcment détaché des autres peines de l'enfer. » Le voilà, mes chères sœurs, vous le connaissez, le voilà ce pur amour que Dieu lui-même I. AcT., IX, 18. — 2. D'jj'dwi Dei ev/ kic. Exon., viii, l".i.

répand dans les cœurs avec toutes ses délicatesses, et dans toute sa vérité. La voilà celte crainte qui change les cœurs : non point la crainte de l'esclave, qui craint l'arrivée d'un maître fâcheux ; mais la crainte d'une chaste épouse, qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces sentiments tendres, mêlés de larmes et de frayeur , aigrissaient son mal jusqu'à la dernière extrémité. Nul n'en pénétrait la cause, et on attribuait ces agitations à la fièvre dont elle était tourmentée. Dans cet état pitoyable, pendant qu'elle se regardait comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut ; Dieu, qui fait entendre ses vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plait, continua de l'instruire, comme il a fait Joseph et Salomon; et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa tendresse^ : Une poule devenue mère, empressée autour des petits qu'elle conduisait. Un d'eux s'étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le fallait rendre au ravisseur, dont on éteindrait l'ardeur en lui enlevant sa proie. « Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. » En ce moment elle s'éveilla ; et l'application de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit, comme si on lui eût dit : « Si vous, qui « êtes mauvaise 2, ne pouvez vous résoudre à rendre ce petit animal « que vous avez sauvé, pourquoi croyez-vous que Dieu infiniment bon ft vous redonnera au démon, après vous avoir tirée de sa puissance ? « Espérez et prenez courage.» A ces piots, elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pouvait exprimer, « comme si un ange « lui eût appris (ce sont encore ses paroles) que Dieu ne l'abandon- « nerait pas. » Ainsi tomba tout à coup la fureur des vents et des flots à la voix de Jésus-Christ qui les menaçait^ ; et il ne fit pas un moindre miracle dans l'âme de notre sainte pénitente, lorsque, parmi les frayeurs d'une conscience alarmée, et • les douleurs de l'enfer *, » « il lui fit sentir tout à coup par une vive contiance avec la rémission de ses péchés, cette « paix qui surpasse toute intelligence^. » Alors une joie céleste saisit tous ses sens, » et les os humihés tressail- « lirent^. » Souvenez-vous, ô sacré pontife, quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui ôte les péchés du monde, souvenezvous de ce miracle de sa grâce. Et vous, saints prêtres, venez ; et vous,

\. Math., xxiii, 37. — 2. Matth., vn, U. — 3. Marc, iv, 39. Lie, vin, 24. — 4. Ps. XVII, 6. — 5. l^niLiP., IV, 7. — C. Ps. L, 10.

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saintes filles ; et vous chrétiens , venez ; venez aussi, ô pécheurs ! tous ensemble commençons d'une même voix le cantique de la délivrance, et ne cessons de-répéter avec David : « Que Dieu est bon ! que sa misé- « ricorde est éternelle * ! »

11 ne faut point manquer à de telles grâces, ni les recevoir avec mollesse. La princesse palatine change en un moment tout entière : nulle parure que la simplicité, nul ornement que la modestie. Elle se montre au monde à cette fois; mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avait renoncé à ses vanités. Car aussi quelle erreur à une chrétienne, et encore à une chrétienne pénitente, d'orner ce qui n'est digne que de son mépris ? de peindre et de parer l'idole du monde ? de retenir comme par force, et avec mille artifices autant indignes qu'inutiles, ces grâces qui s'envolent avec le temps ? Sans s'eifrayer de ce qu'on dirait, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes, dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres, la princesse palatine parut à la cour si différente d'elle-même ; et dès lors elle renonça à tous les divertissements, à tous les jeux jusqu'aux plus innocents, se soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne, et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avait pu demeurer dans ses bornes. Douze ans de persévérance, au milieu des épreuves les plus difficiles, l'ont élevée à un éminent degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le premier jour fut immuable ; toute sa maison y entra : chez elle on ne faisait que passer d'un exercice de piété à un autre. Jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue, pas même par les maladies. Elle savait que, dans ce commerce sacrée tout consiste à s'humilier sous la main de Dieu, et moins à donner qu'à recevoir : ou plutôt, selon le précepte de Jésus-Christ ', son oraison fut perpétuelle, pour être égale au besoin. La lecture de l'Évangile et des livres saints en fournissait la matière : si le travail semblait l'interrompre, ce n'était que pour la continuer d'une autre sorte. Par le travail on charmait l'ennui, on ménageait le temps, on guérissait la langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. L'esprit se relâchait pendant que les mains, industrieusement occupées, s'exerçaient dans des ouvrages dont la piété avait donné le dessein : c'était ou des habits pour les pauvres ou des ornements pour les autels. Les psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances, qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entretiens ; et rien ne

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