I. IsAi, xxxn
sentir qu'il la connaissait ; et l'exemple de son inflexible régularité fut l'inévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable, plus encore que par ses discours et par ses ordres, qu'il établit dans le conseil une pureté et un zèle de la justice qui attire la vénération des peuples, assure la fortune des particuliers, affermit l'ordre public, et fait la gloire de ce règne.
Sa justice n'était pas moins prompte qu'elle était exacte. Sans qu'il fallût le presser, les gémissements des malheureux plaideurs, qu'il croyait entendre nuit et jour, étaient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé magistrat qu'il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir : vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on, disait-il, dans les places pour se reposer et pour vivre ? Ne doit-on pas sa vie à Dieu, au prince et à l'état ? Sacrés autels, vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui, par ces artificieuses fictions de l'éloquence, que je lui mets en la bouche ces fortes paroles. Sache la postérité, si le nom d'un si grand ministre fait aller mon discours jusqu'à elle, que j'ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux, on voyait revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires, au hasard de retomber dans les mêmes maux ; et tout sensible qu'il était aux tendresses de sa famille, il l'accoutumait à ces courageux sentiments. C'est, comme nous l'avons dit, qu'il faisait consister avec son salut le service particulier qu'il devait à Dieu dans une sainte administration de la justice. Il en faisait son culte perpétuel, son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du Sage : « La justice vaut mieux « devant Dieu que de lui offrir des victimes*. » Car quelle plus sainte hostie, quel encens plus doux, quelle prière plus agréable, que de faire entrer devant soi la cause de la veuve, que d'essuyer les larmes du pauvre oppressé, et de faire taire l'iniquité par toute la terre ? Combien le pieux ministre était touché de ces vérités, ses paisibles audiences le faisaient paraître. Dans les audiences vulgaires, l'un, toujours précipité, vous trouble l'esprit ; l'autre, avec un visage inquiet et des regards incertains, vous ferme le cœur : celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance, et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait; celui-ci, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par ses préventions, et, incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n'écoute que ce qu'il a dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat, et par la tran-
\. Faaere misericordiam et judicium, magis placet Domino rjuam victima'. PUOV., XXI, 5.
quillité de son favorable visage, une unie agitée se calmait. C'est là qu'on trouvait « ces douces réponses qui apaisent la colère i,» et « ces paroles qu'on préfère aux dons : » Verhum melius quam datttm^. Il connaissait les deux visages de la justice : l'un facile dans le premier abord ; l'autre sévère et impitoyable quand il faut conclure. Là elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis ; ici elle ne craint ni d'offenser le puissant, ni d'affliger le pauvre et le faible. Ce charitable magistrat était ravi d'avoir à commencer par la douceur ; et dans toute l'administration de la justice il nous paraissait un homme que sa nature avait fait bienfaisant, et que la raison rendait inflexible. C'est par où il avait gagné les cœurs. Tout le royaume faisait des vœux pour la prolongation de ses jours : on se reposait sur sa prévoyance; ses longues expériences étaient pour l'état un trésor inépuisable de sages conseils ; et sa justice, sa prudence, la facilité qu'il apportait aux affaires, lui méritaient la vénération et l'amour de tous les peuples. 0 Seigneur ! vous avez fait, comme dit le Sage ^, « l'œil f» qui regarde, et l'oreille qui écoute. » Vous donc qui donnez aux juges ces regards bénins, ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité, écoutez-nous pour celui qui écoutait tout le monde ; et vous, doctes interprètes des lois, fidèles dépositaires de leurs secrets, et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exemple de nos jours. Tout l'univers a les yeux sur vous : affranchis des intérêts et des passions, sans yeux comme sans mains, vous marchez sur la terre semblables aux esprits célestes; ou plutôt, images de Dieu, vous en imitez l'indépendance ; comme lui, vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs présents ; comme lui, vous faites justice à la veuve et au pupille ; l'étranger n'implore pas en vain votre secours*; et, assurés que vous exercez la puissance du juge de l'univers, vous n'épargnez personne dans vos jugements. Puisse-t-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette-patience, cette attention, et cette docilité toujours accessible à la raison, que Salomon lui demandait pour juger son peuple^ !
Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que l'Évangile que j'annonce, et l'exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus, m'oblige à recommander plus que toutes choses, c'est les droits sacrés de l'Église. L'Église ramasse ensemble tous les titres par où l'on peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particu- I. licspomin nioWs frangit iram. Prov., xv, J. — 2. Ecoles., xvih, -IG. — 3 El aiirrm aiidiciilcin, et oculumvidentcm, Dominus lecitutnanque. Pnov., xx ' i>> — i. Ddi T., X, 17, 18. — 5. 111, Uëg., m, y.
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lière aux faibles, aux orphelins, aux épouses délaissées, el aux étrangeis. Qu'elle est forte cette Église, et que redoulable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Mais c'est un glaive spirituel, dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le « double tran- (c chant 1. » Elle est fille du Tout-Puissant : mais son père, qui la soutient au-dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs ; et, à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie : « Mon « Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissée^ ? » Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes ^; mais elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et désirable présence, qu'un moment* : tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide ; « et, plus vite qu'un faon de « biche, il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes ^. « Semblable à une épouse désolée, l'Eglise ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée ^ est dans sa bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes ; et le monde, qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée, elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l'oppriment : on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés ; sa puissance céleste est affaiblie, pour ne pas dire tout-à-fait éteinte. On se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'Église captive, et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même : les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques : on ne songe pas au don particulier qu'a reçu l'ordre apostolique pour les décider; don céleste que nous ne recevons qu'une fois c par l'imposition des mains, » mais que saint Paul nous ordonne de ranimer '', de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un feu divin, afin que la vertu en soit immortelle. Ce don nous est-il seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes parles sacrements? N'estce pas aussi pour policer les éghses, pour y établir la disciphne, pour
^. De ore ejus gladins utraque parte actitus exibat. Apoc, i, ^C. Vivus est sermo Dei et efjlcaoc, et peuetrabilior omni gladio ancipiti. Heb., iv, \2. — 2. EU, Eli, lamma sabacthani : hoc est, Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ? Matïii., xxvu, -56. — 3. Speciosus forma prœ filiis hominum. Ps XLiv, 3. — 4. Amiens sponsi, qui stat et audit eum. gaudio gaudet propter voccm sponsi. Joan., ni, 29. — S. Fuge, dilecte mi, et assimilare caprœ, hinnuloque cervorum super montes aromatum. Cant. vni, l-î. — 6. Voa; turturis auditaesi in terra noslra. Ibid., ii, \2.— 7. Admoneo le ut ressuscites gratiam Dei quœ est in te per imposilionem manuum mearum. 11. TiM., i, 6.
appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints prédécesseurs, et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique ? Autrefois et les canons et les lois, et les évéques et les empereurs, concouraient ensemble à empêcher les ministres des autels de paraître, pour les affaires même temporelles, devant les juges de la terre : on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes, et on craignait de les rengager dans le siècle d'où ils avaient été séparés pour être le partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y voit entraînés : tant le siècle a prévalu, tant l'Église est faible et impuissante ! Il est vrai que l'on commence à l'écouter : l'auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée ; les sources du droit sont révélées ; les saintes maximes revivent. Un roi zélé pour l'Église, et toujours prêt à lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter, opère ce changement heureux ; son sage et intelhgent chancelier seconde ses désirs : sous la conduite de ce ministre, nous avons comme un nouveau code favorable à l'épiscopat ; et nous vanterons désormais, à l'exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers, ses doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture, protectrice de l'humilité et de l'innocence ; ainsi la puissance sécuhère ne donne plus ce qu'elle n'a pas; et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques, image des célestes hiérarchies et lien de notre unité, est conservée ; ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège ; ainsi sur le sacrifice des vœux, et sur « ce grand sacrement de l'indissoluble union « de Jésus-Christ avec son Église i, » les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé et parmi les magistrats intelligents que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens , Un grand prélat a part à ces grands ouvrages ; habile autant qu'agréable intercesseur auprès d'un père porté par lui-même à favoriser l'Église, il sait ce qu'il faut attendre de la piété éclairée d'un grand ministre^ et il représente les lois de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencements, ne pourrons-nous pas enfin espérer que les jaloux de la France n'auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l'Éghse, toujours employées contre elle-même ? Ame pieuse du sage Michel Le Tellier, après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de noire
i. Sacramentum hoc magnum est : ego autem dico in Chrislo et in Ecclesia. Ephes., V, 52.
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reconnaissance, de la bouche d'un évêque trop lot obligea changer en sacrifice pour votre repos ceux qu'il ofïrait pour une vie si précieuse. Et "VOUS, saints évêques, interprètes du ciel, juges de la terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des églises ; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence, et vous qui, dispersés par tout l'univers, entendrez le bruit d'un ministère si favorable à l'Église, olfrez à jamais de saints sacrifices pour cette âme pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie ! ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux, l'autorité à vos jugements, la gravité et le poids à vos censures ! Puissiez-vous, souvent assemblés au nom de Jésus-Christ, l'avoir au milieu de vous, et revoir ia beauté des anciens jours ! Qu'il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels, de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée, et d'annoncer la sagesse entre les parfaits * ! Mais. Seigneur, que ce ne soit pas seulement des vœux inutiles ! Que ne pouvons-nous obtenir de votre bonté, si, comme nos prédécesseurs, nous faisons nos chastes délices de votre Écriture, notre principal exercice de la prédication de votre parole, et notre félicité de la sanctification de votre peuple ; si, attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d'en être arrachés ; si nous sommes soigneux de former des prêtres que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires ; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs ; et que, par une règle inviolable, ceux-là demeurent exclus de l'épiscopat qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques ^ ? Car aussi comment pourrons-nous sans ce secours incorporer tout à fait à l'Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau ? Ah! si nous ne sommes infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, à donner le lait aux infirmes, et le pain aux forts ; enfin à cultiver ces nouvelles plantes, et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas ! on s'est tant servi pour le séduire, « le fort armé « chassé de sa demeure reviendra » plus furieux que jamais, « avec « sept esprits plus malins que lui, et notre état deviendra pire que le « précédent. » Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours ; faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église; agiles instruments o d'un prompt écrivain et d'une main diligente 3, » hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantins et les Théodoses. Ceux qui vous ont
\.S(t]>i(ntinmloquimur interjjerfecfos.l. Cor., n,C. — 2. Lix, xr, 21, 2î, 2S, 20. — 5. Liii'juaviea calarnm scribœ velociter scribe)ilis. Ps. xliv, I.
précédés dans ce beau travail racontent ^ « qu'avant qu'il y eût eu des « empereurs dont les lois eussent ôté les assemblées aux hérétiques, « les sectes demeuraient unies , et s'entretenaient longtemps. Mais, « poursuit Sozomène, depuis que Dieu suscita des princes chrétiens, « et qu'ils eurent défendu ces conventicules ; la loi ne permettait pas « aux hérétiques de s'assembler en public ; et le clergé, qui veillait sur « eux, les empêchait de le faire en particulier. De cette sorte, la plus « grande partie se réunissait, et les opiniâtres mouraient sans laisser « de postérité, parce qu'ils ne pouvarent ni communiquer entre eux ni « enseigner leurs dogmes. » Ainsi tombait l'hérésie avec son venin ; et la discorde rentrait dans les enfers, d'où elle était sortie. VoiLs, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'ÉgUse, Mais nos pères n'avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir, leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout calme dans un si grand mouvement ; l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l'autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marçien , à ce nouveau Gharlemagne , ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez « affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne « ouvrage de votre règne ; c'en est le propre caractère. Par vous l'hé- « résie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille; Roi du ciel, « conservez le roi de la terre ; c'est le vœu des Églises ; c'est le vœu « des évêques. »
Quand le sage chancelier reçut l'ordre de dresser ce pieux édit qui donne le dernier coup à l'hérésie, il avait déjà ressenti l'atteinte de la maladie dont il est mort. Mais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regret de ne l'avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu'il commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d'un homme heureusement dégagé^ à qui ni l'Église, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le puMic, n'avaient plus