I. SozOM., Hisl., lib. II, c. XXXII
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rien à demander. Seulement Dieu lui réservait l'accomplissement du grand ouvrage de la religion ; et il dit, en scellant la révocation du fdmeux édit de Nantes, qu'après ce triomphe de la foi, et un si beau monument de la piété du roi, il ne se souciait plus de finir ses jours. C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa charge ; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet, la mort se déclare ; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques j dix jours entiers il la considère avec un visage assuré; tranquille, toujours assis, comme son mal le demandait, on croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre, ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il était mourant par le corps, il semble lui demander d'où vient qu'on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente j car il ne cpnnaissait plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif : « Je suis, disait-il, en faction. » Car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole. 11 n'est pas temps de se reposer : à chaque attaque il se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort : c'est le fruit des méditations que vous avez vues, et de la préparation de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. Vous, riches, vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder; si vous saviez par combien d'imperceptibles liens elles s'attachent et pour ainsi dire elles s'incorporent à votre cœur, et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas, vous entendriez la vérité de cette parole du Sauveur ^ : « Malheur à (■ vous, riches! » et «vous pousseriez, comme dit saint Jacques^, « des cris lamentables et des hurlements à la vue de vos misères. » Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé. Le dé.sir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement. Mais, dans la possession, on trouve, comme dans un lit, un repos funeste ; et on s'endort dans l'amour des biens de la terre, sans s'apercevoir de ce malheureux engagement. C'est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses ; je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l'excès de l'attachement, que nous ne sentons pas dans la possession, se fait, dit saint Augustin 3, sentir dans la perte. C'est là
^. Vœ vobis dicitihus ! Llc, vi, 24. — 2. Agite nunc, divites, plorale ululantes in miseriis vestris, quœ advenient vobis, Jaç., v, 1.— 5. Auc, de Civil. Dei,
qu'on entend ce cri d'un roi malheureux, d'un Agag outré contre la mort, qui lui vient ravir tout à coup, avec la vie, sa grandeur et ses plaisirs : Siccine séparât amara mors ^ ? « Est-ce ainsi que la mort « amère vient rompre tout à coup de si doux liens ? » Le cœur saigne; dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenaient; et le péché que l'on commettait par un attachement si excessif se découvre tout entier : Quantum amando deliquerint , perdendo senserunt. Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée du ciel ne connaît pas les disgrâces; qui, élevé sans envie aux plus grands honneurs, heureux dans sa personne et dans sa famille, pendant qu'il voit disparaître une vie si fortunée, bénit la mort, et aspire aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu'il n'avait pas mis « son cœur dans le trésor que les voleurs peuvent enlever 2, » et que, comme un « autre Abraham, il ne connaît de repos que dans la cité perma- « nente^?» Un fils, consacrée Dieu, s'acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère, et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri : il trouve ce qu'il espérait, un chrétien préparé à tout, qui attendait ce dernier office de sa piété. L'Extrême-Onction, annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien, excite autant sa piété qu'avait fait le saint Viatique. Les saintes prières des agonisants réveillent sa foi: son âme s'épanche dans les célestes cantiques; et vous diriez qu'il soit devenu un autre David, par l'application qu'il se fait à lui-même de ses divins Psaumes. Jamais juste n'attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme conflance ; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s'en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désirait, pour graver sur l'airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ces derniers jours, que, depuis quarante-deux ans qu'il servait le roi, il avait la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience, et, dans un si long ministère, de n'avoir jamais souffert une injustice qu'il pût empêcher? La justice demeurer constante, et, pour ainsi dire, toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates : quelle merveille de la grâce ! Après ce témoignage de sa conscience, qu'avait-il besoin de nos éloges ? Vous étonnez-vous de sa tranquillité ? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme ? Que
lib. I, c. X, n. 7. — ^. I. Reg., xv, 52. —2. Noliie thesaurizare vobis ihesaiiros in terra... uhi fur es effodiunt et furantur. Thesaurisate autem vobis (hesauros in cœlo. Matth., vi, ^9, 20, h— 5. Eccpectabat undamenta habentem civitatem.
vois-je durant ce temps? des enfants percés de douleur; car ils veulent bien que je rende ce ténioignage à leur piété, et c'est la seule louange qu'ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore ? une femme forte, pleine d'aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs, par celui que tant de fois elle avait cru devancer : tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d'elle-même; tantôt elle rentre auprès du malade, non par faiblesse, mais, dit-elle, « pour apprendre à mourir, et profiter de cet exemple.» L'heureux vieillard jouit jusqu'à la fin des tendresses de sa famille, où il ne voit rien de faible; mais, pendant qu'il en goûte la reconnaissance, comme urt autre Abraham, il la sacrifie, et en l'invitant à s'éloigner : « Je veux, dit-il, m'arracher jusqu'aux moindres vestiges de « l'humanité. • Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice, qui fait le dernier effort afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et ne tient plus à la terre ? Ainsi, parmi les souffrances et dans les approches de la mort, s'épure, comme dans un feu, l'àme chrétienne ; ainsi elle se dépouille de ce qu'il y a de terrestre et de trop sensible, même dans les affections les plus innocentes : telles sont les grâces qu'on trouve à la mort. Mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est quand on l'a souvent méditée, quand on s'y est longtemps préparé par de bonnes œuvres : autrement la mort porte en elle-même ou l'insensibilité, ou un secret désespoir, ou, dans ses justes frayeurs, l'image d'une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici, dans la perfection de la charité, la consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs et percé de douleurs aiguës, le courageux vieillard se lève, et les bras en haut, après avoir demandé la persévérance : « Je ne désire point, dit-il, la fin de mes « peines ; mais je désire de voir Dieu. » Que vois-je ici, chrétiens ? la foi véritable, qui, d'un côté, ne se lasse pas de souffrir; vrai caractère d'un chrétien : et, de l'autre, ne cherche plus qu'à se développer de ses ténèbres, et, en dissipant le nuage, se changer en pure lumière et en claire vision. 0 moment heureux où nous sortirons des ombres et des énigmes* pour voir la vérité manifeste ! Courons-y, mes frères, avec ardeur; hâtons-nous de « purifier notre cœur, afin de voir Dieu, • selon la promesse de l'Évangile 2. Là est le terme du voyage ; là se finissent les gémissements ; là s'achève le travail de la foi, quand elle va, pour ainsi dire, enfanter la vue . Heureux moment, encore une fois ! qui ne te désire pas n'est pas chrétien. Après que ce pieux désir 4. Videmus nunc per spéculum in mnigmate. \. Con., xiii; ^2. — 2. Bvo.li mundo corJt, quoniam ipn Deum videhunt. Mattii., v. s-
est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi, que reste-t-il, chrétiens, sinon qu'il aille jouir de l'objet qu'il aime 1» Enfin, prêt à rendre l'âme : « Je rends grâces à Dieu, dit-il, de voir € défaillir mon corps devant mon esprit. » Touché d'un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnaissances jusques au dernier soupir, il commença l'hymne des divines miséricordes : Misericordias Domini in œternum cantabo ^ : « Je chanterai , dit-il , « éternellement les miséricordes du Seigneur. » Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique.
Reconnaissez maintenant que sa perpétuelle modération venait d'un cœur détaché de l'amour du monde; et réjouissez-vous en notre Seigneur de ce que riche il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté. Quand je considère attentivement dans l'Évangile la parabole ou plutôt l'histoire du mauvais riche, et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre, il me semble d'abord qu'il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare, pauvre et couvert d'ulcères, « est porté par les anges au sein d'Abraham ^, » pendant que le riche, toujours heureux dans cette vie , « est enseveli « dans les enfers. » Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l'un et à l'autre. Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la cause ? « Le riche, dit-il ^, a reçu ses biens , et le pauvre « ses maux dans cette vie. » Et de là quelle conséquence? Écoutez, riches, et tremblez : « Et maintenant, poursuit-il, l'un reçoit sa con- « solation, et l'autre son juste supplice. » Terrible distinction ! funeste partage pour les grands du monde ! Et toutefois ouvrez les yeux : c'est le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein j et il vous montre, ô riches du siècle, à quelle gloire vous pouvez aspirer, si, « pauvres en esprit * » et détachés de vos biens, vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu'un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare dans le nouveau Testament , où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse représenter à toute l'Église un Jésus-Christ sur la croix. Et cependant, chrétiens. Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples , afin que nous entendions qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente ; et que les pauvres appren-
I. Ps. Lxxxvni, 1. — 2. Factum est autem ut moreretur mendicus, et portaretur ab angelis in sinum Abrahœ, Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno. Luc, xvi, 22. — ». Et dixit illi Abraham : FUii, recordare rjufn recepisti bona in vilattia; et Lazarus similiter mala. Nunc autem hic consolatur; tu rero cniciaris. Llx, xvi, 25. — -5. Beati pauperes spiritu. Matïh., v, 5.
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lient à ne désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quitter avec joie. Ce ministre si fortuné et si détaché tout ensemble leur doit inspirer ce sentiment. La mort a découvert le secret de ses affaires ; et le public, rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang, n'y a rien vu que de modéré. On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie ; et on ne fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc , à leur exemple, quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement : ses vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses aumônes, si bien cachées dans le sein du pauvre, ont prié pour lui ^ : sa main droite les cachait à sa main gauche ; et, à la réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes confidents les ont ignorées : mais « le Père, « qui les a vues dans le secret , lui en a rendu la récompense -. » Peuples, ne le pleurez plus; et vous qui, éblouis de l'éclat du monde, admirez le tranquille cours d'une si longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc ! quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n'en faudrait retrancher ni l'enfance où l'homme ne se connaît pas, ni les maladies où l'on ne vit point , ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir, paraîtront-ils quelque chose à la vue de l'éternité où nous avançons à si grands pas? Après cent trente ans de vie, Jacob, amené au roi d'Egypte , lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage , qui n'égale pas les jours de son père Isaac, ni de son aïeul Abraham ^. Mais les ans d'Abraham et d'Isaac, qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob, s'évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure, et le terme au terme, se réduit à rien , que sera-ce si l'on compare le temps à l'éternité, où il n'y a ni mesure ni terme .^ Comptons donc comme très court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant tout ce qui finit, puisque enfin , quand on aurait multiphé les années au-delà de tous les nombres connus , visiblement ce ne sera \ . Conclude eleemosynam in corde pauperis : et hœc pro te exnrahit. Ecoles. XXIX, ^5. — 2. Te faciente eleemosynam nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua... Et Pater tuus, qui videt in abscondito, rcddet tibi. Matth., vi, 3, 4. — 3. Respondil {Jacob) : Dies pererjrinationis mece centum trigenta annorum sunl, parvi et mali; et non i>ervenerunt usque ad dies patrum meorum^ quibm pcrefjrinati mnt. Geînes.} xlvh, 9.
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rien quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation, ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu'on croira laisser solidement établie- Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies, que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte riiorreur de la mort ? Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière. Ah ! si quelques générations, que dis- je, si quelques années après votre mort vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas voire nom ternie votre mémoire abolie, et votre prévoyance trompée dans vos amis , dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil , vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu? Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu'après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années, c'est une longue préparation qui vous donnera de l'assurance. Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasiés d'années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable, et l'habitude de vivre ne fera qu'en accroître le désir. C'est de saintes méditations, c'est de bonnes œuvres, c'est ces véritables richesses, que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force; et c'est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel Le Tellier vous en a donné l'exemple : la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus, qui veillaient pour ainsi dire autour de lui, en ont banni les frayeurs, et ont fait du jour de sa mort le plus beau, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie.
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